CHAPITRE m Batteries et hôpital
Revenons au navire de guerre et occupons-nous de l'hygiène de ses batteries. ^
A mesure que des parties inférieures du bâtiment on remonte vers le pont, on abandonne les régions du méphitisme et de l'obscurité pour ■entrer dans celles de l'aération et de la lumière, la poitrine se dilate et l'œil se réjouit.
De même que nous avons pu comparer l'entre-pont des bâtiments au rez-de-chaussée de nos maisons, de môme aussi, nous pouvons comparer les différentes batteries aux étages qui se superposent les uns aux autres. Les anciens vaisseaux de premier rang en avaient trois ; les vaisseaux ordinaires deux; les frégates et grandes corvettes une seule. L'unique batterie de ces navires ne pouvait, au point de vue de l'hygiène, représenter que la partie haute des vaisseaux, car elle se trouve dans les mêmes conditions d'air et de lumière que celle-ci, et, de plus, com me •elle, elle présente sur l'arrière certains logements, et sur l'avant l'espace clos oh les malades sont isolés du reste de l'équipage ; l'analogie est donc des plus complètes. L'aération latérale des batteries par des sabo r ds assurait à la batterie basse, la moins favorisée (celle des anciens trois ponts), une incontestable prééminence d'avantages hygiéniques sur l'entre-pont le mieux disposé. Mais ces avantages se trouvent surtout réunis dans la batterie haute: l'air y afflue par des ouvertures larges, nombreuses et directes; le soleil y fait pénétrer des rayons dont nul compartiment intermédiaire n'alfaiblit ni l'éclat, ni la chaleur ; le nettoyage à grande eau y est praticable (sous la condition de n'y recourir qu'avec une certaine réserve), parce que l'asséchage y est prompt et facile; tout ce qui peut, en un mot, assainir une habitation se trouve réuni dans cette partie du bâtiment.
Aussi l'hygiène navale ne saurait assurément voir d'un mauvais œil la transformation qui s'opère sous nos yeux et qui réduit les grands navires de guerre une seule batterie : le vaisseau disparaît et est remplacé par la frégate. L'amélioration qui en résulte peut être mesurée par la dislance qui séparait l'hygiène des trois-ponts de celle des frégates à voiles. La batterie ou les deux batteries inférieures n'étaie nt , en
effet, comme aération et comme lumière, que des faux-ponts à peine plus avantagés que le faux-pont réel.
Mais, si je compare la batterie haute des anciens vaisseaux ou l'unique batterie des frégates h voiles à celle des cuirassés actuels, j'y trouve la constatation de celte loi invariable en hygiène navale : que tout avantage se paye. M. Bourel-Roncière a fait justement ressortir que la batterie des cuirassés, plus haute que celle des anciens vaisseaux (1) est, en somme, moins bien partagée sous le rapport de la libre aération de bout en bout. Sur les cuirassés, la batterie est coupée en cinq parties par la cloison transversale de l'hôpital, les deux parois transversales du réduit et les logements de l'arrière. Comme le dit très-bien M. Bourel- Roncière, il n'y a plus de batterie, dans le sens propre du mot, mais bien des compartiments ayant leurs dimensions, leur aération, leur éclairage propres. Nul doute que cette disposition ne soit bien moins favorable que celle des anciennes batteries de bout en bout, et ne soit une raison de plus à ajouter à celles qui démontrent l'absolue nécessité d'une ventilation méthodique,
Les dépendances de la batterie sur les navires sont, en allant de l'arrière à l'avant : 1° les chambres des capitaines et certaines chambres d'officiers; 2° le réduit; 3° le poste avant de l'équipage; 4° les cuisines.
Des logements particuliers, nous n'avons rien à dire, si ce n'est de faire ressortir la supériorité, pour la salubrité et le bien-être, des logements de batterie sur les logements de faux-pont, mais il est malheureusement impossible de renoncer à ceux-ci vu l'insuffisance de la batterie à fournir toutes les chambres nécessaires. Les considérations dans lesquelles nous sommes entré relativement aux chambres de fauxpont sont d'ailleurs applicables à celles de l'étage supérieur.
Le réduit (2) et la batterie-avant constituent des compartiments qui, sur les grands cuirassés, sont habités la nuit par environ le tiers de l'équipage. Le logement-avant, qui s'étend entre le réduit et l'hôpital, est considéré comme offrant les meilleurs postes de couchage. Le réduit très-encombré, complètement en fer, aéré par deux panneaux étroits s'ouvrant sous la passerelle et par les quatre portes de communication avec la batterie-avant et avec la salle d'armes, offre des conditions médiocres de température et d'aération. Quant au poste-avant de l'équipage, il constitue, au dire des médecins de la marine qui ont écrit sur l'hygiène des divers types de cuirassés, un logement excellent par son étendue, son aération et la lumière abondante qu'il reçoit ; son seul inconvénient estle voisinage de l'hôpital, mais cet inconvénient n'est réel qu'en temps d'épidémie, et à ce moment on peut adopter, soit pour
(1) Elle atteint sous bordé S"*, 55 sur le type Océan et 2«n,95 sur quelques cuirassés de deuxième rang.
