APTITUDES PHYSIQUES
Je n'ai à m'occuper que des seules aptitudes corporelles, les aptitudes techniques ou professionnelles n'étant pas du domaine de cette étude, mais je ferai remarquer qu'elles sont cependant une condition
de vie heureuse à bord et par suite de santé. Ce point de vue indiqué, je n'envisage plus que le côté hygiénique de ce problème.
L'âge, la taille, le périmètre thoracique, l'essai spiromélrique, le poids, la force musculaire et l'essai visuel sont les éléments complexes des aptitudes physiques des matelots et de l'appréciation de la force ou de la faiblesse d'un équipage.
L'âge pour les inscrits est fixé par la loi : il s'étend de 18 ans à 50 ans révolus. Pendant cette période de 32 ans les matelots de l'inscription maritime sont passibles de la levée par groupes d'âges épuisés successivement, et à partir de l'âge minimum, suivant les besoins du service de l'État. J'ai dit que la durée des effets de l'inscription maritime était, dans le principe, limitée par l'âge de soixante ans, et qu'en l'an IV, on la réduisit à cinquante ans : je trouve encore cette limite trop reculée ; qui ne sait qu'à cinquante ans, un matelot présente tous les signes d'une sénilité accentuée (1); pourquoi ne pas abaisser cette limite à quarante ans? Cette mesure aurait l'avantage de ramener le recrutement maritime aux conditions générales de la loi militaire. On pourrait ainsi exiger des inscrits un service de vingt ans réparti comme celui des soldats en : 1° service actif de cinq ans; 2° première réserve pendant quatre ans; 3° deuxième réserve pendant cinq ans; 4° troisième réserve pendant six ans. On ne pourrait lever les inscrits que dans l'ordre de ces groupes et après épuisement, ou par insuffisance des plus jeunes. On aurait ainsi des hommes plus valides, et affranchis avant la vieillesse de la servitude étroite que l'inscription maritime fait peser sur eux. La diminution des effectifs des navires de guerre, déterminée par les changements nautiques et stratégiques intronisés dans la marine nouvelle permettrait cette améhoration qui serait sans doute reçue avec une grande faveur parles populations maritimes et par les chambres de commerce.
Les apprentis-marins sont soumis aux conditions d'âge des conscrits. Quant aux engagés volontaires ils ne doivent pas avoir, au moment de leur entrée au service, plus de vingt-quatre ans, à moins qu'ils n'aient déjà servi l'État. Cette mesure a pour objet de ne pas avoir, à une période un peu avancée de leur carrière, des hommes d'une validité douteuse et dont on ne peut se débarrasser jusqu'à ce qu'ils aient atteint les vingtcinq ans de service exigés par la loi pour être admis au règlement de leur pension de retraite.
Les ouvriers maritimes du recrutement et les mécaniciens sont dans le même cas.
(1) Ramazzini a dit des matelots : « Nautœ raro soient senescere.n (B. Ramazzini, De morbis artificum diatriba. Venetriis, MDCCXLIII, cap. x, p. 182.) On pourrait compléter ce mot par celui-ci : « Nautœ cito soient insenescere, »
Il n'y a pas d'âge fixé pour l'admission des surnuméraires ; c'est une lacune; il faudrait établir des limites assez larges pour ne pas embarrasser le choix, mais prévenir cet inconvénient, qui se constate sur beaucoup de navires, de voir des surnuméraires ajouter à leur débilité trop habituelle, celle qui résulte de l'âge.
Quant aux mousses, cette excellente pépinière de matelots, ils sont divisés en deux catégories : les mousses de l'École dont l'âge inférieur d'admission est fixé à treize ans, et les mousses auxiliaires qui sont reçus à douze ans. Il n'y a rien à dire à cette fixation, il faut évidemment que les mousses abordent assez jeunes leur éducation technique, et d'ailleurs, leur recrutement se faisant principalement parmi les fils de marins, il y a profit pour ces enfants et allégement pour leurs familles à ce qu'ils commencent de bonne heure leur apprentissage maritime.
