CLIMATS
La vie humaine est plus longue dans les localités où les différences entre les moyennes estivales et hivernales sont plus faibles, quand on adopte une hygiène appropriée à ces températures. Les oscillations ont moins d'amplitude, et ne nécessitent pas des conditions de résistance qui font souvent défaut.
Climats (1). — Le climat est pour l'hygiéniste l'ensemble des conditions physiques propres à chaque localité, envisagé dans ses rapports avec les "êtres organisés vivants. La condition dominante est évidemment tout ce qui a trait à la température ambiante.
Reconnaissons cependant que l'on confond le plus souvent dans l'étude de la climatologie beaucoup de causes différentes, qu'il importe d'étudier isolément, si l'on veut fonder une hygiène vraiment scientifique. Les météorologistes étudient les questions qui se rapportent aux climats, non-seulement pour ce qui a trait à la santé de l'homme, mais aussi pour ce qui concerne la production agricole. C'est une raison de plus pour séparer nettement, dans un traité d'hygiène, les questions qui souvent sont confondues dans les ouvrages de climatologie, que les auteurs d'hygiène ont suivi trop servilement.
Les questions qui se rapportent à l'altitude, aux pressions atmosphériques, sont du domaine de la climatologie. Sans doute, au point de vue de la flore et de la santé de l'homme, ce qui se rapporte à la température a la plus grande importance, mais on ne saurait méconnaître que la raréfaction progressive de l'air exerce une grande influence sur la santé; il convient donc d'étudier séparément ces modificateurs. Il en sera de même de l'électricité atmosphérique, de l'ozone. Quand il s'agit spécialement de la santé de l'homme, de la possibilité de son acclimatation, survient un facteur d'une importance considérable, ce sont les effluves de marais. Il faut absolument séparer leur étude de celle de la température extérieure. On ne peut, en effet, les braver impunément,
(1) Montesquieu, Esprit des lois, t. I, XVI et XVII. 1748. — F. J. Double, Quelques considérations sur l'influence des climats sur les maladies, in Journ. gén. de méd., X. XXVll, 1810. — Arago, Différence de température des deux hémisphères, différence qui se montre dans les latitudes faibles aussi bien que dans les hautes latitudes — Boudin, Essai de pathologie ethnique (Annales d'hygiène, 1861 J. — Bertillon, Études statistiques de géographie pathologique (Ami. d'hygiène, 1862). — Bertillon, art. Acclimatement et art. Mésologie, in Dict. encycl. des sciences médicales. — Le Roy de Méricourt, Revue de pathologie exotique [Arch. gén. de méd., 1864). — J. Brochard, Etude synthétique sur les maladies endémiques (Arch. de méd. navale, 1871). — J. Brochard, art. Climats et art. Acclimatement, in Nouveau dict. de méd. el de chirurgie pratiques. — Fonssagrives, art. Climats, in Dict. encycl. des sciences médicales. — Le Roy de Méricourt, Collecl. des arch. de méd. navale. — Armand, Traité de climatologie générale du globe, 1873. pau|y) Esquisses de climatologie comparée. - Marie Dayy, Les mouvements de l'atmosphère el des mers. - Annuaire du bureau des lonqiludes, Arago Œuvres complètes; Société de météorologie, son recueil périodique et ses diverses publications fondées cl animées par Ch. Sainte-Claire Devillc; Annuaire de [observatoire de Monlsouns pour 1880 : météorologie, agriculture, hygiène.
tandis que nous sommes autrement puissants, comme je l'établirai, pour combattre les mauvais effets d'un climat lorsqu'on n'envisage que la question de température. C'est en confondant ces causes que AI. Proust a pu dire avec tant de raison : « La question des climats touche aux plus grands intérêts des nations. Elle peut indiquer à chaque race quel est le pays qui convient à son développement, diriger les peuples dans leurs mouvements migratoires, enfin, c'est d'après ces lois que doit être accomplie toute entreprise de colonisation. Les Romains méconnurent ces règles, lorsque, pendant sept siècles, ils travaillèrent à asseoir dans l'Afrique carthaginoise une domination dont il ne reste rien (1).
