‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 119 sur 371 · TABAC. — FABRICATION · texte numérisé non relu

TABAC. — FABRICATION

dans lesquelles domino, la poudre de feuilles de tabac mêlée des poussières inorganiques, parmi lesquelles on trouve de la silice, du sable lin, des particules calcaires, etc. Beaucoup d'entre eux en ressentent les effets : effets primitifs, caractérisés par une céphalalgie plus ou moins intense, accompagnée de mal de cœur et de nausées, perte de l'appétit et du sommeil, diarrhée: ces accidents durent de huit à quinze jours, et disparaissent ordinairement; effets consécutifs, se révélant par une altération particulière du teint qui prend une nuance grise. Celte dernière manifestation ne s'observe que sur un petit nombre d'ouvriers, après un temps assez long et seulement dans certains ateliers. Mêlie'r suppose qu'elle se lie à un état particulier du sang dû à l'absorption des principes du tabac. Cela me paraît évident. On a retrouvé de la nicotine dans les urines des ouvriers des manufactures de tabac et dans l'eau de l'amnios des cigarières.

Tout en signalant ainsi les effets du tabac sur les ouvriers, effets qui se sont manifestés même sur les plantes, Mélier a soin d'ajouter qu'ils sont loin d'être aussi graves qu'on le croyait autrefois.

Leureiro, délégué près la manufacture des tabacs de Lisbonne, a étudié l'action générale du tabac. Indépendamment des effets qu'il a pu constater de l'influence du tabac sur la santé générale des ouvriers, et qui se traduisent le plus ordinairement par une profonde détérioration de l'organisme, il signale surtout, comme se rapportant à l'objet spécial de ses études, l'influence des émanations du tabac sur les organes des sens, sur le sens de la vue en particulier : ce sont des blépharites, des blépharo-conjonctiviles, très-souvent même des mydriases, des amauroses.

Il aurait pu, dit-il, ajouter certaines formes de maladies mentales, des paralysies générales, des paraplégies, des ramollissements du cerveau et autres affections des centres nerveux.

Dans nos manufactures de tabac, qui sont, il faut le dire, admirablement bien tenues, on n'observe pas ou peu de pareils accidents.

Est-il vrai qu'à côté des inconvénients que produit la fabrication du tabac, il y ait, comme compensation, quelques effets utiles? Il paraît certain que les émanations du tabac sont quelquefois salutaires. Les ouvriers sont persuadés de leur efficacité contre les douleurs rhumatismales: sont-ils pris de ces douleurs après un refroidissement, ils ne connaissent pas de meilleur remède qu'un bon somme sur un tas de tabac.

Le travail du tabac paraît être propre à préserver des lièvres intermittentes; il aurait eu également pour effet de préserver des atteintes de certaines épidémies : c'est ainsi qu'à Tonneins la suette aurait épargné presque complètement les ouvriers du tabac; il préserve de la gale.

Préserverait-il de la phthisic? pourrait-il en ralentir la marche et la guérir, comme on Ta dit? Tout en louant les médecins qui ont cru entiv-

voir une si belle espérance, de l'avoir signalée, parce qu'on ne doit rien négliger de ce qui semble pouvoir donner prise sur une maladie aussi funeste, Mèlier ne croit guère que l'on puisse avoir une aussi bonne opinion du tabac. Il n'a vu aucun l'ait qui l'appuie; il en a vu de contraires. Huel'z (de Strasbourg) est d'un autre avis : il avance que la pbtbisie est plus rare chez les ouvriers qui travaillent le tabac.

On a prétendu, d'un autre côté, que les poussières de tabac pourraient déterminer la phthisie pulmonaire. J'admettrai plus volontiers une influence réelle pour provoquer la bronchite, l'emphysème pulmonaire. Zanker a décrit, sous le nom de tabacosis, une pneumoconiose qui lui parait pouvoir être produite par la poussière de tabac. Ayant fait l'autopsie de deux ouvriers d'une manufacture de tabac, il trouva les deux poumons très-atrophiés, parsemés de petites taches brunâtres qui se montraient surtout dans les points où l'atrophie était marquée.