{2) Le 7'éduU appartenant exclusivement aux cuirassés je me réserve de décrire co compartiment en m'occupant de la topographie spéciale de ce type.
FoNSSAGRiVES, Hyg. nav. 7
l'emplacemeiiL de l'hôpital, soit pour la répartition des postes de couchage, des mesures provisoires qui les atténuent ou les font disparaître.
Je rattacherai à l'étude topographique de la hatlerie deux sujets qùi n'y sont pas liés d'une façon invariable, mais qui ont avec elle cependant des afférences plus étroites qu'avec toute autre partie du navire : je veux parler de la question des cuisines et de celle du four. Leur importance en hygiène est relative sans doute, mais l'une et l'autre offrent cependant au médecin un intérêt véritable.
§ d. — Cuisines.
La découverte de la distillation de l'eau de mer a complètement changé, pour un temps, l'installation des cuisines sur les navires. Lind avait le premier conçu l'idée de réunir dans un même appareil l'alambic distillaloire et les chaudières à cuire les aliments de l'équipage ; mais cette idée n'a été réalisée pratiquement que par les ingénieuses machines de MM. Peyre et Rocher. Celte réunion des cuisines et des appareils distillatoires a constitué un progrès dont bénéficient encore un grand nombre de bâtiments de commerce à voiles ; mais cette installation, si économique qu'ielle soit, présente cependant plusieurs inconvénients, au nombre desquels nous citerons : 1° l'impossibilité absolue de fournir aux matelots d'autres aliments que des aliments bouillis; 2° le chômage forcé de la cuisine quand l'alambic distillatoire doit être démonté pour l'étamage périodique, pour remédier à l'imperfection des joints, pour réparer une fuite accidentelle. Sans doute à Ix machine distillatoire sont adaptés des fours à viandes, mais leur capacité ne permet de les mettre à profit que pour les diverses tables du navire, et ils ne servent en rien aux matelots.
La cuisine des différentes tables se prépare dans des fourneaux à roulis qui obligent à consommer en pleine batterie un charbon de bois dont les émanations ne sont pas sans danger, ou dans un appareil spécial introduit depuis vingt ans environ dans la marine, la cuisine Oyos,^ et qui offre le double avantage d'être d'une extrême commodité, et de s'alimenter par le charbon de terre. Les fourneaux à roulis devraient être décidément abandonnés.
La position des cuisines a singulièrement varié; on peut affirmer qu'il n'y a pas un endroit du navire où elles n'aient successivement figuré. Jadis les cuisines étaient dans la cale. Le vaisseau la Courojine, armé en 1638, avait à fond de cale, au dire de M. Jal, trois cuisines : une pour le capitaine du vaisseau, une pour le capitaine d'infanterie, la troisième pour l'équipage. On comprend les inconvénients, si ce n'est les dangers de cette disposition. Les derniers ont été atténués, il est vrai, par la présence dans le fond du navire des feux de la machine, et je me demandais à ce propos, en 1857, si on ne songera pas un jour à
BATTERIES ET LEURS DÉPENDANCES. It!)
rapprocher les cuisines de la mach-ine, qui a déjà comme annexes les appareils dislillaloires.
La position des cuisines dans le faux-pont était une source d'incommodités et, on peut le dire, d'insalubrité. Les cuisines des faux-ponts font payer cher l'air qu'elles attirent par l'odeur, la famée et Thumidité qu'elles répandent ; l'office de ventilation qu'on leur attrihue est, en tout ■cas, bien peu méthodique. Le faux-pont des navires à batterie barbette est sans doute dans de meilleures conditions que celui des navires à - batterie pour recevoir la cuisine ; mais encore cet emplacement ne saurait-il être considéré comme irréprochable.
Restent donc le pont et la batterie haute. Levicaire avait, dès 1827, demandé que, sur les petits navires, la cuisine fût placée sur le pont ; telle était sa position sur le brick V Abeille, sur lequel nous fîmes sur les côtes ouest d'Afrique, de 1843 à d848, une campagne de trois ans. M. Girard nous apprend dans sa thèse qu'à bord du d'Assas, employé à la station des mers du Sud, le four et la cuisine furent placés sur le pont jusqu'au moment du retour en France oîi on les reporta dans la batterie (1). On se trouva très-bien de cette installation qu'il serait utile d'appliquer à tous les petits navires.