» En un siècle, les Vandales disparurent d'Afrique. Il fallut à peine ce temps pour qu'il n'existât plus un Goth en Italie. Les Hébreux, les Perses, les Romains, les Arabes, les Français, les Anglais, les Turcs, ont successivement occupé l'Egypte et y ont assis leur conquête, et, cependant, à travers ces invasions, ces dominations séculaires, la race primitive a seule persisté, et l'Egyptien actuel est le même que celui dont le souvenir était perpétué jadis sur le granit des tombeaux. Ce n'est que grâce au renouvellement incessant de l'immigration étrangère qu'une colonie ne s'éteint pas complètement en Egypte. La race indoeuropéenne n'a jamais pu s'y acclimater.
» Les enfants des Européens et des Turcs, dit Pruner-bey, parviennent rarement, malgré les soins les plus assidus, à franchir la première enfance. Ceux qui ont échappé à la dysenterie succombent à la méningite; si ces nouveau-nés sont envoyés en Europe, on les élève.
» En revanche, nous avons vu 4 à 500 Français émigrés en 1671 en Acadie (Nouvelle-Ecosse), sous la même latitude (45°) que le midi de la France, mais à peu près dans une même bande isotherme que le Danemark, le nord de la Prusse et de l'Ecosse, constituer aujourd'hui, après avoir subi de longues calamités, 70 000 indigènes.
» Au Canada, les Français émigrés au nombre de 10 000 de 1663 à 1760, sont arrivés à plus de 1 000000, malgré le désastre de la guerre des colonies et une forte et incessante émigration aux Etats-Unis. »
Il faut laisser aux météorologistes l'étude générale des climats. L'hygiéniste doit se borner à étudier séparément l'influence sur la santé de l'homme, des différents modificateurs confondus dans la climatologie; c'est seulement par une analyse sévère qu'on parviendra à établir une hygiène positive et à en déduire les règles de l'acclimatement. Outre la
(I) L'Européen s'acclimatera en Afrique quand il aura triomphé du poison des marais par des travaux sagement entrepris, continués avec persévérance, et qu'il réglera son hygiène d'après la température ambiante.
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question d'altitude, il eu est plusieurs autres qui se rapportent àja température ambiante. Je citerai les mouvements de l'atmosphère et de l'Océan, l'humidité, l'inlluence des pluies. Tous ces objets intéressent le météorologiste à des points de vue très-divers; pour l'hygiéniste, la question de température ambiante, modifiée par ces causes, est dominante. Nous allons l'étudier avec soin; nous reviendrons, dans le cours de l'ouvrage, avec les développements qui leur conviennent, sur les sujets accessoires que nous venons d'indiquer.
Le degré de température a une telle importance dans l'étude des climats, que c'est d'après cette donnée que les hygiénistes ont établi les divisions suivantes : 1° climats chauds; 2° tempérés; 3° froids. M. Rochard divise, au point de vue de la température, le globe terrestre en cinq zones : 1° Les climats torrides, s'étendant de l'équateur thermal à la ligne isotherme de -\- 25°; 2° les climats chauds, de la ligne de -f- 25° à celle de -f- 15°; 3° les climats tempérés, pris entre celles de -j- 15° et de-f-5°; 4° les climats froids, entre celle de -f- 5° et celle de — 5°; 5° les climats polaires, entre — 5° et — 15°.
3° Influence des températures des lieux sur les 'principaux phénomènes de la vie. — Avant d'aborder l'étude des différents climats, je vais continuer à exposer quelques considérations sur l'influence de la chaleur. On a dit que la taille humaine diminuait avec l'augmentation de la température ; cela peut être vrai d'une manière générale, mais cette loi comporte de nombreuses exceptions. L'influence de la température sur la coloration de la peau comprend aussi des éléments très-complexes; elle peut être due principalement à l'action des rayons solaires ultraviolets. On peut dire cependant que, toutes choses égales, la peau de l'homme est d'autant plus colorée, que la température du lieu qu'il habite est plus élevée. On écrit dans les ouvrages d'hygiène qu'en progrès, sant du pôle à l'équateur, les tempéraments bilieux et nerveux deviennent de plus en plus nombreux et accentués, et que les contrées du Nord favorisent le développement du tempérament lymphatique; cela est encore exact, mais avec de nombreuses exceptions. Avec l'accroissement de la chaleur ambiante, l'appétit diminue et la soif augmente. La respiration s'accélère pour favoriser l'évaporation aqueuse et abaisser ainsi la température. La circulation est activée, le nombre des pulsations du pouls augmente.
