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CHAPITRE PREMIER Caractérisations professionnelles

La profession maritime, en tant que pratique de la navigation, est une, mais les spécialités qu'elle embrasse sont fort diverses et l'hygiène de chacune d'elles a des particularités qui lui sont propres.

Établissons tout d'abord, et pour n'y plus revenir, une distinction entre les professions libérales exercées à bord des navires et les professions manuelles, entre les officiers et l'équipage.

Les officiers constituent la classe aristocratique de la population du navire, classe qui a ses privilèges de bien-être, de considération et d'aulorité, mais qui a surtout ses charges de responsabilité et de devoirs [officiurn). Nous éviterons avec le plus grand soin le reproche qu'on a adressé, à tort ou à raison, à quelques travaux d'hygiène navale, par ailleurs fort estimables, d'établir, sous forme de digression, entre les diverses catégories d'officiers du bâtiment, un parallèle qui dissimule sous un prétexte d'hygiène un but réel de récriminations. Le ton général de notre livre, aussi bien que nos habitudes, répugnent à toute insinuation acerbe ou agressive. S'il était vrai que les officiers des différents corps ne fussent pas encore placés aujourd'hui à bord des navires, malgré les progrès qui ont été réalisés, sur un même niveau de privilèges, qu'importe à l'hygiéniste, il n'a pas à défendre des intérêts de celte nature : l'équité et le temps sont leurs deux tuteurs naturels ; ils ont déjà redressé un certain nombre d'inégalités choquantes ; à eux seuls doit être remis le soin de faire le reste.

Nous ne ferons donc la physiologie (dans le sens psychologique du mot), ni du commandant, ni de l'officier de marine, ni de l'officier d'admftîistration, ni de l'aumônier ; le roman maritime peut chercher dans ces types des rapprochements piquants ou des contrastes animés, l'hygiène navale doit confondre en un seul tous ces groupes professionnels ; les hommes qui les composent ont entre eux une similitude de goûts, d'éducation, de délicatesse originelle, d'impressionnabilité, qui leur crée des conditions hygiéniques et des aptitudes morbides tout à fait analogues : les étudier séparément serait une subtilité véritable. Mais ne nous sera-l-il pas permis de nous départir de celte réserve en ce qui

concerne le médecin de la marine, de cet homme à qui l'Étal confié le salut de celte colonie flottante, de celte patrie mobile détachée de la mère-patrie et qu'on appelle un navire. Appelé par son isolement à une mission dont la grandeur n'est égalée par celle d'aucun autre médecin, le médecin de la marine a droit, dans un livre d'hygiène navale, à quelques lignes qui le relèvent à ses propres yeux et le fortifient dans l'accomplissement de son devoir.

Ce devoir est rude : du moment oii son navire lève l'ancre, il a seul et sans partage aucun, la terrible responsabilité des existences que l'Étal lui confie; au milieu de ces anxiétés, de ces inquiétudes de conscience qu'un cas inopiné fait surgir, il est privé de l'assistance précieuse d'un avis qui le soutienne ; il n'a pour tout secours que des livres dont l'insuffisance se fait sentir cruellement dans ces moments critiques. L'hygiène, la médecine, la chirurgie, la toxicologie, la médecine légale, se créent parmi les praticiens de nos villes des spécialités distinctes ; le médecin d'un bâtiment doit, sous peine d'être au-dessous de sa tâche, résumer toutes ces connaissances à la fois, pourvoir à la prophylaxie individuelle et collective, diriger la curalion des maladies internes, être prêt aux grandes opérations chirurgicales, éclairer au besoin l'aulorilé sur les cas les plus ardus delà médecine juridique (1). 11 doit être enfin médecin dans l'acception immense que l'antiquité attachait à ce mot ; et ce n'est pas assez, pour répondre aux exigences exceptionnelles de cette position, que les épreuves réitérées par lesquelles le médecin de la marine a parcouru les divers degrés de la hiérarchie ; un travail opiniâtre, incessant, peut seul le maintenir au degré de savoir qu'il a péniblement acquis, et sa vie se passe ainsi entre les agitations des concours, les fatigues de la mer et ce labeur sans relâche dont sa conscience lui fait un devoir.

