TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DU NAVIRE
Après avoir étudié les matériaux de construction du navire envisagés dans leurs rapports avec l'hygiène et avoir, si je puis ainsi dire, fait Vanatomie générale de l'habitation nautique, nous allons aborder son anatomie descinptive, c'est-à-dire en étudier la topographie.
La topographie hygiénique du navire embrasse l'ensemble des considérations qui ont trait à ses divisions intérieures, ses aménagements, ses installations ; c'est, à proprement parler, l'étude des logements appUquée à l'habitation spéciale de l'homme de mer. Or si, d'une manière générale, la nature d'une habitation, déterminant les qualités de l'air qu'on y respire, crée à l'hommme une atmosphère et un climat particuliers au sein de l'atmosphère et du climat communs, et exerce une influence décisive qui fait fleurir la santé ou qui abrège la vie, combien cette influence est plus décisive encore pour l'habitation nautique 1 L'homme de mer y est, en effet, étroitement attaché; les exigences du bien-être et de la santé, qui commandent d'ordinaire les dispositions des autres habitations, sont obligées ici, quand elles ne s'effacent pas devant elles, de composer avec les nécessités impérieuses de l'art et de la stratégie nautiques. Un bâtiment est donc la plus spéciale de toutes les habitations humaines, et son étude topographique est, en quelque sorte, le pivot de l'hygiène navale.
Quand j'écrivais la première édition de ce livre en 1857, nous étions à la veille de cette révolution architecturale qui se continue et s'essaye encore sous nosyeux et dont la frégate cuirassée la Gloire, armée en 1859, a été, en quelque sorte, le premier programme, et je pouvais écrire à ce propos : (( Les exigences toutes particulières de la navigation se reproduisant d'une manière invariable pour les diverses espèces de navires, tous sont construits d'après un plan à peu près uniforme ; aussi la topographie nautique n'admet-elle pas de types aussi variés de descriptions que celle des édifices civils ; toute la différence réside ici dans le nombre des compartiments intérieurs et dans leurs diversités de proportions absolues et relatives. Quelques-uns se retrouvant à bord de tous les navires, de quelque rang qu'ils soient, peuvent Cire considérés, en quelque sorte, comme fondamentaux ; ce sont la cale et le faux pont
TOPOGRAPHIE GÉNÉIULE. 57 avec leurs compartiments secondaires ; les autres se surajoutent au fur et à mesure que grandissent les proportions du navire ; ce sont les batteries diverses qui, variant en nombre de une à trois, conduisent par un perfectionnement progressif depuis les bâliments à batterie barbette jusqu'au vaisseau de ligne de premier rang, cette grandiose et formidable machine de guerre dont la science nautique moderne peut, à bon droit s'enorgueillir. C'est ce vaisseau qui me servira de type <3e description, bien que, à vrai dire, une révolution déjà faite dans les idées, si elle n'est encore qu'ébauchée dans l'application, tende à remplacer ces lourdes et fastueuses forteresses par des vaisseaux d'une moindre grandeur, mais auxquelles la puissance auxiliaire de l'hélice donnera des qualités stratégiques que n'ont pas les trois-ponts. Le vaisseau mixte, comme l'a démontré l'expédition récente de la Baltique, est appelé, sans aucun doute, à devenir le pivot des guerres maritimes futures (1). Aussi l'étudierons-nous avec soin au point de vue de son hygiène spéciale quand nous comparerons les conditions de salubrité qu'offrent les diverses catégories de navires ; mais, en attendant, nous considérons le vaisseau à trois-ponts comme un type auquel les autres sortes de bâtiment peuvent être rapportées (2). »
Les choses ont marché depuis : le vaisseau à trois-ponts a disparu ; le vaisseau, de second rang, considéré comme une machine de guerre sans efficacité, telum imbelle sine ictu, est redescendu au rang, aussi utile mais plus humble, de navire de transport ; la frégate elle-même, ce type si agile et si guerrier de notre ancienne marine, devenue mixte, s'est vue dépouiller de ses canons, et ne remplit plus que des missions pacifiques ; la corvette, le brick et la goélette s'en sont allés et ont été remplacés par des avisos à vapeurs de divers rangs ; la vapeur a remplacé la voile ; le fer s'est substitué dans une large mesure au bois ; la cuirasse, la tourelle et l'éperon nous ramenant, non par les proportions, mais par l'idée, aux types archéologiques des marines militaires des anciens temps (3), ont, dans leurs combinaisons, déjà nombreuses, de <lispositions et de grandeurs, inauguré une nouvelle marine de combat ; enfin les anciens et immenses vaisseaux comme la Bretagne, hérissés d'une artillerie nombreuse et portant d'énormes équipages, n'appartiennent déjà plus qu'à l'histoire de l'art nautique, et sont remplacés par des frégates cuirassées à artillerie réduite en nombre mais d'une puissance colossale et qui n'est pas encore Uraitée et n'ayant plus que des
(I) J'écrivais ces lignes au moment où l'on armait le Tourviile et le Duquesne et où l'on construisait le NopoZdow.