Quand la température ambiante s'accroît, le chiffre des grandes excrétions diminue (acide carbonique, urée) (voy. p. 402) ; la quantité d'urine rendue dans les vingt-quatre heures diminue également ; celle diminution correspond habituellement avec une augmentation de l'a sueur.. J'ai vu des hommes en bonne santé, arrivant de Java, de Cuba ou de Rio-Janeiro, qui ne produisaient en vingt-quatre heures que 17 à 22 grammes d'urée, tandis que des habitants de Copenhague, de Stock-
MODIFICATEURS. — CHAI. Kl R.
holm ou de Saint-Pétersbourg produisaient, en arrivant à Paris, 38 à 12 grammes d'urée dans les vingt-quatre heures. La quantité de bile sécrétée par le foie progresse avec la chaleur ambiante. Nous traiterons bientôt celte question avec tous les développements qu'elle comporte. Voici l'âge moyen auquel s'établit la menstruation, d'après MM. Faye et Brierre de Boismont :
La quantité moyenne de l'écoulement menstruel, d'après Burdarcb, est, dans les contrées boréales, de 90 grammes, et, dans les contrées tempérées, de 150 grammes.
Influence de la chaleur sur le nombre des naissances, d'après M. Benoiston. — Sur 100 mariages, 457 naissances du 40e au 50e degré latitude, 430 naissances du 50e au 67e degré latitude. Un mariage produit:
Portugal .... 5,10 Nord de la France i
Suède 3,62 Midi de la France 1,34
Sur certaines parties de la zone torride, le nombre des naissances est quelquefois extraordinaire. Sur les côtes de Guinée on voit souvent, dit M. Motard, des pères ayant deux cents enfants vivants. Le nombre des garçons est supérieur à celui des filles dans notre Europe. Dans certaines contrées torrides (Gabon, Sénégal), c'est le nombre des naissances de lilles qui est de beaucoup supérieur au nombre des naissances de garçons. Peut-être doit-on faire intervenir la traite des noirs comme une des causes favorisant ces différences.
4° Loi de la mortalité daprès la tempe rature ambiante. — Les centenaires sont plus communs au nord qu'au midi, et la vie moyenne y est plus longue (voy. page 502). Les causes de ces différences sont l'insuffisance de la dépense et les ravages déterminés par les effluves des marais, comme nous l'établirons plus loin.
5° Besoins et manières de vivre daprès la température moyenne des lieux. — J'ai déjà exposé ces différences (p. 501, 75 et 79; voyez, aussi les articles riz, p. 214, et café, p. 260). Rappelons seulement ici qu'au point de vue du chauffage, au midi, le soleil suffit, au point de vue de l'habitation ; dans le Nord, il faut se défondre des intempéries par des constructions parfaites, garantissant bien du froid ; pour l'habillement, il faut des vêtements de laine, des fourrures. Le besoin d'aliment décroit à mesure qu'on s'avance dans les contrées méridionales. Au
Norwége
Manchester. .
Paris
Lyon
Toulon
Marseille . . .
La Jamaïque
Ans.
CLIMATS. — I iNFLUENCE DE LA TEMJPÉ RATURE. 501
poinl de vue de nos besoins réels, La chaleur esl bien le symbole de la richesse.
6° Maladies principales ordonnées par rapport à la température :
Climats frottis et tempérés : bronchite capillaire, — pneumonie, — pleurésie, — rhumatisme articulaire, — maladies du cœur, — hydropisies.
Climats chauds : hépatite, — fièvre bilieuse, — diarrhée et dysenterie chronique, Sèvres rémittentes, — lièvres paludéennes intenses, miasmatiques spécifiques, — lièvre jaune, — choléra, — peste, — dysenterie spécifique.
