‹ Traite d'hygiene navaleChapitre 37 sur 224 · EXCÈS · texte numérisé non relu

EXCÈS

Le matelot est un être excessif qui ne sait user de rien et qui abuse de tout; un sens lui manque complètement, c'est celui de sa conservation. Follement prodigue de sa vie, il la dépense dans la débauche quand il ne la met pas au service du dévouement; comme si ce n'était pas assez de sa rude carrière pour abréger son existence, il en précipite le terme par des excès inimaginables. Ceux-ci pivotent tous autour de deux appétits sensuels : l'appétit bachique et l'appétit génital.

I. Vivrognerie, passion ignominieuse, la plus ignominieuse de toutes, parce qu'elle asservit l'âme au corps, tue Tintelligence, éteint la volonté et pousse vers la décrépitude, l'ivrognerie est la lèpre des matelots; c'est l'égout sordide dans lequel, entraînés par l'eau-de-vie, viennent s'enfouir leur santé, leur vigueur et le bien-être de leurs familles.

Les diverses marines ne sont pas également adonnées à ce vice, et si des statistiques comparatives sur le tribut qu'elles payent à l'alcoolisme font encore défaut, on peut cependant les classer sous ce rapport, et sans grande chance d'erreur, dans l'ordre où les place la consommation

individuelle, et par an, de l'alcool dans les nations d'où elles relèvent. La prédominance de l'ivrognerie dans les marines du Nord ne saurait être mise en doute. Comment veut-on par exemple que les matelots suédois appartenant à un pays dont la population masculine boit de 80 à 100 litres d'eau-de-vie par an, ne soient pas plus adonnés à l'ivrognerie que les matelots français et surtout que les matelots italiens et espagnols dont la tempérance est notoire? La fréquence de l'alcoolisme suit d'ailleurs, par rapport à la consommation individuelle du vin dans les différents paj^s, une loi de relation inverse qui pourrait servir à classer les différentes marines sous ce rapport. La France consommant 12o litres de vin par an et par individu, les autres nations maritimes se classent après elle dans l'ordre suivant : Italie 120 litres, Portugal 80, Espagne 30, Hollande 4,- Prusse 2',30, lioyaurae-Uni 2',20, Danemark 0\96, Norwége 0\66. Suède 0',36, Russie 0\33. Or, les marines du Nord : Suède, Hollande, Prusse, Russie, Angleterre, sont celles dont la propension à l'alcoolisme est le plus accentuée (1). Les chiffres le prouvent et ils sont en accord avec une impression que laisse l'expérience de la navigation.

Cette opposition que je viens de signaler entre les marines du nord et celles du midi de l'Europe se maintient, pour la France, entre les matelots de son littoral septentrional et ceux de son llittoral méditerranéen. Ici encore la consommation individuelle d'alcool dans les divers départements côtiers est une mesure acceptable de la tendance qu'ont vers l'alcoolisme les marins qui en proviennent. J'ai réuni en trois groupes les départements maritimes de la Normandie, de la Bretagne et des côtes sud-ouest et sud de la France, et j'ai trouvé que la consommation de l'alcool en Normandie étant représentée, pour 1873, par .5^98, elle l'a été pour la Bretagne par 2^,73 et pour le littoral sud par 1^,38 (2). La moyenne générale de cette consommation est de 3\36 pour les départements côtiers, tandis que pour l'ensemble des départements elle est de 2\84 seulement. Il faut donc en conclure que le goût pour l'eau-de-vie est, dans une certaine mesure, surexcité par la vie nautique, et ce qui tend à le prouver, c'est que dans la même zone, nous voyons à côté du Var qui a consommé 2\22 d'alcool, les Bouches-du-Rliône ne consommer que de même aussi la Charente-Inférieure dépasse-t-elle sous ce rapport les départements circonvoisins.

Les matelots normands et bretons sont donc plus enclins à l'alcoolisme que les méridionaux, dont la sobriété est compensée par un entraîne-

(1) L. Limier, De la production et de la consQ)7imatio7i des boissons alcooliques en France (Bullet. de la Société françwe de tempérance, 187S, t. III, p. 26).

