ALCOOLIQUES. — LIQUEURS FORTES. 3J
quantité d'une essence d'une odeur pénétrante, que M. Le Bel a extraite de l'eau-de-vie obtenue en distillant du vin de Chablis.
Les conditions dans lesquelles les bonnes eaux-de-vie sont utiles sont très-restreintes : à dose modérée, elles peuvent être convenables pour quelques malades dont l'appareil digestif est très-affaibli, mais il faut dans ces cas en suspendre l'usage le plus tôt qu'on le peut, pour revenir à l'emploi d'aliments réparateurs.
Le marc des raisins distillé donne Y eau-de-vie de marc possédant un aroine spécial assez désagréable, mais qui, par l'habitude, linit par charnier les consommateurs, tant ces boissons dangereuses nous présentent d'attraits. Elle contient des alcools butylique et amylique en faible proportion.
Le suc de canne fermenté et distillé fournit, à la Jamaïque et dans nos colonies des Antilles, le rhum. La mélasse de canne étendue d'eau, fermentée et distillée, donne le tafia, qu'on décore souvent du nom de rhum. Je l'ai déjà dit, ce tafia est le poison des noirs.
Viennent ensuite les eaux-de-vie de betterave (suc et mélasse) et les eaux-de-vie de grain et de pomme de terre. Elles sont remarquables quand on ne les a pas rectifiées, parce qu'elles contiennent de l'alcool amylique ou butylique. Sont-elles plus dangereuses à dose égale d'alcool que les bonnes eaux-de-vie ? On a remarqué des accidents d'ivresse plus fréquents et peut-être plus redoutables. J'ai été à plusieurs reprises consulté sur cet objet par les fonctionnaires chargés de veiller sur la santé des soldats au camp de Chàlons ou dans quelques-unes de nos casernes. Après une étude attentive, j'en suis arrivé à conclure que, si
■ ces alcools enivrent plus fréquemment, c'est qu'on les boit en plus i grande quantité, parce qu'ils sont moins coûteux. Mais il est certain,
■ d'après les expériences de Beaumetz et Audigné, que les alcools buty- I lique et amylique sont plus toxiques que l'alcool éthylique. L'eau-devie de pomme de terre contient, en outre, une huile volatile à odeur et saveur infectes, qui, d'après les expériences des auteurs que je viens
i de citer, est éminemment dangereuse.
Reste à citer l'eau-de-vie de cerises noires, ou kirsch. Elle contient de l'acide cyanhydrique, poison très-puissant, mais qui, dans ce cas, a moins d'action encore que l'alcool, parce qu'il ne s'en trouve dans le kirsch que des quantités insignifiantes.
2° Je passe aux liqueurs sucrées avec acide. Je trouve d'abord le punch, qui se fait avec du rhum, du citron, du thé , du sucre. C'est, quand on n'en abuse pas, une heureuse association de produits. Le
• sucre et le citron retardent l'absorption ; le thé sert de correctif à
i l'alcool, par un véritable antagonisme. | Le cassis est le suc d'un fruit acide mélangé à du sucre et de l'alcool.
I En Bourgogne on y ajoute du vin blanc. Le cassis est, à dose modérée,
une bonne liqueur, une des plus inoffensives. Il se rapproche d'un vin généreux pour sa composition et l'ensemble de ses propriétés. L'ouvrier mange avec plaisir son morceau de pain assaisonné d'un petit verre de cassis. Mais il faut prendre garde de ne pas descendre la pente. M. Dumas a fait judicieusement observer que le cassis conduit souvent à l'absinthe.
3° Les principales liqueurs sucrées avec essence sont Tanisette et l'absinthe. Je ne parlerai que de cette dernière, car c'est la plus dangereuse et celle dont on abuse le plus.
L'absinthe renferme des proportions variables d'alcool, de 45 à 70 pour 100, et c'est là son plus grand danger ; puis des essences d'anis et d'absinthe qui ont encore une action mauvaise sur le système nerveux. Pour démontrer l'influence nuisible des essences, voici une expérience dont les résultats sont saisissants : Dans deux coupes contenant chacune un litre d'eau, mettez des poissons; versez dans l'une six gouttes d'essence d'absinthe, dans l'autre six gouttes d'acide cyanhydrique pur ; les poissons sont foudroyés plus vite par l'essence d'absinthe que par l'acide cyanhydrique.