Sa lâche est difficile dans les circonstances ordinaires de la navigation : l'exiguïté de l'espace, l'instabilité du navire, la pénurie, quoi qu'on fasse, des ressources alimentaires, l'obscurité, le bruit, Thumidilé, sont des ennemis contre lesquels il est en lutte constante. Mais qu'une de ces épidémies, qu'il faut bien faire entrer dans les prévisions de toute campagne, vienne à surgir, et ces difficultés s'accroissent dans

(l)Les médecins de la marine doivent aussi, dans les limites de leurs forces, devenir des circumnavigateurs de la science, ainsi que l'a dit de Humboldt, et utiliser au profit des sciences piiysiques et naturelles les richesses que les voyages mettent à leur lisposition. On sait s'ils ont manqué à cette mission malgré les difficultés qu'ils trouvaient h la remplir. Les noms des Lesson, des Quoy, des Gaymard,des Soulcyet.ctc, sontlîi pour affirmer leurs aptitudes et leur zèle scientifiques. M. Oilivier (de Toulon) rappelait naguère en très-bons termes les services que la science avait reçus dos médecins de la marine. On les rendrait bien plus fructueux encore si on envoyait, tous les ans, et îi la suite d'un concours, quelques-uns de ceux qui accusent des dispositions exceptionnelles, suivre pendant un an ou dix-huit mois les enseignements du Muséum de Paris. Que de richesses scientifiques n'ai-jc pas laissé passer dans mes voyages faute d'avoir appris h en connaître la valeur I Voy. Oilivier, Le médecin de '« '"«'^"^ dans les voyages de découvertes autour du monde [Arch. méd. mv., t. II, p. 489).

CARACTÉRISATIONS PROFESSIONNELLES. 171

line proportion qui n'a d'égal que l'accroissement de son courage cl de son énergie. C'est là son champ de bataille, oh le danger se présente à lui sans l'ivresse qui le dissimule, sans la gloire qui le compense. D'autres que nous ont le droit de dire si jamais médecin de la marine a reculé devant la peur, et si notre corps ne peut pas, après chaque fléau, compter avec l'orgueil d'un devoir bien rempli les pertes cruelles qu'il lui a coûtées (1). Ajoutons que le médecin de la marine trouve une compensation et un allégement aux difficultés de son ministère, dans les sentiments de haute estime et de considération personnelle dont il est l'objet, et dans l'empressement que mettent les commandants et les officiers à seconder ses efforts pour sauvegarder l'hygiène des navires, ou pour limiter les ravages d'une épidémie.

Les officiers au milieu desquels vit le médecin de la marine sont, par rapport aux matelots, dans cette dissemblance de conditions hygiéniques qui sépare dans nos villes les professions manuelles et les professions libérales : tout n'est pas profit pour la santé dans les privilèges de l'intelligence et du bien-être, et les immunités hygiéniques que procure la position d'officier ne sont pas sans avoir leur contre-poids. Si le logement et l'air leur sont mesurés avec moins de parcimonie; si leur nourriture est plus variée et plus réparatrice; si les relâches, au lieu de leur apporter un surcroît de travail, diversifient agréablement pour eux la monotonie du séjour à la mer; si leur intelligence cultivée leur ouvre des ressources contre l'ennui, cet inévitable compagnon de voyage de l'homme de mer; si, en un mot, les conditions de leur vie sont meilleures que celles du matelot, ils ont de plus que lui une aptitude malheureuse à ressentir les misères morales inhérentes à la navigation, et de là sur leur santé un retentissement dont il ne faut pas oubUer la portée hygiénique. Les regrets douloureux de la famille; la rupture forcée de ces mille liens d'affection, d'habitude, d'intelligence qui vous attachent au sol natal ; les froissements qui sont l'inévitable résultat du rapprochement d'hommes n'ayant souvent ni les mêmes goûts ni les mêmes idées ; l'austérité d'une séquestration monacale sans l'esprit de sacrifice qui la fait supporter ; l'action d'une discipline permanente; les préoccupations de la responsabilité et les soucis dévorants de l'ambition, autant de causes qui ramènent les aptitudes morbides de l'officier du navire au même niveau que celles du matelot et qui font prédominer chez lui certaines affections que l'équipage ignore presque

(l; Les dangers que courent les médecins de la marine se traduisent par une mortalité annuelle assez élevée. Un article delà Gazette hebdomadaire (n° du 6 juin 1873), l'évaluait à 82 sur 1,000. Ce chiffre était évidemment exagéré, il a été rectifié dans une note des Archives de médecine navale^ et ramené h 13 par 1,000, et les mises en disponibilité (elles ont presque toutes un motif de santé) sont portées dans cette statistique à 84 par 1,000. C'est assez pour inspirer le sentiment d'un légitime orgueil, ce n'est pas suffisant pour éloigner d'une profession honorable et honorée (/Iw/j. de méd. nav., t. XX, 1873, p. 74).

