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CHAPITRE III Culture corporelle

«On convient généralement, dit Duhamel du Monceau, qu'à terre la malpropreté occasionne des maladies, mais combien cette cause doit-elle plus influer sur la santé des équipages dans les vaisseaux où un grand nombre d'hommes et de bestiaux sont rassemblés dans un petit espace C±)l )) Gela est évident et les capitaines doivent bien se persuader que la propreté individuelle de chaque matelot est l'un des facteurs dont le degré de pureté de l'atmosphère nautique est le produit ; aucun élément d'hygiène n'a donc plus d'importance que celui-ci, et ce mot que la propreté est presque « une vertu sociale t> ne s'applique nulle part ailleurs avec autant de justesse qu'au milieu nautique.

Les soins de propreté corporelle qu'il faut exiger des matelots sont relatifs : 1° à leur personne ; 2° à leurs vêtements. C'est dans cet ordre que nous allons les examiner.

PROPRETÉ PEliSONNELLK.

Il faut moins compter sur la spontanéité du matelot pour le voir s'entrelemr dans un état de propreté convenable que sur des prescriptions

(1) Voy.Fonssagrives, Dic<. e«cvc/. </p.î sde«c mdd 1« qdrio t iir . k

de service qu'il sait bien ne pouvoir éluder impunén^ent; les hommesde nos équipages sont réellement, sous ce rapport, inférieurs aux soldats, chez les(iuels des traditions de culture corporelle, entraînant les rétifs eux-mômes, vivent et se perpétuent. Entre tous les marins nous accuserons plus volontiers, et quoi qu'il nous en coûte, ceux de l'Armorique, race rude et forte s'il en fût, mais souverainement dédaigneuse des soins les plus élémentaires de la propreté, qui aime l'eau de mer autant qu'elle déteste l'eau douce, et qui n'use des bains et des ablutions qu'avec une parcimonie regrettable.

Les matelots du commerce, dont l'incurie est affranchie de toute surveillance efficace, sont souvent dans un état de sordidilé incroyable. Dauvin, sans charger le tableau, nous a dépeint les pêcheurs de Terre- Neuve recouverts d'une couche épaisse de crasse, exhalant une odeur infecte, les cheveux comme pliqués, et se faisant gloire de passer toute une pêche sans ôler leurs bottes (1). En présence d'une sordidilé corporelle poussée jusqu'à ce point, la police du navire de l'État n'est-t-elle pas justifiée de la sévérité avec laquelle elle poursuit ces délits contre la propreté que constatent les inspections quotidiennes ?

Il serait superflu de faire ressortir l'influence fâcheuse qu'exerce sur la santé l'état habituel de malpropreté de la peau ; c'est là un des lieux communs de l'hygiène générale et dans lequel je ne saurais m'atlarder. Les ablutions, les bains, les soins relatifs aux dents, à la barbe et aux cheveux sont les points principaux de celte étude d'hygiène nautique : nous allons les. examiner rapidement.

§ jcc — Ablutions.

Le nettoyage personnel du matin, constaté par l'inspection de propreté soumet les matelots aux ablutions froides pratiquées sur les parlies du corps qui sont habituellement découvertes. Jadis la pénurie d'eau douce, ce fléau des anciennes navigations, obligeait à se servir, pour ces ablutions, d'eau de mer qui opérait un nettoyage moins complet et déposait sur la peau des efflorescences salines qui en obstruaient les pores, et de là peut-être venaient ces éruptions furonculeuses qui sévissaient en quelque sorte enpermanence sur les éqmpa- -es Aujourd'hui on ne saurait, pour expliquer que ce grand intérêt restât en souffrance, invoquer la môme excuse et on pourrait très-bien, dans les circonstances ordinaires de la navigation, attribuer à chaque homme une certaine quantité d'eau douce pour ses ablutions. M. Beaumanoir, médecin-major de la corvette le Rhin, a demandé dans son rapport de fin de campagne que chaque matelot reçût le matin un htre d'eau douce destiné aux ablutions du visage, de la bouche et des mains;

