‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 179 sur 371 · CLIMATS CHAUDS. - HÉPATITE, AFFECT. GASTRO-INTESTIN · texte numérisé non relu

CLIMATS CHAUDS. - HÉPATITE, AFFECT. GASTRO-INTESTIN

fièvres paludéennes ont épuisé l'économie, si la dysenterie fait affluer dans l'intestin du sang qui s'y altère, les conditions d'évolution de k'hépatîte s'accentuent. Pourvivre dans les pays chauds et éviter l'hépatite, il faut rendre par l'habitude les évacuations alvines régulières et fréquentes, il faut être très-modéré sur l'emploi des aliments de calorification ; cette surveillance est surtout indispensable pour les non-acclimatés qui arrivent des contrées froides ou tempérées. Ce sont eux précisément qui fournissent les victimes les plus nombreuses à l'hépatite. Les paresseux, les ivrognes et les gourmands échappent rarement à ses coups. Nous reviendrons bientôt sur ces questions en traitant plus en détail de l'hygiène qu'il faut suivre pour bien se porter dans les climats chauds.

Influence de la continuité d'une température élevée sur la production des affections gastro-intestinales. — Si la température moyenne du climat clans lequel on vit a une influence moins évidente, moins considérable, sur la production des maladies gastro-intestinales que sur celle de l'hépatite, cette influence n'est pas moins certaine. Quand l'appareil hépatique ne suffit pas, soit par l'élimination des résidus riches en matériaux hydro-carbonés (sels gras ou bilaires), soit en conservant les matériaux propres à maintenir l'équilibre de la chaleur animale, l'exsudation intestinale s'accroît. Ce n'est d'abord qu'une excrétion muqueuse plus abondante, puis cette excrétion peut devenir successivement séreuse, puis sanguine. On comprend très-bien comment dans ces conditions il se développe une irritation ou, pour parler plus exactement, une affection gastro-intestinale ; mais gardons-nous d'exagérer et d'imiter en cela l'auteur d'une doctrine fameuse, Broussais, sur les observations duquel nous allons revenir bientôt.

Il est facile à comprendre que les causes les plus diverses peuvent déterminer une affection gastro-intestinale; l'alimentation vient en premier ordre. Parmi cette série de causes et pour n'en citer qu'un exemple en particulier, sur lequel nous avons déjà insisté en parlant des eaux potables, il est incontestable que dans certaines conditions l'usage des eaux potables peut déterminer des diarrhées et des dysenteries (voy. p. 164).

La dysenterie épidémique des armées, qui apparaît surtout quand deux conditions se trouvent réunies, appauvrissement de l'économie par de longues privations et encombrement dans les villes assiégées ou dans les camps, éclate aussi bien dans les régions du nord que dans les contrées méridionales, mais on ne saurait méconnaître qu'elle est favorisée singulièrement dans son évolution et dans sa propagation par une température élevée. Quoi qu'il en soit, la dysenterie épidémique doit être évidemment rangée dans l'ordre des maladies miasmatiques spécifiques, par deux caractères importants : 1° celui d'être une maladie

876 MOIMIÏCATEIHS. — CHALEUR.

contagieuse dans certaines conditions ; 2° de récidiver rarement, comme van Greus l'a nettement démontré. Les cas de récidive sont, il est vrai, beaucoup plus fréquents dans les pays chauds que dans les contrées du nord; cela tient à certaines conditions que l'on peut pressentir et sur lesquelles nous allons bientôt revenir.

Si la gastro-entérite de Broussais devait toujours être confondue avec la fièvre typhoïde, il est bien évident que la température n'aurait rien à démêler avec les causes de sa production, qui est éminemment spécifique. Il en est de même du choléra, que Broussais avait aussi considéré comme une forme de gastro-entérite. Nous reviendrons sur ces questions capitales quand nous traiterons des maladies déterminées par les miasmes spécifiques.

Après avoir fait nos réserves, nous pourrons maintenant apprécier avec plus de précision l'influence de la continuité d'une température élevée sur la production des affections gastro-intestinales ; nous examinerons successivement l'influence de la continuité de la température élevée sur leur fréquence, sur leur forme et sur leur gravité.