M.- Namias a rapporté dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences du 11 juillet 1864, l'observation intéressante d un cas d'empoisonnement par l'absorption par la peau des principes du tabac. Un contrebandier se couvrait la peau de tabac; sous l'influence de la sueur, l'absorption fut activée; il fut pris de sueurs froides, de défaillances, le pouls était petit, extrêmement faible; il éprouva des syncopes analogues à celles qu'on ressent dans le cas de narcotisme du cœur. On lui administra du laudanum et des alcooliques qui le rétablirent.

Action spéciale du tabac sous les trois formes qu'on l'emploie. — Nous ne dirons que quelques mots sur l'action spéciale du tabac à priser, du tabac mâché, nous nous étendrons davantage sur l'action du tabac à fumer.

Le tabac à priser s'est répandu en France par suite de l'usage qu'en fit Charles IX pour combattre une céphalalgie opiniâtre. Résumons rapidement les inconvénients et les avantages que présente ce mode d'emploi du tabac. On a prétendu que l'ébranlement provoqué par Pétemuement qui suit souvent l'emploi de la prise, surtout chez les novices, pouvait déterminer des hémorrhagies générales, des ruptures d'anévrysmes, des hernies et leur étranglement. Je ne le nie pas; mais reconnaissons que ces accidents sont extrêmement rares et qu'ils auraient éclaté pour une autre cause. Puis l'habitude de priser détériore le sens de l'odorat, détermine quelquefois Pépaississement des membranes du nez, et la production d'un liquide noir qui ne réjouit pas la vue. Il est incontestable que l'usage de la prise amène bien rarement à sa suite des accidents nicoliques; elle peut être utile pour combattre des céphalalgies, le coryza, certaines ophthalmies ; elle est parfaitement compatible avec les travaux de l'intelligence. L'incontestable utilité de la prise, c'est de plaire à celui qui en a l'habitude. Elle constitue un repos, une diversion agréable, l'excitation légère qu'elle cause vous ranime, donne

TA IUC.

an coup de fouet souvent utile. Cependant ce mode d'administration du tabac le plus inoffensif es1 beaucoup moins répandu aujourd'hui que la pi pe et le cigare.

La chique est pour ainsi dire confinée chez les gens de mer; elle irrite la bouche; la sécrétion exagérée des glandes salivaires a plusieurs inconvénients. Si la salive est avalée, il peut en résulter un empoisonnement nicotique.

Pipes et cigares. — Le tabac fumé agit surtout par la nicotine absorbée; par l'action de vapeurs chaudes pyrogénées sur les dents et les autres parties de la bouche. Son action est variable suivant la teneur en nicotine du produit employé, suivant le mode de fumer : cigares, cigarettes, pipes. Je vais aborder maintenant l'étude générale du tabac; tout ce que j'en dirai s'appliquera principalement au tabac à fumer. Cette forme d'administration domine l'hygiène du tabac.

Action générale du tabac, son influence sur l'avenir des populations. — Examinons l'influence du tabac fumé sur les divers appareils. Sur Y appareil digestif, on doit noter une salivation, souvent excessive, delà sécheresse de la langue, qui, quelquefois, est épaissie; n'oublions pas l'odeur du tabac et la détérioration des dents chez les fumeurs peu soigneux; chez les inhabitués, le tabac détermine des indigestions dépendant de l'ivresse nicotique, cette action disparaît avec l'accoutumance. L'abus du tabac produit assez fréquemment l'anorexie : il provoque l'inflammation des lèvres, de la langue, de l'arrière-gorge, du pharynx, surtout chez les glycosuriques; il altère le timbre de la voix, et l'usage de pipes mal choisies provoque quelquefois le cancer des lèvres, beaucoup plus commun chez les hommes que chez les femmes. Un effet utile de la pipe ou du cigare, c'est de favoriser quelquefois la régularisation des garde-robes. Du côté de la circulation, l'abus du tabac détermine chez quelques individus l'intermittence du pouls, dépendant du narcotisme du cœur, selon M. Decaisne. Cet état spécial cesse le plus souvent par la suppression du tabac. On a prétendu que l'abus favorisait les crises de l'angine de poitrine ; par contre , l'usage modéré est quelquefois utile dans l'asthme. Au point de vue de la motilité, je dois noter le tremblement des fumeurs. Du côté des appareils des sens , l'abus du tabac détériore le goût et l'odorat, dans certains cas, détermine des t roubles de la vision que Sichel a désignés sous le nom d'amaurose des fumeurs et des buveurs ; il cause des douleurs rhumatoïdes vagues et aussi des douleurs localisées dans les sinus frontaux. Sur les appareils de nutrition, le tabac pourrait être placé à côté des autres modificateurs du système nerveux : la production d'acide carbonique et d'urée diminue sous l'influence des excès continus de tabac, le niveau des forces s'abaisse plus rapidement, l'énergie diminue, le vieillissement est plus précoce, Panaphrodisie sénile est prématurée, l'excitation encéphalique

