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MISÈRE PHYSIOLQG. - MAUX ET REMÈDES DE LA MISÈRE

les soins que réclament de nombreux et jeunes enfants. Tout le poids retombe sur le salaire du mari. Si le ménage n'a pas quelques épargnes, ce poids, dans certaines conditions qu'il est inutile de développer ici, devient très lourd. Les moyens d'assistance se sont ingénieusement multipliés, et cela est bien, car on s'attaque en effet à un mal réel et souvent considérable. L'administration de l'Assistance a des fonds spéciaux pour aider à domicile les nouvelles accouchées, pour donner des secours de nourrice, pour aider la mère qui soigne chez elle un enfant malade, pour prévenir l'abandon, etc.

Les crèches, les asiles, les écoles, témoignent de la prévoyance administrative pour venir en aide aux familles chargées d'enfants.

La charité privée n'est point restée en arrière, la Société maternelle réserve ses aumônes pour les familles ayant plus de quatre enfants. Les Jeunes économes se cotisent pour recevoir les jeunes filles pauvres, choisies de préférence dans les familles d'ouvriers, qui succombent à la charge que leur impose l'éducation de nombreux enfants. Malgré tous les efforts de cette vive et puissante charité s'appliquant si utilement, bien des misères restent encore sans efficace soulagement.

Le remède le meilleur serait d'arrêter le courant qui se dirige vers les grandes villes et de retenir au village le jeune ouvrier qui, à Paris, mange son pain blanc le premier. A la campagne, avec un peu d'industrie, dans la culture maraîchère, une vache, quelques poules, l'alimentation des enfants est assurée à peu de frais. Leurs vêtements sont < lonomiques, le loyer ne coûte pas plus pour une famille nombreuse. Le jeune enfant prend de l'exercice tout le jour sans que sa mère soit forcée de quitter son travail pour le surveiller. A la campagne, il est mille soins qui peuvent utilement employer ses forces en les augmentant. Il saura bien vite arracher les mauvaises herbes, seconder les parents dans la garde et les soins à donner aux animaux domestiques. Loin d'être un sujet continuel de préoccupation et de dérangement pour le chef de famille, l'enfant à la campagne, quand il est bien dirigé, vient en aide; c'est une force perdue à la ville qui aux champs à son emploi. Quand l'instruction et les forces sont venues, l'enfant fait à la fois la joie et la fortune de la maison : plus on est,' plus on fait d'ouvrage, plus l'aisance commune s'augmente.

C'est cet exercice continuel dès le bas âge, qui, dans ma pensée, rend bien compte de la faible mortalité des petits campagnards comparée à la mortalité des enfants des ouvriers des villes.

Salaires. — L'insuffisance des salaires est une des causes les plus saisissantes de la misère, mais trop souvent cette insuffisance est accusée sans un examen approfondi ; elle n'est que trop réelle dans quelques cas sur lesquels nous avons déjà insisté (voy. p. 018), par exemple, lorsque l'on considère la faible rémunération de certaines classes

d'ouvrières travaillant à l'aiguille, etc. On se plaint de la concurrence des ouvroirs et des prisons ; mais là encore, la régularité du travail est indispensable à tous les points de vue, et les administrateurs éprouvent de grands embarras pour choisir le meilleur. Sans doute, si l'on pouvait dans les pénitenciers disposer d'un espace suffisant pour employer aux ouvrages si variés de la culture maraîchère les condamnés ruraux, ils s'en trouveraient bien pour leur santé et ils rapporteraient chez eux des traditions de culture perfectionnée et des habitudes d'un travail qui en France n'a pas de chômage. Le vice principal des salaires des ouvriers des villes de fabriques, c'est surtout leur irrégularité par le fait de chômages, des grèves qui reviennent trop souvent. Ce qui aggrave ces inconvénients, c'est le défaut de prévoyance : on ne sait point assez penser aux mauvais jours. Quand le salaire est insuffisant on se défend mal ou inégalement du froid par l'alimentation, par le chauffage, par les bons vêtements et un bon logement, on endure les maux de la privation, on est fatalement conduit à la misère physiologique. On ne saurait trop applaudir à la prévoyance des manufacturiers de Mulhouse, qui ont mis de saines habitations à la disposition de leurs ouvriers et qui ont ainsi pourvu à l'un de leurs premiers besoins.