(1) A. J. Dauvin, Guide hygiénique et médico-chirurgical de Terre-Neuve {Am. muril. et colon., 1843, t. LXXXII, p. 705).

que le dimanche on lui en alLribuât dix litres pour une ablulion générale, et une fois par mois soixanle-quiuze litres pour un bain(l). D'après ces calculs, ces amélioiations coûteraient {0 fr. 50 par homme et par an, 800 francs environ pour un cuirassé de premier rang comme VOcéan. Quelle dépense insignifiante et à quelle économie ne conduirait-elle pas en réalité, en contribuant à maintenir les hommes valides! Il faut y songer ; l'absence des bains et la pratique des lavages corporels à l'eau salée sur un navire qui fabrique de l'eau douce en abondance serait aujourd'hui , dût l'expression paraître dure, une sauvagerie inqualifiable. L'état actuel des choses ne tient que parce qu'il est : je n'y vois pas du moins d'autres raisons.

Au reste ce n'est pas seulement dans notre marine qu'on proteste contre cet abandon d'un des plus grands intérêts de la sanlé ; le rapport sur l'état de la marine anglaise en 1865-1867 s'exprimait ainsi à ce propos : « En ce qui concerne la santé il faut reconnaître qu'un homme ne peut pas être propre à bord, y mît-il la meilleure volonté ; les moyens qui sont fournis pour les ablutions sont insuffisants ; les hommes ne peuvent, faute d'un emplacement convenable, se laver jusqu'à la ceinture et si le lavage du pont maintient leurs jambes et leurs pieds dans un état convenable, tout le reste est sordide. Et cet état de choses existe sur des navires de la marine royale sur lesquels de l'eau douce est fabriquée en permanence! Il y a là un bien grave intérêt en souffrance (2). »

Pour entretenir la propreté corporelle sur un na'vire 'il faut de l'eau douce et de la surveillance ; la première existe; la seconde ne doit pas faire défaut. Les bras, les jambes, le visage sont soumis à rinspeclion de propreté, c'est quelque chose, mais il ne faut pas que l'incurie, ainsi pourchassée, aille se réfugier sous les vêtements. Le lavage du pont pieds nus est une pratique dure en apparence, mais dont l'habitude émousse les rigueurs; le matelot se lave ainsi les pieds quotidiennement et malgré lui ; l'emploi des bottes pendant le lavage ne donnerait pas les mêmes garanties de propreté, ni d'endurcissement au froid (3). La visite de propreté doit aller au delà, et il faut que'deux' fois, par semaine elle se complète dans la batterie ou mieux' dans l'hôpital, ' ce cjtii sauvegarderait tous les intérêts, par un examén général et à nu. Cette visite de propreté aurait d'ailleurs un'autre avantage; ce serait de reconnaître de bonne heure les cas d'infection syphilitique qui chercheraient à se dissimuler et d'y porter un remède efficace.

L'habitude de braver les intempéries est la plus sûre garantie d'immunités contre leurs rigueurs. Nous avons d'abord été effrayé devoir, pen-

(1) Cette quantité est évidemment trop petite, un bain d'adulte étant, dans les conditions ordinaires, de 200 litres, il faudrait ici un minimum de lOO litres.

(2) Rnpp. slatist. sur l'élut sanitaire île la marine anglaise pendant les années 1865, 1807 {Ediuhurgh medic. journ., novembre 1868, n" 161).

(3) Voir plus haut, page 213.

danl l'hiver, dans les navigations sur nos côles, les matelots opérer, le corps nu jusqu'à la ceinture, leur toilette de tous les jours ; l'innocuité presque constante de cette pratique nous a promplement rassuré. C'esl une de ces questions dans lesquelles d'ailleurs il faut mettre, dans les deux plateaux de la balance, la somme des avantages et celle des inconvénients, et se décider pour celui qui incline sans plus songer à l'autre ; d'ailleurs l'assuétude atténue ou même neutralise complètement ce danger et les pensionnaires de Priessnitz n'ont jamais été plus endurcis aux lotions froides que ne le sont nos matelots.

