MISÈRE PHYSIOLOGIQUE. — SES CAUSES AIGUËS
cette condition compatible avec l'obésité; les forces sont diminuées, on observe souvent de la pâleur, mais elle est moins constante et moins manifeste que dans l'anémie. Du côté des appareils de la nutrition, le foie, le pancréas, la rate sont amoindris, surtout dans la misère physiologique ayant la privation pourcause; l'appétit est irrégulier, il existe souvint de la dyspepsie, avec aigreurs et vomiturilions. Pour ce qui a trait à la circulation, le pouls est petit, mou, dépressible ; on observe assez fréquemment le bruit de souffle, quelquefois de l'œdème aux extrémités inférieures. Du côté de l'appareil respiratoire on peut noter une dilatation incomplète des poumons, surtout au sommet; l'auscultation, la spirométrie permettent de constater la fréquence de cet état. Les excrétions diminuent en ce qui a trait surtout à l'acide carbonique, à la vapeur d'eau éliminée par les poumons. L'urine augmente en quantité, la densité descend souvent au-dessous de la densité normale (voy. p. 396). La proportion des principes fixes diminue; la peau est sèche, froide, aride, ses fonctions . sont amoindries, son refroidissement se prononce sous l'influence de causes [peu puissantes ; la réaction est difficile, irréguliere. Le système nerveux est excitable, on remarque des alternatives d'exaltation et d'oppression ; maisla paresse et la torpeur sont habituelles. La menstruation est irrégulière ; on observe ou de l'aménorrhée, ou des pertes qui contribuent encore à diminuer les forces.
La véritable caractéristique de la misère physiologique, c'est la diminution continue dans la production de l'acide carbonique et de l'urée éliminés dans les vingt-quatre heures, eu égard à l'âge, au poids vif, aux besoins de l'organisation. Il y a moins de charbon à brûler, moins de chaleur et de force produites. La diminution continue de ces grands résidus provient, soit du défaut de quantité des matériaux de calorifîcation, soit de leur dépense insuffisante par le fait d'une continuité d'inertie qui réduit la quantité d'oxygène introduit dans le sang.
Causes aiguës de la misère physiologique. — Les causes aiguës de la misère physiologique sont, comme nous l'avons dit, l'inanition et l'insuffisance d'aliments (disette et famine). Les causes chroniques sont, comme nous le verrons bientôt, l'irrégularité ou l'insuffisance de satisfaction de nos besoins réels, ou la dépense insuffisante par inaction. I\ous commencerons cette étude par les causes aiguës, les phénomènes sont plus accentués, les caractères anatomo-pathologiques plus évidents.
On connaît assez exactement, d'après les travaux de Chossat et de plusieurs autres physiologistes et médecins, les modifications qui surviennent dans les organes et les fonctions des hommes et des animaux soumis a la privation d'aliments; on sait aussi les maladies qui naissent sous les redoutables influences des famines. On comprend sans peine
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m MODIFICATEURS. - CHALEUR, CLIMATS TEMPÉRÉS.
que ces éludes doivent intervenir dans les recherches ayant pour but de luire connaître les elléts de la misère.
L'étude très intéressante de la diète nous fera mieux comprendre les modifications qui surviennent dans l'économie animale quand la privation n'est pas absolue, quand il y a continuité dans l'insuffisance de cet héroïque moyen de résistance au froid. Mais si les effets pathogéniques se rapprochent en certains points, ils s'en éloignent considérablement en d'autres. La condition de continuité faisant défaut, les troubles pathologiques qui ont besoin de cette continuité (tubercules, manifestations scrofuleuses) ne se montrent pas, mais la condition de diminution dans la production d'acide carbonique d"urée apparaît plus nettement, de même que l'affaiblissement de la calorificalion. Voilà le fond commun. Nous verrons que cette diminution dans la production de chaleur s'accentue tellement que dans l'inanition elle devient la cause ordinaire de la mort.
Dans les formes aiguës de la misère (inanition, famine, disette) apparaissent des manifestations morbides spéciales, typhus feber, lièvre de famine, relaps feber, peste d'Orient, hydropisie. A ce point de vue on peut considérer ces formes aiguës de résistance insuffisanteau froid extérieur, comme ayant des caractères étiologiques spéciaux sur lesquels nous insistons dans la partie de cet ouvrage consacrée à la genèse des maladies contagieuses.
Inanition. — C'est la privation absolue d'aliments, l'eau exceptée. Dans l'inanition, la mort survient, quand la résistance au froid extérieur est épuisée, par l'emploi de toutes les ressources disponibles de l'économie; c'estdoncle froid qui est l'ennemi, la grande cause de mort. On ne doit donc pas dire, avec P. Bérard : L'animal inanilié se refroidit parce qu'il est mourant ; mais c'est le froid seul qui est la cause de la mort, quand d'autres causes incidentes sur lesquelles nous reviendrons ne se sont point déclarées. Voici deux faits qui démontrent que c'est bien le froid qui dans l'inanition conduit à la mort : si l'on plonge un animal dans un bain froid, il péril quand sa température est descendue à 21°, 5. On ranime quelques instants un inanitié en le réchauffant.
11 est une relation importante entre l'inanition el la misère. M. Chossat a démontré {Recherches expérimentales sur l'inanition, p. 45) qu'en nourrissant un animal d'une manière insuffisante, au lieu de le priver totalement d'aliments, on retardait, il est vrai, plus ou moins l'époque de la morl, mais on n'altérait en rien la loi d'après larmëy.6 la mort arrivait. Dans l'un et l'autre cas, l'animal meurt dès (jue son poids a atteint la limite de diminution compatible avec la vie. Ce résultai, ajoute M. Chossat, se modifie probablement un peu lorsque le déficit dans l'alimentation journalière n'est pas considérable.
Dans l'alimentation insuffisante, le corps se détruit d'une quantité de
matière animale proportionnée au déficit de l'aliment, l'animal fournissant de sa propre substance pour la dépense journalière du corps tout ce que l'aliment même ne donne pas. C'est là, dit M. Chossat, la loi des régimes. Dans leur beau travail sur la respiration, MM. V. Regnault et Reiset ont été conduits à un semblable résultat.
Il est cependant, reconnaissons-le, des exceptions à la loi de Chossat. Quand, après toutes les phases de l'accroissement, l'amoindrissement a été progressif, quand la vie est d'une régularité parfaite, quand on ne s'expose pas aux chances de refroidissement, on peut perdre davantage et présenter le spécimen de ces squelettes vivants, qui se traitaient par une diète absurde de prétendues gastrites chroniques.
Nous allons examiner successivement les effets de l'inanition sur les organes et sur les différentes fonctions. Nous commencerons par exposer ce qui a rapport à la diminution du poids du corps et des organes en particulier. M. Chossat a exécuté dans cette direction des expériences extrêmement multipliées. Après avoir longuement réfléchi sur ce sujet, je suis convaincu que, dans un avenir qui est peut-être moins éloigné qu'on ne pense, le médecin hygiéniste trouvera dans la méditation des résultats observés par M. Chossat, de très heureuses inspirations. II donne le nom d'ina?iitiatio?i à l'examen des faits qui se rapportent à la production graduelle et successive de l'état d'inanition.
Le résultat le plus constant, et en même temps le plus important de la privation des aliments, c'est la diminution graduelle du poids du corps. La loi générale de l'inanition que M. Chossat déduit de ses recherches, « c'est qiilun animal périt lorsqu'il a perdu environ 0,4 de sou poids normal ou initial. » Voilà donc un premier fait capital et d'une grande importance pour la médecine pratique : c'est qu'il existe pour l'homme, comme pour l'animal, une limite fatale de poids au delà de laquelle la vie n'est plus possible. Le chiffre de 0,4, assigné par M. Chossat, est, on le comprend sans peine, un résultat moyen, plusieurs influences peuvent le changer; parmi celles dont il a étudié la valeur, je dois citer l'obésité et le jeune âge.
La graisse, ce magasin de nourriture, peut disparaître presque en entier pendant l'inanition : la perte totale, chez les individus obèses, peut donc être plus grande que la moyenne ; elle peut s'élever, d'après les expériences de M. Chossat, jusqu'à 0,50 chez les animaux très gras. Il est probable que dans certaines conditions chez l'homme cette limite puisse être franchie.
11 y a longtemps qu'on savait que les enfants supportaient plus difficilement l'inanition que les adultes.
