‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 188 sur 371 · MISÈRE PHYSIQUE. - FORMES CHRONIQUES. - PAUVRETÉ · texte numérisé non relu

MISÈRE PHYSIQUE. - FORMES CHRONIQUES. - PAUVRETÉ

Bicêtre et la Salpêtrière, la mortalité était de 1 sur 4,43 ; le prix des journées variait de 80 à 92 centimes. Dans les cinq autres maisons de retraite, la mortalité n'est que de 1 sur 7,99; mais les habitants ^sont mieux nourris, et le prix de la journée s'élève de 4 franc à 4 fr. 78 c. Comment, ajoute le rapporteur, en présence de pareils faits, pourrionsnous ne pas réclamer avec chaleur des modifications dans le régime de ces hospices? » (Rapport de la commission médicale de 4838, par M. Prus, p. 43.)

On voit par ces exemples que le chiffre de la mortalité décroît quand nos besoins réels sont satisfaits.

Établissements pénitenciers. — Dans chacune des prisons dont les noms suivent, il mourait dans le même temps 4 individu sur : Grande Force, 41 ; — Madelonnettes, 38 ; — Conciergerie, 32 ; — Petite Force, 27; — Sainte-Pélagie, 24 ; — Bicêtre, 48; — Saint-Lazare, 4 7 ; — dépôt de Saint-Denis, 3 4/2. — Proportion moyenne, 44 4/2. L'ordre dans lequel ces prisons sont citées est justement, ou à peu près, celui suivant lequel augmentait l'état de misère et de souffrance de la plupart des détenus qu'elles renfermaient (Villermé, Mémoires de l'Académie, 1. 1, p. 67). La mortalité était exceptionnellement très élevée au dépôt de Saint-Denis, parce qu'on n'y transférait que des mendiants sans asile, épuisés par la misère.

La plupart des auteurs qui ont écrit sur les prisons ou sur les bagnes ont attribué principalement à l'alimentation insuffisante les chiffres très élevés de mortalité qu'on a remarqués. Plusieurs ont insisté sur cette circonstance remarquable que, presque constamment, la diminution de mortalité a coïncidé avec l'amélioration du régime, et réciproquement. Je me contenterai de citer l'autorité que j'ai si souvent invoquée : «Une des causes les plus puissantes de grande mortalité dans les prisons, c'est, je crois, dit M. Villermé .(Annales d'hygiène, t. I, p. 30), une nourriture insuffisante, non moins par sa quantité que parce qu'elle est trop peu variée, et beaucoup trop souvent privée de viande, une livre et demie de mauvais pain, de l'eau et une soupe économique, dite ii la Rumfort; c'est à cela que se borne ou se bornait, il y a peu de temps, la nourriture dans les prisons. La mortalité a diminué dans la maison de Beaulieu, près de Caen, depuis que les détenus ont de la viande et de la soupe grasse le jeudi. Elle a encore diminué davantage à partir du moment où l'on a permis aux détenus d'acheter, trois fois lu semaine, une bouteille de cidre et une ration de viande. Tous les directeurs de prison ont remarqué que les prisonniers qui pouvaient se procurer des aliments autres que ceux de la maison, se portaient mieux.

» L'époque de la plus forte mortalité, dans les prisons de Rouen, a justement été celle où la nourriture était la moins abondante. En 4842, dans la maison de Bicêtre de cette ville, la ration de pain fut réduite à

m MOblFlCATEntS. — CHALEIJU, CLIMATS TEMPE NÉS.

une livre, et sur une population moyenne de 403 détenus, 135 niourureut. » Voilii des résultats qui n'ont pas besoin de commentaire.

Les effets généraux des privations dans Varmtïe sont du même ordre.

« Nous retrouvons, dit Michel Lévy, l'action si énergique du degré d'aisance, et cela est si vrai que la mortalité se règle en quelque sorte sur le tarif de la solde : elle est moindre pour le sous-oflicier que pour le soldat, pour l'oflicicr que pour le sous-oflicier. En Angleterre, la mortalité de toute l'armée est évaluée à 17 pour 1000 et à 12 pour les officiers* En France, elle est de 11), 4 pour l'armée, de 10,8 pour les officiers, et 22,5 pour les soldats seuls.