Les corvettes cuirassées l'Aima^ le Montcalm, la Reine- Blanche, etc., avaient leur cuisine sur le pont, et cette installation fut reconnue aussi ■salubre que dénuée des inconvénients théoriques qu'on lui avait attribués. M. Bourel-Roncière estime qu'il faut réunir sur le pont toutes les. cuisines particulières qui, sur les cuirassés de deuxième rang, sont placées dans l'avant-carré, adossées à la paroi arrière du réduit (2), mais il croit que la cuisine de l'équipage peut sans inconvénient être conservée dans l'espace qu'elle occupe sur les grands cuirassés, c'est-à- -dire à proximité du logement-avant de l'équipage dans la batterie, entre l'hôpital et la paroi avant du réduit, l'arrimage du grand panneau dis- 'sipantles émanations et les odeurs qui s'en dégagent.
Je crois que cette question ne peut être jugée d'une manière absolue et sans tenir compte de la campagne du navire. Dans les pays tempérés ou froids, les cuisines peuvent sans doute, sur les cuirassés, être dans la batierie-avant ; mais, dans les pays chauds, il faut la mettre sur le pont, dût-on borner cette disposition à la durée du séjour dans les latitudes
(1) Girard, Relation médicale de la campagne de la frégate à vapem- le d'Assas. Thèse de Montpellier, mars 1868.
(2) (( Les cuisiniers, dit il, se plaignent fréquemment des fatigues ajoutées îi leur service par le choix de cet emplacement, et les chirurgiens-majors ont toujours signalé ce voisinage comme incommode au premier chef. Si l'aspiration que leur tirage détermine, peut jusqu'à un certain point contribuer à l'assèchement de l'avant-cîirré elles font payer cher cet avantage assez douteux, par les odeurs et la fumée dont elles le remplissent. L'hôpital lui-même, placé tout à côté (dans quelques corvettes cuirassées) n'en retire que fort peu de bénéfices pendant l'hiver et un surcroît do tomi)érature pendant l'été. » Bourel-Roncière, Mém,. cit., [Arc/i. de mt'd. nav février 1875, p. lOO.)
chaudes et replacer pour le retour les cuisines dans la batterie. C'est là qu'est leur place, la meilleure sans contredit, et il faut faire à cet intérêt d'hygiène tous les sacrifices qui ne sont pas absolument impossibles (1).
Je n'entre dans aucune considération sur le fonctionnement des cuisines et sur les soins qu'elles réclament; ces détails seront mieux à leur place, quand je m'occuperai de la préparation des aliments de l'équipage et de ceux des malades.
§ 2. — Four.
Puisque nous en sommes sur ce sujet, disons quelques mots de l'emplacement du four à bord des navires. Sur les bâtiments à batterie barbette, il est placé, bien entendu, dans le faux-pont, dans un point rapproché des cuisines, et puisque à la mer il n'y a pas moyen de le mettre ailleurs, il serait superûu de discuter la convenance hygiémque de sa position. Les bâtiments de commerce ont souvent leur four sur le pont, disposition commode et salubre que l'on retrouve encore sur le plus grand nombre des vapeurs à aubes, ce type architectural transitoire qui doit avant peu d'années disparaître. Sur les vaisseaux et les frégates le four était placé dans le faux-pont-avant. Des avis diamétralement opposés ont été émis sur les avantages ou les inconvéments de celte position : les uns ont considéré le tirage purificateur du four comme de nature à renouveler d'une manière opportune l'air croupi des faux-ponts, et à le rendre moins humide ; d'autres, ne se préoccupant que de la chaleur qu'il rayonne autour de lui, auraient voulu le voir reporter dans l'une des batteries. Levicaire a défendu la première opinion. Delivet s'est constitué le partisan de la seconde (2) : suivant lui le four est une source d'incommodités pour les hommes qui couchent dans son voisinage, d'abord, parce que leur repos est trouble de bonne heure, puis parce que la chaleur et la fumée du bois humide font autour d'eux une atmosphère suffocante. Il est d avis que le four devrait, à l'exemple de ce qui se fait chez les Anglais, être placé dans la deuxième batterie, sur l'avant de la cuisine. Si l'on ne peut dire, avec cet auteur, que les avantages alimentaires du four sont bien comnensés par les inconvénients qu'il lui reproche, il est positif que, sur les petits bâtiments et sur les vaisseaux mixtes, qui ont leur four dans le fer-à-cheval qu'interceptent les logements des maîtres, la température de cette atmosphère confinée en éprouve un -ff'lf'^^'^; tun; mais il n'est pas moins positif aussi qu'il assèche et purifie 1 au Qu';. donne aux faux-ponts la ventilation que nous ne cesserons de
types nouveaux 9cront-ils dans lo mémo cas
(•2) Delivet, Principes d'I.yjiène maale. GCnes, 1808, p. 38b.
demander pour eux, et nous serons alors louL à fait d'avis de placer le four dans une des batteries ; jusque-là nous ne voyons aucun avantage modifier son emplacement le plus habituel. Sur certains navu-es cuirassés le four est logé dans le réduit qui est déjà bien encombré. Cette position laisse à désirer ; mais où le placer ?