172 L'nOMME DE MER.

complètement, telles que les névroses de restomac, rhypochondrie, la monomanie ambitieuse, la panophobie, etc.

Nous diviserons, au point de vue de l'hygiène, toutes les professions et les services à bord des navires en trois catégories :

1" Professions et services qui s'exercent principalement sur le pont;

2° Professions et services qui s'exercent principalement dans l'intérieur du navire ;

3° Professions et services qui exposent d'one manière habituelle à l'action des feux.

ARTIGLEiPREMIER

§ 1. — Professions du pont.

Les professions qui s'exercent en plein air sont celles de gabier, de matelot de manœuvres, de canotier, de timonier, de mousse.

D'une manière générale, on peut dire que ce sont de toutes les plus salubres ; si elles exposent à des intempéries de nature à produire des maladies aiguës variées, du moins assurent-elles l'afflux dans les poumons d'un air vierge et excitant, et entretiennent-elles, par le mouvement incessant auquel elles obligent, cette énergie physique qui est la condition la plus essentielle du maintien de la santé. Au delà de ces deux faits incontestables, il n'y a plus de généralisation possible, et il faut examiner en particulier chacune de ces professions.

I. Gabier. — Le gabier est le type du matelot: généralement grand, alerte, bien découplé, portant sur la figure et le cou le double hâle du soleil et de la mer, et sur les mains ces tra.;es de goudron et de peinture qui accusent sa spécialité professionnelle, il emprunte à sa vie aérienne dans la mâture, à l'initiative intelligente que lui laissent ses travaux ordinaires, un cachet de résolution, de franchise et d'activité que n'a pas au môme point le matelot du pont. Il y a entre eux la môme opposition qu'entre les lourds habitants des plaines et les montagnards alpestres. C'est là l'élite de l'équipage, et l'ambition de tout ce qui se sent matelot à bord est de conquérir sa place dans une hune. Le gabier connaît sa valeur et a de l'émulation: soigneux de sa personne et

de son costume, il a des instincts de propreté et d'élégance, sait donner à la coupe réglementaire des pantalons un tour plus gracieux, lient à ses boucles d'oreilles féminines comme à un ornement traditionnel, et renchérit sur les Nouveaux-Zélandais pour la passion du tatouage (1). Sa santé est habituellement vigoureuse, non pas seulement, ainsi que le fait remarquer judicieusement Rouillard (2), à cause de son genre de travaux, mais surtout parce que c'est un homme de choix et que nul n'est plus acclimaté que lui aux fatigues de la mer ; aussi ne le voit-on que rarement à l'hôpital, et, quand il s'y présente, on n'a guère à supposer un prétexte de paresse ou à se défier d'une simulation de maladies.

Les épidémies n'atteignent presque jamais fortement cette catégorie professionnelle : l'activité d'esprit et de corps des gabiers, leur vie en plein air, sont probablement les motifs de cette immunité relative.

Dans l'épidémie de fièvre jaune observée par M. Maher à la Havane, à bord de VHerminie, les gabiers fournirent une proportion de 25 p. 100 de malades, tandis que la moyenne générale, pour toutes les autres professions fut de 28 p. 100, et, que quelques-unes d'entre elles, celles des caliers, surnuméraires, etc., atteignit 66 p. 100 (3). La fréquence des hypertrophies du cœur, déterminées par des ascensions rapides et répétées dans la mâture, une sorte particulière de psoriasis des mains dû à ce mélange de goudron, d'urine et d'eau de mer qui sert à enduire le gréement, les hernies, et certaines excoriations, quelquefois difficiles à guérir, dues au frottement des enfléchures sur la partie antérieure des jambes, sont les affections qui leur sont particulières.

