MISÈRE PHYS10L0G. - FORMES CIIRON. - PAUVRETÉ. G
tous ceux qui voudront bien examiner cette question de près, le critérium le plus constant, le plus sùr, de la misère.
Le travail excessif, non en rapport avec les forces et avec la réparation, c'est bien souvent pour l'homme une des plus dures nécessités et un des caractères les plus saisissants de la misère. Examinons quels sont les effets sur notre économie de ce travail au-dessus des forces et de la réparation. Lorsque l'homme se livre à un travail énergique ses poumons se dilatent plus complètement, sa respiration est précipitée, son corps s'échauffe, sa peau est baignée de sueur, il produit une grande quantité de chaleur pour rayonner avec les corps plus froids qui l'entourent et pour évaporer l'eau qui sort par tous ses pores; ajoutons qu'une partie de cette chaleur produite se transforme en force. Vous le voyez, le travail excessif a pour effet d'user trop rapidement les matériaux de calorification les plus disponibles qui sont toujours en réserve dans notre économie. Deux exemples frapperont mieux vos esprits. Des chiens qui ont été emportés pendant une longue journée par la passion de la chasse, que cherchent-ils tout d'abord en rentrant au , Jogis? un foyer à la flamme pétillante qui les garantisse de toutes les i chances de refroidissement. Et ces pauvres enfants surmenés dans les ! houillères de la Belgique par un travail excessif pour leurs forces, en : rentrant au logis, avant de satisfaire leur appétit, on les voyait s'étendre i brisés près d'un feu ardent. Le travail excessif conduit donc l'homme à un état où il est impuissant pour résister aux atteintes du froid extérieur.
Nous voici arrivé au but, nous pouvons nous faire une idée exacte de la nature de la misère. En négligeant des points importants sur lesquels nous aurons à revenir, nous pouvons dire, en considérant les effets du travail excessif, le but des habitations, des vêtements, de l'alimentation, du chauffage : « La résistance insuffisante ou irrégulière au froid extérieur est le symbole le plus net de la misère. » Telle est, suivant nous, la formule synthétique la plus exacte de la misère.
Résister régulièrement au froid pour maintenir sans efforts notre température à 37°,5, voilà notre grand besoin, celui auquel on doit satisfaire. Anticipant sur les preuves que je donnerai plus tard, je dois dire que cette légitime satisfaction peut être obtenue pour tous les hommes, pourvu que chacun veuille y aider selon ses forces. L'étude des effets de la misère va confirmer bientôt ce que je viens d'exposer et nous faire mieux connaître sa vraie nature.
La misère par défaut de ressources agissant continuellement conduit comme l'inanition à la misère physiologique : c'est une question de temps et de mesure, comme Chossat l'avait pressenti Entre la privation absolue et la privation relative, continue il n'y ' a de différence essentielle que la plus longue durée du supplice En
m MODIFICATEURS. — CHALEUR , CLIMATS TEMPÉRÉS.
étudiant l'inanition, nous avons vu que la diminution de l'acide carbonique exhalé, de la chaleur et de la force produites, marchait progressivement. Quand les ressources s'épuisent, la dépense s'amoindrit de jour en jour. Dans la misère du pauvre, qui correspond à une forme chronique de l'inanition, la dépense s'amoindrit aussi comme dans l'inanition, et dans les deux cas la misère physiologique survient nécessairement.