» L'armée, ajoute le savant médecin liygiénisle, qui fournit aujourd'hui une plus forte mortalité et plus de décès par phthisie que les classes civiles, malgré le choix de ses éléments et malgré les réformes trimestrielles qui la débarrassent des infirmes et des valétudinaires, l'armée pourrait devenir la florissante pépinière de nos populations et servii' puissamment à la régénération physique et morale; mais il faudrait que l'on s'appliquât à fortifier, à perfectionner la constitution du jeune soldat avant de le mettre en coupe réglée d'exploitation, b

« Les jeunes soldats, dit-il plus loin, ont besoin d'une nourriture plus copieuse* plus restaurante pour subvenir aux pertes de chaque jour et aux frais de leur accroissement non terminé. La distribution régulière d'une boisson fermentée préviendrait bien des maladies, et permettrait de sévir plus énergiquement contre l'ivrognerie; mais surtout il importe de rendre les loisirs du soldat plus utiles à lui-même, à l'État et à l'armée, sans porter atteinte ni à son caractère national, ni à l'esprit militaire.

» Les régiments employés aux fortifications de Paris ont fait des travaux meilleurs, plus rapides, à moins de frais que les ouvriers civils; en même temps, grâce au surcroit d'aisance que leur a valu le prix de leur coopération, ils ont fourni moins de malades et moins de mortalité. » Terminons ce rapide exposé en disant ; Les mesures qui auront pour résultat d'employer les soldats à des travaux utiles et à compléter leur alimentation, seront doublement favorables au bien du pays.

Voici un tableau emprunté à M. l'enoiston. donnant des résultats moins nets que ceux que nous avons cités, parce qu'ils embrassent l'ensemble de la population, mais ils sont toujours du même ordre:

Mortalité chci le panne et le riche (ltcnoislon).

HorUlitd dommuno MorlftliUS des riebos MofiaiiM doa pauvfw

Ajjr.t. siirl00(!>iivillnf(l) sur 100. IW m.

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De 40 à 50 *M M* M*

De 50 à 60 3,24 l,98 3,59

Ot 70 a M 1 1 .4-9 sut

Do 80 à U0 19,75 13,22 100

MISÈRE P11YSI0L0G. - FORMES CI1RON. - PAUVRETÉ. m

Mortalité dans les villes. — Si nous étudions les causes de mortalité dans une grande ville comme Paris, nous trouvons que celles auxquelles on attribue une grande importance en ont très peu en comparaison do la misère. Pour le prouver, nous citerons les études de Villermé; mais auparavant, nous allons emprunter à M. Villot un tableau donnant le rapport du cliilïre des locations non imposées, de l'agglomération et des décès dans les douze anciens arrondissements de Paris avant l'annexion :

Locations non Un décès à domicile Agglomération. Arrondissements, imposées. sur

20 lh 0,19 61

M. Villermé (De la mortalité dans les divers quartiers de la ville de Paris, in Annales d'hygiène, 1830, t. III, p. 294) a recherché à bien des reprises différentes les causes de la mortalité plus grande dans la partie nécessiteuse de la population de la ville de Paris, 11 a voulu voir si d'autres conditions que la misère n'avaient pas une influence considérable sur la durée de la vie. Voici les conclusions auxquelles il est arrivé :

« A Paris, dans l'état actuel et avec la police hygiénique actuelle, les seules conditions qui influent bien sensiblement sur la mortalité sont celles qui accompagnent nécessairement l'aisance ou la misère. L'aspect, l'exposition des logements, le voisinage de la.Seine, les Vents auxquels on est le plus particulièrement exposé , et même l'agglomération des maisons (voyez le tableau de M. Villot), la densité de la population, toutes circonstances auxquelles les médecins font unanimement jouer un si grand rôle sur notre santé, n'ont, nonobstant toutes les assertions, du moins lorsque l'on considère les faits dans la masse des habitants de chaque arrondissement de cette capitale, aucune action évidente (je ne dis pas réelle) sur la mortalité, l'effet de ces causes étant ma qué par celui de l'aisance ou de la misère.

