INFLUENCE DE L'EXERCICE SUR LES FONCTIONS
ces relations, a établi rigoureusement que l'exercice musculaire avait pour effet d'augmenter la proportion d'urée et de diminuer la proportion d'acide urique produit dans l'économie et excrété par les reins. Nous reviendrons plus loin sur ces résultats, dont on peut déjà pressentir les applications.
Voici un phénomène du même ordre sur lequel je crois devoir appeler l'attention : M. Liebig a fait la remarque très-intéressante (1) que les urines des bestiaux qui travaillent renferment de l'acide benzoïque à 14 équivalents de carbone, tandis qu'on en extrait de l'acide hippurique à 18 équivalents de carbone lorsqu'ils sont au repos.
Je puis dire incidemment que cette remarque a été appliquée, et qu'on obtient aujourd'hui l'acide benzoïque de l'urine des bœufs qui travaillent, avec beaucoup plus d'économie que de la sublimation du benjoin, et j'ajouterai qu'on le convertit en benzoate de soude, qui est administré avec grand succès dans les cas de goutte ou de gravelle urique, car ce benzoate de soude possède la très-heureuse propriété de transformer les urates insolubles en hippurates solubles, et d'en faciliter ainsi l'élimination de l'économie.
Influence sur la calorification. — Toutes les observations sont donc complètement d'accord pour nous démontrer que l'exercice a une influence considérable sur les principaux phénomènes de la vie organique. Nous allons maintenant insister sur une circonstance spéciale qui est sous la dépendance immédiate des faits que je viens d'exposer. Nous savons tous que l'exercice a pour effet d'augmenter la température du corps. Je puis invoquer les expériences que nous avons cent fois renouvelées sur nous-mêmes, et rappeler aussi cette habitude universelle des ouvriers par un temps froid, quand ils sont restés pendant quelque temps inactifs, de se frapper vivement les bras contre le corps pour se réchauffer. La puissance du travail corporel pour augmenter le pouvoir de résister au froid est incontestable; mais il est quelques observations très-intéressantes que l'on doit à John Davy, qu'il importe de signaler (Annales de chimie et de physique^ 3e série, t. XIII). Elles démontrent que l'exercice modéré, qui provoque une diffusion de chaleur et un accroissement considérable aux extrémités, n'augmente au contraire que très-peu, si toutefois il l'augmente, la température des parties du corps situées à une certaine profondeur ? Et si l'on considère que le sang est échauffé par la respiration principalement, qu'il est lui-même le messager de la chaleur animale, ne pourrait-on pas trouver en lui la raison de ces faits? Par un exercice actif, le pouls et la respiration sont l'un et l'autre accélérés; on doit penser qu'alors une plus grande quan-
(1) Chimie organique appliquée à la physiologie animale, p. 90.
tité d'oxygène est consommée, et une plus grande quantité de chaleur produite; la circulation du sang se l'ait avec plus de rapidité, et il se répand en plus grande abondance dans les extrémités ; l'excès de chaleur s'y trouve alors ainsi entraîné et dépensé, ce qui en prévient l'accumulation dans les organes intérieurs et profondément situés, et nous donne un nouvel et remarquable exemple du mécanisme ingénieux de notre organisation.
Influence sur le système musculaire. — Il est inutile d'insister sur l'influence de l'exercice sur le système musculaire, tout le monde sait que l'exercice développe les muscles, et que les masses charnues sont, dans un membre, toutes choses égales, d'autant plus volumineuses, que ce membre subit un exercice plus régulier. L'inégalité de force des parties droite et gauche du corps, l'inégalité des membres chez les ouvriers qui travaillent avec certains membres à l'exclusion des autres, voilà des exemples qui nous sont familiers.
L'influence du travail sur l'appareil digestif n'est pas moins évidente. L'appétit est d'autant plus énergique et plus régulier qu'on est soumis à un exercice plus uniforme et plus actif. Cela se comprend sans peine : le travail, c'est de la dépense; or, pour que l'harmonie subsiste, il faut de toute nécessité que la réparation soit proportionnelle à la dépense, d'où accroissement inévitable de l'appétit quand le corps travaille davantage.