Au reste lorsque le temps est trop rigoureux et que le bâtiment est dépourvu de lavabos, il faut permettre aux hommes de se nettoyer dans la batterie haute immédiatement avant le lavage de celle-ci.

Depuis bien longtemps déjà sur les grands'bâtiments anglais, à tribord dans leur batterie haute et sur la cloison de celle-ci à bâbord, on avait fixé 7 à 8 cuvettes de fer battu montées sur étagères et ayant des robinets au-dessus d'elles. Ces cuvettes servaient à la toilette de l'équipage. Ce progrès a été lent à pénétrer chez nous, mais il est réalisé aujourd'hui sous des proportions moindres, il est vrai, que je ne le souhaiterais. Il faut en réclamer l'extension à tous les navires. M. Deschiens, tout en se félicitant des services rendus aux chauffeurs par cette installation, ne croit pas que tout ait été fait en cette matière: il demande de fermer l'emplacement des lavabos par un rideau mobile, de le munir d'un appareil à douches et d'appeler l'équipage tout entier à participer au bénéfice de ce lavage à l'eau chaude (1).

Les grands cuirassés, et en particulier l'Océan que j'ai visité l'an dernier, sont aussi munis de lavabos, mais cette installation n'a guère acquis son perfectionnement que sur les navires-hôpitaux anglais et sur les bâtiments de transports créés par cette nation pour le service des malades et le transport des troupes dans les grandes expéditions maritimes et militaires, comme celle d'Abysdnie et celle plus récente contre les Ashanlis. Je décrirai plus loin ces installations intelligentes ; je dois dire seulement que, sous la réserve des proportions, je les crois applicables, dès à présent, au plus grand nombre de nos navires. On objectera que c'est bien difficile, que c'est bien recherché, mais que d'innovations en hygiène navale sont venues se heurter à ces raisons et qui sont réalisées aujourd'hui !

S 2. — Bains.

J'ai insisté longuement jadis sur la question de la nécessité des bams pour les matelots; je n'ai plus les mômes raisons pour y revenir. Cette nécessité a d'ailleurs été sentie de tout temps. L'article 28 de l'ordon-

(1) H. Dcscliiens, La Mgate cuirassée la Gauloise, Etude d'htjg. nav. {Arch. de méd. mv., t. XIII, 1«70, p. 34«).

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nance du 1" janvier 1786, prescrivait en eiïeL d'établir près de chnque bossoir une grande baille destinée à laver le linge à l'eau douce et à servir de baignoire pour l'équipage dans les pays cbauds. Cette piati(iue qui n'avait jamais reçu d'ap|)lication bien sérieuse élait tombée en désuétude, et quand elle a été intronisée à bord de quelques navires, sous des proportions réduites, elle ne l'a dû qu'à une initiative isolée el bénévole. C'est ainsi que Le Helloco nous apprend qu'à bord du Duquesne, il se donnait par jour quatre bains d'eau douce dans des baignoires cbaufFées au cylindre et que l'usage de la braise de four ne présenta jamais le moindre inconvénient (1). C'était rudimentaire sans doute, mais fort remarquable pour l'époque. Si celte libéralité était possible alors que les navires se ravitaillaient si péniblement d'eau douce, que ne doit-on pas faire aujourd'hui que la distillation de Teau de mer et la généralisation des moteurs à feu dans la marine ont mis à la disposition des navires l'eau douce et la chaleur, ces deux éléments de toute balnéation.