(1) Nous devons à M. E. Berchon une étude très-intéressante sur le tatouage. C'est sans doute la seule monographie complète qui existe sur cette matière. Elle montre ce qu'à force de sagacité et de recherches on peut tirer d'un sujet en apparence bien restreint. Des interdictions ministérielles relatives à la pratique du tatouage, interdictions basées sur des exemples d'accidents graves survenus sous cette influence, ont d'ailleurs porté à cette habitude un coup dont elle ne se relèvera probablement pas. M. Berchon cite en effet dans son mémoire, d'après Parent-Duchâtelet, un cas de mort à la suite de lotions urineuses pratiquées sur un tatouage frais ; d'une inoculation syphilitique par de la salive infectée à l'aide de laquelle on avait délayé du vermillon ; des plaies rebelles, des érysipèlcs, des angeioleucites, des gangrènes ont été des conséquences de cette pratique (Berchon, Hist. méd. du tatouage. Arch. de méd. nav., t. XI et XII, 1809). C'est assez certainement pour justifier l'interdiction dont cette pratique dangereuse et rétrograde doit être frappée. Il y avait là, au point de vue pittoresque, une épigraphie humaine fort intéressante à étudier: des objurgations contre la fortune qui n'en peut mais ; des emblèmes professionnels et affectifs, des ancres, des navires, des cœurs transpercés de flèches plus que légères ; des noms féminins répondant à des sentiments beaucoup moins indélébiles que le tatouage lui-môme et s'obstinant d'une façon gênante à demeurer sur la peau quand ils étaient sortis depuis longtemps de la pensée, etc. Les épigraphistes du tatouage feront bien de se presser car il s'en va et la nouvelle marine n'en aura bientôt plus que le souvenir.

(2) R. Rouillard, Dissertation physique et médicale sur l'humidité en général, et en particulier à bord des vaisseaux, dans les régions équatoriales. Thèse de Montpellier, 1807, p. 38.

(3) Malier, op. cit., p. 67. Cette statistique en appelle d'autres; elle embrasse en effet dos chiffres trop restreints pour être bien démonstrative; mais il me paraît néanmoins probable que cette catégorie professionnelle doit avoir en partage une force spéciale de résistance.

La nature spéciale des travaux auxquels se livrent les gabiers et les matelots du pont les soumettent, en ce qui concerne les maladies internes, à celles qui procèdent de l'exposition à l'air froid ou au vent, aux vicissitudes brusques de température, à l'bumidité des vêtements. En ce qui concerne les lésions traumatiques, ils sont sujets aux lésions des extrémités : piqûres, durillons, abcès, phlegmons de cette région, écr;iseraent ou arrachement des doigts, panaris. Une statistique dont les éléments ont été recueillis à bord de VAlceste par M. Quémar, indique que pendant la campagne de ce navire les lésions traumatiques de la main ont été à celles du piexl dans le rapport de 950 à 282 ou 4,5 à 1 (1).

II. Matelots de manœuvres. — Le triage qui sépare les gabiers ne laisse sur le pont que des hommes qui leur sont bien inférieurs, tant sous le rapport de l'habileté nautique que sous celui de la résistance vitale. Leur hygiène se confond avec celle de l'ensemble de l'équipage : d'ailleurs les canotiers (2) se recrutent en grande partie parmi eux, et ce que nous allons en dire leur est applicable. Ce sont, par le fait, des manœuvres auxquels on ne demande que le développement et l'utilisation de la force mécanique nécessaire pour les ouvrages intérieurs et dont la tâche est aujourd'hui heureusement abrégée par l'aide que leur apporte la vapeur pour certains travaux que l'on confiait jadis à leurs muscles: manœuvres des ancres, chargement et déchargement, etc. Il est à remarquer que leurs travaux habituels: action de brasser les vergues, de hisser les canots, de virer au cabestan, d'établir les voiles, mettent presque exclusivement en jeu la force rénale ou de traction, et laissent inactive la force manuelle qui intervient au contraire dans l'action de serrer les voiles, de prendre des ris ou de manier les avirons.

III. Canotiers. — L'hygiène a trois choses à considérer dans le service spécial des canotiers: d'abord, l'influence de la nage; en second lieu, les dangers auxquels leurs communications incessantes avec la terre les exposent ; enfin, les fatigues spéciales aux armements de chacune des embarcations.

Ktablissons d'abord ce fait, que les canotiers fournissent à bord d'un navire une proportion plus considérable de malades que les autres professions exercées à l'air libre. Dans les premiers tableaux dressés par M. Maher (3) nous trouvons indiquées les proportions relatives suivantes : canotiers 29^ 14 p. dOO, gabiers 23 p. 100.