Influence de la température sur différentes races nées dans des contrées différentes et transportées dans le même pays. — Celte influence comparative de la température sur les différentes races a été surtout bien étudiée par les médecins anglais qui ont exercé aux Indes. La ville de Candie, située au milieu de l'île de Ceylan, est une localité convenable pour ces observations. Il y réside habituellement uu régiment anglais composé le plus souvent d'Africains et d'Européens. Les Européens viennent du Nord vers le Midi, conséquemment d'un pays froid à un pays chaud; les Africains viennent du Midi au Nord, il est vrai qu'ils ne viennent pas de très-loin, mais enfin la température de Candie est plus basse que celle à laquelle ils étaient soumis. Le docteur Marchai a observé les modifications différentes que les Européens et les Africains éprouvent en arrivant dans cette île : les premiers sont pris d'une fièvre chaude appelée lièvre endémique de l'île de Ceylan; ils ont en grand nombre des dysenteries, des hépatites ; chez les Africains, ces fièvres sont rares, on n'observe presque pas de dysenteries, mais beaucoup do, pneumonies et de phthisies pulmonaires, tandis que les Européens ne sont pas affectés de ces dernières maladies.
Le tableau suivant montre bien ces différences :
Nature et nombre des maladies qui ont frappé à Candie, vûle de Vile de Ceylan, les Européens et les Africains composant le régiment anglais résidant dans celle ile.
Fièvre endémique. Dysenterie. Hépatite. Pneumonie, Phthisie.
Européens 392 199 20 1 3
Africains 2 29 8 9 23
Quoique le nombre des Africains soit beaucoup plus petit que celui des Européens, la disproportion relative qui existe entre le nombre et la nature de leurs maladies, permet de tirer de cette table des résultats justes et conlormes aux principes que nous avons posés. Nous reviendrons sur cette question de race à propos de l'étiologie de la fièvre jaune.
Influence des saisom, - Ce que nous voyons arriver dans l'île de Ceylan, nous le voyons se reproduire souvent chez un même individu, dans un même rlimat, à des saisons différentes. Au retour du printemps, beaucoup de personnes se trouvent forcées de subir un véritable accli-
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maternent. Plusieurs sont prises d'un travail fluxionnaire plus ou moins intense vers la peau; elles ont des éruptions cutanées, des furoncles des érisypèles, des dérangements de la digestion, des hémorrhagies par la muqueuse pituilaire : ce sont les mêmes phénomènes qu'on observe chez les personnes qui passent d'un climat froid à un climat chaud.
Divisions à introduire dans l'étude hygiénique de la chaleur. — Il convient, comme nous l'avons dit, de séparer en deux groupes les notions d'hygiène se rapportant à la chaleur et au froid. Le premier nous le consacrerons à la chaleur, et le second au froid.
Suivant son intensité, la continuité de son influence, ses variations, la chaleur est un modificateur très-différent de lui-même, et qui, dans certaines conditions que nous indiquerons, produit des maladies distinctes. C'est guidé par ces considérations étiologiques, que je divise ce qui a Irait à la chaleur, en : 4° chaleur excessive; 2° chaleur continue; 3° chaleur continue avec variations brusques.
Chaleur excessive. — Climats torrides. — J'entends par chaleur excessive une chaleur ordinairement supérieure à la température du corps de l'homme ; l'étude de son influence sur la santé offre un grand intérêt, eu égard aux dangers qu'elle expose dans les climats torrides et dans nos contrées durant les journées les plus chaudes de nos étés brûlants. Nous dirons quelques mots de l'action physiologique de la chaleur excessive, de son emploi thérapeutique, puis nous étudierons plus spécialement son influence pathogénique. Les manifestations morbides de la chaleur excessive se déclarent promptement. Le mal n'est séparé de la cause que par un intervalle très-court; quelques heures, et souvent moins, suffisent, tandis que Pinfluenee pathologique de la chaleur continue ne se révèle souvent qu'après plusieurs années. D'où la nécessité absolue d'étudier séparément la chaleur à ces deux points de vue.
Action physiologique. — Commençons par rappeler la loi de Boer • haave : « Aucun animal pourvu de poumons ne peut vivre dans une atmosphère dont la température est égale à celle de son sang. » La mort arrive-t-elle toujours immédiatement? Evidemment non, mais le danger est réel pour les inhabitués et pour la condition où l'on inspire de l'air saturé de vapeurs d'eau. Dans les contrées torrides, l'homme estsouvent exposé à des températures supérieures à -f- 40°, Blagden a pu, dans des etuves, observer une température de 93°, Berger de -f 109" et 112° Réaumur.
La loi de Dclarochc est plus correcte que celle de Boerhave, en voici l'énoncé : « Un animal no court aucun danger immédiat lorque la température ambiante est au-dessous du degré de chaleur de son sang; les dangers s'accroissent en raison directe de la température et en raison inverse de son poids. »