(2) Il n'y a qu'une contradiction apparente entre la signification de ces chiffres et ce que j'ai dit plus haut do la moindre proclivité des matelots normands à l'ivrognerie, comparés aux matelots bretons. Le cidre, plus commun et plus capiteux en Normandie qu'en Bretagne, peut créer aux premiers, par l'assuétude alcoolique une tolérance que n'ont pas les seconds, et les conduire moins rapidement à l'ébriété.

ment plus vif vers les excès génésiques. Les premiers poussent l'inlerapérance jusqu'aux limites les plus affligeantes, et les cabarets impurs où ils vont échanger leur santé et leur argent contre de l'eau-de-vie fourmillent dans les rues et sur les quais de nos ports de mer du Nord. Le sens moral qui attache une réprobation à l'ivrognerie publique est remplacé chez les matelots de cette zone par une sorte de forfanterie vicieuse, et le portrait énergique que Rouppe a tracé des habitudes crapuleuses du matelot hollandais leur est malheureusement applicable jusqu'à un certain point (1). Nous verrons, à propos des boissons alcooliques, quels sont les inconvénients hygiéniques attribués à chacune d'elles en particulier; occupons-nous maintenant des effets généraux de l'ivrognerie.

Ses dangers sont de trois sortes : 1° physiques ; 2° moraux ; 3° disciplinaires.

Les excès alcooliques sont dangereux, d'une part à cause des troubles graves qu'ils excitent à la longue dans les diverses fonctions de l'économie, d'une autre part à cause des aptitudes morbides toutes spéciales qu'ils créent pour le matelot intempérant ; enfin il faut aussi tenir compte des accidents dont ils sont directement la cause.

l°Une sorte d'irritation chronique de l'estomac, de la diarrhée, la fétidité de l'haleine, la perte de l'appétit, une soif dipsomaniaque incessante, de la maigreur, un teint jaune terreux, de l'hébétude, un regard sans vie, une vieillesse prématurée, des troubles divers de la sensibilité, des mouvements choréiques, l'alfaissement graduel des facultés nobles, etc., sont les attributs de l'ivrogne de profession; alors même que le tableau n'est pas complet, quelques-uns de ses traits accusent encore un état d'ébriété habituelle. Chose remarquable, le vin paraît impropre , alors même qu'on en abuse, à produire cette décrépitude alcoolique qu'entraîne l'usage incessant de l'eau-de-vie, qui est d'autant plus meurtrière qu'on l'emploie plus souvent dans l'état de vacuité de l'estomac, et une ébriété incomplète, mais quotidienne, imprime plus profondément son cachet dans l'économie que ces ivresses accidentelles, quelque profondes qu'elles soient, si elles sont séparées par des intervalles suffisamment longs.

Si l'ivrognerie est préjudiciable à la santé des matelots dans nos climats, elle est mortelle pour eux dans les pays chauds. Sous son influence s'établit une dyspepsie qui compromet rapidement la nutrition, un accès paludéen simple devient un accès pernicieux délirant, la

(U Amant consitniliter spiritum frumenti vinique et ipsum vinum, nara quamdiu ad manus habent ea, tamdiu ebrii reperiuntur, hinc dolium quod ad iter erat in patriâ destinatum, in p,a sufficere nequit, nisi prœfecti diligenter invigilent. Exhausto dolio divendunt vestimenta sua, strata nautica, aliaque quibus careie se po3se putant atqen emunt ebriatnen (Rouppe, De morb. navig. Lugd. Batavorum., préface, p. 9 et 10.)

glande hépatique se congestionne et suppure, des Ilux. diarrhéiques ou dysentériques s'établissent, etc.

Le cadre des affections que détermine l'ivrognerie sous la zone torride est restreint, celui des affections auxquelles elle prédispose n'a pas de limites. Les endémies prélèvent un désastreux tribut sur les intempérants, les épidémies ne leur font pas grâce. II est d'observation que dans les épidémies de fièvre jaune les matelots du Nord, moins sobres que les méridionaux, fournissent aussi un contingent plus considérable à la mortalité (1). Ce fait a été observé fréquemment aux Antilles ; M. Leroy de Méricourt l'a constaté à Rio-Janeiro ; il n'a été nulle part plus évident qu'à Cayenne lors de l'épidémie de fièvre jaune qui, en 1850 et 1851, désola cette colonie, et qui, entre autres victimes, nous enleva notre infortuné et distingué confrère Eugène Lecomte(2). Les matelolsdu Midi moururent à Rio dans la proportion de 1 sur 4, ceux du Nord dans celle de 2,2 sur 3 (3). Les pertes énormes que subissent les équipages anglais quand sévit la fièvre jaune dépendent certainement en partie du brownisme instinctif de leurs matelots, qui n'abandonnent pas alors leur goût pour l'alcool. Tous les médecins qui ont écrit sur l'hygiène des pays torrides, Lind, Thévenot (4), Raoul, Celle, Dutrouleau, Collas, Reynald-Martin, etc., n'ont qu'une voix pour accuser ce breuvage meurtrier, auquel, par antiphrase sans doute, on a décerné le nom dérisoire d'eau-de-vie. Par malheur, le matelot voit tomber autour de lui les intempérants sans songer à profiter de ce lugubre enseignement; mais si quelque ivrogne résiste, il en conclut bien vite, au profil de ses goûts, ou bien que cette habitude n'est pas pernicieuse, ou même qu'elle fournit une sorte d'immunité. A ceux-là il faudrait incessamment répéter ce mot, dont la forme incisive est de nature à agir fortement sur leur esprit : « L'ivrogne qui échappe à une épidémie en continuant ses excès, c'est un homme qui tombe d'un quatrième étage sans se tuer. Allez donc compter sur cette chance (5). » Les recherches entreprises par les sociétés de tempérance de l'Amérique et de l'Angleterre ont démontré surabondamment cette influence des excès alcooliques sur la production des maladies; les diverses apparitions du choléra à Paris en ont donné la preuve en permettant de constater que les saturnales du lundi augmentaient sensiblement l'afflux dans les hôpitaux ; c'est un argument que les instructions hygiéniques populaires et les cours d'hy-