L'absinthe commune est faite avec de l'alcool à 40 pour 100; l'absinthe suisse avec de l'alcool à 70 pour 100. Autrefois on consommait beaucoup moins de la seconde que de la première ; aujourd'hui on consomme 4 litres d'absinthe suisse pour 1 litre d'absinthe commune.
Plusieurs substances interviennent dans la composition de la liqueur d'absinthe. Voici les principales : feuilles d'absinthe majeure et mineure, racine d'angélique et calamus, feuilles de dictame de Crète ou origan, badiane, etc. On fait macérer dans de l'alcool ces différentes matières; on distille, on ajoute de l'essence d'anis et quelquefois d'autres aromates. Les plus honnêtes fabricants colorent avec du jus d'ortie ou dhysope; d'autres emploient le curcuma et l'indigo; d'autres du bleu éteint, nom en apparence inoffensif, qui cache le sulfate de cuivre ou le vert-de-gris. C'est surtout pour le peuple qu'on fabrique ces liqueurs falsiliées, les plus dangereuses. Les absinthes supérieures ne contiennent aucune autre substance toxique que l'alcool et les essences.
Il me reste à exposer rapidement les principaux effets de la liqueur d'absinthe, et à indiquer les dangers spéciaux de son abus.
L'absinthe, cet étrange breuvage, a pour certains hommes d'irréi sistibles attraits : les ondulations bizarres de l'eau qui verdit eti blanchit, le parfum pénétrant de l'alcool et des essences, déterminent immédiatement une sensation agréable, que double l'habitude. Cette boisson est le plus souvent prise avant le repas; l'estomac étant vide, l'absorption est plus rapide; l'action de l'alcool et des essences est alors plus instantanée et plus intense. A peine a-t-on savouré la perfide liqueur, que l'intelligence semble animée, surexcitée; si le
buveur se livre à des travaux d'imagination, surviennent des éclairs heureux; mais ce bien passager entraîne à sa suite une longue série i de maux.
Un des efl'ets les plus pernicieux de l'absinthe, c'est de déterminer la ■ sécheresse du gosier, qui demande des libations nouvelles, danger consii dérable; car insensiblement on augmente la dose pour maintenir : la sensation que l'habitude émousse, et bientôt, comme l'a si bien i dit M. E. Begin (Courrier des familles, numéro du 10 mars 1857), a à l'essor spontané de l'esprit succède la stupéfiante hébétude propro ; aux ivrognes ».
Sans aucun doute, les elléts de la liqueur d'absinthe se rapprochent beaucoup de ceux de l'alcool ; jusqu'à un certain point, on pourrait dire i que cette boisson agit en raison directe de l'alcool qu'elle renferme, et i que l'essence d'absinthe a surtout l'influence fatale de porter insensiblement et d'une façon irrésistible à abuser de l'alcool, l'estomac étant dans l'état de vacuité.
Je serais cependant, avec beaucoup d'observateurs attentifs, tenté i d'admettre qu'à dose égale d'alcool, cette dose étant considérable, la I liqueur d'absinthe fera, plus fréquemment éclater le délire aigu que I l'eau-de-vie. Je crois aussi que l'usage journalier de cette liqueur con- ( duira plus fréquemment et plus fatalement au délire chronique et à la [ paralysie générale progressive, que les autres alcooliques, toutes choses t étant égales pour la proportion d'alcool.
La conclusion de tout ceci est que l'absinthe vient au premier rang parmi les liqueurs dangereuses.
Le gouvernement a cherché, avec raison, à diminuer l'usage de Fab- > sinthe en votant, sur l'initiative de M. Roussel, une loi imposant fortel ment la liqueur de l'essence d'absinthe.
La. chartreuse est une liqueur douce; sa composition se rapproche i à un certain point de vue de celle de l'absinthe, surtout lorsqu'il s'agit : de la chartreuse, la plus riche en alcool ; mais elle renferme moins d'essence : quoiqu'il en soit, il convient de ne jamais en abuser. On prétend que c'est un alcoolat convenablement sucré de genièvre et sommités de sapin associés à plusieurs des plantes qui interviennent dans i la préparation de l'alcoolat vulnéraire composé.
L anisette est une liqueur très-sucrée, contenant assez peu d'essence, et par conséquent moins dangereuse que l'absinthe.
Boissons fermentées.- Un grand nombre de liqueurs fermentées interviennent dans l'alimentation ; nous citerons : le vin, la bière, le cidre, le koumis, et les boissons diverses qu'on prépare en plusieurs contrées par la fermentation de fruits sucrés ou de produits renfermant du sucre. Nous ne traiterons ici que des trois premières.