Des officiers, je n'aurais rien à dire, si je n'avais à signaler pour les officiers de vaisseau combien leur admission au Vaisseau-école est prématurée. Un enfant peut, à la rigueur, y entrer à 14 ans (les limites d'âge pour l'admission sont de 14 à 17 ans). Est-ce raisonnable? Est-ce utile? Quel péril pour des cerveaux de 14 ans à se charger du bagage contenu dans le fastueux programme d'admission à l'École navale, et quel préjudice pour l'intelligence à être sevrée avant l'heure de ces études d'humanités qui sont les vraies nourricières de l'esprit et que rien ne remplace! Et puis aussi, est-on sûr à 14 ans de sa vocation et n'y a-t-il pas pour l'éducation et pour les mœurs de toute la vie un grave préjudice à être détaché prématurément de la famille? J'ai insisté dans • un autre ouvrage sur ces dangers et j'ai demandé que les limites actuelles pour l'admission à l'École navale devinssent 16 ans minimum et 18 ans maximum (1). Je ne puis que reproduire ce vœu. Il ne peut s'agir ici que des officiers de vaisseau, les autres officiers : médecins, administrateurs, ingénieurs, ne pouvant, par le fait des conditions de leur carrière, débuter dans la marine qu'à un âge suffisamment avancé.
Les recherches de Quételet ayant démontré que la force musculaire est dans une relation étroite avec l'âge; que la force rénale par exemple, double de 11 à 15 ans, devient triple de 15 à 40 ans pour décroître ensuite et que la force manuelle suit une progression et une décroissance à peu près analogues, il y a grand intérêt à ce que l'équipage d'un navire ne soit composé ni d'hommes trop jeunes, ni d'hommes trop âgés. Sans parler de l'inexpérience nautique des matelots trop jeunes, n'y a-t-il pas de danger à soumettre des hommes dont le développement corporel n'est pas achevé aux conditions fâcheuses de fatigue et d'énervement qui sont inhérentes à la navigation? « Pourquoi, disais-je, dans la première édition de ce livre, ne calculerait-on pas, à l'armement
(1) Fonssagrives, Éducation physique des garçons. Paris, 1870. Cinquième Entretien. Le problème scolaire, p. 120.
RECRUTEMENT. lil
d'un navire, la moyenne d'âge de son équipage et ne la ferait-on pas cadrer par des remplacements avec celle qui a ét6 reconnue indispensable pour la manœuvre convenable d'un navire? (1) » Quelques médecins de la marine s'inspirant de cette idée, ont calculé à l'armement l'âge moyen de leur équipage. C'est ainsi que M. Bartbe, cité par M. Lauvergne, a calculé que l'âge moyen de l'équipage de la frégate la Sijbille était de 26 "^"SS (les mousses défalqués) et de 25 ^"',08 en y comprenant toutes les catégories d'âge (2). On pourrait pousser plus loin ces recherches et déterminer l'âge moyen suivant les catégories professionnelles; les résultats auxquels on serait ainsi conduit ne seraient certainement pas complètement théoriques.
§ 2. — Taille.
La taille, comme Ta très-bien démontré Boudin, est expression de race bien plutôt que de vigueur, mais encore faut-il considérer, pour la même race, et d'une manière générale, une taille élevée comme un privilège physique et comme une présomption plausible de vigueur et de force. La taille élevée n'intervient comme élément d'aptitude nautique que pour les grands navires où certains exercices : l'action de serrer les voiles, par exemple, exigent une longueur de bras proportionnelle au diamètre de la vergue qu'ils doivent étreindre; mais comme, sauf exceptions, la taille et la force sont corrélatives, les hommes de petite stature sont moins recherchés que les hommes de grande taille.
La taille minimum exigée des apprentis marins est aujourd'hui de l^'jSiO; elle a suivi les diversités d'exigences du recrutement du soldat. Cette taille minimum s'est abaissée pour l'infanterie française depuis 1691 jusqu'à 1872, c'est-à-dire en 181 ans, de 1™,703 à 1^,540 ou de C'jieS; l'armée française est, de toutes lés armées de l'Europe, celle qui a adopté le plus petit minimum de taille ; l'armée prussienne celle qui a le plus haut (l'",621). Mais, le nombre des inaptitudes mihtaires dans un pays n'étant pas en]rapport avec l'exiguïté moyenne de la taille, il n'y a pas lieu, comme le fait remarquer judicieusement M. Morache, de voir dans cet abaissement progressif de la taille minimum, une preuve de dégénérescence. D'ailleurs les conditions nouvelles de l'armement, de la manœuvre et de la stratégie, enlèvent à la taille du matelot une partie de son importance.