Ce n'est pas le seul effet heureux du travail sur l'appareil digestif; les excrétions, dont la régularité est si nécessaire à la santé, sont le plus souvent beaucoup mieux réglées chez l'homme qui travaille que chez celui qui s'adonne au repos du corps.
Sous tous ces rapports, il y a donc un incontestable avantage pour celui qui utilise ses forces.
Si les fonctions de l'appareil digestif sont animées sous l'influence du travail, toutes celles qui sont sous leur dépendance doivent en ressentir les heureux effets ; c'est aussi ce que l'observation confirme. Par un travail régulier et une réparation convenable, il se développe une harmonieuse activité de toutes les fonctions de la vie organique, d'où naît un bien-être général incontestable.
Sous l'influence de l'exercice corporel général, sans parler ici de l'exercice spécifique, les organes des sens conservent beaucoup mieux que dans l'inaction les principaux caractères de la perfection.
Sous celte heureus einlluencc, l'intelligence, quand elle est cultivée, demeure plus lucide et plus active.
Réparation du travail corporel. — J'ai parlé à plusieurs reprises de la réparation que nécessite la dépense des forces mises en action par un travail corporel; c'est un sujet sur lequel je dois maintenant revenir, en montrant quels doivent être les aliments de l'ouvrier qui travaille
REPOS. — SOMMEIL. 185 énergiquement, en insistant sur l'utilité du repos, du sommeil et de la diversité des occupations.
L'aliment de la force, celui dont la quantité doit être augmentée quand on se livre régulièrement à un travail énergique, c'est la viande, et surtout les portions musculaires des animaux adultes.
J'ai eu le soin de mettre en lumière dans les articles de cet ouvrage consacrés à l'alimentation, qui le démontrent nettement ; je vais rappeler les principaux.
Il est bien certain aussi que l'ouvrier qui se livre à un rude labeur dépense aussi beaucoup plus de chaleur que le citadin oisif. Il est donc indispensable que la réparation des aliments de la calorification soit aussi plus large. Il y est amplement pourvu par les corps gras qui accompagnent la fibre musculaire, et par le pain ou les pommes de terre qui sont consommés avec la viande en quantité plus grande par un homme ayant un appétit énergique.
Ici, comme en bien d'autres questions, il y a deux termes qui doivent être dans un rapport constant, si l'on veut rester dans les conditions normales de la santé et du bien-être : la réparation doit être proportionnelle au travail produit.
J'ajouterai une remarque qui a une grande importance : plus la dépense est considérable, sans cependant qu'il y ait effort pénible, plus il y a chance d'éloigner les maladies et la vieillesse prématurée. Les organes des hommes et des animaux diffèrent en cela des outils : loin de s'user par le travail, par lui ils se perfectionnent et se fortifient.
Du repos et du sommeil. — Le travail corporel exige un autre mode de réparation que celui du régime alimentaire, c'est le repos et le sommeil.
Le repos du corps peut être obtenu de bien des façons ; la plus heureuse est sans contredit la diversité du travail, diversité qui est nécessaire à tous les points de vue, et d'abord pour ne laisser se détériorer dans l'inaction aucune des merveilleuses forces de l'organisme humain. Rien n'est meilleur pour l'ouvrier, quand il a supporté une journée de travail, que de mettre, le soir et le dimanche, en activité les forces de son intelligence. Le travail de l'esprit est le meilleur et le plus salutaire repos du corps, et réciproquement.
Le sommeil est le réparateur par excellence de la fatigue, quand il est calme, profond, et que sa durée est convenable.
Me voici abordant une des questions les plus importantes qui se rapportent au sommeil, celle de sa durée. Je m'éloigne, à cet égard, des opinions absolues, et jesuis d'avis qu'en cela, comme en bien des choses, " faut avoir e°rard aux habitudes et aux forces individuelles. Certes pour beaucoup de personnes, les six heures accordées par l'école de Salerne ne sont pas suffisantes ; je les étendrais volontiers à sept, et même
moins rigide que les docteurs italiens, je ne proscrirais pas aussi radicalement les huit heures qu'ils ne concèdent à personne.