Besoins artificiels. — Il faut le reconnaître, quand les salaires sont élevés, bien des ouvriers oublient les jours de chômage et ne savent pas en prévoir le retour. Ils perdent dans ces conditions des heures si précieuses pour se créer une réserve, ils prennent le goût et l'habitude delà paresse; il convient aussi de blâmer ces bombances du lundi, qui reviennent périodiquement dans les jours prospères. Quand on gagne largement sa vie, on commence tout d'abord à s'endetter, en sacrifiant aux objets de parure ce superflu d'un jour, que les besoins réels réclameront bientôt. Ce sont les femmes surtout qu'ici je mel> en cause. Vous répudiez, disais-je dans mes conférences, votre simple miroir pour le remplacer par une glace de grande dimension, deuil l'acquisition privera vos enfants de bons aliments, qui leur sont indispensables pour leur établir une santé solide. Dans dix ans vous ne vous y verrez pas plus belle. Ce n'est pas moi cependant qui veut blâmer le comfort dans le logement de l'ouvrier, mais il faut avant tout assurer par une suffisante réserve la satisfaction des besoins réels. Ah ! ceux-là, on ne les néglige que trop souvent pour en satisfaire d'arliliciels! Les moteurs du système nerveux, le tabac, l'eau-de-vie, ne se donnent pftft) et. ils né remplissent le plus souvent dans votre vie hygiénique aucun rôle utile ; vous les prenez, et souvent en plus grande quantité qu'A conviendrait, pour combattre l 'ennui, pour vous étourdir, pour oublier les maux; mais en suivant le cours des rêveries qu'ils procurent le temps se passe. Ces excitations stériles diminuent la force et

MISKUU 1MIYSI0L - MAUX ET REM EUES DE Uh MISÈRE. 629 l'aptitude au travail, et l'on néglige la satisfaction des besoins réels de |a famillo.

Tmvail rfyUliêr. — hQ remède, à tous ces maux, c'est le travail régulier, intelligent et soutenu. Aimez votre ouvrage et vous ne pouvez, manquer de prospérer; ne le regardez pas comme une peine, mais du fond de l'àme dites avec le psalmiste et avec Linné : « Dieu, tu m'as donné mon art comme récompense et dans mon art je louerai Uni nom. »

En aimant votre ouvrage, vous le perfectionnerez et chaque jour votre salaire ira en s'accroissant. Soyez prévoyant et autant que faire se pourra, si vous tenez encore par quelque lien de famille à la campagne, prenez la terre pour caisse d'épargne; vous pourrez vous y retirer et la travailler à l'aise sur vos vieux jours.

Travail agricole. — On ne saurait donner trop d'encouragements aux travailleurs et aux progrès agricoles. Bien d'heureux efforts ont rie laits et sont soutenus par les comices, les sociétés d'agriculture, (l'est dans cette pensée qu'on a établi les expositions agricoles et les concours régionaux,

Il convient d'exciter par tous les moyens l'émulation des laboureurs, des vignerons, des horticulteurs, se vouant au travail perfectionné de la terre. Des décorations, des médailles accompagnées, comme la médaille militaire, d'une petite pension annuelle, produiraient d'excellents résultats si elles étaient équitablemenl distribuées par le suffrage de tous ceux qui pourraient y prétendre. Eux aussi sont les soldats du travail commun, ils nourrissent la nation, comme les militaires assurent la sécurité de tous. Pour ceux qui auraient servi sous les drapeaux, je voudrais des faveurs spéciales quand ils reviendraient énergiquement aux travaux des champs; je voudrais que leurs services militaires leur fussent comptés comme des campagnes pour obtenir les distinctions de l'agriculture. Ce qui a chez nous puissamment contribué à retenir aux ehamps de vaillants travailleurs, c'est l'égalité devant la loi, le partage égal des biens entre tous les enfants. Sous ce rapport la suprématie de la France est incontestable depuis notre grande Révolution.