Si l'on partage notre littoral en quatre zones : bretonne, normande, bordelaise, provençale, on trouve, d'après Boudin, que les conscrits de ces groupes de départements maritimes ont les tailles moyennes qui suivent :
(1) Fonssagrives, Traité d'hijg. navale, édition, p. 104.
(2) E. Lauvergne, Le Matelot. Enquisse (Chyg.riautique. Thèse de Montpellier, 1862, n" 31, p. 19.
L'JIOMME DE MER.
Zone bretonne r",643.
Zone normande \'°,6M.
Zone bordelaise (SainLonge et Gironde) l'^^&oC).
Zone provençale •I"\6i8.
On peut donc classer ainsi nos matelots : les plus grands sont les Normands,les plus petits sont les Bretons ; entre eux se placent les Bordelais et les Provençaux (1). La taille moyenne des conscrits de notre littoral serait de 1™,652, chiffre inférieur à celui de 1°,657, indiqué par Lélut comme exprimant la taille moyenne des Français de 30 à 50 ans (2) .
Rien ne serait plus facile et plus intéressant en même temps que d'établir la taille moyenne d'un équipage en additionnant les toisages consignés sur les livrets et en en divisant la somme par l'efTectif. On donnerait plus de valeur à ce résultat en recherchant la taille moyenne de chaque groupe d'âge et de chaque catégorie professionnelle. Un équipage dont la taille moyenne serait notablement inférieure à la taille qui correspond à sa provenance régionale pourrait ainsi être ramené utilement à cette moyenne en changeant quelques-uns de ses éléments avant de partir pour faire campagne.
La taille des mousses exigeait, bien entendu, la flxation d'une limite mobile suivant l'âge. Les articles 104 et 109 du décret du 5 juin 1856 avaient été modifiés, en 1863, par un nouveau décret qui élevait de 0™,0o la taille des enfants admis à l'École des mousses; mais on a compris que l'on éliminerait ainsi bon nombre d'enfants de marins du littoral de la Bretagne oh la taille est exiguë, aussi la décision présidentielle du 14 avril 1874 a-t-elle abaissé ces exigences et supprimé du même coup, l'échelle des tailles proportionnelles calculées de mois en mois. Aujourd'hui les tailles exigées pour l'admission de l'École des mousses sont :
1° Pour les mousses titulaires :.h treize ans, 1™,33; — à quatorze ans, l^'.SS; — à quinze ans, 1°',44.
2° Pour les mousses auxiliaires : à douze ans, l'^jSO; — à treize ans, 1™,35; — à quatorze ans, d'°,38; — à quinze ans, 1°',44; — à quinze ans i/2, 1"^,50.
Disons enfin, quoiqu'il s'agisse de troupes, que la taille exigée pour l'infanterie de marine est de l'^jSiO; de 1"',670 pour l'artillerie de marine; de 1"',640 pour les compagnies des ouvriers d'artillerie.
§ 3. — Périmètre tlioracique.
Les études intéressantes qui ont été faites en hygiène militaire sur le périmètre thoracique doivent être transportées par les médecins de la marine sur le domaine spécial de leur observation.
(1) Boudin, Étuiks sur le recmtement {Ann. d'hyg., 1849, t. XI, p. 2G8 etsuiv.).
(2) Lélut, hssai d'une délerminatinn "Ahnologique de la taille moyenne de iliomme en France [Ann, d'hyg. ^ 1844, t. XXXI, p. 297).
Si l'on mesure la circonférence de la poitrine avec un ruban gradué passant au niveau des mamelons, le sujet ayant les bras levés, les mains réunies sur la tête, les talons joints et comptant lentement, et à voix haute, de 1 à. 10, on constate que le périmètre de sa poitrine excède sa demi-taille d'un nombre de centimètres dont l'appréciation est une mesure de sa validité. Seeland a tiré de 4,930 mensurations pratiquées sur des soldats cette conclusion que le périmètre thoracique, dans ce nombre considérable d'observations, a dépassé, en moyenne, la demitaille de 0'",058. Des recherches analogues sur des groupes d'hommes de même taille, mais les uns faibles, les autres forts, lui ont montré, au profit de ceux-ci, une différence de 0"',0o5 dans le périmètre de la poitrine ; enfin faisant porter cette comparaison sur des phthisiques et des : gens de même taille, mais robustes, il a trouvé le périmètre thoracique . des premiers inférieur, en moyenne, de 0",061 à celui des seconds. Seeland a étabh par ses recherches que, à vigueur égale, la diff'érence du périmètre thoracique avec la demi-taille est d'autant plus forte que ; le sujet est moins grand. Il considère comme impropres au service mihtaire les sujets d'une taille de 1™,60, ou au-dessus, dont le périmètre thoracique n'a pas au moins 0°',83, et ceux d'une taille au-dessous de l'",60 qui n'ont pas un périmètre d'au moins 0",82. La loi française du recrutement est moins exigeante et n'exclut que les conscrits qui ont moins de 0'",784 de périmètre thoracique; soit un excès de 14°"". sur la demi-taille minimum (0",770) (1).