Ilippocrale avait dit : Les vieillards supportent très bien l'abstinence, l'homme dans l'âge mûr moins, les adolescents très mal, les enfants
encore moins que les autres, surtout ceux d'entre eux qui sont très vifs. »
Les expériences de M. Chossat fixent à 0,2 pour le jeune âge la perte de poids possible avec la conservation de la vie. Mais il faut convenir que c'est une des parties de son travail qui laisse le plus à désirer. Je dois observer que, sous le rapport de l'âge, la relation du médecin de la Méduse, M. Savigny, ne confirme pas complètement la règle énoncée par Ilippocrate. Les enfants succombèrent les premiers; mais les hommes adultes, et dans la force de l'âge, résistèrent plus longtemps que les vieillards.
M. Gliossat a fait des expériences très intéressantes pour fixer la perte pendant vingt-quatre heures aux différentes époques de l'inanition. Il a montré que chez le même animal et en temps égaux, il y a des pertes maximum et des pertes minimum, et que ces perles extrêmes peuvent être entre elles dans le rapport de 6: 1. La perle maximum a été en général au début, quelquefois vers la fin, jamais au milieu de l'expérience. La présence du maximum au début tient surtout à ce que le premier jour de l'abstinence le corps expulse le résidu de l'aliment ingéré la veille. Aussi, quand on fait abstraction de ce premier jour, trouve-t-on qu'en général les pertes diurnes ne diffèrent plus beaucoup d'un jour à l'autre. L'augmentation relative de la perle vers la fin de la vie est, dit M. Chossat, d'autant plus digne d'être remarquée, qu'elle est contraire à ce qui semblerait devoir arriver, puisque plus le corps a perdu et moins il devrait avoir à perdre. Elle a en général coïncidé avec une augmentation plus ou moins grande de fèces, augmentation allant jusqu'à la diarrhée, comme dans les affections colliquatives. L'augmentation de perte cesse quelques heures avant la mort, les inanitiés ne perdent presque plus rien pendant les deux ou trois dernières heures de la vie, comme si l'exhalation d'acide carbonique et de vapeur d'eau eût été suspendue en même temps que les autres excrétions du corps.
La cause de l'amaigrissement qui, chez certains sujets, est déjà apparente après vingt-quatre heures d'abstinence, c'est l'absorption qui, s'exerçant sur toutes les parties du corps, y puise des matériaux pour la réparation du sang. Voici deux citations se rapportant au poids du corps d'hommes morts par suile d'inanition : Guillaume Granié, qui a succombé dans les prisons de Toulouse, après soixante-trois jours d'abstinence, pendant lesquels il n'avait pris, dit-on, que de l'eau (Notice, par le docteur Desbarreaux Bernard), était assez robuste sans être d'une grande stature; il ne pesait plus que 26 kilogrammes au moment de sa mort. Un amaurotique, conseillé par un charlatan, est resté quarante-sept j00T8 au régime de l'eau pure; son corps, au moment de sa mort, était réduit de 65 kilogrammes à 48,5 (Bibliothèque médi-
cale, t. LYIII). Quatre jours d'abstinence avaient sufli, au rapport de M. Savigny [Thèse de 1818, n° 84), médecin de la Méduse, à rendre méonnaissables les hommes les plus robustes de l'équipage. Nous n'étions plus, dit-il, que les ombres de nous-mêmes.
Ce n'est pas tout que d'avoir fixé la loi de la perte intégrale du corps pendant la durée de l'inanition. Il est de la plus grande importance de connaître la perte proportionnelle que subissent le sang et les divers organes. M. Chossat a exécuté de nombreuses expériences pour établir ces pertes. La question à résoudre était de savoir dans quelle proportion chaque organe contribuait à former la perte des 0,4 du poids initial du corps à laquelle nous avons vu que la mort arrivait. Pour faire cette estimation avec autant d'exactitude que possible, le moyen qu'a choisi M. Chossat a été de comparer les autopsies d'animaux morts dans un état normal de nutrition avec celles d'animaux semblables morts d'inanition au bout d'un plus ou moins long terme. Ce sont les résultats de cette comparaison que nous allons rapidement exposer, en les fortifiant par les observations qui ont été faites par d'autres expérimentateurs dans la même direction.
Sang. — Plusieurs auteurs, parmi lesquels je citerai Haller, Hufeland, avaient noté l'absence de sang dans les gros vaisseaux des hommes ayant succombé par défaut ou insuffisance d'alimentation. M. Collard de Martigny a étudié le phénomène de la diminution de la masse du sang, chez les lapins et les chiens soumis à l'abstinence. L'appauvrissement est tel, selon lui, que les incisions pratiquées sur diverses parties du corps ne font pas plus couler de sang que si elles étaient pratiquées sur les membres des cholériques. M. Chossat a vérifié par des pesées ce fait, généralement connu, que le sang diminuait par l'inanition. Il a vu que lorsque la mort arrivait, la perte éprouvée s'élevait à plus de 0,6 de la quantité normale, c'est-à-dire plus de la moitié environ en plus de ce que comportait la perte moyenne du corps chez les mêmes animaux.
Un résultat de l'inanition, que d'autres expériences avaient déjà mis en lumière et que M. Chossat a vérifié, c'est l'augmentation relative de la portion aqueuse du sang. Ce résultat est indépendant de l'usage et de la privation des boissons.
Il est une autre observation de M. Chossat qui, bien que se rapportant à des animaux à sang froid, n'en est pas moins très digne d'intérêt, pane qu'elle pourra mettre sur la voie d'importantes indications hygiéniques dans les maladies et les convalescences. Haller avait déjà constate la diminution du sang chez les grenouilles inanitiées (Elément physiologiœ, t. II, p. 48). Voici maintenant ce qu'a vu M. Chossat chez des grenouilles dont la mort avait été précédée d'une très longue inanition : le sang rouge avait complètement disparu et il avait été rem-
placé par un liquide noir semblable a une dissolution étendue d'encre et de sépia qui remplissait tous les vaisseaux du corps : ceux des membres, ceux des mésentères, ceux des poumons et du cerveau : même les épanchements des grandes cavités paraissent avoir un peu la teinte mélanosée.
Par rapport à la diminution du sang chez les individus qui ont succombé par suite d'une alimentation insuffisante, il est une particularité importante, c'est l'état du système veineux abdominal. MM. Pommer, Ilolando et Gallo ont trouvé le système veineux abdominal gorgé d'un sang noir chez les individus qui sont morts d'abstinence.
M. Denis a apprécié numériquement l'influence de la diète sur la composition du sang. Le sang d'un jeune homme de vingt ans contenait pour 1000 : eau 770, globules 154, matières salines, grasses, extractives 76. Le sang du même jeune homme, abreuvé pendant quarante jours d'abondantes boissons aqueuses, lui a fourni : eau 804, globules 111,9, matières salines, grasses, extraclives 84,1.
Le sang d'une fille jeune en parfaite santé a donné : eau 787, globules 132,3, matières extractives, salines, grasses 80,7. Le sang de la même jeune fille, tenue pendant quinze jours à une diète rigoureuse, a donné: eau 829, globules 87,9, matières extractives, salines et grasses 83,1 (L. R. Lecanu, Etudes chimiques sur le sang humain, p. 68). Ces faits, qui concordent avec les observations de M. Chossat, montrent que, chez les individus soumis à l'alimentation insuffisante, la proportion des globules diminue et la proportion deau augmente. Un résultat non moins remarquable, mais qui a besoin d'être étudié, c'est que la proportion des matières confondues sous la désignation de grasses, extractives, salines, augmente dans le sang des individus soumis à la diète.
Lymphe. — M. Collard de Marligny a exécuté des recherches expérimentales sur les effets de l'abstinence complète d'aliments solides et liquides, sur la composition et la quantité de la lymphe (Journal de physiologie de M. Magendie, t. VIII, p. 152). Voici quelques-unes des conclusions de son travail : Durant le premier tiers environ du temps de l'abstinence, la quantité de la lymphe est très considérable et augmente d'autant plus que l'animal est à jeun depuis longtemps. Dans les deux autres tiers du temps de l'abstinence, la quantité de la lymphe diminue graduellement. Quelques heures avant la mort, le canal thoracique n'en contient que 1res peu.
F. Tiedemann et L. fimclin ont noté dans quelques-unes de leurs expériences où les animaux étaient soumis à une alimentation insuffisante (Recherches expérimentales physiologiques et chimiques sur la digestion), que les liquides contenus dans les vaisseaux lymphatiques ot dans le canal thoraciqiic étaient plus coagulables. A nous-même, dans
quelques-unes de nos expériences sur la digestion, cette propriété plastique de la lymphe dans le début de l'alimentation insuffisante ne nous avait point échappé.