(î) Fonssagrives, Trailé d'hxjg. nav., Paris, 1857^, p. 55.
(3) Les éperons des navires ne sont qu'une restauration du passé. Les anciens ne connaissaient guère que ces navires de combat qu'ils appelaient naves rostratœ. L'éperon de leurs galëres était d'airain comme le montre ce vers : Ouotprius xvaiai stelerant ad liltova prorœ.
(Virg., /E«etU,IX.)
équipages relativement restreints (1). La marine cherche toujours des types; elle les entasse les uns sur les autres et traduit ses essais par des navires dont aucun sans doute ne restera, sans en excepter les plus récents et ceux qui paraissent les plus parfaits couime machines de guerre : le Richelieu, le Colbert, le Redoutable, le Tourville par exemple ; l'art des constructions navales, engagé avec l'artillerie dans un steeplechase dont personne ne prévoit la fin, est obligé de la suivre ; il va de tâtonnements en tâtonnements et n'est pas sur le point de s'arrêter dans cette voie dispendieuse.
C'est dire que les types de navires ont été se multipliant à tel point que, toute uniformité architecturale étant rompue, chaque navire que l'on lance constitue en quelque sorte un type distinct. L'hygiène navale qui ne peut demeurer spectatrice indifférente de ces changements dans lesquels elle est au contraire intéressée au premier chef, a vu sa tâche se compliquer singulièrement, et l'étude de la topographie hygiénique des navires a perdu un peu de son caractère de généralité pour s'émietter dans des détails différentiels, en quelque sorte infinis et se rapportant à chaque type particulier.
Malgré tout, les changements qui se sont accomplis dans les constructions navales, et qui se continuent encore, ne vont pas jusqu'à m'obliger, si j'en remanie les détails, à changer le plan de cette étude de la topographie générale du navire. D'ailleurs, au milieu de celte mobilité, les divisions essentielles de l'habitation nautique persistent et persisteront toujours, et je n'ai qu'à indiquer ici les modifications que chacune d'elles a éprouvées par le fait de cette révolution contemporaine de l'art nautique.
Je prie le lecteur, du reste, de ne pas oublier que l'hygiène navale doit embrasser dans sa sollicitude la marine de commerce autant que la marine de guerre, et que la première, très-incomplétemenl transformée, en est encore, en grande partie, au point où je l'ai laissée en 1837; elle représentera longtemps, si ce n'est toujours, les types à voiles de moyen et de petit échantillon qui ont disparu de la marine de combat, et il ne paraîtra pas sans utilité d'en étudier la topographie.
Et puis l'art nautique sait-il où il va ?... Est-il assuré de ne pas revenir en arrière, et allirmerait-il aujourd'hui qu'il ne reprendra jamais possession de quelques-uns de ces types anciens cherchant leur force dans la vitesse plus que dans le choc de leur éperon, la grosseur de leurs pièces d'artillerie ou l'épaisseur de leur blindage (2)? L'hygiène navale,
fl) L'équipage do la Bretagne armée de 132 canons était de 1,Î00 hommes ; celui de YOcéan qui détruirait toute une escadre de trois-ponts est de 750 hommes qui se réduiraient à 700, en dehors de la présence d'un amiral.
(2) Au moment ovi j'écris ces lignes, un navire de ce Rcnre, le Tovrville, non blindé, muni d'un éperon et disposant d'un& machine d'une force colossale, fait ses essais et pourrait bien être le prélude d'une autre révolution nautique. Ce croiseur est armé de huit pièces de fort calibre, dont six en tourelle, une sur l'arriOre et l'autre en
à notre époque, doit à mon avis avoir un œil sur l'avenir el l'autre sur le passtS et mon sort rigoureux aura été d'écrire deux fois sur ce sujet à des périodes de transition oîi l'on voit bien ce qui se fait aujourd'hui, mais où l'on ignore ce qui se fera demain.
L'étude de la topographie nautique doit aller des parties fondamentales du navire aux parties surajoutées. Nous allons donc étudier dans cet ordre : T la cale ; 2° le faux pont ; 3° les batteries ; 4° le pont ; en rapportant à chacune de ces divisions du navire leurs dépendances spéciales.