(IJ A. J. C. Bartiiélemy, Éludes sur la nature et les causes des lésions traumatiques à liord des bâtirnbuts de guerre suivant la professio7is {Arch. méd. nav., 1SG5, t. III, p. 5 ot 97). M. Barthélémy a signalé la fréquence d'une excoriation de la face interne des jambes chez les gabiers; elle s'explique par le frottement de cette partie contre les cordes dans le procédé de descente qui consiste h les embrasser avec les mauis et les membres inférieurs et ;\ se laisser glisser.

(2) Les chaloupiers des navires sont généralement pris parmi les matelots chauffeurs, les canotiers de service parmi les soutiers.

(3) Maher, loc. cit. Je ferai ici les mûmes réserves que précédemment.

PROFESSIOMS ET SERVICES. 175

Dans l'épidémie de dyssenterie de la Didon^ à Carlhagène, Constantin a observé également que les canotiers fournissaient une proportion plus élevée de malades, en raison de leurs fatigues et de la faculté qu'ils ont de faire des excès (1). Girardeau a fait la môme remarque à bord de la corvette la Naïade (2).

Le raaniementdesavironsa-t-il par lui-même quelquesinconvénienls? Benoiston de Châteauneuf voulant contrôler l'opinion assez répan- I due qui attribue aux professions entraînant un mouvement continuel des bras une influence sur la fréquence de la phtbisie (maréchaux, ser- 1 ruriers, tailleurs de pierres, scieurs de long, carriers, etc.), a trouvé un i décès par phlhisie sur 126, chiffre certainement bien inférieur à la I moyenne générale. Cet entraînement de tout le système musculaire de î la partie supérieure du corps au détriment des membres inférieurs conttrarie sans aucun doute l'harmonie du développement et des formes: ! mais si quelque influence sur la poitrine pouvait en résulter, nous penïsons qu'elle serait plutôt favorable (3). D'ailleurs ilne faut pas oublier que lies canotiers n'ont pas, comme les ouvriers précités, une continuité souttenue du mouvement des bras, ils passent quelques heures seulement idans leur canot, le reste de la journée, ils participent aux travaux cora- ! muns.

Une influence hygiénique bien plus réelle consiste dans le danger que (courent les canotiers de subir à chaque instant des refroidissements fâ- (cheux, ou de demeurer exposés à l'ardeur du soleil: la mer est-elle rmauvaise, les embruns les inondent ; après une nage vigoureuse qui les ja couverts de sueur, établit-on les voiles, ils restent souâ les ralingues, (exposés à un vent froid ; le canot échoue-t-il, il leur faut se plonger < dans l'eau jusqu'aux genoux pour le remettre à flot. A bord, on se prér munit contre le mauvais temps ; dans un canot, on subit l'ardeur du •■.soleil aussi bien que le froid et la pluie (4).

Le service des canots est, par le fait, un des plus fatigants et des plus

(1) Constantin, Campagne de la Didon aux Antilles, 1836 (Collect. de Brest).

(2) E. Girardeau, Dysent. endémique. Thèse de Montpellier, 1850, p. 19.

(3) Annales d'hygiène. Paris, 1831, p. 5. Ce qui le prouve c'est que l'exercice de la ■inage, le rowing. comma l'appellent les Anglais, a été souvent employé avec succès

comme moyen de développer la poitrine chez des individus que leur hérédité et leur cconformation paraissaient vouer à la phthisie. Je dois dire toutefois, qu'autre chose ■est, pour le résultat, le rovnng méthodique exercé dans des conditions d'entrain, de beau

temps et de bien-être et le rowing de service qui dépasse souvent la mesure et expose »aux mtempéries. On n'a du reste qu'à analyser physiologiquement cet exercice pour vse rendre compte de sa valeur dans des cas déterminés; c'est ce que j'ai fait ailleurs

(Voy. Dictionnaire de la santé ou Répertoire d'hygiène pratique à l'usage des familles tet des écoles. Paris, 1875, art. Canot [Exercice du) p. 207).

(4) L introduction des chaloupes à vapeur a été un allégement véritable pour le ^TlXr^l Jes équipages. M. le capitaine de frégate, Lejeune, a imaginé pour les embar- ^ canons a neiice un mécanisme de rotation par des roues d'engrenage qui, manœuvré

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pour les embarcations légères: yoles, youyous, etc.

insalubres auxquels puissent être employés les hommes ; l'adoption du gilet de flanelle et d'une vareuse goudronnée, et des distributions opportunes de cordiaux sont, comme nous le verrons plus loin, les moyens de préservation les plus propres à atténuer ces inconvénients.