Système musculaire. — D'après les expériences de M. Chossat, la perte intégrale proportionnelle du système musculaire, après l'inanition, est de 0,435; cette perle est, comme on le voit, un peu supérieure à la perte intégrale proportionnelle du reste du corps. On peut conclure de là, comme on pouvait le prévoir <à priori par l'examen des malades qui sont soumis depuis longtemps, soit à une diète sévère, soit à une alimentation insuffisante, que la déperdition porte en excès sur le système musculaire. Un fait curieux qu'on pouvait également pressentir et que les expériences de M. Chossat ont mis en évidence, c'est que la déperdition s'exerce plus énergiquement sur ceux des muscles qui restentdans un repos obligé que sur ceux chez lesquels les mouvements entretiennent l'action nutritive et la force de résistance aux causes de déperdition.
Cœur. — Dans sa thèse, M. Hebray avait dit : Jusqu'ici aucun fait ne prouve que le cœur, étant supposé dans son état physiologique, se soit jamais atrophié sous l'influence d'une alimentation insuffisante. Les expériences de M. Chossat ont jeté sur ce sujet une lumière toute nouvelle.
La perte intégrale proportionnelle du poids du cœur, après la dessiccation à l'étuve, a été de 0,469, plus élevée par conséquent que celle de la perle intégrale. Une remarque de la plus grande importance, c'est que la perte intégrale proportionnelle du cœur est presque identique avec celle de l'ensemble du système musculaire. Ainsi, dans l'inanition, le cœur varie, comme les muscles, et par conséquent, le volume actuel des muscles est tout à la fois l'un des faits les plus intéressants de l'histoire de l'inanition et l'un des points les plus importants par les conséquences pratiques qui en résultent. C'est là, en effet, dit M. Chossat, avec les résultats sur la perte en excès éprouvée par le sang, la théorie 'lu traitement de Valsalva. Il en résulte aussi la nécessité tant d'une longue persévérance dans ce traitement (si l'on se résout à l'adopter), alin que le cœur et le sang ne reviennent pas trop tôt à leur poids antérieur, que d'une prudence extrême dans son administration, qui doit être dirigée par des pesées du corps régulières et rapprochées.
Lacnnec a rapporté l'observation d'une malade, qui ayant présenté tous les symptômes d'une hypertrophie considérable, et s'étant soumise au traitement complet de Valsalva, vit disparaître ces symptômes menaçants, et son cœur fut trouvé après sa mort, due à un choléra-morbus, ratatiné comme une vieille pomme de reinette. Un résultat expérimental fort curieux, obtenu par M. Chossat, c'est que l'effet de l'inanition est de faire baisser la longueur proportionnelle du cœur comparée
à celle du corps : ainsi chez un inanitié, pour que la vie pût se continuer, il Faudrait que le cœur d'un enfant de dix ans pût entretenir la circulation dans le corps d'un adulte.
L'œdème, que tous les observateurs ont noté comme un des symptômes les plus ordinaires de la mort prochaine par suite d'alimentation insuffisante, peut être en partie attribué à cette langueur de la circulation. Aussi se montre- Ml habituellement en premier lieu dans les endroits les plus éloignés du cœur.
Gros vaisseaux. — Leur poids baisse dans le rapport de 7 : 5 (?).
Larynx et trachée-artère. — Perte proportionnelle très faible ; elle n'est que de 0,214 (Chossat).
Poumons. — La perte intégrale proportionnelle du corps est très faible, comparée à la perte moyenne correspondante de tout le corps ; elle n'est que de 0,225 pour les poumons desséchés à l'étuve après avoir été privés de leur excès de sang. Ce résultat est très remarquable, il nous fournit une nouvelle preuve de l'influence heureuse de l'exercice d'un organe.
M. Guislain (Mémoire sur la gangrène des poumons chez les aliénés, in Gazette médicale, 1836, p. 33) a souvent observé la gangrène chez les aliénés qui avaient succombé par suite de privations volontaires d'aliments, avec fétidité de l'haleine. Celte observation de M. Guislain a été corroborée par M. Fischel de Prague). Mais, il faut le dire, ces résultats n'ont point été observés chez les animaux qui ont succombé aux suites de l'abstinence.
Appareil digestif. — Un grand nombre d'observateurs ont décrit les modifications que l'appareil digestif éprouve sous l'influence d'une alimentation insuffisante ou d'une abstinence prolongée. Rolando et Porto ont vu l'estomac réduit au volume d'un intestin grêle sur une femme morte par suite d'une longue abstinence. La diminution ou la suppression de la sécrétion du suc gastrique pendant l'abstinence, a été bien établie par les expériences de Gmclin, Tiedcmann, Magendie, Blondlot.
M. Chossat a fait des remarques très intéressantes sur les pertes proportionnelles des différentes parties qui composent l'appareil digestif d'animaux morts par suite d'inanition.
Yicpharynx, Yœsophageellajabol des oiseaux, ont subi une perle intégrale proportionnelle de 0,342. V estomac pris dans sa totalité] a perdu 0,334. La perte de la tunique musculcusc a été de 0,307. La perte intégrale proportionnelle de l'épithélium à l'état sec a été de 0,1, très faible par conséquent et inférieure à presque toutes les parties du corps. A l'état humide, l'épithélium paraissait même avoir augmenté, mais cet effet tenait à une pénétration plus abondante des sucs. Il est bien évident que ces résultats suffiraient pour nous rendre très circonspect avant d'adopter des opinions hasardées sur l'extrême acidité du suc gastrique, la
dissolution des membranes de l'estomac chez les humiliés, etc. ! Faits particuliers mal interprétés, erreurs accréditées parce qu'elles ont été incessamment copiées, mais dont une saine critique a fait justice.
Le canal intestinal perd dans une proportion un peu plus forte que l'œsophage et l'estomac; sa perte intégrale proportionnelle a été, dans les expériences de M. Chossat, de 0,424.
Un résultat intéressant des observations du même médecin, c'est que par l'inanition l'intestin diminue de 0,291 de sa longueur première, ce qui explique comment il peut perdre de son poids sans danger de perforation.
Vésicule biliaire. — Dans les cas d'inanition la vésicule biliaire se remplit, dans bien des circonstances, d'un liquide plus épais, plus visqueux, plus foncé, plus amer; elle était distendue chez tous les animaux sacrifiés par M. Collard de Martigny (loc. cit.)] la vésicule biliaire était pleine d'une bile noire chez la femme ouverte par Rollando et Gallo.
Foie, rate et pancréas. — C'est pour ces organes que les résultats de M. Chossat offrent une grande importance, et qu'ils permettent d'entrevoir une voie féconde où l'on découvrira les faits les plus utiles pour régler le régime des convalescences.
La perte intégrale proportionnelle du foie a été de 0,520, c'est-à-dire plus de moitié. Pour la rate la perte a été plus considérable encore, elle a été de 0,714. La perte intégrale proportionnelle du pancréas a été de 0,641.
Avant les recherches de M. Chossat, M. Collard de Martigny avait noté l'atrophie de la rate et du pancréas comme étant plus considérable que celle des autres organes. Mais pour la rate, il est indispensable de noter que l'atrophie n'est constante qu'au dernier terme de l'inanition.
Reins. — Ils perdent dans une proportion beaucoup moindre que les organes précédents; leur perte intégrale proportionnelle est de 0,379. C'est un fait assurément remarquable, dit M. Chossat, « que les poumons et les reins perdent si peu, tandis que les glandes du système digestif ' •prouvent une diminution si considérable. Cela dépend probablement de ce que, par la cessation de l'alimentation, ces glandes suspendent en grande partie leurs fonctions, ce qui les rend susceptibles de devenir le siège d une résorption inanitiale active ; tandis que les poumons et les reins continuant comme auparavant l'élaboration et l'élimination, non plus sansdouledes produits de la digestion, mais des matériaux assimilés qui rentrent dans la circulation pour subvenir à l'entretien de la vie, ces organes conservent avec bien plus d'intensité leur activité fonctionnelle, et avec elle plus de force pour résister aux déperditions de poids. »
Peau. — A perdu 0,333?
Graisse. — Perte énorme, elle a été de 0/J33 ; je crois même, dit
M. Cliossat, qu'en général la disparition de la graisse était encore plus considérable que cela, car souvent on n'en découvrait plus du tout.
Système osseux. — La perle des os n'a été que de 0,167. Il résulte de là que le système osseux n'éprouve qu'une perte très faible comparativement à celle des autres appareils du corps.
Système nerveux. — M. Cliossat réunit sous un chef unique le cerveau et la moelle épinière ; un résultat très curieux de ces expériences, c'est de voir, au milieu des pertes de tous les organes, le système nerveux conserver presque intégralement son poids.
