EXERCICES PROFESSIONNELS. - GYMNASTIQUE
qui sont les premiers et les plus fortement atteints, et cela parce qu'ils ne prennent pas un exercice aussi actif et aussi régulier que les matelots; parmi ces derniers, ceux que la maladie frappe d'abord, et en plus grand nombre, sont les moins vifs à la manœuvre, et qui sur le navire sont communément désignés sous le nom caractéristique de dormeurs.
Exercices professionnels à attitudes constantes et à mouvements Umités. — Nous allons maintenant nous occuper, mais seulement à un point de vue général, des inconvénients de certains exercices professionnels, et en particulier de ceux qui nécessitent des attitudes constantes et des mouvements limités.
Le principe de la nécessité de l'harmonie des mouvements se révèle ici d'une façon saisissante. Quand, dans certaines professions , certains muscles sont au repos, tandis que d'autres agissent avec beaucoup d'énergie, il peut survenir de très-remarquables difformités.
Ces difformités dépendent évidemment de l'inégalité d'action symétrique des muscles : un des exemples les plus nets des inconvénients d'un travail uniforme avec une position vicieuse constante nous est offert par nos vignerons.
Autrefois, à force de se courber pour manier la houe du matin au soir sur nos coteaux bourguignons, et cela pour ainsi dire sans interruption pendant tout le cours de l'année , ces vaillants ouvriers agricoles , sur leurs vieux jours, avaient presque tous le corps replié en deux.
Depuis que la propriété s'est divisée, et qu'ils ont acheté des champs qu'ils cultivent en même temps que les vignes, que pendant l'hiver ils deviennent bûcherons, leurs tailles se sont redressées, et ces spécimens si accentués d'une attitude vicieuse constante deviennent plus rares dans nos villages. Je n'en ai plus rencontré à mon dernier voyage en 1879.
En réservant même les questions spéciales de l'encombrement , des poussières nuisibles, du travail excessif ou prématuré, en général la vie laborieuse des manufactures ne vaut pas celle des champs, et cela, soit par l'insuffisance du travail corporel , soit par l'inégalité d'action des muscles, soit par la répétition de mouvements identiques.
Je ne saurais trop répéter que la division et la spécificité du travail, si utiles en industrie, sont en général nuisibles au point de vue hygiénique.
Pour pallier ces inconvénients, il est convenable, quand cela est possible, de séparer les heures de travail par un repos suffisant, et de profiter de celui-ci pour exercer les parties du corps qui restent relativement inactives.
Gymnastique.— Les exercices, dans un gymnase dirigé par un maître habile, sont préférables à bien des égards. Tout d'abord la variété des mouvements des muscles des bras, des jambes, du tronc, favorise
BOUCHARDAT. — HYGIÈNE. 35
le développement harmonique de toutes ces parties. Les exercices pratiqués en commun excitent l'émulation et transforment ces travaux en un véritable plaisir. Quand le corps est baigné de sueur, il est souvent utile de mettre en œuvre les procédés variés de l'hydrothérapie, suivis de vives frictions et de massage. Dans la plupart des gymnases, des dispositions sont prises pour réunir tous ces moyens accessoires. Il importe d'éviter les refroidissements non suivis de réaction après les travaux du gymnase. L'exercice doit être gradué et toujours en rapport avec les forces. Il faut éviter les exercices violents, les sauts, les tours de force qui conviennent aux gymnasiarques qui donnent des représentations ; un très-petit nombre d'appareils peuvent suffire à tous les besoins. Des altères, des xylofers, qui sont employés pour les exercices des bras qui animent la respiration, conviennent parfaitement,, de même que les appareils élastiques qui sont favorables pour exécuter les mouvements les plus variés.
En Grèce, les exercices gymnastiques étaient en grande faveur. Le travail du corps étant œuvre servile, les citoyens devaient alors fréquenter les gymnases pour développer leurs forces. Les artistes, les orateurs, les philosophes d'Athènes s'y rendaient journellement. A Sparte, les exercices militaires, les lotions dans l'Eurotas y suppléaient. A Rome, l'éducation des camps, les travaux journaliers du champ de Mars, les marches avec de pesants fardeaux remplaçaient également, pour les citoyens, la fréquentation du gymnase.