Il y aurait un très- grand intérêt pour les médecins de la marine à faire dans leurs équipages, aussi bien en cours de campagne qu'à l'armement, ces recherches de périmétrie thoracique et de les faire porter sur l'ensemble de l'eff'ectif aussi bien que sur certaines catégories professionnelles, les canotiers par exemple, soumis à des travaux qui peuvent exercer sur l'élargissement de la poitrine une certaine influence.
§ 4. — Essai spi7'ométrique.
La spirométrie est un procédé d'exploration qui se propose de mesurer la capacité respiratoire c'est-à-dire le volume d'air qui peut être chassé de la poitrine par l'expiration la plus énergique succédant à l'inspiration la plus complète. Si on a un peu exagéré l'importance de ce critérium de la vigueur en en faisant l'expression de la capacité vitale, il faut reconnaître cependant que l'étendue du champ respiratoire mesurée par ce moyen est un indice de constitution heureuse. Hutchinson a démontré que la capacité respiratoire augmente de 15 à 35 ans et qu'elle diminue ensuite (2).
(1) Voir Morache, Traité d'hygiène militaire. Paris, 1874.
(2) Walshe, Traité clinique des maladies de la poitrine, traduct. Fonssagrives. Paris, MDCGGLXX, p. G2. — Voir aussi les Med. Chir. Tramactions, 1846, vol. XXIX, p. 235.
Un médecin distingué de la marine, M. Maréchal, a eu le mérite d'appliquer le premier les procédés de la spiromélrie à la constatation de la valeur physique des matelots (l). M. Maréchal s'était servi d'abord
Fig. 15 et 16. — Spiromètre de M. le D' Boudin (modèle Galante).
du spiromètre de Boudin (fig. 15 et 16) qui consiste en un sac de caoutchouc, lequel, distendu par l'air expiré, s'élève d'une hauteur mesurée par une lige métallique graduée, mais n'étant pas satisfait des résultats que lui fournissait cet appareil, il imagina son pnéomètre (fig. 17, 18 et 19). Chaque degré parcouru par l'aiguille in-
Kig. 17. — l'néomèlre de Maréchal. A'uc d'cnscmljlo.
dicatrice correspond, dans cet appareil, au poids de 1 centimètre cube de mercure ; il mesure à la fois, la capacité inspiratoire et la capacité expiraloire et des aiguilles à maxima, fonctionnant automatiquement, permettent de faire les observations avec plus d'exactitude et plus de facilité. La capacité respiratoire moyenne trouvée par M. Maré-
(1) J. Maréchal, Consid. méd. sur les apprentis canonnicrs du Vaisseau-Écoie le I.ouls XIV {Arc/i. de méd. 7iav., 18C8, t. IX, p. ■i53).
chai sur les apprentis marins du Louis XIV a été, avec le spiromètre de Boudin, de 360 centilitres, et avec son pnéomètre de HO. Les sujets sur lesquels il a expérimenté avaient un âge moyen de 21 ans i/2 et une taille moyenne de 1"^,67, Cet observateur croit qu'une moyenne qui s'abaisse au-dessous de 300 centimètres cubes indique une poitrine suspecte.
M. H. Rey, empruntant aux divers auteurs qui se sont occupés de la
Fig. 18. — Cadran du pnéomètre de Maréchal.
spirométrie, les résultats qu'ils ont obtenus, notamment à J. Maréchal, Hetch, Hutchinson, Schneevogt, a dressé le tableau suivant qui exprime les rapports de l'âge et de la taille avec la capacité respiratoire :