Yeux. — Ils fournissent un nouvel exemple d'organes qui ne diminuent sensiblement pas de poids par l'inanitiation. C'est là certainement un l'ait de nutrition très remarquable que celui d'organes perdant aussi facilement après la mort, et qui pendant l'inanitiation conservent tous les liquides dont ils sont pénétrés, tandis que les organes les plus solides du corps perdent souvent une portion très considérable de leurs poids.
On a noté l'ulcération de la cornée et d'autres affections de l'œil dans certains cas d'alimentation incomplète; mais ces faits ne se sont pas présentés dans les expériences de M. Cbossat.
Si l'on considère la masse du corps, on peut dire qu'après et avec la graisse qui disparaît presque complètement, c'est le système musculaire qui supporte la plus grande partie de la perte du corps. En sorte, dit M. Cliossat, que si la faculté locomotrice a été donnée à ranimai, principalement en vue de son alimentation, dans le cas d'alimentation insuflisante, ce sont les organes locomoteurs eux-mêmes qui servent surtout à le sustenter.
Influence de l'inanition sur les principales fonctions. — Les annales de la science et de l'histoire renferment de très nombreuses observalions d'aliénés, de naufragés, démineurs, d'assiégés, de prisonniers, de condamnés, etc., qui ont enduré la privation d'aliments. J'interrogerai rarement ces histoires, souvent empreintes d'exagération, ces observations isolées qui ne portent point le cachet de la science moderne.
Digestion. — Au premier abord on pourrait, penser que plus une alimentation est insuffisante pour la quantité, plus le sentiment de la faim se fait sentir avec énergie. Cela est vrai dans le début de l'inanition. Il n'en est pas toujours ainsi dans ses périodes avancées. Le docteur Soviehe a donné (Annales <V hygiène publique et de médecine légale, t. XVI, p. "207) une relation fort intéressante sur les sensations éprouvées par huit mineurs enfermés pendant 135 heures dans la houillère du ttois-Monzil. Je ne puis résister au plaisir de donner un fragment étendu de ce récit, qui nous offre un exemple admirable de charité, et qui pourra servir d'appui à celle proposition hygiénique fondamentale, qtte dans les grands désastres, la fermeté d'âme donne à l'homme une
incroyable puissance pour résister aux maux qui sont venus fondre sur lui.
« On croyait généralement que ces huit malheureux mineurs, n'ayant point pris de nourriture pendant cinq jours, (levaient éprouver les tourments les plus affreux de la faim, au moment où la sondo pénétra dans leur galerie; mais, d'après leurs déclarations, cette longue abstinence leur a été peu pénible ; tous ont déclaré n'avoir point éprouvé des tiraillements d'estomac. L'explication de ce phénomène est d'ailleurs assez facile. Au milieu de l'air vicié et humide dans lequel ils vivaient, tous les organes perdaient de plus en plus leur énergie vitale : le cœur ne chassait le sang qu'avec peine vers les extrémités ; la transpiration devenait nulle, il y avait peu de déperdition. Les fonctions de la vie ayant ainsi moins d'activité, les besoins d'assimilation ne pouvaient se faire ressentir avec force, et l'irritabilité de l'estomac était pour ainsi dire assoupie. Cependant l'un d'eux avait mangé une partie de sa chemise, un autre rongé ses bretelles de cuir, et un troisième avait essayé d'avaler la mèche de sa lampe. Questionnés à ce sujet, ils répondirent tous qu'ils ne s'étaient portés à cette extrémité que par précaution et pour se donner des forces. Telles furent leurs propres expressions.
» Dès le premier jour ils s'étaient partagé une demi-livre de pain, un morceau de fromage et deux verres de vin, que l'un d'eux avait apportés dans la mine, et qu'il ne voulut point garder pour lui seul, et deux autres, qui avaient mangé avant d'entrer dans la mine, ne voulurent point prendre part à la distribution, disant qu'ils ne devaient pas mourir plus tard que les autres. Quant aux angoisses de la soif, que l'on sait encore être plus intolérables que celles de la faim, elles leur furent totalement inconnues; ils avaient à leur disposition une eau qui n'avait rien d'impur, et ils ne songèrent à aller boire que le quatrième jour de leur emprisonnement. »
Bien que les mineurs de la houillère du Bois-Monzil aient été dans des conditions toutes particulières d'extrême humidité et de défaut d aération, le fait de l'absence de ce sentiment irrésistible de la faim || en est pas moins très intéressant à noter. D'autres relations nous montrent qu'il n'en est pas toujours ainsi. Il est cependant bien certain, d après les anciennes expériences de Spallanzani, d'après les observations plus récentes rapportées par Blondlot, que la sécrétion du suc gastrique n'est abondante qu'en présence de l'aliment ou d'un corps qui le simule. J'ajoute cette restriction, car pour étudier le suc gastrique pur, sans qu'il soit altéré par la présence d'un aliment sur lequel il ait de l'action, nous avons eu recours à dsux moyens, que nous avons décr.t page 122, où l'aliment n'était que simulé. '
Dans toutes nos observations, de même que dans celles de M. Blondlot, pour obtenir du suc gastrique, il faut l'intervention d'un aliment.
On comprend alors sans peine comment, dans le cas d'alimentation insuffisante, ou mieux d'abstinence continue, la sécrétion d'acide cessant, le sentiment de la faim s'éteint graduellement. C'est un fait de la plus grande importance pratique, et sur lequel je ne saurais trop vivement appeler l'attention du médecin, qui trouvera les applications les plus heureuses dans les maladies, et surtout dans les convalescences. Ne vous laissez pas abuser par l'anéantissement de ce sentiment de la faim, dans les maladies aiguës, quand l'alimentation insuffisante aura produit son effet thérapeutique. Au jour de la convalescence, réveillez peu à peu par quelques cuillerées de bouillon (qui est en quelque sorte pour l'homme ce qu'était ce morceau de viande appétissant que nous présentions au chien affamé) cette sécrétion du suc gastrique qui avait été suspendue, et sans laquelle il n'y a point de digestion stomacale possible.
M. Chossal a rapporté (loc. cit., p. 48) des expériences très intéressantes sur l'inactivité de la digestion stomacale dans des cas d'alimentation insuffisante. La petite quantité d'aliments fournis aux animaux n'a pas toujours été gardée et digérée. Dans les trois quarts des cas, les choses se sont passées comme il suit : « L'animal s'affaiblissant par le trop peu d'aliments, la puissance digestive diminuait en proportion; l'aliment n était plus digéré en totalité, il s'entassait petit à petit dans le jabot, et il en résultait : ou bien des vomissements au moyen desquels l'animal se débarrassait du trop-plein de son jabot; ou bien de la diarrhée; ou bien enfin, lors de l'autopsie, la présence dans le jabot et l'estomac de quantités plus ou moins grandes de blé non digéré. »
Ces observations expliquent très bien, après une alimentation insuffisante, l'utilité si bien appréciée, dans un très grand nombre de circonstances, de ne revenir que graduellement, et avec des précautions très grandes, à une alimentation normale.
Ceux des naufragés de la Méduse qui voulurent, à toute force, prendre d'abord des aliments solides, payèrent cher leur imprudence: ils éprouvèrent des douleurs intolérables et des vomissements ; trois d'entre eux succombèrent plus lard à la dysenterie ou à la fièvre typhoïde. Il faut donc nourrir graduellement les gens exténués par l'abstinence, comme on réchauffe peu à peu les individus qui ont été engourdis par le froid.
Circulation. — M. Chossat a constaté, chez les animaux inanitiés, que, le dernier jour de la vie, le cœur se ralentissait et s'affaiblissait par degré. Chez l'accusé qui s'est laissé mourir de faim à Toulouse, le pouls est tombé à 37 pulsations par minute. Règle générale, dans le cas d'inanition, le pouls est faible ainsi que le choc du cœur contre la paroi thoracique. Dans la période extrême, le pouls devient filiforme; lorsque le mal débute et tant qu'il en est à ses premiers degrés, il n'altère
point la fréquence du pouls , mais à un degré plus avancé, le pouls prend de la fréquence, sans que pour cela il y ait concomitance nécessaire de chaleur morbide.
Respiration. — Dans leurs admirables recherches sur la respiration, MM. V. Regnault et Reisct ont lait des expériences du plus haut intérêt sur la respiration des animaux soumis à une alimentation insuffisante.
« Lorsque les animaux sont à l'inanition, ils absorbent souvent de l'azote, et la proportion de l'azote absorbé varie entre les mêmes limites que celle de l'azote exhalé dans les cas où les animaux sont soumis à leur régime habituel. L'absorption de l'azote s'est montrée, presque constamment, chez les oiseaux à l'inanition, mais très rarement chez les mammifères.
