NETTOYAGE DE LA GALE
La propreté de la cale d'un navire est la clef de sa salubrité; et de même que les édiles, soigneux de la sanlé de leurs administrés, doivent mettre tous leurs soins à l'établissement, à l'entretien et au bon fonctionnement de la canalisation souterraine d'une ville, de même aussi les commandants des navires doivent-ils veiller à ce que cet intérêt de salubrité soit aussi complètement garanti que possible.
A bord d'un bâtiment, comme dans une ville, les égouts ont pour but de conduire hors de leur enceinte les eaux pluviales ou ménagères et les matières putrescibles dont l'accumulation deviendrait insalubre. Mais tandis que, dans nos villes, les égouts forment des canaux souterrains à ramifications régulières, allant se déboucher dans un déversoir par un plus ou moins grand nombre d'ouvertures et lui portant tout l'ensemble des déjections urbaines qui y affluent, la disposition spéciale des navires ne permet pas cette unité dans le système des égouts, et les diverses parties qui les constituent sont séparées les unes des autres; aussi les eaux pluviales, les eaux d'infiltration et les matières fécales ont-elles chacune leur- voie spéciale de rejet. Pour les eaux que les pluies versent sur les navires, les eaux superficielles ainsi qu'on les appelle, ou celles que les coups de mer introduisent dans ses compartiments supérieurs, il n'y a d'autre issue que par les dalots, les trous dont la guirlande est percée, et les tuyaux conducteurs surajoutés au système des hublots. Je ne m'occuperai ici que des canaux de la cale.
Il n'y a pas de navire en bois qui soit complètement étanche ; s'il l'est au moment où on l'arme pour la première fois, ses joints ne tardent pas à s'élargir et il fait une certaine quantité d'eau. Ce liquide séjournant dans les parties basses du navire, au contact de substances putrescibles et contenant d'ailleurs déjà des matières organiques, promptes à entrer
(1) Les sels brevetés de Cowpcr avec lesquels on a arrosé pendant quelque temps les rues et les promenades de Londres pendant Tété, et les eaux mères des salines qm ont servi au môme usage à Montpellier, no fonctionnent pas autrement. (Voy. lonssagnves, Hyg. et assainissement des villes. Paris, 1874, p. 381.)
en décomposition, constitue, comme je l'ai déjà dit, un véritable marais nautique susceptible de produire, sous des proportions réduites il est vrai, des miasmes analogues à ceux des marais véritables. Si l'influence morbigène de ces marais échappe à l'observation parce qu'elle agit sourdement et en permanence, des faits tragiques sont venus quelquefois démontrer la toxicité que peut prendre l'eau de la sentine, quand, par incurie, on la laisse croupir dans son réservoir, comme j'en ai cité des exemples.
Les questions relatives au nettoyage de la cale sont: 1" la dilution et l'extraction de l'eau de la sentine ; 2° sa désinfection.
§ 1. Dilution et extraction de Veau de la cale.
J'ai déjà traité cette question de l'opportunité d'introduire de l'eau dans la sentine par les robinets de cale avant de'procéder à son extraction, et j'ai fait remarquer qu'on lui a donné des solutions trop absolues; que l'étanchéité est un idéal qu'il faut toujours poursuivre et qu'on atteint sur les navires à carène en tôle, mais que, quand un bâtirnent fait de l'eau, il est voué, par ce fait, à une humidité inévitable ; qu'il n'y a plus dès lors qu'un intérêt dont on doive se préoccuper, c'est d'empêcher les eaux de la sentine d'acquérir, en se putréfiant, des propriétés délétères. L'introduction de l'eau par les robinets a alors le double avantage de rafraîchir l'eau de la sentine, de la mettre dans des conditions moindres de corruption, et, en même temps, de diluer cette eau organique et de laisser à celle que le jeu des pompes n'atteint pas, un degré de concentration moindre que celle qu'elle garderait sans cette condition. Cette eau délaye de plus les boues de la sentme et les rend avulsibles par le jeu des pompes. .
L'extraction quotidienne des eaux de la cale est, sur les bâtiments dont l'étanchéité est impossible, une des pratiques les plus essentielles de l'hygiène nautique. Nous avons décrit plus haut la disposition de l'égout principal des navires; les affluents sont représentés par les paracloses et les rigoles que forme l'intervalle des membrures voisines; le cloaque l'est par la sentine ; le tuyau de rejet par les pompes ; enfin 1 irrigation par un courant d'eau rapide susceptible de délayer et d entraîner avec lui les dépôts boueux de l'égout, est représentée dans 1 cale par l'afflux de l'eau de mer qu'y introduisent ses robinets L; déclivité de la sentine par rapport à ses affluents de l'avant et de 1 ar rière, la libre perméabilité de ceux-ci, le jeu régulier des pompes sont les conditions de fonctionnement régulier de ce système.
