CHARGEMENTS INSALUBRES
nemment insalubres, que l'hygiène ne saurait, bien entendu, proscrire, puisque de puissants intérêts commerciaux y sont engagés, mais dont elle doit s'efforcer de neutraliser rinQuence. Nous voudrions que les navires affectés à ces transports dangereux fussent assujettis à des précautions hygiéniques spéciales que l'autorité maritime imposerait à leurs armateurs : arrosages répétés avec des chlorures d'oxydes, arrimage fait avec le plus grand soin, libre circulation des eaux de la cale, clôture hermétique des cloisons qui séparent celle-ci des cabines, nourriture réconfortante, usage du café, etc. Il faut considérer ces bâtiments comme des établissements insalubres, et armer, en ce qui les concerne, l'autorité de pouvoirs suffisants pour que sa surveillance soit efficace.
Si le danger des chargements constitués par des matières organiques n'est pas aussi évident pour tous qu'il devrait l'être, il faut se l'expliquer bien moins par cette innocuité que les conclusions évidemment paradoxales de Parent-Duchâtelet ont voulu attribuer à l'action des miasmes putrides auxquels certaines professions exposent les ouvriers (équarrisseurs, égouttiers, vidangeurs, boyaudiers), que par l'insouciance des équipages des navires de com.merce pour leur santé, et l'absence à bord de ces navires de médecins qui puissent recueillir les preuves de l'insalubrité de ces chargements. M. Maher nous apprend que la fièvre jaune se déclara en 1828, à la Martinique, à bord d'un navire de commerce qui avait apporté de la poudrelte de France ; qu'elle éclata aussi sur un bâtiment chargé de mulets (l). Combien de faits analogues ont dû être passés sous silence 1
Ce ne sont pas seulement les matières animales qui peuvent rendre malsain le chargement d'un navire ; les bois de construction ou de chauffage embarqués encore humides peuvent devenir une source d'infection. Notre regrettable collègue, feu le professeur Raoul, qu'une mort prématurée a enlevé à la marine, a recommandé, non sans raison, de laver et de sécher avec soin les bois qui sortent des rivières ou des marais avant de les accumuler dans la cale ; il raconte qu'un brig anglais a dû évidemment une épidémie meurtrière à l'introduction dans son chargement de bois de charpente précédemment immergés dans les eaux de Sierra-Leone. « Les chargements faits pendant la mauvaise saison et composés d'objets humides, récemment mouillés parla pluie, développent à bord, dit ce médecin, une cause d'infection équivalente €t quelquefois supérieure à celle d'un marécage (2). » Un chargement d'arachides {Avachis hypogœa) entretient, comme j'ai pu m'en assurer, dans toutes les parties du navire une chaleur excessivement élevée et une odeur rance repoussante, qui indique, à ne pas s'y tromper, des émanations insalubres ; le blé lui-même, s'il reste longtemps à bord d'un
(1) Maher, Relation médicale de deux épidémies de fièvre jaune à bord de la frégate l'Herminie, 1837-38, à la Havane et a la Vera-Cruz. Paris, 1839, p. G9. (2; Raoul, op. cit. y p. 9.
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navire, et s'il croupit dans l'humidité, se décompose et exhale des miasmes fétides (1). Citer enfin les chargements de vieux chiffons, de poudrette (2), de tourbes, de fumiers, d'os, etc., c'est dénoncer leur horrible insalubrité. Mais ce danger n'est pas le seul à redouter et la combustion spontanée des chargements peut menacer de la manière la plus dramatique la sécurité des navires.
§ 2. — Chargements spontanément inflammables.
L'hygiène qui a pour mission de veiller à la défense de la santé et de la vie contre toutes les causes agressives qui les menacent, peut étendre, sans rapprochement choquant, les nobles attributions de son ministère, et l'incendie, comme la submersion, comme la sidéralion, rentrent naturellement dans le plan d'une hygiène navale. Nous n'innovonsrien, du reste, et nos devanciers n'ont fait que nous tracer une route que nous suivons.