» Lorsque, après avoir été pendant plusieurs jours à l'inanition, l'animal est soumis à un régime alimentaire très différent de son régime habituel, il absorbe souvent encore de l'azote pendant quelque temps, probablement jusqu'à ce qu'il se soit fait à un nouveau régime; il rentre alors dans le cas général et dégage de l'azote. Ce fait n'a été constaté que sur des poules qui, après avoir été plusieurs jours à l'inanition, échangeaient leur régime de viande seule. »
Chez les animaux soumis à l'inanition, la respiration tend graduellement à se ralentir à mesure que Tinanitiation se prolonge; le dernier jour elle est plus lente, mais quoiqu'elle baisse à mesure que le refroidissement fait des progrès, elle s'accélère aux approches de la mort, jusqu'à devenir haletante. Mais il est extrêmement probable, dit M. Chossat, qu'à cette heure extrême ce n'est qu'un effet apparent déterminé par le mouvement convulsif des muscles; ce que l'on peut conclure du refroidissement graduel du corps, de la teinte bleuâtre qu'on observe aux extrémités, de ce que le poids du corps, dans les dernières heures de la vie, ne varie pas sensiblement chez les animaux qui n'ont point eu pendant ce temps d'évacuations abdominales.
L'inanition a généralement pour effet de diminuer les sécrétions. La salive est rare, la sécrétion du suc gastrique est peut-être complètement arrêtée ou au moins considérablement diminuée. C'est un fait annoncé par plusieurs observateurs et dont nous avons souvent vérifié l'exactitude. Cette diminution dans la proportion de salive et de suc gastrique est accompagnée de fétidité de l'haleine.
On peut admettre, sauf de très rares exceptions, que les sécrétions contenant des ferments digestifs (salive, suc gastrique, suc pancréatique, suc intestinal) sont supprimées pendant l'inanition qui, chez les nourrices, détermine l'agalaxie (1). Excrétions, diminution considérable
(1) J'ai examiné les urines d'un homme de cinquante ans, depuis longtemps sous le coup de l'alimentation insuffisante, qui, cinq jours avant de recueillir cette urine, n'avait
dans l'excrétion de l'acide carljonique et de l'urée. L'urine est toujours, dans l'inanition, semblable à celle d'un Carnivore, môme chez un herbivore ; car alors il vit aux dépens de lui-môme. Les excrétions épidermoïdales sont ou stationnaires ou augmentées et souvent fétides; l'exhalation pulmonaire est également fétide.
Fondions de relation. — Dans les premiers temps de l'inanition on éprouve le sentiment de la faim et de la soif, puis apparaît l'agitation, quelquefois accompagnée d'insomnie, de délire, puis survient la faiblesse, la dépression suivie de stupeur, de dilatation des pupilles, de collapsus général qui précède la mort qui est quelquefois annoncée patquelques convulsions.
Calorification. — La plupart des auteurs qui ont décrit les phénomènes observés pendant l'inanition ont noté l'abaissement de température. M. Guislain insiste sur le caractère du refroidissement du corps chez les aliénés inanitiés. Le docteur Desbarreaux a noté que la température du corps de Granié a baissé jusqu'à 19 degrés Réaumur.
M. Chossat a exécuté de nombreuses expériences sur l'influence de l'inanitiation sur la calorilication. Il s'est d'abord occupé de l'oscillation diurne de la chaleur animale chez les animaux ayant une nourriture suffisante, et il a obtenu une différence moyenne de Q°,ll entre la chaleur animale de midi et celle de minuit. Le docteur Prout, dans ses expériences sur la variation de la proportion d'acide carbonique dans l'air expiré à différentes époques du jour, avait déjà constaté que cette proportion est à son maximum vers midi et àson minimum vers minuit. Les expériences de M. Chossat sur la chaleur animale pendant l'inanitiation ont donné des différences beaucoup plus considérables pour l'oscillation diurne que celles observées avec un régime suffisant. Il les résume ainsi : « 1° L'oscillation diurne et moyenne de la chaleur animale, qui dans l'état normal de l'alimentation est = 0°, 74, devient dans l'inanitiation = 3°,28.»
L'oscillation diurne inanitialc est d'autant plus étendue que l'inanition a déjà fait plus de progrès; de telle façon que l'oscillation de la lin de l'expérience est à peu près double de celle du début. Les heures de midi et de minuit sont bien, sans doute, les époques du maximum et du minimum de la chaleur animale, mais l'oscillation diurne n'attend pas ces heures-là pour se développer. C'est ainsi que, pendant les différentes parties du jour proprement dit, la chaleur se rapproche plus ou moins de celle du midi; tandis que pendant la nuit elle se rapproche de celle de minuit. Enfin, dans le cours d'une môme expérience, rabaissement nocturne se prolonge d'autant plus avant dans la matinée el
bu ope do la décoction de chiendent ave do la groseille. La quantité en vingt-quattHl heures a été de lm,08 au lieu de l'V-IÔ ; le degré densimétriquo 6 au lieu de 20. La somme de matériaux fixes, 12 grammes au lieu de 50, et 6,4 d'urée au lieu de 25.
MISÈRE PHYSIOLOGIQUE. - FORMES AlGrUES. - INANITION. 607 commence d'autant plus tôt dans l'après-midi, que l'animal se trouve déjà plus affaibli par la durée préalable de l'inanition.
La chaleur animale, dans le dernier jour delà vie, présente des changements très importants à noter. La moyenne du refroidissement successif d'un jour à l'autre, depuis le premier jusqu'au pénultième jour, a été de 0°,3 par jour dans les expériences de M. Chossat. Ce refroidissement successif et journalier prend subitement, le dernier jour de la vie, un accroissement considérable. En combinant toutes ses observations, M. Chossat a obtenu un refroidissement moyen de 1°,29 par heure, c'est-à-dire un refroidissement cent trois fois plus rapide que celui des jours précédents.
L'abaissement total, depuis le premier jusqu'à la fin du dernier jour, a été, en moyenne, de 16°,3 dans l'expérience de M. Chossat. Le degré de chaleur auquel la mort est survenue a été, en moyenne, de 2-1°, 9. Laclmleur minimum, au moment de la mort, a été de 18°, 5; la chaleur maximum de 34°,2. Il est à remarquer, dit M. P. [Bérard, que c'est le degré d'abaissement auquel parviennent les animaux, qu'on fait périr dans les mélanges frigorifiques.
Dans les expériences de M. Chossat, la mort est arrivée généralement i et indifféremment entre 18 et 30 degrés, très rarement au-dessus de 30 degrés. Une circonstance digne d'être remarquée, c'est que l'inanition, en se prolongeant, rend les animaux tellement faibles (surfout lorsque le refroidissement initial a déjà commencé), qu'une cause assez légère suffit quelquefois pour amener une syncope mortelle.
Il résulte des observations de M. Chossat, que l'inanition a pour effet d'accroître progressivement l'oscillation diurne de la chaleur, jusqu'à ce que le refroidissement devienne assez grand pour que la réaction diurne ascensionnelle ne s'opère plus ou presque plus et que l'animal périsse.
Voici les observations qui se rapportent à l'heure de la mort. En divis sanl les vingt-quatre heures en deux périodes de douze heures, l'une de midi ii minuit, et l'autre de minuit à midi, on voit, en consultant les tableaux de M. Chossat, «que la mortalité de midi à minuit a beaucoup dépassé celle de minuit à midi, d'où résulte la conséquence intéressante que l'époque maximum de la mort est celle de l'abaissement de la chaleur animale par le développement de l'influence nocturne, et l'époque minimum celle où la réaction diurne tendrait à faire remonter la chaleur. C'est ainsi, ajoutc-t-il, que l'époque de la mort se lie aux phénomènes des jours précédents. Dans ceux-ci nous avons vu le refroidissement nocturne augmenter de plus en plus, depuis le premier jusqu'au pénultième jour, et le dernier jour c'est à l'époque où l'abaissement nocturne devait s'établir, que le refroidissement final a eu lieu et que la mort s'est effectuée. On peut donc dire que l'abaissement nocturne
des jours précédents n'était qu'un commencement de mort arrêté par une action subséquente, et ce n'est que lorsque les pouvoirs de réaction ont été tout à fait épuisés, que l'influence nocturne a pu prendre le dessus, achever le refroidissement et amener la mort. Et ces pouvoirs de réaction conservatrice sont tellement puissants, que, même pendant le refroidissement final, la chaleur était déjà descendue aux environs de 34 degrés. On voit quelquefois ce refroidissement final s'arrêter pendant plusieurs heures, pour recommencer ensuite et se terminer par la mort. »
Durée de la vie dans l'inanition. — Depuis Pline, qui a dit que la privation d'aliments n'entraînait pas nécessairement la mort à sept jours, et que quelques hommes étaient allés jusqu'à onze jours [ffist. nat., liv. C, 118), les auteurs ont rapporté un grand nombre d'exemples où la mort par suite d'abstinence absolue des aliments est arrivée à des termes assez éloignés.