(1) Il faut peut-être faire intervenir ici, et pour leur part, les immunités relatives que la provpnance des matelots du Midi peut leur donner.

(2) Eucrène Lecomte, dont le talent s'était afiirmé déjà par d'excellents travaux, a grossi le martyrologe des victimes de la fièvre jaune. Il a succombé îi Cayenne, en janvier 1851, aux atteintes du typhus amaril, „. , . vj

(-.i) Leroy de Méricourt, Histoire médicale de la corvette o vapeur 1 Arclnmède. station de l'Océan indien en 1850-52. Thèse de Paris, 1853. , . ,

(4) J.-P-.F. Thévcnot, Traité des maladies des Ewopceus dans les payi chauis et spécialement au Sénégal. Paris, 1840, p. 323.

(.')) Max Simon, Hygiène du corps, et de l'âme, Paris, 1853, p. 65.

giène et de tempérance institués, il y a vingt-cinq ans, clans quelques-uns de nos ports par la libéralité de M. Nadaud n'ont pas manqué d'opposer au flot toujours croissant de l'ivrognerie. Malheureusement l'intimidation du danger et les répressions disciplinaires sont contre lui des digues insuffisantes; il faut à un mal aussi grand un remède qui lui soit proportionné, et, comme nous le dirons plus tard, la religion et la morale, qui ne doivent jamais être séparées l'une de l'autre, peuvent seules entreprendre avec chances de succès cette croisade contre l'ivresse. Un prêtre breton, M. l'abbé Gharil, a essayé jadis celte tâche ardue ; TËtat qui voit l'avenir de ses populations maritimes menacé par ce fléau ne peut qu'applaudir à de semblables efforts.

2° Les résultats moraux de l'ivrognerie sont plus désastreux encore que les résultats physiques, parce qu'ils s'adressent à la meilleure partie de l'homme, à son intelligence, à son cœur, à sa volonté. Lïntelligence s'éteint dans l'abrutissement, le cœur dans un égoïsme brutal, et la vo-lonté dans une impuissance absolue à vouloir autre chose que les stu-pides satisfactions de l'ivresse. Quand le matelot est isolé, son ivrognerie est rebutante ; quand il est marié (et c'est le cas du plus grand nombre), ses conséquences sont encore plus désastreuses ,• le scandale ignominieux de l'exemple prépare les enfants aux désordres de leur père, et la misère prend au foyer domestique la place qu'il déserte pour le cabaret (1). Ç'est là le vrai, l'immense fléau des populations maritimes de la Bretagne ; si elles consommaient moins d'eau-de-vie, elles auraient plus de pain, et, au lieu de demeurer stationnaires, elles prendraient cet accroissement ascensionnel qui suit partout celui des ressources alimentaires.

L'influence de l'ivrognerie des matelots sur la discipline est d'observation journalière : transgression des permissions de séjour à terre, vente d'efl"ets, rixes, insubordination, etc. ; tout dérive de ce désordre qui s'autorisait naguère de l'indulgence de l'opinion et de la tolérance des règlements, et n'avait d'autres freins temporaires que le défaut d'argent ou la séquestration à bord. Une autre considération qui intéresse particulièrement l'hygiène, c'est que la plupart des délits étant le fait de l'ivresse, elle entraînait à sa suite un cortège nécessaire de punitions qui ne pouvaient évidemment réprimer un excès déjà nuisible que par des interdictions de liberté, d'air ou d'aliments qui sont aussi préjudiciables à la santé.