La facilité des communications des canotiers avec la terre est pour eux une source de dangers et d'excès (1). Alors môme qu'une sévérité salutaire empêche les hommes de laisser leurs canots et leur enlève tout moyen de s'enivrer, les longs séjours qu'ils font le soir près de plages limoneuses, sur le bord des rivières ou dans les marigots, les exposent à des chances presque certaines de contamination palustre. Et nous ne parlons ici que du batelage ordinaire des embarcations ; combien sont plus grands encore les périls auxquels sont exposés lescanotiers dans ces services spéciaux de croisières d'embarcations qui restent isolées quelquefois pendant plusieurs jours de leur navire. Nous avons pu nous assurer par nous-même, sur la côte ouest d'Afrique, que si les pertes des Anglais étaient plus considérables que les nôtres, cela tenait principalement à leur habitude de faire explorer quelques rivières ou certaines parties de la côte par leurs canots armés en guerre ; les intempéries et les miasmes paludéens s'abattaient sur cette proie.

Les armements des divers canots d'un navire ne sont pas dans des conditions hygiéniques semblables. La chaloupe, et certaines embarcations d'élite : yoles, baleinières, sont montées par des hommes forts, vigoureux, leurs courses à terre ne se font guère que par des temps maniables; tandis que les canots de service et le canot-major, astreints à des communications régulières, vont à peu près par tous les temps, et les hommes qui les arment ne se font pas faute de ces excès que leur genre de service favorise.

IV. Timoniers. — Les timoniers, appelés à l'honneur de vivre sur l'arrière du navire, d'y partager, dans une certaine mesure, les travaux d'observations des officiers, et d'entretenir avec eux des relations incessantes de service, se distinguent du reste de l'équipage par leur éducation relative et leur aptitude spéciale à traverser les divers degrés de la hiérarchie maritime pour arriver à l'épaulette. On comprend que ce groupe professionnel restreint ne présente à signaler, sous le rapport de l'hygiène, que la condition favorable d'une vie passée presque complètement en plein air, et d'une séquestration à bord qui l'isole des dangers de la terre et de la tentation des excès. Le service des liraonier> est, d'un autre côté, l'un des plus doux du bord, aussi ne fournissent-ils , presque toujours qu'un nombre minime de malades.

(l) M. Rourel-Roncière a demandé judicieusement que les fournisseurs des naVires fussent astreints, dans les lieux de relâche, à faire apporter leurs marcl.andises jusqu'au quai. De cette façon les canotiers seraient alTranchis de 1 obligation de ces longues courses à pied qui les invitent h des relâches dans tous les cabarets du parcours.

V. Canonniers. — «Il y a dans les exercices du canon, a dit M. C. Barthélémy, une sorte d'entraînement qui, dans les premiers temps, épuise rapidement les forces, fait fondre l'embonpoint et jette quelquefois l'apprenti-canonnier surmené par la fréquence d'un exercice violent de chaque jour dans un état qui influe sur le caractère des maladies et interdit les émissions sanguines. Que de fois n'avons-nous pas vu la moindre saignée dans les cas, si fréquents à bord de ces vaisseaux, de pleurésie, de pneumonie, de rhumatisme articulaire, suite de répercussions sudorales, être suivie d'ataxie, de délire! En général cependant le corps perd bientôt ses formes arrondies, les saillies musculaires s'accentuent, les muscles se développent, la poitrine prend plus d'ampleur et les compagnies de canonniers, après ce temps d'épreuves, débarrassées des gens faibles, mal constitués, ne fournissent aux escadres, que des hommes robustes, vigoureux, aptes à toutes les fatigues (1). »

Le même auteur a fait ressortir l'imminence pour le canonnier, soit ' pendant le nettoyage de sa pièce, soit pendant sa manœuvre à blanc ou à feu, d'accidents quelquefois terribles, appelés sans doute à devenir de plus en plus rares. Il ressort des chiffres qu'il emprunte à la statistique des blessures survenues en 1858 à bord du vaisseau canonnier le Suffren, qu'elles ont été de 48 pour 100 pour les canonniers de ce navire et de M pour 100 pour les matelots non canonniers (2).