Influence de la chaleur ambiante sur la fréquence des affections gastro-inlestinales. — Le consensus unanime de tous les observateurs établit que la fréquence des diarrhées et des dysenteries s'accroît constamment quand une armée quitte un pays froid ou tempéré pour aller habiter un pays chaud. Rappelons seulement deux exemples pour graver plus nettement dans la mémoire cette loi étiologique. Des troupes anglaises, résidant depuis plusieurs années dans la station du Canada, qui ne présentaient que quelques cas rares de diarrhée, sans ténesme, sans complication de dysenterie, sont transportées dans les Antilles, à Saint-Domingue. Peu de mois après leur débarquement dans cette île, dont la température moyenne est de 25° centigrades environ, les soldats offrirent de très-nombreux exemples de diarrhée avec ténesme, et les cas de dysenterie se montrèrent très-fréquents.

N'est-ce pas un fait consacré par l'observation de tous nos médecins militaires que les cas de diarrhée et de dysenterie sont infiniment plus communs dans nos garnisons africaines que dans les troupes casernées en France? Dans nos départements français, la dysenterie est une maladie avec laquelle on a peine à compter, à moins de circonstances exceptionnelles; en Algérie, au Sénégal, au contraire, après les affections miasmatiques, la dysenterie est la maladie la plus commune.

Influence de la chaleur ambiante sur la forme des affections" gastrointestinales. — Nous avons déjà dit que les troupes anglaises transportées du Canada à Saint-Domingue ne présentaient, dans la première station, que des cas de diarrhée sans ténesme. et qu'à Saint-Domingue la diarrhée était accompagnée de lénesme douloureux, et que la dysenterie devint très-commune, et qu'avec elle apparaissait une fièvre

CLIMATS CHAUDS. — A FI TXT., (iASTftO-INTEST, PYMÉLURIE. 577

ardente. Partout dans les mêmes conditions ces faits se renouvellent. M. Coste adonné une excellente relation des maladies qui dominèrent successivement dans l'armée française qui, dans les dernières années de la Restauration, s'avança du nord au midi, où l'on aperçoit trèsnetlemenl l'influence de la température extérieure sur la production des maladies. Au printemps, dans les montagnes de Catalogne et de Navarre, la température était fraîche, les bronchites et les pneumonies dominèrent. L'armée s'avança dans l'Andalousie; sous l'influence de la continuité de la chaleur, les diarrhées, les dysenteries remplacèrent les affections du poumon.

Quand on lit les ouvrages des médecins anglais qui ont exercé dans les Indes et de nos médecins militaires qui ont séjourné en Algérie ou en Cochinchine, on ne saurait méconnaître que la diarrhée et la dysenterie viennent en première ligne parmi les causes de mort. Au Sénégal, la dysenterie figure pour 37,16 pour 100 dans la mortalité générale, la fièvre intermittente pour 31. La gravité de ces maladies sous l'influence de la continuité de la chaleur est généralement reconnue. Nous indiquons plus loin les moyens les plus sûrs de rendre ces affections moins fréquentes et moins meurtrières. Arrêtons-nous encore un instant sur la diarrhée chronique de la Cochinchine, qui amène à sa suite un accablement extrême et qui souvent est mortelle. La continuité de la chaleur est-elle la cause dominante de cette affection, ou faut-il attribuer un rôle prépondérant à un parasite qu'on trouve dans les garde-robes (Rhabditis stercoralis, Du jardin)? MM. Normand et Bavais insistent avec raison sur la présence de ce parasite dans tous les cas de diarrhée de la Cochinchine; son rôle doit être étudié avec soin, mais reconnaissons qu'aucun cas de contagion n'a encore été constaté en France, et les malades repatriés atteints de cette affection sont nombreux. La présence du parasite n'est-elle qu'une coïncidence? On ne saurait nier qu'après un séjour prolongé en Cochinchine l'influence de la continuité de la chaleur

doive être prise en très-sérieuse considération.

Répétons ici qu'en France au moins le régime lacté exclusif est le

meilleur traitement de la diarrhée chronique de la Cochinchine, et que

son efficacité est plus généralement admise que celle des divers parasi-

ticides essayés.