Si je suis tolérant pour la durée du sommeil, je ne saurais trop recommander le lever matinal : c'est une coutume de tout bon ouvrier, et qui pour lui devient une seconde nature. Est-il besoin de rappeler l'axiome de Franklin qui se rapporte à cet objet : « Celui qui ne se lève pas assez tôt est tout le jour en retard pour ce qu'il doit faire. »
Ajoutons une remarque dernière sur laquelle Ilippocrate a déjà insisté : c'est la nécessité d'autant plus pressante qu'on est moins vigoureux, de su flisan tes couvertures pendant le sommeil. L'immobilitéamène, dans certaines conditions, le refroidissement général du corps. Chossat a très-exactement noté qu'il existait un abaissement nocturne de la température animale, et que le chiffre de cet abaissement nocturne augmentait beaucoup dans le cas de diète ou d'alimentation insuffisante (voy. Recherches expérimentales sur l'inanition, p. 9-i et suiv.). Les couvertures servent à prévenir de dangereux refroidissements non suivis de réaction. Les matelas, composés de matériaux mauvais conducteurs, concourent au même but, en même temps qu'ils o firent aux membres un support moelleux.
De V influence nuisible du travail corporel exagéré. — Si l'exercice ou le travail corporel en rapport avec les forces est si favorable au maintien et au perfectionnement de la santé, il faut reconnaître que le travail corporel exagéré peut être nuisible à bien des titres. Nous alions rapidement examiner son influence. Quand l'homme travaille plus qu'il ne peut, la circulation est trop accélérée, et cette accélération peut se traduire par des accidents divers du côté du cœur et des vaisseaux. L'effort musculaire ne se produit pas sans une exagération dans les fonctions d'une partie du système nerveux, qui peut lui-même subir soit de la dépression, soit d'autres modifications par suite de cette activité.
J'ai dit déjà, ce qu'au reste l'expérience nous a montré à tous, que, sous l'influence d'un exercice ou d'un travail actif et énergique, il se produisait dans l'économie vivante beaucoup de chaleur; cette production n'a pas lieu sans une notable dépense des aliments de calorilication. Ainsi, outre l'inconvénient de celle chaleur accablante, de ces sueurs exagérées qui suivent un exercice violent et soutenu, les réserves les plus faciles à détruire sont épuisées dans un temps très-court. Si à celle fatigue excessive succède brusquement un état de repos trop grand, on est dans les conditions d'imminence de refroidissement non suivi de réaction, et des maladies qui en sont la conséquence. En effet, le corps baigné de sueur est-il soumis à un courant d'air, il se refroidit jusque dans la profondeur des organes. L'immobilité dans laquelle il est plongé, la dépense antérieure en un temps très-court des matériaux de la calorilication les mieux appropriés, tout s'oppose à une réaction suf-
TRAVAIL EXAGÉRÉ. — EFFORT. 487 lisante, et c'est dans de telles conditions que nous voyons survenir la plupart des maladies inflammatoires, telles que rhumatisme articulaire aigu, pneumonies, bronchites, etc. Pendant la prostration qui suit une fatigue excessive, les miasmes et les effluves des marais exercent plus facilement leur funeste influence. Toutes ces raisons rendent très-bien compte des maladies aiguës qui se développent si souvent dans un corps de troupes, chez les hommes, et même chez les chevaux, après des marches trop rapides et successives.
Il est une autre cause toute spéciale de maladie sur laquelle je dois insister: chez les animaux surmenés jusqu'aux dernières limites, il survient, dans certaines conditions qui n'ont point encore été bien précisées, une altération profonde du sang, qui paraît une des causes qui favorisent le développement de certaines fièvres graves.
Les fatigues excessives réitérées, surtout lorsqu'elles sont accompagnées d'un froid continu, d'une alimentation insuffisante, sont également une des causes prédisposantes les plus puissantes de scorbut, comme je le démontrerai en traitant plus loin de l'étiologie de cette affection.