Le christianisme, en supprimant l'esclavage, a imposé à tous la nécessité du travail ; les hommes d'armes exerçaient leurs forces par l'escrime, par le maniement d'armes pesantes. De notre temps où les machines exécutent la plupart des travaux de l'esclave, comme jadis à Athènes, les artistes, les savants, les employés, les marchands, les financiers, se sont considérablement multipliés. Il existe un grand nombre de citoyens qui n'exercent pas convenablement leurs forces. Comme à Athènes, les travaux du gymnase deviennent indispensables surtout dans nos villes. Pour préparer de vigoureux soldats, il faut instituer des gymnases dans toutes nos écoles primaires, dans tous les lycées, rendre les exercices obligatoires pour tous les élèves. Il faut développer les forces physiques et l'adresse de toute notre jeune génération par les travaux du gymnase et par le maniement de nos armes perfectionnées. Quand viendra l'heure du service obligatoire l'éducation militaire sera grandement ébauchée.
DU TRAVAIL SUIVANT LES HABITUDES, LES IMMINENCES MORBIDES, LES CONDITIONS, LES CLIMATS, LE SEXE, LES AGES, LES PEUPLES. — NOUS arrivons maintenant aux parties les moins faciles, mais aussi les plus importantes de notre sujet; nous allons chercher à apprécier l'influence générale, non-seulement du travail corporel ou de l'exercice, mais aussi
TRAVAIL SELON LES HABITUDES, LES IMMINENCES MORBIDES. 499 du travail intellectuel, sur l'homme, dans les conditions principales où il peut être placé.
Du travail selon les habitudes. — On a ditjavec grande raison : l'habitude est une seconde nature. En partant de ce principe, il convient de proportionner le travail corporel et intellectuel aux aptitudes de l'individu, et aussi à ses habitudes. Ce que je viens de dire de l'individu, on peut l'appliquer avec autant de raison aux races. Les eflbrts doivent être gradués, ne pas excéder les forces, et ne peuvent, quoi qu'on fasse, élever un individu au delà d'un certain niveau. Vous conviendrez cependant avec moi que par la suite du défaut de persévérance et d'une mauvaise direction, la plupart des hommes sont loin d'atteindre le développement complet de leurs forces corporelles, intellectuelles et morales.
Du travailiselonles imminences morbides. — Il est des conditions dans lesquelles on a un éloignement inné ou acquis, soit pour le travail corporel, soit pour le travail intellectuel ; c'est alors qu'il faut recourir à de longs et constants efforts pour vaincre cette fâcheuse disposition. Il ne faut pas se laisser glisser sur ta pente où l'on descend, car au bas il y a un précipice. Les personnes affaiblies, soit de race, soit par un régime mal dirigé, etj'entends par régime l'exercice aussi bien que l'alimentation, doivent redoubler d'efforts pour surmonter cette aversion pour toute fatigue corporelle. C'est surtout dans les cas de diathèses scrofuleuse, tuberculeuse ou cancéreuse, où cette vigilance de tous les jours est indispensable. Quand la constitution sera détériorée par le mal progressant incessamment, les efforts delà médecine seront le plus souvent sans puissance, tandis que le médecin de la santé, qui sait prévoir les accidents qui doivent fatalement se succéder, peut les prévenir, si on le seconde par une intelligente et persévérante volonté, et si on ne laisse pas écouler, sans rien tenter, un temps irréparable.
La gymnastique forme la base du traitement le plus efficace contre la chorée. Les inconvénients de l'obésité peuvent être tous conjurés, quand on s'y prend à temps, en se soumettant à un exercice suffisant, en réglant bien l'alimentation. Le glycosurique a horreur de toute fatigue, c'est le travail corporel qui est le principal remède de cette affection.
Vous le voyez, si notre instinct ou notre propension naturelle nous conduisent le plus souvent dans de bonnes voies, il est cependant à cette règle de remarquables exceptions, que l'expérience et l'observation nous ont fait découvrir.