Pymélurie endémique des pr'\jS chauds. — Voilà une maladie qui est essentiellement déterminé^ par la continuité de la chaleur ambiante, avec un excès d'aliments de calorilication ; je vais reproduire l'article que je lui ai consacré dans mon Annuaire de 1862 :

« Les occasions pour nous d'observer cette affection sont rares, car jusqu ici on m' l'a rencontrée que chez des habitants des pays à température moyenne très-élevée. Voilà pourquoi je crois devoir appeler l'attention sur ce sujet à propos d'une analyse d'urine que je viens de faire. douciiaiidat. — hygiène. 37

Il s'agissait de l'urine d'un Brésilien, qui m'avait été remise de la part de M. le docteur Civiale. Cette urine o lirait l'apparence du lait, sa densité était de 1,021. La quantité rendue en vingt-quatre heures était d'environ un litre. Examinée au microscope, cette urine nous a offert des globules muqueux, des lamelles d'épithélium et des points noirs assez allongés et ayant à peine 1800 de millimètre de diamètre. Ces points noirs me paraissent être la matière grasse dans un état extrême de division. Une portion de cette urine fut agitée avec Je l'éther jusqu'à ce qu'elle devint transparente. L'éther, décanté après vingt-quatre heures de contact, était à peine coloré ; abandonné à une évaporation spontanée, il a laissé une graisse jaune dans laquelle on remarque une partie liquide mêlée de quelques petits grumeaux. Cette graisse possède une odeur aromatique qui rappelle un peu celle de l'acide benzoïque ; elle n'a pas d'action sur le papier de tournesol bleu ou en a une très-faible. Elle se rapproche beaucoup, pour l'ensemble de ses propriétés, de la graisse que nous avons extraite du sang à propos des recherches qui me sont communes avec Sandras sur la digestion des matières grasses. » (Supplément à V Annuaire de thérapeutique de 1846.)

L'urine privée de matières grasses, additionnée d'acide azotique, donne un dépôt albumineux, elle fournit le même dépôt par l'ébullition dans un matras. L'urine privée de matières grasses par l'éther, coagulée par la chaleur et filtrée, fut ensuite évaporée; elle me donna alors de l'urée, de l'acide urique et les principes caractéristiques de l'urine normale. Voici la composition quantitative de cette urine pour 100 parties : matières grasses, 1,30; albumine, 0,21 ; urée, 1,88; acide urique, 0,03; acide benzoïque, créatine, sels, 1,81; eau, 9-4,77 .

L'urine examinée diffère de l'urine normale par la présence d'une forte proportion de matières grasses , par celle de l'albumine , et par la présence de l'acide benzoïque. Faut-il laisser à la maladie qui fait l'objet de cette étude le nom de diabète laiteux ou chyleux, donné par Proust? Je pense que cela ne serait pas conforme aux vrais principes. D'abord il est évident que nous n'avons rien là qui rappelle la composition du lait, quand on regarde de près. Les globules gras du lait ne se trouvent dans ces urines pas plus que le caséum. Elles diffèrent moins complètement, mais elles di fièrent encore d'urines mêlées de chyle. Si le rapprochement paraît suffisant pour l'albumine, il n'en est pas de même pour les matières grasses. Ce ne sont plus les graisses du chyle qu'on retrouve dans ces urines, mais bien les matières grasses du sang. Ainsi, la désignation de diabète ehyleur n'est pas plus exacte que celle de diabète laiteux.

Le nom de diabète ne convient pas mieux, car la proportion d'urine • xcrétée dans les vingt-quatre heures est normale ou très-peu augmentée. La maladie qui nous occupe n'offre que des rapports très-éloignés

CLIMATS CHAUDS. - PYMÉLURIE. 579

avec la glycosurie, rapport que nous indiquerons plus loin. On a dit que le diabète sucré suivait souvent le diabète chyleux; mais je crois que les preuves établissant cette coexistence manquent. Dans l'urine que j'ai examinée, j'ai recherché la présence de la glycose et de la lactine, à l'aide de l'appareil de polarisation et par l'ébullition avec un excès de chaux, sans en déceler une quantité appréciable. Je donne à cette allèction le nom de pymèlurie, désignation qui indique le fait caractéristique de la maladie, la perte de graisse par les urines. Elle a été décrite avec le plus grand soin dans le troisième volume du Traité des maladies des reins, de M. Rayer. C'est une maladie essentiellement des pays chauds; elle a été surtout observée à l'île de France, mais elle paraît assez commune au Brésil. Elle a été l'objet d'une excellente discussion dans le sein de la Société de médecine de Rio-Janeiro, dans la séance du 20 août 1833. Je suis convaincu qu'on doit la rencontrer dans toutes les localités où la température moyenne est très-élevée. On ne l'observe pas dans notre Europe, ainsi que cela ressort très-nettement d'un passage de M. Rayer, que je vais citer :