L'incendie d'un navire en pleine mer est la plus sinistre des catastrophes qui puissent l'assaillir: si la police intérieure, appuyée sur des règlements pleins de sollicitude, a prévu et éloigné heureusement la plupart des causes accidentelles d'incendie, il en est une dont l'hygiène doit spécialement s'occuper ; nous entendons parler des incendies spontanés des chargements ou de certains approvisionnements. Les annales de la navigation ont recueilli et enregistré isolément des faits d'incendie de navires qui n'avaient pu être attribués qu'à la combustion spontanée de leurs chargements. M. Chevallier les a rassemblés, et, les rapprochant de faits analogues observés à terre, il en a fait l'objet d'un important mémoire dont nous croyons devoir présenter une analyse restreinte. Les chargements qui paraissent susceptibles de s'enflammer d'eux-mêmes, et en l'absence de toute cause occasionnelle d'incendie, sont les suivants:
1° Des récoltes, et notamment des avoines embarquées sans être entièrement sèches, peuvent s'échauffer jusqu'au point de prendre feu.
2° La chaux vive est dans le même cas, si elle se trouve dans la cale au contact d'une quantité d'eau suffisante pour qu'elle s'hydrate en masse. Ce résultat n'a pas lieu de surprendre, quand on songe que 20 parties de chaux vive et 16 parties d'eau développent, d'après Cadet
(1) Le prince L.-Lucien Bonaparte, frappé de l'odeur qui se dégageait du blé qu'on déchargeait de la senline d'un navire, à Marseille, odeur qui se rapprochait de celle de l'acide butyrique, distilla ce blé avarié avec de l'eau chargée de carbonate de soude, et obtint de l'acide valérianiquc et de l'acide butyrique en décomposant par l'acide nitrique les valérianatc et butyrate de soude qui s'étaient formés {Acad. des scte^ices, séance du 10 novembre IS-iG).
(2) Parent-Duchàtelet, Recherches sur les causes et fa nature d'accidents très-graves développés à bord d'un bâtiment chargé de poudrette [Ann. d'hyg. pub/., \" série» t. U, p. 25;).
CnAHGEMENTS SPONTANÉMENT INFLAMMABLES. 45 de Gassicourt, une température de 100 degrés centigrades. Au reste cette appréhension n'est pas simplement théorique. Le 3 ju.lle 1834 le chasse-marée V Aimable- Rosalie, de Nantes, qui était chargé de quatrevingts barriques de chaux vive, prit feu et coula.
3^ La soude, la potasse, les copeaux de fer humide, le cobalt ou mortaux-mouches (quand il est pulvérulent), sont également susceptibles,
dit-on, de prendre feu. j u •
4° Le même accident a été attribué quelquefois à du charbon de bois mouillé, et à du noir de fumée. M. Chevallier cite, à ce sujet (1), le tait
suivant : . ^„ i + ai
« La Catherine-Log se trouvant, le 3 février 1820, entre 10° 27 lat. N. €t 86° 5o de long. E . , à une heure après midi, quelques-uns des hommes qui étaient sur le pont sentirent une forte odeur de brûlé, et virent de la fumée qui semblait sortir de la cale-avant; on fit aussitôt connaître ce fait à l'officier de garde qui fit découvrir les écoutiUes de l'avant, d'où s'échappèrent des tourbillons de fumée, avec odeur suffocante ;^on reconnut bientôt que ces colonnes épaisses de vapeur sortaient d un tonneau de noir de fumée qui avait pris feu On finit par s'en emparer et le jeter à la mer; on crut par prudence devoir agir de. même a l'égard de soixante et un autres tonneaux : depuis le départ d'Angleterre, on n'était pas descendu une fois dans la cale avec de la lumière.
5° Les chiffons entassés, le fumier, le lin, ont déterminé quelquefois des incendies spontanés à bord des navires. C'est ainsi que fut détruit, en 1827, le bâtiment anglais la Fanny, dont le chargement de lin avait été embarqué humide. M. Chevallier a cité un fait de combustion spontanée de pommes déterre entassées dans un magasin de distillerie; les toiles humides sont exposées au même accident ; la poudrette acquiert souvent une température de 80, 90, 95 degrés centigrades, et peut même prendre feu (2).