La durée de la vie doit être très différente suivant les conditions de température: à 37°, 5, elle devrait durer indéfiniment; mais dans l'inanition, l'oxygène inspiré se combine avec les matériaux du corps pour produire de la chaleur, qu'on perd par l'évaporation de l'eau, et tout mouvement impose une dépense qu'il faut compenser; quoi qu'il en soit on peut dire que, toutes choses égales, plus la température est basse plus tôt la mort arrive.
Les observations sur l'inanition éclairent de la manière la plus heureuse, en forçant les résultats, tout ce qui a trait à la misère physiologique. Sans doute dans la misère physiologique déterminée par privalion absolue d'aliments, on arrive aux derniers termes plus promplement et autrement que par suite de l'alimentation insuffisante, mais les faits n'en sont pas moins absolument comparables. Voilà pourquoi je crois utile de rappeler les désordres analomiques déterminés par l'inanition, en ce qu'ils ont de'plus essentiel, en donnant la répartition de la perte du poids du corps entre les divers organes ; perte moyenne 0,400 :
Sang 0,600 Foie 0,520
Muscles 0,435 Rate 0,7U
Cœur 0,469 Reins 0,370
Poumons 0,225 Peau 0,334
Estomac 0,334 Graisse 0,983
Intestins 0,424 Système nerveux 0,167
Famines et disettes. — Si les famines et les disettes ne déterminent pas aussi constamment la mort que l'inanition prolongée jusqu'à ses dernières limites, on doit cependant les considérer comme les plus grandes causes de dépopulation; elles amènent à leur suite la ruine de l'économie animale. Ce sont bien, comme dans l'inanition, les formes aiguës de la misère physiologique; car dans les années de famine la
misère physiologique apparaît dans un temps relativement court et elle est accompagnée ou suivie des plus grandes complications. Je reproduis dans l'Appendice plusieurs parties d'une conférence intitulée Du blé au point du vue de l'hygiène (1), dans laquelle j'ai cherché à apprécier l'influence des disettes et des famines sur le mouvement de la population, et les moyens auxquels on doit avoir recours pour les conjurer. C'est bien là l'hygiène étiologique envisagée dans ses plus grands côtés.
Je vais rappeler les dernières famines qui ont régné en Europe dans le dix-neuvième siècle, et indiquer les maladies qui ont marché à leur suite. La famine de 1816 et 1817 a été déterminée par les malheurs de l'invasion et les pluies continuelles de 1816. J'en ai donné la relation à la page 276 à laquelle je renvoie. J'ajouterai ici, d'après Millot, que l'influence dépopulatrice de la famine de 1817 s'est retrouvée d'une façon très marquée, à vingt ans de là, sur les jeunes gens appelés au tirage pour le recrutement. En 1837 qui répond à 1817, on constate pour cette année un déficit considérable; et, chose remarquable, ce déficit, qui varie, selon les départements, entre 5 pour 100 et 17 pour 100, est partout en rapport avec le prix du blé, c'est-à-dire plus grand là où le blé fut plus cher vingt ans auparavant, moins grand dans les lieux où son prix fut modéré.
Ce résultat fut frappant, surtout pour les départements du Bas et du Haut-Rhin, de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse, de l'Aisne, du Nord, de l'Ain, etc., qui sont ceux où l'on a éprouvé une véritable disette. C'est au point que, dans plusieurs de ces départements, les mois d'avril, mai, juin , juillet, qui comptent toujours le plus grand nombre des conceptions, n'en ont eu, en 1817, que le minimum, et que l'on voit les naissances diminuer chaque mois, à dater de février 1817, jusqu'à février, mars et même avril 1818, et augmenter ensuite chaque mois pendant tout le reste de cette dernière année.
Les naissances dans les communes rurales de tout le royaume des Pays-Bas montrent la même chose ou à peu près, tandis que pour les villes, l'influence de la disette de 1816 et 1817 a été bien moins marquée, parce que la disette y a fait moins sentir son influence. Ces résultats sont d'ailleurs d'accord avec l'observation de tous les temps et de tous les lieux, qui prouve que la disette produit la stérilité, non seulement pour les hommes, mais aussi pour les animaux.
La famine de 1846-1847, qui a ravagé l'Irlande, les Flandres, l'Allemagne, qui a fait périr en Europe près d'un million d'hommes, a été surtout causée par l'invasion subite de la maladie des pommes de terre (voy. p. 248) et parTextrême sécheresse de l'année 1846. Outre les maux
(1) Bouchardat, Du blé au point de vue de l'hygiène publique {Revue des cours scientifiques, 11 octobre 1866).
B0UCHARDAT. — HYGIÈNE. oQ
qui suivent les tonnes les plus aiguës de la misère physiologique, celle famine a été accompagnée du développement du typhus fever. Nous reviendrons sur cette grande question étiologique dans la partie de cet ouvrage consacrée aux maladies contagieuses. Je donne dans l'Appendice la relation des maux qui affligèrent les Flandres à la suite de cette famine.
Famine de Finlande. — Pendant plusieurs années la quantité de chaleur ne fut pas suffisante en Finlande pour assurer la maturité de l'orge; une horrible famine en fut la conséquence. J'annonçai alors au gouverneur de cette province que le typh us fever serait la suite de cette famine. Cette triste prédiction s'est vérifiée, et le typhus se propagea de proche en proche jusqu'à l'Allemagne du Nord.
Famine de l'Algérie. — A la suite d'une sécheresse exceptionnelle et des ravages causés par les sauterelles en 1867, la famine éprouva cruellement les populations arabes de l'Algérie. Cette famine succédait au choléra, elle lit plus de cent mille victimes. Ceux qui ne moururent pas d'inanition furent frappés par le typhus dont j'avais annoncé la genèse dès que l'intensité de la famine me fut connue.
Maladies autres que le typhus se développant sous l'influence des famines. — Plusieurs maladies autres que le typhus fever paraissent se développer sous l'influence des famines, ou de l'usage prolongé d'aliments avariés ; je citerai spécialement la peste, la fièvre à rechutes ou récurrente (Relapsing ferer), ou d'autres alïectionsnon contagieuses, comme l'acrodynie, l'ergolisme, la pellagre, etc. Je reviendrai sur l é tiologie de ces affections dans la suite de cet ouvrage.
Maladies contagieuses devenant épidéiniques sous l'influence des famines. — Quand la lièvre typhoïde, la variole, sévissent parmi les populations affamées, ces maladies peuvent prendre d'énormes proportions. Nous en ayons eu à Paris, dans les derniers mois du siège, un terrible exemple. Toute la population parisienne élait sous l'empire de la misère physiologique, le chiffre de la mortalité par suite de variole et de fièvre typhoïde élait énorme et croissait de jour en jour.
A la suite de la guerre, nous avons été sous l'imminence de la famine : 1° privations atteignant les dernières limites; 2° ravages de la guerre; 3° réquisitions de grains par les ennemis; 4° typhus contagieux du gros bétail; 5° récoltes de grains et de vins en 1871 désastreuses. La famine fut conjurée: l'par les secours aussi généreux qu'empressés de nos voisins; 2" par l'activité et la science financière prodigieuse du gouvernement de Thiers et de son ministre des finances Pouyer-Querlicr; 3' par la renaissance immédiate du commerce d'exportation ; i° par le transport en retour des grains de l'Amérique (la boulangerie des hôpitaux a été approvisionnée de grains provenant du Chili). Les chemins
MISÈRE PHÏSIOLOG. - FOU M S CHUON. - PAUVRETÉ. 611
de fer ont rendu la distribution de ces grains facile dans les moindres bourgades.
On voit parce rapide exposé quels immenses secours l'hygiène reçoit des découvertes d'applications de la science moderne. Je reproduis dans l'Appendice une note sur les moyens les plus convenables pour prévenir les disettes.
Je terminerai cette étude sur les formes aiguës de la misère physiologique en disant: quand l'huile qui alimentait une lampe est consommée elle s'éteint. C'est la fidèle image de Y inanition. Quand les matériaux de calorification ou ceux qui pouvaient leur donner naissance sont épuisés, la température s'abaisse à un degré tel que les phénomènes de la vie ne peuvent s'accomplir, la mort arrive. Dans les disettes et les famines la privation n'est point absolue, mais si nous continuons la comparaison de la lampe , nous dirons : la lumière ne s'éteint pas, parce qu'il reste encore quelques faibles provisions, mais le moindre souffle des vents suffit pour produire cet effet.