En 1857, je formulais un projet de service des bains sur les bâtiments lequel assurait aux matelots un bain tous les deux mois sur les petits navires, un tous les trois mois sur les frégates, un tous les quatre mois sur les vaisseaux, et je combattais de mon mieux les objections tirées de l'exiguité de l'espace, de la pénurie d'eau douce, de l'embarras pour le' service. Un certain nombre d'officiers de marine, parmi lesquels je citerai l'Amiral Moulac qui, à bien d'autres qualités professionnelles joint celled'une grande sollicitude pour ses matelots et d'un zèle louable pour leur hygiène, sont entrés dans la voie que je leur indiquais, et je sais que ce dernier avait organisé sur le vaisseau le Robuste, et d'après les idées que j'exposais, un service de bains qui fonctionnait sans difficulté aucune. Je ne saurais aujourd'hui me montrer ni aussi timide ni aussi accommodant et je dis résolûraent qu'il faut, en dehors des conditions de saisons ou de campagnes qui permettent les bains froids, que les matelots prennent régulièrement, el à intervalles aussi courts que possible, des bains d'eau tiède ou tout au moins fassent des ablutions complètes dans des cuves ménagées à cet effet. On peut amener l'eau chaude par un tuyautage spécial dans des baignoires, ou bien, ce qui serait plus facile encore quand le navire chauffe, y projeter une certaine quantité de vapeur qui en élèverait la température à un degré convenable (2).

(1) P. Le Helloco, Considérât, sur quelques points d'hyg. et de méd. nue. Thèse de Mars. 1822. Il ne faudrait pas se fier à cette innocuité de la braise de boulanger ; elle n'est réelle que quand l'endroit où elle brûle est largement aéré.

(2) Cette disposition est réalisée à bord du Morengo où existent des lavabos bien installés. Une caisse en tôle que le jeu d'une pompe remplit d'eau reçoit de la vapeur par un tuyau latéral et reçoit à sa paroi inférieure un tuyau en U s'abouchant avec ses deux extrémités et portant deux pommes d'arrosoir pour douches. Cette caisse peut être alimentée, à, volonté, d'eau douce ou d'eau de mer. Six robinets placés au-dessus d'autant de bassins servent au lavage. Une pompe enlève les eaux sales. Dans un massif sont pratiquées des cases destinées Ji recevoir un rechange pour les hommes

Il faut bien se persuader que s'il est important d'assainir les batteries et le fdiix-pont, leur désinfection sera tout à fait illusoire tant que la propreté personnelle ne sera pas garantie par la concession de bains de temps en temps. On doit remarquer, du reste, que ce service de bains ne peut être onéreux en eau douce et assujettissant que dans les navigations du Nord ou pendant la saison froide des climats tempérés. Dans les pays chauds les bains de mer ou de rivière satisfont sans dépense et sans gêne à ce grand intérêt de la salubrité nautique.

Sur presque tous nos navires aujourd'hui les chauffeurs ont, pour se baigner, une auge alimentée par des robinets d'eau froide et d'eau chaude et placée dans la cale arrière à proximité de la machine. M. Quémar se loue beaucoup des services que cette installation lui a rendus sur les cuirassés oh elle est réglementaire (1). C'est quelque chose, ce n'est pas suffisant.

§ 3. — Soins des dents.

Il suffit d'avoir fait une seule campagne pour savoir jusqu'à quel point incroyable les matelots poussent l'incurie en matière d'hygiène de la bouche; la vigilance la plus assidue et la menace de peines disciplinaires suffisent à peine pour les ramener à des habitudes de propreté cependant bien essentielles; ils ne sentent que quand ils les ont perdues, tout le bénéfice hygiénique de dents intactes, solides, bien entretenues. L'inspection sanitaire de chaque semaine démontre aux médecins combien est petit le nombre des matelots qui présentent une denture irréprochable. Des gencives fongueuses, saillantes, recouvrant d'un bourrelet violacé le collet des dents, bordées d'un liséré ulcéreux ; des dents jaunes, déchaussées, maculées de carie et recouvertes d'un tartre qui n'a jamais connu les atteintes de la brosse, lorsqu'elles ne sont pas découronnées à moitié et n'ont pas pris, suivant l'expression de Brillât-Savarin, l'aspect de « pics informes, noircis et corrodés par le temps; » telle est d'ordinaire la bouche du matelot dans laquelle la gingivite expulsive exerce si habituellement ses ravages.