Tel élaiU'état des choses dans lamarine, lorsque j'écrivais en 1857 mon Traité d'hygiène navale; l'élévation progressive du sens moral (résultat que je maintiens en dépit des contempteurs obstinés de notre époque et des arguments spécieux qu'ils apportent à l'appui de leur thèse chagrine) a fait juger l'alcoolisme plus sévèrement qu'on ne le faisait au-

(I) Il faut plus d'argent pour nourrir un vice que pour élever trois enfants (Franklin). FoNssAGRivBS. Hyg. nav. { {

Irefois ; de défaut aimable l'ivrognerie est devenue une dégradation impunie, et de dégradation impunie un attentat à la moralité et à la sécurité d'aulrui, constituant un délit qualifiable et auquel des peines peuvent légitimement s'appliquer. La loi récente du 4 février 1873 qui marquera un progrès réel dans nos mœurs, donne la mesure de l'état actuel de la question ; elle flétrit l'ivresse publique et la réprime sans aller dans sa sévérité au delà de ce que commande la nécessité de ménager une transition.

Pendant longtemps l'ivresse était donc impunie dans la marine ; on se contentait d'envoyer le matelot ébrieux cuver son vin aux fers, et c'est à peine si une punition disciplinaire trèS-minime venait ébranler dans son esprit la croyance de son droit à l'alcoolisme. M. Leroy de Méricourt a résumé récemment les mesures prises par la marine, de 1836 à 1870, pour s'afTrancbir d'un fléau qui pèse encore plus lourdement sur elle que sur la guerre et qui lui fait courir des dangers bien autrement sérieux (1). Une série de mesures prises à ce propos, en 1836 et en 1870, sont venues aboutir au décret du 2 juin 1872 qui édicté contre l'état d'ivresse constaté à bord ou à terre, en service ou en permission, la suppression temporaire des suppléments attachés à des brevets et à des fonctions, le retrait des brevets et des suppléments, la radiation du cadre de mais- Irance, la prison, l'envoi aux compagnies de discipline. La loi du 23 janvier 1873 sur la répression de l'ivrognerie, a d'ailleurs été rendue applicable à l'armée de mer par une décision ministérielle du lo mars de la même année, et l'on ne peut qu'applaudir à une sévérité qui, justifiée déjà suffisamment par l'intérêt des mœurs, devient encore à bord des navires une condition de sécurité personnelle et collective (2).

Les accidents provoqués par l'ivresse sont en effet de tous les jours . M. A. Fournier a eu l'excellente idée de relever les sévices imputables à l'alcool pendant la durée de la campagne de son bâtiment, la frégate la Flore, et il n'hésite pas à dire que, directement ou indirectement, l'ivrognerie a été plus fatale à son navire que la maladie elle-même. Et, pour ne parler que des accidents, ici c'est un brigadier de chaloupe (jui, étant ivre, tombe à la mer et se noie; là c'est un novice, trouvé

{{\ (A.Leroy de Méricourt, Mesures prophylactiques et répressives prises par le déitartement de la Marine à l'égard de l'ivrognerie; in Arcli. de méd. nav., 1873, t. XIX, n 453 ) L'article 350 du décret du 3 décembre 1852 sur le service dans les divisions des équipages de la flotte et l'article du règlement du 25 juin 1870 sur le service .'i bord en définissant les peines qu'entraîne l'ivresse ont préparé l'article 260 du décret du 2iuin 1872 qui se montre encore plus sévère pour ce délit. La loi de 1873 appliquée à la marine aura été certainement un progrès pour les mœurs, pour la dignité

et pour l'hygiène. . , v ^ ,

(2) On a essayé dans l'armée anglaise du système des amendes comme moyen répressif de l'ivrognerie. Le délinquant subit une retenue dont le produit est distribué h la fin du service Ji ceux de ses camarades qui se sont montrés tempérants ; M. Jannol a proposé d'introduire cette pénalité dans notre armée et M. Bergeron a signale avec raison tout l'intérêt qu'offrirait cet essai (J. Bergeron, Rapport sur la reprcsnon de 'alcoolisme. Bullei. de l'Acad. de médecine, 1871, t. XXXVl).

mort dans son hamac, ayant à côté de lui une bouteille vide qui avait contenu de l'eau-de-vie de Pisco ; une autre fois, c'est une fracture mortelle du crâne due à une chute en état d'ivresse, un cas de pneumonie sous la même influence et par le fait d'une immersion, etc. (1). Tant de dangers justifiaient certainement les sévérités de la discipline,

. et l'on ne peut qu'applaudir à ces mesures dont l'avenir reçue illera les fruits; mais les punitions n'excluent pas les moyens purement moraux et ces deux freins ne sont pas de trop. Aussi ne puis-je qu'applaudir aux mesures préconisées par le Conseil supérieur de santé de la marine qui recommandait, en 1872, de développer l'instruction parmi les matelots, de leur faire des conférences sur les dangers de l'ivresse, de leur en si-

. gnaler les dangers dans une instruction sommaire annexée à leur livret.

