CHAPITRE IV Sommeil et quarts
La manœuvre du navire, le nettoyage et l'entretien de ses diverses parties, l'embarquement des approvisionnements ou des chargements, ne sont pas les seuls travaux auxquels l'équipage soit astreint à bord des bâtiments de guerre ; des exercices variés, qui le forment à la précision et à la régularité, nécessités par les manœuvres d'ensemble ou par le maniement des armes de guerre, viennent encore achever de remplir ses journées, et il trouve dans ces occupations incessantes, presque toujours réglées par cet esprit de sollicitude et de bienveillance qui met la santé des hommes au-dessus des vaines satisfactions du coup d'œil et de la rapidité brillante des manœuvres, une ressource véritable contre l'ennui et un élément utile d'activité corporelle et mentale.
Nous avons vu des officiers, animés au reste des meilleures intentions, comprendre très-diversement cet intérêt d'hygiène : les uns installant le service de telle sorte que toutes les heures, hormis celles consacrées aux repas, fussent occupées ; les autres accordant à leurs matelots des repos tellement longs qu'ils ne savaient qu'en faire et demeuraient dans une inaction non moins préjudiciable que l'excès opposé. Le bon sens et la sollicitude paternelle des capitaines savent trop bien d'ordinaire trouver un moyen terme entre l'oisiveté et la fatigue, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point.
Le service d'escadre, très-supportable sans doute sous des climats tempérés, devient rigoureux, quand il est ponctuellement appliqué, ainsi que nous l'avons vu, à des navires soumis à la chaleur énervante des pays torrides. Il serait désirable qu'un tableau de service spécial fût dressé pour chacune des stations ou croisières, et que l'hygiène eûl sa voix dans celte réglementation.
Si un repos suffisamment renouvelé repose utilement des travaux et des exercices, et leur apporte une diversion efficace, le Sommeil de la nuit est seul véritablement réparateur. Le système nerveux a, comme
(1) Chastang, hn. cit. Cette éruption me paraît avoir beaucoup de rapports avec le (:heiro-pomi,lu,hjx décrit tout récemment par Hutchinson et signalé, en 1873. par Tilbury l'ox (IheLancet, aprii J5, 1870, p. 5G;j).
les animaux électriques, besoin de se recharger par l'inaclion, et celleci doit être non interrompue et d'une certaine durée; ce sont-là, en effet, les deux conditions d'un bon sommeil, de celui qui est surtout nécessaire aux hommes de peine.
L'aphorisme de l'école de Salerne : a Septem horas dormisse sat est Juvenique senigue, » consacre une double erreur, à savoir : la possibilité de fixer d'une manière absolue la durée du sommeil profitable, et l'égalité des âges devant ce besoin.
L'enfant, qui construit en même temps qu'il répare, demande évidemment plus d'aliments et de sommeil que le vieillard dont l'édiQce organique est achevé et tend même à la destruction. La Commission nommée par le gouvernement anglais, le 20 octobre 1840, pour examiner la condition matérielle et morale des enfants dans les manufactures et les usines fut unanime à reconnaître que le travail de nuit était meurtrier pour eux (1). Ce danger a du reste été parfaitement senti dans la marine française, puisque nos mousses sont réglementairement affranchis de quarts pendant la nuit.
Les matelots se partagent le service de jour et de nuit par boi^dées et par quarts. Ces deux expressions sont synonymes quand une moitié tout entière de l'équipage dort ou veille alternativement ; c'est là ce que le matelot appelle « courir la grande bordée», service fatigant, et que les capitaines soucieux du bien-être de leur équipage lui épargnent en établissant trois quarts au lieu de deux, toutes les fois que l'état de la mer ou les circonstances de la navigation le permettent.
Quand le service se fait en deux quarts, la première bordée se couche au branle-bas du soir, qui n'a guère lieu avant sept heures, se relève à onze, reste sur le pont jusqu'à quatre et se recouche jusqu'au branle-bas du matin, c'est-à-dire qu'en supposant qu'il n'y ait pas de temps perdu pour le sommeil, les hommes de cette bordée dorment six heures en deux reprises ; l'autre bordée se couche à onze heures, et se relève au branle-bas, c'est-à-dire qu'elle a également à peu près six heures de sommeil, mais au moins celui-ci est-il continu. C'est là un repos positivement insuffisant, si l'on prend surtout en considération l'âge des matelots. Une bordée a sept heures de sommeil, l'autre cinq ; la nuit suivante, c'est l'inverse ; de sorte que chaque homme à la mer n'a que douze heures de sommeil nocturne par quarante-huit heures ou six heures par jour. La division du service en trois quarts, permettant à chaque homme de dormir les deux tiers de la durée de la nuit, procure seule une réparation convenable des forces. Les officiers souvent obligés, par la pénurie du personnel à bord de certains navires, à faire alternativement le quart à trois, ne sauraient oublier, quand ils sont investis du commandement, les fatigues que ces charges
(1) Ed. Ducpétiaux, Bu travail ries enfants dans les usines et houillères de la Grande- Bretagne et de la lielgique [Ann. dlnjg. 1843, t. XXIX, p. 24 1).