Nous accusions tout à l'heure son incurie, il fallait aussi jadis incriminer la dureté du biscuit, dont la consommation est fort heureusement Irès-réduile aujourd'hui, les variations atmosphériques qui ont tant d'infiuence sur la conservation des dents, et les refroidissements auxquels il en est butte pendant ses quarts de nuit (2). Cette malemployés k la machine. J'ai constaté avec un vif plaisir cette "Jf ^'';;;'«"> «"J,f^^'^;:'^ visitant ce beau navire. M. Beaussire, alors embarqué sur le ^ «'•'^"^,''.' .^^^ ^, m'cnvoyer une figure des lavabos et appareils de douches de ce beau bâtiment. Je reerette de ne pouvoir la reproduire ici. ..,«/■ „mt

(1) Qnémav, Élude sur les condtt. hyg. des bâtiments cuirasses (Arduv. de méd. nav.

(2) « Dennbus frigus inimicum. » (Hippocrate.)

proprelé de la bouche ne compromet que d'une manière éloignée la conservation des dents alors que la santé est bomte ; mais quand elle a subi l'influence scorbutique, les gencives se gonflent, s'ulcôi-ent et saignent avec d'autant plus de facilité qu'on en avait pris moins de soin jusque-là.

La nécessité de surveiller à bord le nettoyage de la bouche a été sentie de tout temps. Les articles 30 et 31 de ce règlement du janvier 1786, qui a tant fait pour l'hygiène navale, prescrivaient de disposer sur le gaillard d'avant deux bailles contenant de l'eau vinaigrée avec laquelle les hommes devaient se rincer la bouche. Le chirurgien-m;ijor du navire devait s'assurer tous les quinze jours, par une inspection, de l'état des dents de chaque homme. Ces mesures sont assez généralement suivies du reste, mais il leur manque, pour qu'elles soient efficaces, qu'on les complète par la mise en état de la bouche à l'aide des instruments ; cette petite opération pratiquée de temps en temps, sous la surveillance des médecins en sous-ordre, par des infirmiers dressés à cet effet serait d'une utilité très-grande, et les inspections indiqueraient ceux des matelots qui doivent y être soumis. Quant à l'intervention du doigt pour le nettoyage quotidien delà bouche, elle est insuffisante. Dès 1830, Laurencin demandait qu'une brosse à dents entrât dans la composition du sac (1) ; en 1856, nous renouvelions ce vœu d'une manière pressante (2) ; il vient enfin de recevoir une satisfaction récente et qui s'est fait attendre au delà du nécessaire : Tantœ molis erat romanam condere gentem !

§ 4. — Soins relatifs à la barbe et aux cheveux.

Les vicissitudes de la barbe dans la marine ont été nombreuses et elle ne paraissent pas avoir atteint leur terme. Cet antique ornement du visage des Francs, nos ancêtres, est resté pendant longtemps interdit aux matelots par les règlements. En 1871, une décision ministérielle répondant à un vœu que j'avais formulé à ce propos (3) a rendu le port de la barbe licite pour les matelots, qui ont eu dès lors à choisir entre les favoris à V ordonnance OM la barbe entière. La marine jouissait en paix de cette conquête, qui n'avait pas été peu laborieuse, lorsqu'en 1875 et en pleine liberté de la moustache, est intervenue une nouvelle dépêche ministérielle, restrictive de la première, et qui ramène aux anciennes et rigoureuses dispositions sur le port de la barbe avec celte atténuation que les commandants en cours de campagne peuvent autoriser leurs officiers et leur équipage \i ne plus se raser. Celte nouvelle persécution contre la barbe donne au plaidoyer que je faisais en sa faveur il y a vingt ans

(1) Laurencin, Rapport sur la campagne de la frég. la Vénus. (Collect. de Brest.)