] La répression du mal implique l'incitation au bien et les peines disciplinaires doivent avoir pour parallèles des récompenses accordées aux ma-

• telots qui vivent dans la tempérance ; elles seraient un encouragement ■utile et rehausseraient aux yeux des marins une vertu singulièrement

<<liscréditée par l'impunité si ce n'est par la complaisance qu'ont si long-

I temps rencontrée les transgressions de ce genre.

II. Excès génésiques. — Le matelot s"'y livre avec toute la fougue d'une longue abstention forcée, avec l'immodération de sa nature et son imprévoyance des dangers qu'ils peuvent avoir pour sa santé et pour sa vie. Sans tenir compte, pour un instant, de la contamination syphiliti- [ que, les excès vénériens constituent une dépense organique qui a ses danigers, tandis que ceux d'une continence absolue, exagérés à plaisir, sont ; au contraire fort contestables. C'est dans les pays chauds surtout oîi le ; marin est conduit par le plus grand nombre de ses campagnes que ces ' excès constituent un danger véritable. Là, en effet, le sens génital, stimulé entre mesure, acquiert une activité factice et l'économie déjà épuisée par une chaleur accablante qui ralentit l'énergie des fonctions nutritives, répare lentement la double déperdition humorale et nerveuse qui lui est imposée. C'est là un fait que l'hygiène ne doit pas perdre de vue. M. Celle l'a peut-être exagéré en affirmant que, sous la zone torride les plaisirs sexuels ont tué bien certainement plus d'hommes que l'ivrognerie ; mais en pareille matière il est toujours avantageux de forcer un peu la vérité. On peut appliquer aux pays chauds ce que les anciens ont dit de l'été: « Venus neque œstate, neque .autumno utilis est, œstate in totum, si fieri po'ssit, abstinendum. »

A côté de ce danger éventuel, il en est un autre plus menaçant encore, je veux parler de la contamination vénérienne; le matelot l'affronte avec une insouciance sans égale et une sorte de forfanterie et se dispense de tout secours et de tout soin, à moins qu'on ne l'y contraigne

(1) A. Fournier, Rapport sur la campagne de la frégate la Flore (Gollect. de Brest).

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par une surveillance assidue. D'où une diffusion croissante du poison vénérien dans nos ports de mer, d'où aussi un accès ouvert dans les familles aux ravages de ce prolée virulent dont le cachet multiforme s'imprime sur la constitution des enfants.

Les chiffres suivants permettent de juger de l'intensité de la syphilis parmi les matelots. M. J. Rochard a établi que sur 23,047 malades traités à l'hôpital de Brest, de I80O à 1854, il y a eu 4,921 vénériens. Sur une seule année, en 1852, les vénériens ont fourni 38,543 journées d'hôpital sur 138, 44i journées ; en 1853 , le chiffre de journées d'hôpital pour les vénériens a été de 43,086 sur 142,901. « Ces chiffres quelque élevés qu'ils soient, ne représentent guère, dit M. Rochard, que la moitié des maladies vénériennes contractées par les hommes des départements de la marine et de la guerre (l'hôpital de Brest est militaire en même temps que maritime). On ne reçoit à l'hôpital que celles qui présentent une certaine gravité ; les autres sont traitées aux ambulances des différents corps et dans les infirmeries régimentaires. Le nombre s'en est élevé à 859 en 1852 et à 1,334 en 1853. Pour arriver à un chiffre exact, il faudrait encore y comprendre les matelots traités à bord des navires mo jillés en rade, et sur le compte desquels il est impossible d'obtenir des renseignements précis en raison de l'extrême mobilité de cette partie du personnel. En résumé, plus du quart des marins et des soldats est infecté tous les ans ; les vénériens entrent pour un cinquième dans le nombre des malades admis à l'hôpital, et figurent pour près d'un tiers dans celui des journées (1). »

La marine anglaise n'est pas mieux traitée que la nôtre par la syphilis. En 1865, sur un effectif de 51,210 individus elle compta 4,413 cas de syphilis, ou un matelot contaminé sur 12. A Plymouth, la proportion était de un syphilitique sur 8,9. La perte journalière que cette maladie imposa au service a été de 468 hommes, et le nombre de jours d'invalidité s'éleva à 39,6 jours pour chaque cas (2).