De la paresse intellectuelle.— Si dans bien des circonstances il faut de persévérants efforts pour vaincre la paresse corporelle innée ou acquise, ces efforts sont encore plus indispensables pour se rendre maître de la torpeur de l'intelligence, cette première forme de l'idiotie.
C'est dans ces conditions fâcheuses qu'il faut, dèslaplus tendre enfance,
de la part des parents, une incessante surveillance. La tendresse d'une mère peut seule, par une vigilance de chaque jour, de chaque heure, stimuler un esprit indolent. Gomme elle doit s'ingénier pour découvrir les cordes qui peuvent heureusement vibrer dans une organisation ingrate. C'est parce que j'ai vu de véritables merveilles provenant de ces soins prodigués à chaque instant pendant toute une jeunesse, que j'ai foi dans le succès. Sans doute on ne fera pas un homme de génie ni une femme exceptionnelle de ces natures déshéritées ; par le travail intelligent de chaque jour on réduira, dans quelques cas, le mal inné à un simple retard d'évolution.
Pour la femme qui fait une pareille éducation , c'est être deux fois mère. De quelle joie ses efforts ne sont-ils pas couronnés lorsqu'elle voit une noble aptitude, un bon sentiment se développer dans une âme condamnée sans elle à l'inertie !
Du travail selon les conditions. — La loi de l'énergie et de la perfection du travail se résume en ces deux mots : famille et liberté. — Je vais m'expliquer. Regardez autour de vous; comparez le travail d'un fermier qui laboure le champ de son maître à celui du petit propriétaire qui défonce le sol qui lui appartient, quelle nonchalance d'un côté et quelle action de l'autre ! Il convient donc de favoriser tout ce qui peut amener les citoyens à travailler chez eux et pour eux. Il faut le reconnaître, la loi française, issue de la révolution de 89, qui a consacré le partage égal entre tous les enfants, et le mouvement des travaux publics depuis le commencement du siècle, ont fait marcher sans secousse et à grands pas dans cette voie féconde. La division de la propriété est l'œuvre la plus considérable de la révolution. Le sol est aujourd'hui la grande caisse d'épargne des habitants des campagnes, c'est le morcellement de la terre qui a fondé chez nous , sur la base immuable du travail, le bien-être, l'aisance, l'égalité des citoyens.
Du travail dans ses rapports avec V esclavage. — Si par l'observation attentive des faits on est conduit à admettre que le sentiment de la propriété a animé l'ardeur au travail, à plus forte raison doit-on reconnaître, malgré les sophistes, que l'esclavage est antipathique à la loi suprême du travail humain. En effet, on a des esclaves pour les faire travailler de force, pour transformer des hommes en de pauvres machines, pour rapprocher par la contrainte l'homme de l'animal, en comprimant chez lui le divin caractère de la perfectibilité. Il nous faut, pour nous élever, de la spontanéité ; pour inventer, pour progresser, il faut que nos bras soient animés par l'esprit, par le pur sentiment de la liberté. Quel avenir pouvez-vous attendre d'un pauvre esclave que vous condamnez à un labeur toujours uniforme, et chez lequel vous étouffez toutes les nobles aspirations?
Du travail selon les climats. — a Les Indiens regardent l'entière inac-
TRAVAIL SELON LES CLIMATS. 501 tion comme l'état le plus parfait; ils donnent au souverain Être le surnom d'immobile.
» Dans ces pays où la chaleur excessive énerve et accable, le repos est si délicieux et le mouvement si pénible, que Foé , le législateur des Indes, a suivi ce qu'il sentait, lorsqu'il a mis les hommes dans un état extrêmement passif; mais sa doctrine, née de la paresse du climat, la favorisant à son tour, a causé mille maux...
» La culture des terres est le pins grand travail des hommes. Plus le climat les porte à fuir le travail, plus la religion et les lois doivent les y exciter. Ainsi, les lois des Indes, qui donnent les terres aux princes et ôtent aux particuliers l'esprit de propriété, augmentent les mauvais effets du climat, c'est-à-dire la paresse naturelle. Le monarchisme y a fait les mêmes maux; il est né dans les pays chauds d'Orient, où l'on est moins porté à l'action qu'à la spéculation. En Asie, le nombre des derviches ou moines semble augmenter avec la chaleur du climat ; les Indes, où elle est excessive, en sont remplies ; on trouve en Europe cette même différence. Pour vaincre la paresse du climat, il faudrait que les lois cherchassent à ôter tous les moyens de vivre sans travail... » (Montesquieu, Esprit des lois, liv. XIV, chap. v à vu, extrait.)