Exemples de conditions sociales d'individus endurant la misère. — Au premier rang des personnes endurant la misère et en souffrant cruellement, comme nous le verrons en comparant bientôt la mortalité chez le pauvre et chez le riche, ce sont les enfants. Aussi, combien l'administration de l'Assistance doit-elle avoir de sollicitude pour l'ouvrier chargé de famille ! Après les enfants, nous trouvons immédiatement les vieillards privés de force et sans épargne; la misère croît avec l'âge. Los secours de l'Assistance publique, à Paris, marchent heureusement dans la même direction : secours exceptionnel de 5 francs par mois à soixante-douze ans, s'élevant avec les années à 16 francs, et atteignant 25 francs pour les secours dits d'hospice, et pour les vieillards sans famille de nombreux asiles. Parmi les spécimens de misères les plus tristes, dans la classe nécessiteuse (surtout parmi les jeunes filles qui habitent les grandes villes), il se trouve un grand nombre d'individus, que j'ai nommés souffreteux d'hôpital, plus enclins à l'indolence qu'au travail, périodiquement atteints par de légères maladies et par la misère; pour ces deux causes, ces jeunes filles viennent réclamer les secours de l'Assistance ; peu à peu elles prennent l'habitude de vivre dans les hôpitaux, quittant l'Ifôtel-Dicu pour quinze jours ou un mois, pour rentrer à la Charité. On ne peut guère se placer dans des conditions plus défavorables à l'emploi des forces; quelques années de cette vie inactive conduisent presque toutes ces malheureuses à la tuberculisation pulmonaire, suite de la misère pin siologique.
Je dois citer encore les ouvrières des fabriques et manufactures ; les effets et les causes de leur misère ont été admirablement exposés par M. Jules Simon. Les ouvrières, en Angleterre, sont loin d'être plus heureuses quo les nôtres. Laissons parler Léon Faucher : «Les ouvrages d'aiguille sont si peu rétribués à Londres, que les jeunes personnes qui s'y livrent ont de la peine à gagner 3 fr. 75 c. a 5 fr. par semaine, en travaillant seize a dix-huit heures par jour. Le salaire d'une brodeuse est, pour une forte journée, de 50 à 60 cent. ; les lingères obtiennent généralement 30 cent, pour coudre une chemise, et 20 à 25 cent, pour un pantalon. On ne saurait rien imaginer de plus affreux que l'existence de ces pauvres filles. Il faut qu'elles se lèvent dès quatre ou cinq heures du matin, dans toutes les saisons, pour se mettre à l'ouvrage ou pour aller recevoir les commandes des marchands. Elles travaillent sans
MISÈltE PHYSIOLOC - FORMES CHRON. - PAUVRETÉ. 610
relâche jusque vers minuit, dans des chambres étroites, ou elles sont i réunies, pour plus d'économie dans l'usage du feu et de la lumière, par cinq ou par six... Cette vie sédentaire et celte application constante les vieillissent avant l'âge, quand la phthisie les épargne. Doit-on s'étonner si quelques-unes, effrayées ou rebutées de trouver le chemin de la vertu aussi rude, tendent les bras à la prostitution? »
Les ivrognes endurcis des villes sont tous ou presque tous sous le coup de la misère physiologique; l'alcool, qui est leur principal aliment, est rapidement brûlé ou éliminé, et les heures qui succèdent manquent de ressources de calorification. Leur appétit, au reste, est éteint (voy. p. 299); ils se contentent pour leur journée d'un sou de croules ou d'arlequins, comme je l'ai constaté chez les nombreux ivrognes qui se réunissaient dans un garni de l'ancienne rue Glatigny, dans la I Gîté. Courte était la vie de ces déclassés. Les ivrognes qui s'enivrent avec le vin (voy. p. 305) ou qui vivent en famille durent plus long- I temps.
La misère physiologique des campagnes a pour cause une alimentalion insuffisante, non en rapport avec le travail, et l'exposition fréquente aux refroidissements non suivis de réaction dans des habitations humides. Les vieillards sont amaigris, incurvés, rhumatisants. Reconnaissons [que de sages améliorations se sont réalisées, et que la misère des campagnes s'est considérablement amoindrie. Pour le démontrer, je reproduis, dans une note de l'Appendice, l'extrait d'un mémoire que j'ai publié sur ce sujet.
Le travail non en rapport avec les forces, celui des enfants dans quelques usines, du soldat dans la tranchée, du marin pendant une suite de gros temps, épuise les ressources de calorification et conduit par la continuité à la misère physiologique. Nous allons maintenant étudier les résultats généraux de la misère.