Il est des stations qui exposent singulièrement les matelots à la syphilis, le Japon en particulier, où la prostitution est non-seulement affranchie de toute entrave, mais encore honorée et favorisée. A Sainte- Hélène les chances sont telles que les capitaines de navires de guerre en relâche dans cette île ont ordre d'empêcher leurs matelots de descendre à terre. Beaucoup de colonies espagnoles justifieraient les mêmes mesures de précaution. D'autres stations sont plus favorisées, telle est, par exemple, la Trinité où, au dire de Parkes, la garnison n'aurait présenté, de 1860 à 1864, qu'une moyenne de 61,4 vénériens sur 1,000. Suivant le même auteur, les maladies vénériennes seraient moms com-

(1) J. Rochard, De la prostilulion à Brest; in Parcnt-Duchâtelet, Traité de la prosti-

tulion 8'= édition, t. Il, p. 334. , , . . «t

(2) Mackay, Rapport statistique sur l'étal sanitaire de la marine anglaise, extrait cl traduit de VEdinburgh med.jour., noveraber 1869, t. II, p. 163.

munes à Gibraltar qu'en Angleterre. A la Jamaïque, la garnison ne fournirait à la contagion qu'un contingent de 70 à 80 par 1,000, aux Bermudes de 55 à 80. Le cap de Bonne-Espérance se signale aussi par la fréquence de la syphilis: de 1859 à 1856 on compta 248 syphilitiques sur 1,000, et438 en 1867. A Cape-Town, il y a eu, en 1868, 728 syphilitiques sur 1,000. Maurice présente environ de 110 à 130 vénériens sur

le même effectif (1).

Les matelots du commerce, jouissant de plus de liberté que ceux de l'État, doivent fournir à l'infection syphilitique un tribut encore plus lourd et il est aggravé par l'absence de soins méthodiques. M, Jeannel a insisté avec raison sur l'efficacité fâcheuse avec laquelle les marins du commerce répandent la syphilis dans les ports, et il voit là une des causes principales de la propagation de la syphilis. Calculant que les 28,395 navires qui fréquentent annuellement nos ports y amènent 316,600 matelots (ramenés au chiffre rond de 210,000 à cause de la rentrée successive du même matelot plusieurs fois dans la même année), il estime que si ces 210,000 matelots présentent la même proportion de vénériens que la marine anglaise en 1865, c'est-à-dire 85 par 1,000, il s'en suit que 17,855 vénériens hantent chaque année nos ports de mer où ils prennent et où ils donnent la syphilis (2). Si l'on joint ce chiffre à celui représentant l'effectif des divisions des équipages de ligne et celui des bâtiments sur rade, on arrive à une armée de 250,000 marins environ, disséminés sur notre littoral et s'y faisant les victimes et les propagateurs du poison syphilitique.

A coup sûr le mal est grand et l'on comprend que les hommes qui se sont appliqués à lui trouver un remède aient tourné leurs efforts de ce côté. C'est là un des exemples nombreux des afférences étroites qui lient l'hygiène nautique à l'hygiène générale et de la solidarité de leurs intérêts.

Une surveillance assidue exercée sur les prostituées dans les ports de mer; des visites réguUères des matelots se rendant pour cela, à tour de rôle et à heure fixe, à l'hôpital du navire, des peines disciplinaires infligées aux matelots qui ne déclarent pas leur maladie dès le début, et à ceux qui, par des récidives d'infection, imposent volontairement à l'État une privation réitérée de leurs services et un accroissement de dépenses, sont des moyens restrictifs dont nous ne voulons certainement pas qu'on se prive en l'absence de meilleurs ; mais tout cela ne sera jamais qu'un palliatif insuffisant : une volonté étrangère ne fait qu'exciter les appétits sensuels du matelot quand elle les comprime; sa volonté

^1) Yoy. E. Parkes, A manual ofpractical hygiene,thivd édition. London, MDCCCLXIX, passim. Au moment où j'écris ces lignes les journaux anglais annoncent la mort de cet éminent hygiéniste qui occupait, à, ce titre, le premier rang dans son pays.