» Cest en présence de tous ces renseignements, si nombreux, si positifs, si unanimes, que le lecteur comprendra (malgré tout ce que l'on dit dans le monde) que la sauté des pauvres est toujours précaire» leur taille moins développée et leur mortalité excessive, en comparaison du développement du corps, de la santé et de la mortalité des gens inicu* traités de la fortune ; ou, en d'autres termes, que l'aisance, la richesse,

c'est-à-dire les circonstances dans lesquelles elles placent ceux, qui en jouissent, sont véritablement les premières de toutes les conditions hygiéniques. »

Toutes les recherches des médecins, des statisticiens, n'ont fait qu'ajouter des preuves nouvelles à celles si considérables et si importantes réunies par M. Villermé; les faits anciens, bien interprétés, ont conduit au même résultat. La Topographie de Nîmes, par Vincent et Baumes, 1802, nous apprend que la mortalité de cette ville a élé, de 1770 à 1783, constamment plus considérable dans les paroisses pauvres que dans les riches. La mortalité, qui était de 1 décès sur 25,5 habitants dans la paroisse la plus riche, devenait de 1 sur 23,8 dans la plus pauvre (Annales d'hygiène, t. XXXVI, p. 336). 11 en a été de même pour la ville de Genève, dans le siècle dernier. M. Casper, de Berlin (1835), a publié une statistique mortuaire des plus hautes classes sociales comparées à un groupe de pauvres mendiants, à Berlin. II a trouvé que la vie moyenne des premières s'élevait à 50 ans, et celle des secondes à 32 ans (ld., p. 329). « Les auteurs, en procédant de différentes manières, se sont tous accordés sur ce résultat : c'est que la pauvreté abrège, et la richesse prolonge la vie. » (Dr Marc d'Espine.)

Il nous resterait maintenant à établir que les deux maladies les plus redoutables, la scrofule et la phthisie, ont pour principal facteur la misère physiologique, mais avant d'aborder ce sujet, pour ne pas interrompre nos études sur la misère par privation (la pauvreté), nous allons étudier ses causes et ses remèdes. Ces graves questions paraissent au premier abord appartenir plutôt à l'économie sociale et à la morale qu'à l'hygiène; mais si l'on a bien voulu me prêter une attention soutenue dans cette étude de la misère physiologique, on sera, je l'espère, convaincu comme moi qu'il n'est pas de sujet plus important en hygiène.

Causes et remèdes de la misère. — Quand on fait les premiers pas dans l'étude des causes de la misère, presque toujours on est pris d'un sentiment profond de découragement. En effet, on ne tarde point à s'apercevoir que les 19/20 de ceux qui endurent ce mal , qui en amène tant d'autres à sa suite, l'endurent par une mauvaise direction dans la vie, et il faut bien le dire aussi, trop souvent par leur faute. Mais ce n'est pas un motif pour arrêter ce noble élan qu'on éprouve en faveur de ceux qui souffrent. Il faut reconnaître l'inégalité des forces et de l'intelligence humaine. Ceux qui sont mieux doués doivent assistance aux faibles de corps ou d'esprit. Cette fraternelle protection est la base de toute société humaine. Les animaux les plus humbles qui vivent réunis ne nous offrent-ils pas aussi de remarquables exemples de mutualité?

Défaut de forces. — Nous allons successivement passer en revue les causes principales de la misère. 11 faut d'abord penser au défaut de forces, par les infirmités, par les maladies et par l'âge. Les meilleurs

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secours, dans ces conditions variées, sont ceux du parent, de l'ami, du voisin ; ils sont aussi profitables à celui qui les prodigue qu'à celui qui les reçoit, ils resserrent les liens de la famille, ils remédient à la fois aux maux du corps et à ceux de l'âme.

Le large développement qu'ont pris en France depuis quarante ans les sociétés de secours mutuels, voilà un des progrès les plus heureux et qui honorent le plus notre temps. Madame de Lamartine avait eu dans cette direction une pensée des plus fécondes et qui était bien propre à dissiper ces préventions douloureuses qui existent trop souvent dans le cœur de celui qui n'a rien contre celui qui possède. Chaque personne aisée et qui avait du loisir, devait adopter dans son voisinage quelquesuns des déshérités de la fortune, pour les visiter, les diriger, les consoler, les secourir. J'ai pu vérifier par moi-même les heureux effets de ces fraternités, en admirant tout le bien qu'a pu faire, dans un temps relativement très court, ma vénérable amie, madame Biot, femme de l'illustre physicien, qui s'était donnée la mission de visiter régulièrement des vieillards du plus pauvre quartier de cet ancien douzième arrondissement, refuge de tant de misères.