6° Toutes les matières organiques imprégnées de substances grasses sont particuhèrement suspectes sous ce rapport : c'est ainsi qu'un mélange d'huile de chènevis et de noir de fumée, préparé pour peindre une frégate russe, prit feu dans le port de Cronstadt, en 1781 ; que du coton ou du chanvre imprégnés d'huile siccative, et surtout d'huile de Im, s'enflamment très-souvent d'eux-mêmes. M. Chevallier cite, à ce sujet, plusieurs expériences de MM. Golding et Humphries, et desquelles il résulte qu'un morceau de toile humecté d'huile de lin et renfermé dans une boîte, commence ordinairement à fumer trois heures après; dès qu'on l'ouvre et qu'on donne accès à l'air, la combustion et l'incinéra-
(!) A. Chevallier, Mémoires sur les incendies et inflammations spontanés [Ann. d'hyg., 1" série, t. XXV, p. 309, t. XXVII, p. 211, et t. XXIX, p. 99).
(2) Pendant l'hiver de 1854-55, une goélette du commerce prit feu à Kamiesch au milieu de la nuit. L'incendie ne put être attribué qu'à l'entassement do sacs humideS' qui avaient contenu de l'avoine.
tion sont en quelque sorte instantanées. Les débourrages de laines grasses sont également susceptibles d'incendies; les serges grasses et entassées sont dans le môme cas. En décembre 1859 entra à Dieppe un navire venant de Séville avec un chargement de laine suint, de cuivre et de plomb. Ce navire, le Briscou, était à destination de Rouen, mais il s'était vu forcé de relâcher à Dieppe à cause de la fermentation qui s'était manifestée dans les laines (1). En le déchargeant, on s'aperçut que le feu était dans la cale au pied du mât de misaine ; mais il fallut fermer les écoutilles ; les pompes maîtrisèrent l'incendie, on put ensuite achever le déchargement. Nous avons pu constater nous-même, pendant une traversée faite en 1849 sur le Mazagran^ bâtiment de commerce chargé d'arachides, que ces graines oléagineuses développaient une chaleur d'au moins 50 degrés, qui s'appréciait lorsqu'on y plongeait la main, et qui échauffait très-sensiblement le plancher des cabines. — La chimie explique d'une manière très-satisfaisante cette combustion des matières grasses, qui, divisées par des tissus (toiles, coton, lin, etc.), ou par la matière végétale elle-même (semences ou fruits oléagineux), sont dans des conditions favorables pour une prompte et facile oxydation.
La combustibilité des toiles à prélarts est un fait analogue et passible de la même explication. M. Chevallier en cite un exemple des plus remarquables. « Le 18 juillet 1857, on imprima, à Brest, des toiles de 10 à 13 mètres de longueur, pour en faire trois fourreaux de voiles; elles furent ensuite exposées au soleil, et comme il était très-ardent, la dessiccation fut des plus promptes. Le 20, sur les trois ou quatre heures du soir, on les serra précipitamment parce qu'on appréhendait un orage; ces toiles fortement chauffées par le soleil furent placées peinture contre peinture; on fît ensuite de chacune d'elles un ballot particulier, qu'on lia fortement pour le réduire au plus petit volume possible ; on plaça ensuite ces ballots dans l'atelier de la voilerie qu'on fermait tous les soirs ; ils reposaient sur un grillage clair, fait de tringles de bois, élevé de O^'jSa environ au-dessus du plancher. Un voilier ayant été se coucher sur ces ballots, le 22 juillet, à quatre heures de l'après-midi, s'aperçut que {?es toiles étaient brûlantes ; voulant mettre la main dans les plis, la chaleur qu'il ressentit l'obligea de la retirer promptement. Le maître voilier ayant été averti, il reconnut que le feu était dans ces ballots. Il les
(1) Moniteur du 2 janvier 18.")9. Il y a peu de temps à l'occasion d'un fait de combustion spontanée de pièces de bois, MM. Chevreul et Dumis ont entretenu l'Académie dessciences de faits analogues de combustion spontanée. Le dernier de ces savants a fait ressortir la combustibilité spontanée du bois poreux et vermoulu. Ne pourrait-on pas s'expliquer de cette façon quelques incendies spontanés qui se sont produits à bord de navires? M. Dumas a rapporté, à ce propos, que des colis venant de Chine et contenant des substances végétales fraîches et des matières sèches ont pris feu sous ses yeux lorsqu'on les a. ouverts (*).
(*) J'ai constaté moi-même que des figues de Barbarie cmballdcs dans du son pouvaient, par fermentation, élcTcr la température de celui-ci au point de la rendre à peine supportable à la main.