(2) J. Jeannel, De la prostitution dans les grandes villes au xix* siècle, et de l'extinction des mal. vén, Paris, 1874, p. 020.

propre, fortiliée par le sentiment religieux, peut seule les réprimer et les maintenir dans la limite du devoir. Nous ne connaissons qu'un frein vraiment efficace à l'ivrognerie et à la débauche, c'est celui-là ; mais il n'exclut en rien les mesures préventives et j'estime qu'il faut y recourir dans la mesure du possible. M. Bei'cbon a développé au Congrès médical international tenu à Paris, en 18G7, l'ensemble des mesures de prophylaxie disciplinaire en usage dans la marine de guerre et elles ont été généralement considérées comme s'opposant, dans les limites du possible, à la propagation de la syphilis dans les ports où stationnent et où abordent les navires de l'Etat {l). Mais la marine du commerce n'est pas dans le même cas, et c'est là surtout qu'est le danger, c'est là surtout que doit se porter la sollicitude. M. Jeannel l'a signalé avec insistance, et bien qu'il ait, à mon avis, un peu trop chargé nos matelots qui n'ont que leur part contributive dans la diffusion de la syphilis, je trouve cependant qu'il est urgent de faire quelque chose et de soumettre les marins du commerce à une surveillance qui est, du reste, dans leurs intérêts. M. Rey l'a pensé et il a soumis au même Congrès, et sous forme de projet d'ordonnance, un ensemble de mesures qui me semblent sagement entendu et susceptible de conduire à un bon résultat, si elles étaient appliquées parloul{2). M. Adam Owre (de Chrislinia) a, dans le

(1) Berchon, Mesures prises dans la marine de VÈtat pour restreindre la propagnt. des maladies vénériennes. Congrès médic. intern. de Paris, 1868, p. 433.

(2) H. Rey, Congrès méd. intern. Paris, 1868, p. 407. Je reproduis ici, à titre de renseignement, la partie de ce projet qui concerne les navires de commerce français et étrangers.

Art. 18. Dans chacun des ports de France, de l'Algérie et des colonies, un médecin désigné par le Ministre de la marine, et plusieurs au besoin, sera chargé de la visite des marins formant l'équipage des navires de commerce français et cela, au départ et à l'arrivée :

Art. 19. Lorsque l'un des navires susdits devra prendre lamer, l'autorité maritime n avisera le médecin chargé du service. Ce dernier .passera la visite de l'équipage dans les cinq jours qui précéderont le jour du départ.

AnT. 20. Le capitaine et les officiers interrogés par le médecin, seront crus sur parole.

Art. 21 . Il sera fait mention de cette visite avant le départ et de son résultat sur le journal du bord.

Art. 22. Pour chaque navire ainsi visité avant le départ (et à l'arrivée), le médecin de service adressera à l'autorité maritime un rapport spécial par lequel il l'informera du résultat de sa visite.

Art. 2-3. S'il est reconnu par le médecin de service que les nommés (nom, prénoms et grade) de tel navire sont atteints de maladie vénérienne, l'autorité maritime ne devra pas permettre le départ du navire avant que les malades désignés aient été débarqués et envoyés aux liôpitaux.

AiiT. 24. A l'arrivée d'un navire de commerce sur rade française, l'équipage sera visité par le médecin de la marine. Mention de cette visite sera faite sur le journal du bord, dans la forme indiquée îi l'article 21. 11 sera procédé à l'égard du capitaine et des officiers, comme il a été dit à. l'article 20.

Art. 25. Un double de cette note, remis par le médecin do service au capitaine du navire, sera présenté par ce dernier îi l'office sanitaire en môme temps que sa patente de santé. Le navire ne pourra ôtre admis en libre pratique, lorsqu'il y aura lieu, qu'autant que les malades vénériens, s'il s'en trouve à bord, auront été envoyés aux hôpitaux.

môme Congrès, préconisé le système des visites par les navires en partance, lesquels ne pourraient être expédiés en douanes qu'après un certificat'constatant qu'ils n'ont pas de syphilitiques (1), et M. Mireau s'est constitué également, dans un ouvrage récent, le défenseur de cette mesure (2). On ne saurait contester l'opportunité de prendre des mesures énergiques pour limiter les ravages du fléau. En Angleterre, l'application de VAct sur les maladies contagieuses a donné des résultats très-évidents dans les ports où elle a déjà été faite, et la nécessité d'une entente entre les nations maritimes devient de plus en plus manifeste. Un congrès maritime international aurait bien des choses à régler, celle-ci ne serait ni la moins urgente, ni la moins utile.

Les excès génésiques dont nous venons de parler ne sont que la satisfaction, dangereuse mais naturelle, d'un appétit physique: c'est du désordre moral, mais c'est là tout. Il en est d'une autre sorte qui violent les lois de la nature, méconnaissent la dualité sexuelle de l'espèce et. par un attentat monstrueux, changent en voluptés infâmes et improductives pour la procréation l'attrait que la nature a attaché comme garantie de perpétuité à l'accomplissement de la fonction génésique. Nous ne dirons rien de cette perversion bestiale des désirs sexuels qui peut surgir dans toutes les agglomérations d'hommes contraints par la séquestration à une continence forcée, qui n'aurait jamais dû sortir de l'enceinte ignominieuse des bagnes et qui ne se présente, du reste, qu'à titre de honteuse exception ; mais il est un autre excès que la morale et l'hygiène réprouvent également et dont nous devons dire quelques mots, c'est Vonanùme.