Il convient de rappeler l'exemple d'hommes courageux qui sont quelquefois victimes de fatigues excessives et réitérées, qui, poussant le courage jusqu'au dévouement, ne connaissent plus la limite de leurs forces, en usent jusqu'à l'épuisement, et s'offrent ainsi à toutes les causes des maladies chroniques, telles que maladies du cœur, marasme, phthisie, si une affection aiguë ne les précipite sur cette pente fatale. Combien de pauvres ouvriers chargés de famille ne sont-ils pas ainsi tombés ! Heureusement que, dans notre siècle, les institutions publiques et privées de charité et de prévoyance ont déjà beaucoup fait pour s'opposer à ces maux. Mais il faut continuer à marcher rapidement dans cette voie de progrès ; il n'est pas de condition plus digne de sollicitude et de respect.
Parmi ces victimes de l'épuisement produit par un travail exagéré de tous les jours, permettez-moi de vous citer ces pauvres médecins de campagne qui, emportés par les devoirs d'une clientèle répandue dans de lointains villages, ne trouvent jamais de repos. Ils ne peuvent laisser leurs malades sans secours; ils rentrent chaque soir chez eux excédés de fatigue, sans y trouver une nuit de sommeil tranquille. Beaucoup d'entre eux ont, à ma connaissance, été ainsi frappés à la fleur de l'âge. Le perfectionnement de nos chemins vicinaux a déjà fait beaucoup et fera plus encore pour rendre ces cas moins communs , en permettant à ces hommes courageux de visiter leurs malades sans autant de fatigue. Reconnaissons cependant, pour rester dans le vrai, que ce sont de rares exceptions sur lesquelles je viens d'insister.
De Ceflort. —Si l'épuisement par suite d'un travail continu au-dessus
des forces n'est pas une chose commune, par contre, il n'est pas d'homme qui, dans des occasions variées, n'ait fait un effort. Nous désignons sous ce nom un déploiement instantané des forces vives de l'économie.
L'effort présente des inconvénients et des avantages. Il est utile dans la jeunesse pour élever progressivement le niveau des forces ; les résultats obtenus grandissent par l'habitude et la réitération des actes. Cette puissance acquise peut être heureusement utilisée dans un moment dedanger.
Les plus graves inconvénients du déploiement instantané des forces vives, c'est que ce déploiement n'est pas symétrique, qu'il peut amener un déplacement brusque des organes mobiles. C'est là une des causes les plus ordinaires des hernies. L'effort peut encore déterminer la congestion Jes capillaires, la rupture des gros vaisseaux, etc.
Il faut dire que les inconvénients du déploiement instantané des forces sont beaucoup diminués par l'habitude, et surtout quand on a eu le soin de les graduer. Les hommes dans la force de l'âge, et encore plus les vieillards, doivent être très-circonspects pour faire ces tours de force qui sont véritablement l'apanage de la jeunesse.
Influence de la paresse corporelle sur la santé. — J'ai rapidement exposé les inconvénients du travail continu, exagéré, et ceux du déploiement instantané de toutes les forces. Combien ils sont faibles et peu nombreux, si nous les comparons aux maux qu'engendre la paresse corporelle !
Je vais faire en sorte d'esquisser l'influence de la paresse sur l'appareil digestif et sur ceux de la nutrition, sur les principales excrétions, sur le svstème musculaire, sur la calorification, sur la production des principales cachexies, et enfin sur l'intelligence et la moralité.
Influence du défaut d'exercice sur la nutrition. — Le premier effet de la paresse corporelle habituelle sur l'appareil digestif, c'est d'abaisser le niveau de l'appétit. La dépense s'amoindrissant, la nécessité de la réparation est moins pressante, et ce plaisir qui naît de la satisfaction du premier des besoins vacliaque jour en s'afl'aiblissanl. L'anorexie peut atteindre des limites telles, qu'elle constitue souvent une maladie véritable. Le mal de cœur des noirs de Cayenne en est une des formes les plus saisissantes ; elle atteint presque exclusivement ceux, comme nous l'a appris M. Laure, qui oublient, pour ainsi dire, de manger, et dont le bonheur suprême est de passer la vie dans le sommeil et le repos. Avec le temps, tous ces malheureux succombent aux suites des inlillraiioiis ou de la phthisie, conséquences de l'appauvrissement de l'économie qu'engendre celte indolence.
Il est des paresseux qui, tout en restant plongés dans l'oisiveté corporelle, conservent un excellent appétit : bien des incommodiles les alleu-