‹ Traite d'hygiene navaleChapitre 36 sur 224 · CARACTÈRE ET MŒURS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE ET MŒURS

Que n'a-t-on pas dit du caractère du matelot? La poésie, le roman, le théâtre, se sont réunis pour le peindre, ou plutôt pour le défigurer ; ceuxlà seuls qui ont vécu avec lui connaissent les qualités et les défauts, les misères et la grandeur de ces natures exceptionnelles. Nous laissons aux hommes d'imagination le côté purement moral et pittoresque de ce portrait, pour ne considérer le caractère de l'homme de mer que sous celle de ses deux faces qui intéresse directement l'hygiène.

« S'il est, ditBoursin, un homme que sa profession rende l'objet des passions les plus variées et les plus véhémentes, c'est bien l'homme de mer ; il passe souvent de la monotonie la plus insipide à la diversité la plus amusante, de la joie à la tristesse, de la satisfaction au mécontentement, du calme à l'agitation, de l'inertie à un travail pénible, de la sécurité à l'effroi, de l'espérance au désespoir; pour lui, l'abondance suit la disette, l'abus succède aux privations; ces émotions épuisent sa sensibilité par leur multiplicité et leur activité, aussi voit-on des matelots être pour ainsi dire négatifs aux sensations et rester impassibles quand tout autre homme serait ému et troublé (1). »

Ce tableau est vrai; tout est contraste dans la nature comme dans l'existence de l'homme de mer : l'instinct des migrations joint à un solide attachement pour le pays natal ; le désir de voir dissimulé sous une lassitude affectée de ce qu'il voit ; un masque de dureté qu'une occasion de dévouement fait tomber pour laisser voir derrière lui une richesse de cœur inattendue (2); de la fanfaronnade d'impiété couvrant un profond et inaltérable sentiment rehgieux; une soumission facile aux privations

(1) Boursin, Du Scorbut, Montp., 1814.

(2) En veut-on un exemple entre mille? A bord d'une gabave, la Gironde, et par une bourrasque affreuse, ordre est donné de serrer un hunier qui bat d'une manière compromettante. Les matelots s'allongent sur la vergue, et l'un deux se dirige vers l'empoin tare, le poste le plus périlleux ; un camarade le repousse avec une injure : « Veux-tu bien t'ôter de là, tu es père de famille I » accomplit sa besogne, et redescend ensuite sans se douter qu'il a atteint la dernière limite de la grandeur morale. La vie du matelot est pleine de traits semblables. Nous voudrions qu'il nous fût permis d'insister sur les côtés généreux et élevés de ces natures dont la droiture, la noblesse et la grandeur sont en quelque sorte devenues proverbiales? Si le matelot est l'homme de tous les excès, il est aussi celui de tous les dévouements : un sauvetage, un combat, un naufrage, un incendie, une tempête, font saillir inopinément les reliefs de ce caractère qui touche sans effort h la sublimité. Vivre avec les matelots sans les aimer est chose presque impossible, nous l'avons éprouvé par nous-môme.

136 l'homme de mer.

el un incroyable enlraînemenl vers le plaisir ; une nature éminemment sympathique au bien mais s'ignorant elle-même dans la naïveté de ses impulsions généreuses : tel est le matelot, mélange de bien et de mal, de naïveté et d'affectation, de cynisme et d'élévation morale, d'enfantillage et d'héroïsme ; nature dont on aime les qualités, dont on excuse les défauts, qui a la mobilité de l'élément sur lequel son activité se déploie, et qui revêt aux moments solennels des accidents de la navigation une grandeur native qui commande l'admiration et le respect.

Nous n'avons pas ici à nous occuper des aptitudes morbides créées à l'homme de mer par les conditions d'isolement, de séquestration, de rapprochement forcé, qui sont inhérentes à la navigation; nous ajournons à dessein cette étude à un autre endroit de notre livre, mais le moment est venu d'examiner dans quel sens les tendances affectives, morales ou sensuelles de l'homme de mer modifient son hygiène.

La vie de mer est trop souvent dissolutrice des liens de la famille ; nos affections précaires et fragiles, comme tout ce qui touche à l'humanité, ont besoin, sous peine de s'amoindrir, d'être réchauffées par la présence incessante des êtres qui les inspirent; la similitude des goûts, gage d'une intimité conjugale solide, fait souvent place à la disparate d'habitudes contractées isolément; la suprême magistrature de la famille n'est plus, en ce qui concerne ses deux devoirs essentiels : l'éducation des enfants et le soin de leur patrimoine, placée dans ses mains légitimes; la vie de mer est, en un mot, le bouleversement le plus absolu du système harmonique de la famille. Les natures impressionnables et aimantes trouvent dans ce froissement de leurs instincts une source de tristesse, d'inquiétudes et de découragement qui s'alimente des lettres elles-mêmes, ponts fragiles jetés par-dessus les mers entre le foyer domestique et le navire ; l'hygiéniste ne saurait manquer d'en tenir compte. Quant à ces natures mieux ou plus mal organisées (comme on voudra l'entendre) chez lesquelles l'assuétude nautique n'a pas à triompher d'une sensibilité vive, on les trouve dans les diverses catégories sociales du navire; à enten^lre le langage insouciant des matelots, le ton peu révèrent avec lequel ils parlent des choses les plus sacrées, la facilité en quelque sorte fortuite avec laquelle ils contractent, souvent à la veille d'un départ, des unions dont ils ne comprennent la gravité que par les charges matérielles qu'elles font peser sur eux, à voir, disons-nous, leucs allures frondeuses et leur verve de gaieté, on les croirait plus insouciants, plus étrangers à la tristesse de l'absence et aux regrets de la famille ; mais lemédecin sagace sait voir l'homme sous ce vêtement d'emprunt, et il n'ignore pas que la nostalgie va souvent choisir de préférence ceux qui s'en affublent.

De môme que dans l'ordre matériel, la sensibilité physique s'exalte par les conditions qui la mettent fréquemment en jeu et reçoit le contrecoup des habitudes sociales, du genre de vie, des professions, etc., de

CARACTÈRE, MŒURS ET EXCÈS. iol

même aiis^i la sensibilité morale sui3it-elle des causes analogues de variations • on ne saurait dès lors s'attendre à la trouver développée au même point chez le matelot inculte dont la sphère d'idées est peu large, aue le souvenir du passé ou la prévision de l'avenir ne préoccupent auère et chez ces hommes dont la vie est agitée par des émotions, des travaux, des désirs incessants. Développer ce point de vue serait msisler

sur un fait incontesté.

Ici trouverait naturellement sa place l'inévitable parallèle du matelot et du soldat. D'un côté, élan individuel, esprit d'initiative, impatience de la discipline ; de l'autre, génie de l'ensemble, régularité, subordmation ; des deux côtés, même patriotisme, même courage, mêmes qualités guerrières. L'antagonisme professionnel des matelots et des soldats, qui se traduisait jadis par d'innocents lazzis et par des rixes moins innocentes, s'efface complètement aujourd'hui que les uns et les autres se connaissent mieux par l'intimité des longues traversées, aujourd'hui surtout qu'ils ont complété la connaissance du pont par celle du champ de bataille, et qu'ils ont mêlé leur sang comme ils avaient mêlé leur quart de vin. Il y a lutte d'héroïsme, et puis c'est tout. La désastreuse campagne de 1870 a cimenté à jamais cette confraternité d'armes, elle a montré au pays ce que valent ces hommes dévoués qui sont toujours à leur place là où il y a un danger à courir et qui ne craignent pas plus une redoute que la ligne des feux d'un vaisseau ennemi.

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