Art. 26. S'il n'existe pas d"liôpitaiix dans les localités ou que, par suite de causes majeures, les malades susdits doivent être maintenus à bord, il sera procédé à leur égard comme il a été dit à l'article 14. La guérison d'un malade compris dans ce cas particulier devra être justifiée par un certificat d'un médecin.

Art. 27. Les visites médicales, au départ et à l'arrivée;, sont absolument gratuites.

Art. 28. Les marins des navires de -commerce reconnus malades de maladie vénérienne et envoyés aux hôpitaux y seront soignés aux frais du département de la marine (caisse des Invalides).

Art. 29. Lorsqu'un navire de commerce français sera pourvu d'un docteur en médecine ou d'un officier de santé ayant commission de médecin sanitaire, les visites de Véquipage, au départ et à l'arrivée, seront passées par le médecin du navire. Ce dernier devra, en conséquence, après chaque visite, remettre au capitaine un rapport qui sera transmis à l'autorité maritime.

Art, 32. Le navire de commerce étranger, arrivant sur rade française, ne sera admis à la libre pratique (s'il y a lieu) qu'autant que son capitaine aura déclaré que les hommes de son équipage, visités par lui, sont libres ou non de toute maladie vénérienne.

Art. 33. Dansée dernier cas, le directeur de l'office sanitaire accordera la libre pratique, mais il devra en même temps aviser le consul de la nation et demander que les hommes désignés par le capitaine comme atteints de maladie vénérienne soient visité;^ par le médecin de la marine, et si le rapport de ce dernier est afflrmatif, envoyés aux hôpitaux ou consignés à bord jusqu'à guérison complète.

(1) Adam Owre, Congrès médic. internat. Cinquième séance, p. 417.

(2) A. H. Mireur, La syphilis et la prostitution dans leurs rapports avec l'hygiène, la morale et la loi. Paris, 1875, p. 9i.

Les mousses et les novices, à cet âge de la vie où l'évolution des organes génitaux se complète, et où la vie de l'espèce domine un instant la vie de l'individu, sont surtout enclins aux habitudes secrètes. Des signes irrévocables dénoncent promptement à la vigilance du médecin les honteuses victimes de l'onanisme.

Un amaigrissement rapide et que rien n'explique ; un cercle de bistre autour des yeux, une dilatation habituelle des pupilles, une pâleur transparente de la peau qui peut acquérir la teinte de la cire ; de la lenteur et de l'embarras dans les mouvements, des tremblements musculaires, du bégaiement, quelquefois un strabisme fugace ; l'incurvation de la colonne vertébrale; la chute ou l'affaiblissement de la mémoire; une taciturnité sombre succédant à l'épanouissement expansif de la jeunesse; l'obtusion de tous les sens, une cécité amaurotique, une impressionnabilité nerveuse qui détermine des tressaillements au moindre choc, au plus petit bruit; tous les attributs d'une anémie profonde: décoloration des tissus, souffle carotidien, névralgies diverses, etc. : telle est la livrée misérable de l'enfant adonné à la frénésie de l'onanisme (1).

Isoler le mousse vicieux de l'excitation des paroles ou de l'exemple de ses camarades ; exercer sur lui, en le faisant coucher dans le voisinage d'un factionnaire, une surveillance rigoureuse et assidue ; en venir même aux moyens coercitifs', si cela est nécessaire ; ne pas le laisser inoccupé un seul instant de la journée, le fatiguer pour que le sommeil le prenne au moment où il entre dans son hamac (2) ; le soumettre, pour éteindre son éréthisme génésique, à l'usage des ablutions froides ou des antiaphrodisiaques (camphre, lupulin), mais par-dessus tout, agir sur lui par l'intimidation d'un danger exagéré à dessein, ou par l'insinuation d'une morale persuasive : tel est l'ensemble des moyens qu'il faut opposer à cette pernicieuse et coupable habitude.

(1) Hufeland, Macrobiotique ou l'Art fie prolonger la uie, traduction Jourdan . Paris, MDGCCXXIV, p. 208 et Nouv. édit. Paris, 1870. — Voyez aussi Deslandes, De l'onanisme et des autres abus vénénens, considérés dans leurs rapports avec la santé. Paris, 1835. — H. Fournier, De l'onanisme, Paris, 1875.

(2; « Il faut apporter au lit des jambes harassées. » {Prov. allemand.)

CARACTÉRISATIONS PROFESSIONNELLES.

SECTION DEUXIÈME

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