Travaux publics. — Je reviens à cette question si ardue des- salaires. 11 faut trouver dans le budget le levier le plus puissant pour animer avec mesure les travaux publics. Qu'ils soient en quelque sorte les régulateurs des salaires. Dans un État- bien ordonné il faut que tout homme de bonne volonté puisse trouver de l'ouvrage, vivre convenablement de sou travail et assurer par une persévérante économie le repos de sa vieillesse. Il faut se garder de l'exagération des travaux dans les grandes villes, parce qu'ils sont stériles au point de vue de la production alimentaire, et qu'ils sont l'origine de désastreux chômages quand on ne peut les continuer sur la même échelle. On ne saurait trop

louer la sage réserve du conseil municipal républicain de Paris et l'initiative hardie de M. de Freycinet, qui ont inauguré 1 ère de grands Iravaux qui auront pour résultat certain d'accroître considérablement la production nationale.

Prévoyance. — Quand l'instruction primaire gratuite et obligatoire sera solidement établie chez nous, il sera utile qu'on fasse bien comprendre à tous l'étendue des maux que la misère traîne à sa suite. 11 conviendrait peut-être aussi, pour animer dans tous les cœurs le sentiment de la prévoyance, sentiment indispensable pour prévenir la misère, de n'accorder le grand privilège du suffrage souverain qu a celui qui aurait fait ses preuves en se créant pendant les périodes heureuses une petite réserve pour le mettre à l'abri des premiers coups de la misère. J'aborde, je le sais, un périlleux sujet : restreindre le suffrage universel paraît aujourd'hui une hérésie, depuis surtout qu'il a été discipliné par un homme dont l'habileté rappelle celle de Périclès. Aussi mon but serait-il plutôt de l'étendre dans un avenir qui ne serait pas éloigné; mais je voudrais que celui qui doit remplir les devoirs attachés à la souveraineté ait fait des efforts heureux pour s'instruire, se moraliser et ait donné une preuve de sa prévoyance par une épargne accomplie. Au reste, il faut le reconnaître, le suffrage n'ad'universel que le nom. Les femmes sont exclues, les jeunes gens ne peuvent déposer les bulletins dans les urnes qu'à vingt et un ans. Cependant combien de veuves élevant leurs orphelins, de jeunes bacheliers aux nobles aspirations, sont supérieurs à ces ivrognes, à ces nomades sans demeure fixe, à ces ignorants ne sachant pas lire ! Dans les républiques antiques les ilotes ne jouissaient pas des privilèges des citoyens. Celui qui dans nos sociétés modernes ne s'est pas affranchi du dur esclavage de la misère, par la prévoyance et l'économie, est dans une position comparable à celle de l'ilote, et plus triste à certains points de vue (1). On comprend qu'un grand nombre de ces déclassés n'aspirent qu'aux bouleversements sociaux dont le résultat définitif sera d'accroître leur misère; et ce sont eux qui, par leurs voles, deviennent les arbitres de la société! On trouvera peut-être qu'en cherchant des remèdes efficaces pour combattre la misère je me laisse emporter trop loin; mais écoutez un philosophe avancé :

« Nous avons, dit M. Louis Blanc, au milieu de nous une grande école de perversité incessamment ouverte, et qu'il est urgent de fermer, c'est la misère. Tant qu'on ne se sera point attaqué au principe du mal, on s'épuisera en vains efforts contre la fatalité des conséquences. »

(1) L'esclave malade était soigné dans la famille dont il était un des membres, et ces soins lui étaient dus. L'ouvrier sans épargne, qui n'est pas un membre d'une société de secours mutuels, est condamné à travailler toujours pour gagner sa vie, car s'il devient malade il doit recourir à la charité.

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