Je vais chercher à montrer comment cette antipathie pour le travail est née dans les pays intertropicaux, quelle est la pente qui semble, dans ces contrées , fatalement y conduire l'homme ; puis , développant la pensée de Montesquieu, je dirai combien il importe d'y résister. Voici la loi physiologique de la nécessité du travail, telle que je l'ai énoncée et démontrée dans mes cours d'hygiène : « La nécessité du travail croit pour l'homme en marchant de l'équateur au pôle. »
Notre température propre devant constamment osciller aux environs de 37 degrés et demi centigrades, quand nous • habitons un pays froid ou tempéré, il est un ennemi contre lequel nous devons incessamment lutter : cet ennemi, c'est le froid ; la lutte sera d'autant plus difficile, que la température extérieure sera plus basse.
L'homme résiste au froid par l'alimentation, par les vêtements, par le chauffage, par les habitations bien construites. Ses besoins sont donc d'autant plus grands que le climat est plus rigoureux, et d'autant moindres que la température moyenne du lieu qu'il habite se rapproche davantage de sa température propre.
La chaleur extérieure est donc pour lui le symbole le plus net de la richesse. Elle l'est à un double point de vue : 1° en diminuant tous ses besoins physiques, car y en a-t-il d'autres que ceux qui se rapportent aux soins de nous alimenter, de nous abriter, de nous vêtir, de nous chauffer ; 2° en déterminant une assimilation plus large des principes de l'atmosphère par les végétaux, et fournissant ainsi plus abondamment les matériaux utiles au développement des animaux ou
des hommes, en accumulant de la force. Nous reviendrons sur ce grand sujet.
Mais vous le voyez dès à présent, ces deux mots, richesse et chaleur, nous présentent des relations intimes et qui surprennent au premier abord.
Vous comprenez sans peine comment le travail est plus nécessaire à l'homme à mesure qu'il s'établit dans un climat plus froid. Vous admettrez aussi que l'habitant du Midi , ayant moins de besoins à satisfaire que celui du Nord , s'adonne plus aisément à la vie contemplative en négligeant l'exercice.
Examinons maintenant l'influence de ce défaut d'activité sur la longévité humaine ; voici quelques chiffres qui vous en donneront une idée
suffisante. Il meurt :
Zone torride 1 sur 25
20" à 40° de latitude 1 34,5
40° à fO» — 1 43,2
France. — Départements du Nord 1 sur 44,68
— — du Midi 1 39,09
Europe. — Nord 1 sur 41,1
— Centre 1 40,8
iTj Midi 1 33,7
Pays divers. — Bombay 1 sur 20
— Guadeloupe 1 27
— États romains, Grèce, Turquie. 1 33
— Naples 1 34
— France (1781) 1 29
— Russie d'Europe 1 44
— Islande 1 55
— Êcosse 1 59
Tous ces nombres s'accordent et démontrent que les choses étant vues de haut, et les exceptions écartées, le chiffre de la mortalité est d'autant plus élevé que la température moyenne du lieu est aussi plus élevée. Et cependant, la plus grande cause de mortalité dans nos pays froids ou tempérés est la misère, c'est-à-dire l'insuffisance de résistance au froid extérieur. Il faut donc que , dans les contrées méridionales , il y ait des causes bien puissantes pour neutraliser et dépasser même l'influence nuisible de la misère dans nos climats froids ou tempérés. Je reviendrai dans un instant sur la recherche dé ces causes. Je dois ajouter auparavant que la vieillesse extrême s'observe plus souvent dans les pays septentrionaux que dans le Midi.
Voici une liste de quelques centenaires du Nord :
Ecosse, James Laurence, cent quarante ans ;
Irlande, comtesse Demiond, cent quarante ans;