subsiste plus longtemps que la puissance. Siebert a remarqué que, grâce au mode de préparation que subit le tabac employé pour la pipe, la nicotine est déjà réduite dans celui-ci à son minimum. Mais il n'en est plus de môme pour les feuilles destinées à être converties en cigares ; celles-ci, en effet, ne sont pas soumises à la même préparation préalable. Aussi est-ce principalement à la suite de l'usage des cigares qu'on remarque l'affection sur laquelle nous appelons l'attention, et qui consiste dans une névrose très-opiniàtre qui se développe lentement sous l'influence de l'ingestion continue de quantités minimes de nicotine. Cette névrose prend des allures d'une irritation spinale, et produit, selon le point de la moelle épinière principalement affecté, différents phénomènes excentriques, tels qu'étouffements et spasmes bronchiques, battements de cœur, gastrodynie et vomissements, névralgie mésentérique, etc. Je viens de citer Siebert qui exagère, il faut le reconnaître, les effets nuisibles du tabac.

Ces divers accidents disparaissent habituellement par la cessation absolue de l'usage du tabac. Si les modifications du système nerveux indiquées par Siebert suivent quelquefois l'abus de la pipe et du cigare, reconnaissons que l'influence de cette habitude a le plus souvent des effets beaucoup moins accentués : c'est un ébranlement des plus légers, maisc ontinu du système nerveux.

Cet ébranlement, la mobilité des sensations des fumeurs, prédispose à l'indifférence, aux rêveries, aux projets de travail qui, comme le cigare, disparaissent en fumée. J'exécuterai cela demain, toujours demain. Le cigare fait supporter le désœuvrement et combat Tennui de la vie, mais parle faitde l'habitude il y conduit. Hernandes savait, avant l'introduction du tabac en Europe, que, chez les sauvages, il calmait les douleurs, diminuait le sentiment de la fatigue, prédisposait à la résignation en amenant l'oubli des maux et de la misère. Si nous parlons de l'influence du tabac sur les travaux de l'esprit, nous devons dire que les opinions sont contradictoires. Goethe n'admet pas qu'un homme de génie puisse cultiver la pipe ; cependant Milton, Addison, Walter Scott, Byron étaient fumeurs ; Bacon, Locke, Kant, Newton, fumeurs et priseurs ; et parmi les médecins qui usèrent du tabac, je me bornerai à citer Fr. lloffmam, Boerhaavc, Haller. L'influence de l'usage du tabac sur la durée de la rie est difficile à apprécier. Ses partisans citent le fumeur invalide Brissac qui mourut à cent seize ans à Trieste, et Henri llarlz, de Schlesvig, qui fumait depuis l'âge de seize ans, et qui mourut à cent quarante-deux ans. Mais n'exagérons pas. Ce sont des exceptions qu'on ne rencontre qu'une fois daus un siècle. Beconnaissons que généralement le tabac est un poison très lent. Les enfants et les femmes doivent absolument s'en abstenir. On se défie d'une jeune fille, d'une femme qu'on voit le cigare à la bouche,

Page 1