« J'ai plusieurs fois, dit-il (loco citato, p. 414), constaté, sur des habitants de Paris, nés en France, la transformation d'un pissement de sang en une urine albumineuse; mais la transformation d'un pissement de sang en une urine chyleuse, ou en une urine albumino-graisseuse, d'apparence laiteuse, ne s'est présentée à moi jusqu'à ce jour que chez des individus nés dans les régions tropicales. Cette transformation est rare en Europe. Sans doute, dans des pyélites ou des cystites calculeuses, on voit des urines blanches, purulentes, succéder à des urines sanguinolentes; mais l'urine purulente est bien distincte de l'urine chyleuse. Examinée au microscope, l'urine purulente offre des globules de pus ; l'urine chyleuse offre des globules qui ont l'apparence des globules sanguins, ou bien elle ne contient pas de globules (urine albuminograisseuse). L'urine purulente abandonnée à elle-même offre un sédiment purulent caractéristique, au-dessus duquel elle devient plus transparente. L'urine chyleuse, au contraire, reste opaque dans toute la longueur de la colonne du liquide, et au bout de quelques jours otlre un crémor de matière grasse. »

Tout ce que j'ai vu dans les nombreuses analyses d'urine que j'ai effectuées, est en tout point conforme au passage que je viens de citer. Quelle est la nature de la maladie qui nous occupe? Cette question a une grande importance, car c'est sur sa solution que vont reposer une saine prophylaxie et une thérapeutique rationnelle.

Quand la somme des aliments de calorification absorbés ou produits dans l'organisme est trop considérable et qu'une température ambiante trop « levée s'oppose à leur dépense, l'élimination de ces aliments surabondants s'ellèctue par les organes modérateurs. C'est le foie qui rem-

plit ce principal rôle en sécrétant une quantité plus considérable débile destinée, dans ces conditions, à être rejetée au dehors. Quand elle est réabsorbée, d'autres organes d'élimination sont sollicités. Les reins subissent cette influence. Le principal aliment de la calorilication , la graisse, est rejetée avec l'urine ; mais ce travail anormal ne s'effectue pas sans désordre dans les fonctions. Du sang est éliminé avec les corps gras, surtout dans le début de l'affection, d'où l'hématurie endémique des pays chauds. Plus tard, le sang peut disparaître, mais l'élimination de l'albumine subsiste toujours avec celle de la matière grasse.

On comprend sans peine que cette affection puisse durer autant que les causes qui lui ont donné naissance subsistent; comment, malgré son apparente gravité, elle ne compromet pas sérieusement la santé. Cependant il est bien certain que cette élimination journalière de l'albumine est une fâcheuse complication qui peut être l'origine de désordres ultérieurs. Si l'élimination était bornée aux matières grasses, celte affection ne consisterait qu'en un acte physiologique qu'il faudrait accepter tant que subsisteraient les causes qui lui ont donné naissance.

La pymélurie pourrait être rapprochée de la glycosurie, parce que, dans l'une et l'autre affection, il y a perte par les reins d'un aliment de la calorilication ; mais le rapprochement ne pourrait s'appliquer qu'à quelques-unes des formes assez rares de la glycosurie. Dans la pymélorrhée, qui n'est qu'une transformation de la glycosurie, et dont j'ai traité dans le Supplément à mon Annuaire rfH8Gl, p. 263, les matières grasses sont éliminées avec les matières excrémentitielles. Cette affection diffère essentiellement de la pymélurie.

Si l'on admet l'étiologie dont je viens d'esquisser les bases, la prophylaxie de la pymélurie sera très-simple, et le traitement de cette affection consistera dans l'application plus rigoureuse de ces règles de prophylaxie : 1° faire en sorte que la réparation des aliments de la calorilication ne soit pas supérieure à la dépense ; 2° augmenter cette dépense par une hygiène bien entendue. Il ne me reste plus qu'à développer ces deux préceptes.

Je recommanderais au malade atteint ou menacé de pymélurie une grande sobriété; je proscrirais autant que possible de son alimentation les graisses, les huiles, le beurre et toutes les matières analogues; je lui défendrais également l'usage des boissons alcooliques, qui seraient remplacées par du thé ou du café loger; peu de sucre, une alimentation féculente modérée. On remplacerait partiellement, au moins le pain ou le riz, par le pain de gluten, si cela était possible. Les herbes, les fruits interviendraient en juste mesure utilement dans l'alimentation de chaque jour. Les viandes grillées pourraient être permises, mais bien dégraissées et en quantité proportionnelle aux forces dépensées par l'exercice.

Page 1