Résultats généraux de la misère dans les conditions spéciales les plus importantes. — Nous allons chercher à apprécier l'influence de la misère sur la durée de la vie, suivant les âges et certaines conditions • sociales. Nous verrons que plus la misère est grande, plus la satisfaction des besoins réels est insuffisante, plus le chiffre de la mortalité s'élève.
Mortalité selon les âges. — Considérons les deux époques de la vie où les coups de la misère physiologique sont le plus à redouter, l'enfance et la vieillesse. Pour l'enfance, les dangers sont d'autant plus grands que l'on est plus près de la naissance. Choisissons pour exemple 1rs plus dénués, ceux qui sont abandonnés et admis à l'Hospice des enfants assistés à Paris; citons deux années où les résultats ont été les plus désastreux. Voici le chiffre de la mortalité pour les dix premiers jours de la vie: L'an II de la République, sur 2637 admis, 2425 mortspour Tan III, 3935 admis et 3150 morts. Quels chiffres effrayants"!
Quoique moins élevés dans ce siècle, ils sont encore énormes. Les voici pour une période plus longue, celle de la naissance à un mois :
Enfants admis
Années. à l'hospice. Décédés (1).
1859 2955 885 1 sur 3,3
1860 2772 673 1 sur 4,1
1861 2783 821 1 sur 3,3
1862 2360 598 1 sur 3,9
Totaux 10870 .2977 1 sur 3,6
Voici la cause principale de cette déplorable mortalité : « Il n'est que trop vrai, dit M. Paul Dubois, dans le Rapport de la Commission médicale de 1839, que des enfants nouveau-nés ont quelquefois succombé, à l'hospice de la Maternité, pour n'avoir pas eu en quantité suffisante l'aliment qui est nécessaire à la première enfance dans tous les lieux et dans toutes les conditions, mais qui l'est bien plus encore dans nos établissements hospitaliers, parce qu'il ne peut, sans danger y être remplacé par aucun autre. Il nous sera permis de considérer comme succombant à l'inanition, des enfants qui meurent parce qu'ils n'ont pas eu en quantité convenable le lait de leurs mères ou d'une nourrice, lors même qu'on aurait essayé de le remplacer par un aliment indigeste, et par cela même plus nuisible qu'utile. »
Si les chiffres que j'ai rapportés ont trait à des cas exceptionnels d'extrême misère, tous les autres documents viennent les confirmer. Pendant mon séjour à la Salpêtrière, j'ai interrogé beaucoup de vieilles femmes sur le nombre de leurs enfants et sur la proportion des survivants. J'ai été surpris de leur fécondité et de l'étendue des pertes qu'elles avaient éprouvées qui n'étaient nullement comparables avec ce qu'on observe dans les conditions de l'aisance. Villermé, en s'appuyant sur des études de Villot, rapporte que dans l'arrondissement le plus riche de Paris la mortalité des enfants de la naissance à un an était de 0,17, et dans l'arrondissement le plus pauvre de 0,25. De la naissance à dix ans, ce chiffre était, dans l'arrondissement riche, de 0,37 et de 0.50 dans l'arrondissement pauvre. Les faits sont du même ordre pour la vieillesse, et surtout pour les vieillards caducs. L'insuffisance de l'alimentation dans plusieurs établissements consacrés à la vieillesse n'a jamais été plus vivement exposée que dans le rapport de la commission médicale de 1836. En comparant le prix de journée des différents hospices et le chiffre de la mortalité, il en est ressorti un résultat que l'on peut prévoir, d'après ce que j'ai précédemment exposé, a Pour
(1) Extrait du rapport sur le service des enfants assistés du département de la Seine (1862). J. Parrot, Athrepsie, Paris, 1877, 1 vol. in-8". (Voy. Notes et Documents, un extrait de ce beau travail.)