VI. Mousses. — Les mousses sont, en raison de leur âge, dans des con- -ditions toutes particulières. Les uns, rompus à leur métier par les exercices et les travaux de leur vaisseau-école, arrivent à bord avec une connaissance complète du genre de vie qu'ils vont y mener; les autres, et c'est ainsi que les navires de commerce recrutent encore leurs mousses, ramassés sur le pavé de nos ports de mer, au fur et à mesure des besoins des armements maritimes, abordent le métier pénible de la mer avec des illusions dont quelques joufs font justice, ou avec un dégoût qui ne pourra que s'accroître ; il y a entre ces deux catégories de mousses la différence du matelot des classes à l'apprenti marin, différence sur laquelle nous avons suffisamment insisté plus haut.

Sur les bâtiments de commerce, les mous&es ont de dix à seize ans; sur les bâtiments de l'État, la première de ces deux limites d'âge est élevée à treize ans; sur les uns et les autres, le nombre des mousses embarqués est déterminé par l'effectif de l'équipage ou par la nature du navire.

C'est une condition triste que celle du mousse du commerce : isolé de la famille à un âge oh son influencfe est si nécessaire, il est condamné à des travaux pénibles, en bulte à de mauvais traitements,

(1) Barthélémy, Des lésions traum. à bord des bâtiments de guerre (irch de mM nav., 1805, t. III, p. 420.)

(2) Barthélémy, ibid., p. 216.

FoNSSAUGiVES. Hyg. nav, <l

livré à un abandon moral déplorable; il devient vicieux, s'il ne l'était déjà, et il n'aspire qu'à laisser une profession qu'il ne connaît que par les châtiments et les privations de son noviciat. Les malheureux enfants des manufactures trouveraient douce la vie qu'ils mènent auprès de celle des mousses de certains navires de commerce : les premiers, au moins, sont protégés par des lois qui les défendent contre un travail excessif ou contre les brutalités de leurs patrons; les seconds sont à la merci de la violence et de la tyrannie de tous. On a sans doute exagéré les misères du mousse à bord d'un navire marchand, mais nous avons pu nous assurer par nous-même qu'elles étaient bien réelles et bien profondes ; le corps et l'âme souffrent également chez ces pauvres créatures. Nous avons souvent formé le vœu devoir remplacer le mousse des bâtiments marchands par un matelot ou par un novice. Ce serait, alléguera-t-on, une perte pour le recrutement de nos flottes; mais nous ne croyons pas, d'après ce que nous avons vu, que beaucoup de mousses du commerce aient une vocation qui résiste à une première campagne.

Sur le bâtiment de guerre il en est tout autrement, et l'on ne saurait trop rendre hommage au zèle avec lequel l'État s'est attaché à améliorer la condition physique et morale des mousses embarqués sur ses navires ; la création d'écoles d'instruction primaire, l'isolement du poste de couchage des mousses, l'influence moralisatrice que l'aumônier peut exercer sur eux, l'affranchissement de tout service de nuit, témoignent de sa paternelle sollicitude pour les mousses. Elle s'est afErmée surtout par le soin qui préside actuellement à leur recrutement et qui, préparant de bons matelots, ouvre aux enfants des familles de marins un débouché professionnel.

Rien de spécial pour leur hygiène ou pour leurs aptitudes morbides. Attachés au service de la timonerie, messagers infatigables sur lesquels chacun exerce un droit de réquisition, ils sont constamment en mouvement et trouvent dans celte gymnastique incessante une circonstance favorable à leur développement. Le service d'une embarcation spéciale et les exercices de la mâture sont leurs travaux les plus habituels. Nous n'oublierons pas à ce sujet de signaler aux capitaines des navires-écoles et aux médecins navigants le danger de ces ascensions rapides et répétées dans la mâture qu'on impose d'ordinaire à un mousse comme première épreuve de son noviciat. Nous avons pu souvent constater que cette gymnastique forcée détermine des emphysèmes pulmonaires ou des palpitations de cœur qui sont trop souvent le prélude d'hypertrophies avec ou sans altération des orifices. Il importe de graduer ces exercices et de ne les pousser jamais sans nécessité jusqu'à la production de fatigue.

§ 2. — Services du pont.