Quand on veut retirer les eaux de la sentine, l'ouverture des robinets de cale se fait d'ordinaire immédiatement avant le moment ou I on Dompe. Cette pratique est celle que recommandait Delivct, mais elle me semble moins rationnelle que le conseil donné jadis par l amiral de
a La
Missiessy, d'ouvrir le soir les robinets de cale et de laisser séjourner l'eau toute la nuit, afin que l'exhalation des miasmes putrides fût moins active (I). Entre la cale recouverte d'un limon humide et la cale recouverte d'une couche d'eau, non encore altérée, il y a en effet la môme différence qu'entre des marais salants en exploitation et des marais ^a^s ou abandonnés. Mélier a démontré que les premiers étaient aussi inoffensifs que les seconds étaient délétères(2). Nous pensons donc, nous aussi, que l'humidité du navire (puisqu'elle ne peut pas être évitée) ne serait guère accrue par la permanence de quelques centimètres d'eau dans la sentine ; que le dégagement des miasmes serait moins actif et qu'il y aurait avantage, une fois les pompes franchies, à ouvrir encore les robinets de cale pour donner passage à une certaine quantité d'eau que l'extraction suivante aspirerait. Il est bien entendu, au reste, que quel que soit le peu de fétidité ou de coloration de l'eau de la sentine, il faut néanmoins l'extraire tous les jours, car ces circonstances n'excluent en rien la possibilité d'une action délétère énergique.
§ 2. T— Désinfection des eaux de la sentine.
Je me demandais, dans la première édition de cet ouvrage, pourquoi l'on ne songerait pas à désinfecter les eaux de la cale avant de les extraire. (( Rien, disais-je à ce propos, ne serait plus utile et plus simple que cette pratique, qui ne serait d'ailleurs que l'application aux navires des procédés de vidange inodore. Elle pourrait utiliser soit le désinfectant Siret composé, comme chacun sait, de sulfates de chaux, de fer, d'alumine, de charbon de bois, de goudron, d'huiles empyreumatiques, .de chaux vive, soit le désinfectant Kœne, soit la suie que le ramonnage des tuyaux de bateau à vapeur fournirait en abondance et à laquelle les expériences faites à Brest, il y a vingt-cinq ans environ par un pharmacien distingué de la marine, Langonné, ne permettent pas de refuser d'énergiques propriétés désodorantes. Le vitriol vert, à raison de son bas prix et de sa solubilité qui ne rendrait pas les eaux plus épaisses, nous paraît convenir plus spécialement à la désinfection de la cale, et nous nous étonnons que l'idée d'employer ce moyen si simple d'assainissement n'ait été jusqu'ici ni produite ni réalisée. Nous appelons toute l'attention des hommes qui dirigent la marine sur cette importante question. Nous ne demandons certainement pas que cette désinfection soit pratiquée tous les jours, mais, ne le serait-elle que chaque mois et lors des grands nettoyages des navires, que leur salubrité en retirerait un inappréciable avantage. Signaler une amélioration si réali-
(1) Il faut en effet une certaine tension à des gaz pour qu'ils traversent une couche de liquide recouvrant la surface qui les fournit.
(2) Mélier, Rapports sur les marais salants {Mém. de l'Acad. de méd. Paris, 184^' t. XIII, p. Gll, et suiv.j. ' '
sable et si utile, c'est la faire adopter, et nous ne douions pas qu'à la désinfection aérienne par les chlorures, les prescriptions réglementaires n'ajoutent bientôt la désinfection des eaux de la sentine par le sulfate de fer ou une autre substance analogue (1). »
Cette idée a été reprise par quelques médecins de la marine, et elle a reçu des applications déjà nombreuses à bord des navires. C'est amsi que, pendant l'expédition du Mexique, on a employé le sulfate de fer pour les bâtiments-écuries (2). M. Forné, chirurgien-major du Rhône, ayant expérimenté ce désinfectant sur son navire, et ayant constaté que la cale, d'où se dégageaient auparavant des émanations sulfhydriques, aussi désagréables que malsaines, ne fournissait plus que des eaux tout à fait inodores, quand on y avait jeté 20 kilogrammes de sulfate de proloxyde de fer en solution, publia un intéressant article sur ce mode de désinfection (3). Il faisait ressortir le bon marché du sulfate de fer, qui ne vaut guère dans le commerce que 0 fr. 20 le kilogramme, la conservation facile et indéfinie de ce sel en barils, la facilité de son emploi. Quant à la mise en pratique de ce désinfectant, M. Forné pensait qu une dissolution de 10 à 15 kilogrammes de sulfate de fer suffit pour désinfecter la cale d'un navire de la dimension du Rhône, et il estimait que, pour une somme de cent francs, un bâtiment peut ainsi désinfecter sa cale tous les cinq ou six jours pendant un an. Lecoq, médecin en chet de la division navale du Mexique, a appuyé de son témoignage les éloges donnés par M. Forné à ce mode de désinfection de la cale.