Malgré tous les efforts ingénieux de la charité privée, l'intervention de l'Assistance publique est indispensable dans tous les grands centres de population; elle est d'autant plus nécessaire, que l'infortuné qui la réclame peut moins se défendre. Elle est urgente pour les vieillards décrépits qui n'ont plus de forces et qui trop souvent voient s'éteindre les lueurs vacillantes de leur raison, pour les insensés, pour les nouveau-nés, les orphelins abandonnés, etc.

11 est des inconvénients nombreux d'agrandir outre mesure la charité légale et de la rendre permanente. On rencontre dans celte voie des difficultés que j'ai été à même d'apprécier pendant quarante ans que j'ai élé journellement en rapport, comme administrateur du bureau de bienfaisance, avec les pauvres du quartier de la Cité, des rues aux Fèves, Glatlgny, etc., célèbres dans les annales des déclassés. Il faut redouter de constituer, pour ainsi dire , le droit à l'aumône, qui conduit à la paresse et à l'imprévoyance. Bien des gens négligent de faire des épargnes pendant les jours heureux, en répétant ce dicton populaire : « L'hôpital n'est pas fait pour les chiens. » Sans doute, l'hôpital est destiné à soulager efficacement bien des maux, mais dans un grand nombre de circonstances il a aussi et ses inconvénients et ses dangers. Les hommes instruits commencent à les apprécier mieux; mais il est de la plus grande Importance que la vérité se vulgarise et que l'ouvrier sache bien à quoi il s'expose, lui ou les siens, en réclamant, dans certaines conditions, le secours de l'hôpital.

Je vais les rappeler rapidement ici, car c'est une des choses qu'on ne saurait trop dire.

BOUCHARDATj — HYGIÈNE. ,10

lies enfants nouveau-nés qui sont abandonnés et transportés à l'hospice des orphelins meurent en nombre énormément plus considérable que ceux qui sont soignés à domicile. Dans certaines années et surtout pendant la saison froide, on pourait dire : l'abandon c'est la mort (voy. p. 619).

Un mot seulement sur les hôpitaux d'enfants malades. Aucune charité ne paraît mieux faite, et cependant la mortalité dans ces maisons est considérable, malgré les précautions les mieux étudiées, les soins les plus admirables. Quand un enfant entre dans ces asiles pour une affection très légère, il est rare qu'il n'y prenne une de ces maladies qu'on endure généralement une fois dans sa vie, la scarlatine, la rougeole, la coqueluche, et cela dans les conditions les plus mauvaises, aussi ce n'est que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles que les enfants peuvent être envoyés à l'hôpital.

Les maisons d'accouchement sont peut-être plus à redouter. Il y meurt dix fois plus de pauvres femmes (1) que dans les plus misérables réduits, et cela malgré les soins les plus ingénieux et les plus dévoués. Pendant les phases les plus douloureuses des épidémies puerpérales, il Y est mort une femme sur deux.

Les blessés trouvent dans les hôpitaux les chirurgiens les plus habiles qui les opèrent avec un talent qu'on ne saurait trop admirer, et cependant combien succombent par suite d'érisypèle, d'infection purulente? Voilà dès vérités qu'il faut que le peuple sache, afin que chaque ouvrier devienne membre de ces sociétés de secours mutuels qui leur prodiguent leurs soins chez eux quand la maladie vient les surprendre. Aussi ai-je fait tous mes efforts pour contribuer à développer ces secours à domicile, fondés à Paris grâce à l'initiative d'hommes dévoués, au premier rang desquels il convient de citer Vée, ancien maire d'un des arrondissements.

Dans les hospices où l'on reçoit les vieillards, les infirmes, je ne voudrais pas un repos absolu. Tout travail utile aux autres, dont le produit servirait à augmenter leur aisance, est un bienfait à tous les litres, l'inactivité tue le corps et l'esprit. L'homme est né pour agir et pour agir utilement jusqu'à sa dernière heure.

Familles d'ouvriers chargées d'enfants. — La deuxième cause de misère dans les grandes villes, c'est le très grand nombre des enfants. Les ouvriers en arrivant des départements se trouvent à l'aise; leurs salaires sont plus élevés et ils prennent bien vile l'habitude de vivre mieux en se créant souvent de nouveaux besoins. Ils se marient ; la femme qui, jeune fille gagnait de son côté, est occupée à la maison par

1) Cet état est heureusement modifié, Comme nous le verrons on traitanl de l'hygiène dfs hôpitaux.

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