(2) Fonssagi-ives, Uyy. nav., 185G, p. IGO. ^3) Id., ibid., p. IGl.

i34 L'HOMME DE MER.

une actualité que je n'ambitionnais pas pour lui. « Bien que l'hygiène, disais-je, reste à peu près indiil'érente ù. telle ou telle modillcation dans l'ornementation pileuse du visage et que l'opinion émise récemment sur l'aptitude de la moustache à garantir les organes respiratoires soit en réalité assez peu plausible, nous pensons cependant que la nature ne nous a pas donné dans la barbe une vaine parure et que ses intentions les plus franchement artistiques cachent toujours au fond un but d'utilité et d'hygiène, et il nous semble que les dents doivent trouver dans la moustache pour la lèvre supérieure, et dans la toison pileuse des joues pour la mâchoire inférieure un abri très-opportun contre les variations de température qui sont si préjudiciables à leur conservation. D'ailleurs, abstraction faite de tout intérêt d'hygiène, ne vaudrait-il pas mieux, à raison des obstacles que la mobilité du navire oppose souvent au maniement du rasoir, que la barbe fût portée tout entière, dût-elle être maintenue rase par la fréquente intervention des ciseaux ; la propreté n'y perdrait rien, la physionomie virile du matelot y gagnerait, et l'on éviterait ainsi les risques de propagation de ces efflorescences cutanées auxquelles la promiscuité du rasoir expose d'ordinaire. La tolérance que nous demandons ici remue bien des regrets, répond à bien des vœux; elle trouverait autant de sympathies que la réforme radicale imposée jadis à la chevelure des soldats républicains a rencontré d'opposition; elle serait accueillie avec une faveur marquée par le matelot, homme par le cœur, enfant par les désirs, et qui met au nombre des avantages de la marine marchande sur la marine de l'État l'absence dans la première des prohibitions disciplinaires relatives au port de la barbe (1). »

Le retour récent aux interdictions antérieures à 1870 m'oblige à insister davantage. Sans vouloir donner des remords à l'honorable ministre de la marine qui vient de défendre le port de la barbe entière, je suis bien obligé cependant de préciser davantage les inconvénients de cette mesure. J'avoue que je ne souscris pas, comme hygiéniste, à ce retour aux anciens errements, et tant de causes à bord menacent l'intégrité et la conservation des dents que je regrette pour elles l'abri qu'on leur enlève. M. Szokalsky a observé sur 53 sujets vigoureux l'influence de la suppression brusque de la barbe : 14 d'entre eux n'éprouvèrent rien de particulier ; sur l'ensemble des autres, on constata 27 cas de maux de dents (11 névralgies dentaires et faciales, 16 fluxions), 13 cas de caries anciennes qui se sont réveillées ; 23 cas de rhumes de cerveau ou de maux de gorge (2), M. Magitot constatant que sur 1,000 caries, il y en a 417 qui se rapportent à des hommes et 583 à des femmes, attribue l'im-

(1) Fonssagrivcs, op. cit., p. 1G2.

(2) Voy. Fonssagrivcs, IHctionnaire de la saniè ou Répertoire d'hygiène usuelle à l'usage des familles et des écoles. Paris, 1875, p. 12I (article BinBE).

munilé relative des premiers h l'abri que la barbe offre à ces osl/iïdos (1). Quant à celle influence de la barbe sur les névralgies, il ne m'est pas permis de la mettre en doute, depuis que j'ai vu disparaître au boni de quatre mois une névralgie très-douloureuse de la face qui ne céda que quand ma joue fut abritée par la barbe contre les refroidissements extérieurs.

En somme, l'état des dents est si habituellement mauvais dans la marine que je n'hésite pas à demander le retour pur et simple à la tolérance établie par la décision ministérielle de 1871 (2). En allendantj j'engage les capitaines des navires à user de la liberté qui leur est laissée parles règlements en autorisant leurs équipages à porter la oarbe entière en cours de campagne. Quant aux cheveux, le peu de soin que les matelots ont d'ordinaire de leur chevelure exige qu'elle soit. portée tout à fait rase. En 1856, je demandais qu'un peigne eniiât dans la composition réglementaire du sac. Une disposition récente y a pourvu.

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