Je donne ce nom à l'affectation temporaire des marins des diverses

catégories professionnelles que je viens d'énumérer à des services qui les maintiennent sur le pont pendant un temps variable.

I. Service du quart. — La journée maritime commence à quatre heures du matin, et elle linit à huit heures du soir; elle est do seize heures tandis que la nuit n'embrasse que huit heures. Cette période de vingtquatre heures est divisée en six quarts de quatre heures chaque, dont la succession est annoncée par le tintement de la cloche du pied du mât de misaine piquant les heures, suivant l'expression technique, avec la régularité que met le muezzin à annoncer la prière dans les villes turques.

Le service du quart présente à étudier : 1° sa répartition et sa durée; 2° les conditions d'hygiène dans lesquelles il s'accomplit.

En dehors des circonstances dans lesquelles les exigences de la navigation obligent à la grande bordée, c'est-à-dire au maintien de la moitié de l'équipage sur le pont, le matelot qui a pris le quart à huit heures du soir le laisse à minuit et se lève au branle-bas de six heures ; celui qui s'est couché à huit heures a le quart du matin qui commence à quatre heures et a huit heures pour dormir. En général, le matelot ne dort pas assez, et il y supplée par un sommeil interdit, quand il est de quart ou de faction, et d'oii des inconvénients pour la santé et des transgressions qui multiplient les punitions au delà de la mesure. Les capitaines doivent, autant qu'ils le peuvent, réduire au strict nécessaire le chiffre des hommes employés au service de nuit; le service y gagnera et non moins que lui la santé des équipages. C'est surtout au mouillage que l'on peut opérer des réductions sur le nombre des hommes qui composent le quart de nuit.

Quant aux conditions d'hygiène dans lesquelles se fait le quart, elles soulèvent deux questions : celle de la distribution éventuelle d'un cordial, du café par exemple au milieu de la nuit quand l'équipage endure, par le gros temps et la pluie, des fatigues exceptionnelles, et celle du sommeil sur le pont. J'en parlerai dans un autre endroit de ce livre.

IL Service du gouvernail. — Ce service expose aux intempéries comme celui du quart; de plus il oblige à une immobilité qui est, il est vrai, compensée en partie par l'exercice actif des bras auquel le limonier est astreint. M. Barthélémy a signalé certains accidents, parfois très-graves, que peuvent subir les hommes de barre, dans le gros temps, la rotation brusque de la roue pouvant produire des contusions, des fractures ou même, comme il l'a vu une fois à bord de la Belle-Poule, pouvant précipiter le timonier à la mer. La précaution de suivre la roue et de ne pas lui résister, celle de se délier de vêlements flottants sous lesquels les rayons de la roue peuvent s'engager lui semblent de nature à conjurer ces accidents d'ailleurs assez rares. Il cite le fait très-curieux d'une

blessure de la main avec lésion artérielle par le fragment d'un rayon de roue de gouvernail brisé sous l'action de la mer (1).

m. Manœuvres de cabestan, d'amarres et de chaînes. — La rupture des manœuvres, l'entraînement de tout ou partie du corps par les chaînes au moment du mouillage sont des accidents que l'on peut toujours conjurer à force de prudence. Quant aux blessures si graves par le dévirement subit du cabestan, cet accident est prévenu aujourd'hui d'une manière à peu près certaine par l'emploi exclusif du cabestan Barbolin, et d'ailleurs le travail de relèvement de l'ancre est confié à la machine' sur les navires à vapeurs, et cette innovation a éloigné des dangers que l'ancienne marine enregistrait trop souvent. Cependant un fait tout récent survenu sur une frégate amiral montre que dans certaines manœuvres ces accidents, devenus très-rares, ne sont cependant pas impossibles.

IV. Vigies. — Le service de vigies, en dehors des conditions communes d'exposition aux intempéries, soumet aussi la vue des matelots qui les remplissent à des influences agressives. J'ai dit que le daltonisme était fréquent chez les matelots, M. Taylor de Liverpool, et après lui M. Doumic ont indiqué chez les matelots placés en vigie un état particuher de faiblesse oculaire avec amblyopie, photophobie, douleurs circumorbitaires, perte de l'accommodation, accidents qui se dissipent sous l'mfluence du vepos de l'œil (2), ces troubles sont analogues à ceux qui ont été signales chez les employés à la transmission télégraphique par M. Ernous et guérissent sous l'influence de la cessation du quart de nuit.

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