Le sulfate de fer désinfecte en absorbant l'hydrogène sulfuré, en condensant l'ammoniaque à Tétat de sulfate, et enfin en formant avec les matières organiques des composés imputrescibles. Ne pourrait-on pas aussi invoquer, en faveur de ce désinfectant, son action conservatrice sur le bois qui l'a fait employer comme matière d'injection dans les procédés Boucherie. Enfin, il est permis de se demander si celte action du sulfate de fer ne pourrait pas arrêter la marche de la cane du bois en détruisant les champignons qui la produisent.
M. Bérenger-Féraud a observé expérimentalement des résultats analogues h ceux auxquels était arrivé M. Forné, et il a constaté que oOO grammes de protosulfale de fer dissous dans 10 litres d'eau de la ca e, lui enlèvent complètement son odeur. Il recommande de verser direc ement les cristaux dans l'eau de la sentine au lieu d en ^^^^^ lable, une dissolution (4). Je dois dire que l'emploi '-J^^J^^^ comme désinfectant des eaux de la cale, semble -'^-^^ f ^^^^ terrain parmi les médecins de la marme. M. Bourel-Roncièie, en 18/2,
(1) Fonssagrives, Hyri. nav., 1856, p. 284.
(,4) Bérenger Féraud, Ardu de méd. nav., t. I, p. UJ.
ASSAINISSEMENT PERMANENT. /lOO
considérait ce procédé comme « une erreur hygiénique », ce qui est certainement trop sévère et trop absolu ; la question mérite, à mon avis, d'être reprise et étudiée à nouveau.
Disons, à ce propos, que M. Leroy deMéricourta indiqué le parti économique que l'on peut tirer, pour ce mode de désinfection, des eaux de décapage qui abondent dans nos arsenaux et qui sont très-riches en sulfate ferreux. Cet hygiéniste distingué a recommandé de laver soigneusement la cale après la désinfection par le sulfate de fer, dans la crainte de voir la décomposition de ce sel par les matières organiques de la sentine, devenir une cause d'infection sulfhydrique. Je ne sais si cette idée, qui est certainement très-correcte au point de vue chimique, est simplement théorique, ou bien si elle repose sur des faits d'observation.
Le chlorure de zinc est peu employé comme désinfectant de la cale, cependant on se sert quelquefois dans la marine autrichienne d'une solution de ce sel, dite de Burnett, contenant une partie de chlorure de zinc et deux parties d'eau acidulée avec l'acide chlorhydrique.
Le permanganate de potasse peut servir au même office, et son action désinfectante paraît même plus énergique que celle du vitriol vert. M. Bérenger-Féraud a recommandé l'emploi de ce moyen : 2 litres d'une solution au centième lui ont suffi pour désinfecter la cale du Jérôme- Napoléon, mais il a reconnu lui-même que ce désinfectant est d'un prix trop élevé (l)et qu'on ne peut l'employer qu'en combinant son action à celle du sulfate ferreux.
Yoilà sans doute bien des moyens de désinfection de la cale, mais il ne faut pas oublier que la désinfection chimique constitue Vultima ratio de l'hygiène navale et que l'idéal, qu'il faut toujours poursuivre, est de n'en pas avoir besoin. On est bien près de l'atteindre sur quelques cuirassés. Je n'irai pas jusqu'à dire avec M. Bourel-Roncière que sur ces navires il faut renoncer aux désinfectants (2), mais j'estime que dans les circonstances ordinaires on peut sinon s'en passer, au moins en user avec modération, et que tous les désinfectants du monde ne sauraient suppléer, pour la bonne tenue d'une cale, la propreté et la vigilance. Mieux vaut prévenir la fétidité de la cale que d'avoir à la combattre.
(1) Bérenger-Feraud, Ârcli. deméd. nav., 18G4, t. I. Il a calculé que la désinfection d'un vaisseau de premier rang par le permanganate de potasse coûterait 300 francs par mois.
(2) M. Bourel-Roncière dit n'avoir consommé en trois ans et huit mois sur VOcémi, que 32 kilogrammes d'hypochlorite de chaux, .l'ai visité avec lui la cale de ce beau navire et j'ai pu constater, en efTet, qu'elle était exempte de toute odeur, et qu'elle présentait un état à peu près absolu de siccité.