Causes lentes ou chroniques de la misère physiologique. — Nous avons traité des formes aiguës de la misère (disettes et famines), des maux qu'elles entraînent à leur suite. Nous allons maintenant aborder l'étude de ses formes chroniques. Le caractère commun est toujours celui-ci : continuité d'insuffisance ou d'irrégularité de la dépense eu égard aux besoins de l'organisation. Nous considérons d'abord la misèr du pauvre, qui a pour caractéristique l insuffisance ou l'irrégularité de satisfaction des besoins réels par défaut de ressources; puis nous étudierons l'insuffisance, l'irrégularité continue de la dépense, qui caractérise la misère du riche et qui conduit comme celle du pauvre à la misère physiologique, parce qu'elle abaisse de même la puissance de résistance aux causes des maladies.
Misère par privation. — Pauvreté, misère inscrite aux bureaux de bienfaisance. — X 'ai à bien des reprises traité, soit dans mon cours, soit dans des conférences (1), ce sujet de la misère, le plus important de
(I) Voici en quels lermes, dans une conférence oit étaient réunis un grand nombre d ouvriers, j'entrai en matière :
Certes il : ne me serait jamais venu dans la pensée d'aborder ici ce grave et périlleux
r 1,1. a , m'sèrc' 9i -ic ,l'i,v:iis ctl P°ur but quc de S0Iulc>- «M plaie i.ieu-
' I,lus aul«ri3és que moi l'ont Tait déjà; mais j'ai l'espérance qu'on
T' '. , «°uvelles sur la nature de la misère, je la ferai mieux connaître;; qiren n,u„ „t tableau exact des maux qu'elle entraîne à sa suite, j'ouvrirai des yeux qm se sont involontairement fermés. Je serai bien recompensé de mes efforts si je puis contribuer pour ma part, sinon à faire disparaître, au moins à amoindrir le mal qui, us- ,u.c., dau s tous les temps dans tous les liCUX) a pcsc lc plus dlll.emcnt m Ph^itfc Je ne me d^nnule pas qu'en cherchant à exposer .levant un auditoire des deux sexes compose de périmes de tout et diversement préparées, les questions abstraites qui
l'hygiène. Après des méditations, de nombreux essais, voici l'ordre que j'ai adopté : 1° nature de la misère par privation; 2° preuves qu'elle conduit à la misère physiologique; 3° quelques exemples de conditions sociales d'individus endurant la misère ; 4° effets généraux de la misère ; 5° causes de la misère, ses remèdes; 6° misère du riche; 7° sur les moyens de prévenir la misère physiologique ; 8° principales maladies qui marchent à sa suite, prophylaxie de ces maladies.
Nature de la misère. — Laissons pour un moment de côté les nécessités que notre civilisation raffinée a créées, nous pouvons définir la misère en disant : cest le défaut de satisfaction de nos besoins réels. Pour bien la connaître, pour avoir des notions exactes sur sa nature, il faut donc tout d'abord apprécier scientifiquement le nombre et la mesure de ces besoins.
Certes nous sommes en présence d'un problème qui n'est pas sans difficultés, aussi j'ai cherché mes preuves non seulement en interrogeant nos désirs, nos aspirations, pour connaître nos besoins, mais aussi en appréciant le but physiologique dominant de leur satisfaction, et en déroulant un à un tous les maux qui naissent quand la misère réelle pèse sur l'homme d'une manière continue.
Nos besoins peuvent être rangés sous cinq titres principaux ; ils se rapportent : 1° à l'alimentation; 2° aux vêtements; 3° aux habitations; 4° au chauffage; 5° au travail régulier de tous les organes.
Si nous voulons nous représenter un homme dans l'aisance, un ouvrier dont le sort est digne d'envie, ne disons-nous pas : il est convenablement nourri, bien vêtu, bien logé? Quand la bise souffle, le feu brille dans son âtre ; il a un travail régulier qui lui permet de développer les forces de son corps et de son esprit. Ceci posé, nous pouvons chercher maintenant d'où naissent nos besoins réels dans ce qu'ils ont de plus essentiel, et quel but est atteint par leur légitime satisfaction. Dans nos
se rapportent à la nature de la misère, je me trouverai en présence de difficultés sérieuses. Je dirai, avec un des écrivains les plus sympathiques, M. Paul Janet : « Quelques personnes pourront s'étonner de voir la philosophie abandonner la langue sévère de la science pour la langue populaire, et les grands problèmes scientifiques pour les problèmes plus à la portée de tout le monde. Mais on peut dire qu'il en a été ainsi de tous les temps. Il y a toujours eu deux pliilosopbics : l'une, hardie, savante, qui aspire à pénétrer les derniers secrets des choses par la force de la méthode; l'autre, moins ambitieuse, qui se contente de résumer les règles pratiques sans les accompagner de rigoureuses démonstrations, mais elle doit toujours s'appuyer sur elle. »
L'antiquité ne renfermait pas la philosophie dans l'école, elle savait parler un langage familier, elle aimait à entretenir les hommes de leurs devoirs : elle ne se lassait pas de traiter des intérêts de la vie humaine et des objets les moins éloignés de nous, la richesse, la pauvreté, la fortune, l'amitié, la vieillesse. Le maître le plus aimé, Socratc, n'avait pas d'autres entretiens sur la place publique d'Athènes. Je crois, comme M. Paul Janet, et comme notre Arago l'a si bien pratiqué, que ces entretiens de philosophie moyenne, ni scientifique, ni élémentaire, mais mondaine, populaire, domestique, ayant toute la rigueur de la science sans en conserver l'aridité, répondent à un besoin de notre temps.
MISÈRE PIIYSIOLOG. - FORMES CIIRON. - PAUVRETÉ. 613
contrées, au moins, nos besoins principaux se rapportent à la chaleur produite pour réchauffer nos membres refroidis par la rigueur des hivers, à la chaleur conservée à l'aide des habitations, des vêtements et d'un bon coucher, et a la chaleur interne qui est entretenue par des aliments bien choisis.
Pour le chauffage, je n'ai pas besoin d'une longue démonstration. Son but principal, celui de s'opposer à l'influence du froid extérieur sur notre organisme, est évident pour tous.
Faut-il ajouter que, tandis que le pauvre grelotte dans sa mansarde à la flamme, hélas ! trop rapide de ces minces cotterets, celui qui vit dans l'opulence se promène au milieu des hivers dans dévastes appartements maintenus à une douce température par de puissants calorifères. Ne les envions pas trop cependant ces merveilleux moyens de chauffage, ils peuvent convenir aux vieillards caducs qui s'enrhument au coin du feu, ou à ces pauvres phthisiques qui, pendant le froid des hivers, ont tant à redouter les bronchites qui compliquent si fâcheusement leur mal. Pour un adulte bien portant, rien de mieux que les cheminées, où la flamme pétillante du chêne de nos anciennes forêts druidiques réjouit les sens, ranime le corps. On perd, il est vrai, beaucoup de chaleur, mais on peut facilement se réchauffer les pieds et avoir la tête fraîche, introduire de l'air frais dans les poumons. Résultat qu'on ne peut obtenir à l'aide des calorifères qui, pour les hommes très occupés, peuvent devenir une cause de congestion, quand la température, par une négligence trop fréquente, s'élève au delà des limites convenables. Quoi qu'il en soit, reconnaissons que le manque d'un chauffage suffisant est une des privations les plus dures que puisse endurer un homme affaibli. Passons maintenant aux moyens dont nous pouvons disposer pour conserver notre chaleur. Ces moyens se rapportent aux vêtements, aux lits, aux habitations. Pour vous, mesdames, disais-je dans mes conférences, le but principal des vêtements c'est de donner du relief à la beauté; mais pour nous il est un autre but plus réel, dans nos climats au moins, que vous comprendrez mieux cet hiver, quand la bise glaciale contrastera avec la chaleur que nous endurons aujourd'hui, dans notre amphithéâtre si bien rempli et si mal ventilé. Ce but, c'est de nous permettre de résister au froid sans dommage et sans souffrance. Les gilets de llanelle, de bons vêtements de laine, comme les plus riches fourrures, \w constituent-ils pas les moyens les plus efficaces de nous garantir du froid extérieur et de prévenir les chances de refroidissements non suivis de réaction, qui pour tant d'individualités peuvent devenir canses de maladie ? Pendant la nuit, quand notre corps est immobile, nous produisons moins de chaleur; nous serions bientôt refroidis si nous ne nous entourions, pendant notre sommeil, de corps mauvais conducteurs du calorique. L'homme dans l'aisance ne se prive pas pendant l'hiver
de bonnes couvertures, de moelleux édredons. Ces lits de plumes, ces mtUclas de bonne laine ne sont pas seulement utiles parce qu'ils reposent mollement nos membres fatigués, mais aussi parce qu'ils nous protègent merveilleusement contre les chances du refroidissement nocturne, aussi regardons-nous comme de mauvaises inventions celles qui consistent à remplacer les matolas de laine par des élastiques métalliques. Je ne puis cependant approuver sans restriction ces lits moelleux que recherchent les efféminés.
Nous allons maintenant étudier les conditions que doivent remplir nos maisons.
Habitations. — Le principal but hygiénique des habitations c'est de s'opposer aux intempéries. Chez nous, au moins, les habitations malsaines sont celles qui défendent incomplètement du froid ou nous exposent à ses rigueurs; j'ai déjà, dans mon mémoire sur l'étiologie de la tuberculisation (1), exprimé la même pensée. Quelles sont, disais-je, les habitations du pauvre dans les grandes villes? Des mansardes exposées à tous les vents et par conséquent froides, des rez-de-chaussée dont les murs sont toujours imprégnés d'eau comme des alcarazas, et par conséquent froids. Grelotter l'hiver dans un grenier; être soumis en été dans les rez-de-chaussée humides à des refroidissements non suivis de réaction ; être exposé aux mêmes inconvénients dans les maisons nouvellement construites, dont les intérieurs sont divisés par des cloisons en plâtre encore gorgées d'eau : voilà bien les principaux vices des habitations, si l'on ne s'arrête qu'aux choses qui peuvent Jdélerminer des maladies.
Quand il s'agit de préciser les causes de l'insalubrité des habitations, on manque rarement tout d'abord d'incriminer les amas d'immondices, la putréfaction des débris des matières animales, les produits d'excrétion de toute nature. Certes ce sont de graves conditions d'incommodité qu'on doit s'efforcer d'éloigner; mais il ne faut pas exagérer. La putréfaction des substances animalos, qui affecte si péniblement notre odorat, ne devient cause de maladies que dans des conditions tout à fait exceptionnelles. En plaçant au premier rang cette cause d'insalubrité, les commissions des logements insalubres poursuivent ainsi l'ombre du mal. On incrimine aussi bien souvent l'étroitcsse des chambres, la privation de lumière. Nous le reconnaissons. C'est une choso favorable pour la santé de pouvoir jouir à son gré de l'influence vivifiante des rayons du soleil, de vivre dans un appartement bien aéré; mais quand on examine les choses de près, on no manque pas de reconnaître que presque toujours l'air no fait pas défaut dans cos demeures étroites, elles pèchent plus souvent par l'absence ou do déplorables dispositions des appareils de
I) Supplément A V Annuaire de thérapeutique «lo ItfGt, p. !3.
MISÈRE ÊHYSÎOLOG. - FORMES CHRON, - PAUVRETÉ. 615 chauffage. L'encombrement est un mal bien autrement redoutable, mais il ne le devient que dans les temps d'épidémie. L'administration lié saurait alors déployer trop d'énergie pour dissiper les foyers du mal.
Dans les temps ordinaires, la grande cause d'insalubrité des habitations, c'est qu'ils défendent mal contre le froid ou qu'ils nous exposent aux refroidissements. Si nous recherchons quelles sont, dans nos grandes villes, les habitations du riche, nous trouvons que ce sont les premiers et lès deuxièmes étages qui sont les mieux protégés contre le froid, situés sur de larges boulevards, el vivifiés par les rayons du soleil qui les éclairent et les échauffent.
Nous voici arrivés à la grande question de l'alimentation. Pour bien comprendre le but physiologique que remplit chacune des matières qui interviennent dans la composition de l'aliment, il est nécessaire de poser quelques principes.
L'aliment complet, nous l'avons dit, est celui qui répare les pertes incessantes de l'organisme et qui, dans certaines conditions, pourvoit à l'accroissement. Pour connaître les besoins divers auxquels il doit satisfaire, nous allons prendre pour exemple, pour type, le laît de la femme, c'est l'aliment complet du jeune enfant. Nous allons le décomposer successivement dans ses parties essentielles. J'ai traité ce sujet page 435, avec tous les détails nécessaires. Sur 1000 parties le lait de la femme contient 890 parties d'eau et 110 de matières solides. Nous allons ordonner les matériaux alimentaires qui composent ces 110 parties, en ayant égard au rôle qu'ils remplissent et aux trois grands besoins de la nutrition auxquels ils sont destinés à satisfaire :
Matériaux destinés à réparer les pertes principales du corps, à pourvoir à l'accroissement (aliments azotés, ou de la réparation, caséine, albumine) 13,5
Matériaux inorganiques destinés à réparer les pertes et à pourvoir au développoment en matières salines des os, sang, muscles, organes divers (phosphates, chlorures, etc.) 1}5
M atériaux destinés plus spécialement à fournir de la chaleur ; (beurre. . 21} aliments de la respiration ou de la calorification (lactinc.. 74) '
Ainsi, sur les 410 grammes de matériaux fixes pour 1000 qui constituent le lait de la femme, 95 ont pour but principal d'être détruits dans notre corps sous l'influence de l'air introduit par les poumons. Quelle proportion élevée des aliments qui ne servent qu'à entretenir la chaleur ! Leur utilisation nous permet de conserver, au cœur des plus rudes hivers, une température constante de 37°,5en résistant au froid extérieur, qui est bien dans nos climats notre plus grand, notre plus constant ennemi.
Je pourrais ajouter qu'ils sont chers les aliments destinés à produire
do la chaleur dans notre corps en donnant, sous l'influence de l'oxygène introduit par la respiration, de l'eau et de l'acide carbonique, comme ils en donneraient si on les brûlait complètement à L'air. M. Liebig désigne ces matériaux dominants de notre alimentation sous le nom d'aliments de la respiration, je les appelle aliments de calorification (voy. p. 68).
Je viens de vous dire qu'ils sont chers ces aliments destinés à produire de la chaleur ; quand vous allez acheter de bonne huile d'olive, du beurre d'Isigny, il faut que votre bourse soit bien garnie. Le pauvre habitant des campagnes peut pousser loin ses privations, mais il ne peut se passer de ces matériaux de la chaleur, il les recherche même quand leur saveur laisse beaucoup à désirer. L'huile de navette est bien nauséabonde, et cependant c'est la matière la plus précieuse qui intervient dans la composition de sa soupe journalière, quand elle n'y est pas remplacée par du lard dont la rancidité inspirerait un invincible dégoût aux gourmets qui n'ont jamais faim.
Examinons ce qui arrive dans la famille de l'ouvrier, quand il survient une augmentation dans le prix des subsistances. Admettons qu'elle soit composée de cinq personnes, et que chacune d'elles consomme 500 grammes de pain par jour; une augmentation de 5 centimes dans le prix du pain accroît la dépense de 91 fr. 75 cent, par an, somme énorme pour une pauvre famille qui vit du travail de son chef. Pour compenser ce déficit il faut s'imposer de nouvelles fatigues et diminuer sur la qualité et quelquefois sur la quantité même d'aliments indispensables. En temps ordinaire, la dépense la plus forte de l'ouvrier est celle de la nourriture; elle s'élève communément, dit M. Villermé (Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de colon, de laine et de soie, t. II, p. 21), pour un homme, à plus de la moitié de la dépense totale; elle atteint la moitié, rarement plus des deux tiers pour une femme, et pour un adolescent elle arrive aux trois quarts. Très souvent le père, à cause de ses habitudes de cabaret, dépense autant à lui seul que tous les autres. Quand il reste si peu de choses pour le logement, l'habillement et les autres dépenses, il est difficile, quand arrive les événements malheureux, dont peu de ménages sont exempts, de ne point réduire encore l'alimentation et de loucher bientôt à cette limite qui la rend insuffisante.
Si l'on examine de près, comme je l'ai fait bien des fois, l'ordinaire des familles de pauvres ouvriers, on est forcé de reconnaître que presque toujours L'alimentation est insuffisante, surtout pour les petits enfants, sinon pour la quantité, au moins pour la qualité et la variété. Alimentation bonne, variée, suffisante, c'est le caractère ordinaire de l'aisance; alimentation restreinte pour la qualité et pour la variété, et par conséquent le plus souvent insuf/isa?ite, voilà pour nous et pour