‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 192 sur 371 · MISÈRE PHYSIOLOGIQUE — REMÈDES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

MISÈRE PHYSIOLOGIQUE — REMÈDES GÉNÉRAUX

C'est alors qu'on voit fatalement éclater les maladies spéciales de la continuité de la misère physiologique, les affections scrofuleuses dans l'enfance, les tubercules dans l'adolescence. Quand quelques-uns ont pu sans encombre franchir ces périodes d'âge fatales, ces privilégiés de la misère, physiologique se font remarquer par une précoce caducité, et ils succombent prématurément aux suites d'hydropisies passives, de brouchorrhées, d'infections putrides par suite d'excrétions non régulièrement évacuées, etc. Je reviendrai dans un instant sur ces intéressantes questions en traitant de Létiolegie de la scrofule et de la phlbisie. Nous allons rappeler les indications générales les plus importantes pour prévenir ou combattre la misère physiologique.

Remèdes généraux de la misère physiologique. — On comprend, sans qu'il soit besoin d'insister, que les moyens de combattre et de prévenir la misère physiologique ont pour base la dépense énergique régulière et bien ordonnée des aliments de la calorilication, et la réparation en rapport avec la dépense. 1° Parlons d'abord de la dépense. Un exercice régulier, de chaque jour, de tous les muscles, en rapport avec les forces est indispensable. La toute-puissance d'une gymnastique graduée proportionnée à l'âge et continuée toute la vie a été reconnue par les grands observateurs (voy. p. -481 et suiv.). La dépense doit être animée par la réfrigération de la peau (lotions froides, procédés variés d'hydrothérapie, bains froids, bains de mer de nos côtes océaniques), en ayant soin d'assurer et d'animer la réaction par des frictions et l'exercice (voy. p. 451 et suiv.). La dépense doit être régularisée par des soins assidus de la peau, par les frictions sèches, le massage (voy. p. 445). La gymnastique spéciale du poumon n'a pas moins d'importance; on la pratique par des marches accélérées, par la course, par des exercices de bras, par des promenades ascensionnelles graduées, par des voyages dans des pays de montagnes (voy. Climats de montagne) et par des manœuvres se rapportant à la dilatation complète des poumons. Nous y reviendrons (p. 667) eu traitant de la prophylaxie de la phthisie. Il ne faut jamais oublier que la capacité respiratoire des poumons décroit rapidement avec l'âge (voy. p. 479), et que cette décroissance s'aggrave par les bronchites réitérées, parles pleurésies, par l'inhalation dépoussières inorganiques denses.

2° Pour la réparation, il faut se guider d'après l'intensité de la dépense. L'utilité des aliments de calorification les plus riches est reconnue aujourd'hui par tous les bons observateurs (beurres, graisses, huiles, huile de foie de morue; voy. p. 69 à 94). Ces aliments sont surtout utiles dans les paysdu Nord : chez nous pendant les saisons froides. Dans le Midi, il faut assurer et animer leur dépense par les procédés de l'hydrothérapie et par l'exercice: Il ne faut pas oublier dans lerégime les aliments de la force (voy. p. 214); mais il faut éviter l'exagération

de ces médecins qui pensent avoir réglé convenablement l'alimentation on prescrivant des côtelettes et du vin de Bordeaux. 3° Il convient de surveiller les excrétions, surtout au point de vue de la glycosurie. 4° Vivre on paix et en joie est encore une excellente prescription qu'il faut s'efforcer de mettroen pratique. 5° Eviter les e flots pernicieux de l'abus des moteurs du système nerveux, alcool, tabac, et surtout l'opium et le basebiseb ; tous ces modificateurs, comme nous l'avons dit, enlèvent les forces, diminuent l'adresse, s'attaquent à la raison et atténuent la dépense des aliments de calorification ; c'est à ce point de vue qu'on les a désignés sous le nom d'aliments d'épargne.

Scrofules. Phtiiisie. Cancer. — Après avoir exposé d'une manière générale les causes, les effets et les remèdes de la misère physiologique, jo vais chercher à établir que deux des maladies des plus redoutables (le nos pays tempérés, l'affection scrofuleuse et la phthisie pulmonaire» sont sous la dépendance absolue de la contimiiH de la misère physiologique. Ces deux maladies exercent des ravages toujours croissants, et cela tient au déclassement de la population. Un grand nombre d'habitants quittent les campagnes, abandonnent les travaux des champs, pour se concentrer dans des villes de fabriques.

Les scrofules et les tubercules sont-ils des maladies complètement distinctes, ou doit-on les considérer comme des manifestations différentes de la même affection? L'opinion do l'identité a pour principaux défenseurs Lugol et MM. Rilliet et Barthez, qui les considèrent comme deux formes de la même affection avec dos terminaisons différentes. M. Lebert les distingue d'après leurs caractères anatomiques. Les altérations de la scrofule sont les plus diverses ; puis les tubercules auraient leurs granules spécifiques. Reconnaissons-le, et la clinique nous le démontre chaque jour, les altérations spécifiques de la scrofule et de la tuberculisation peuvent s'associer; puis ne doit-on, comme M. Mandl le veut, n'admettre qu'avec une grando circonspection l'existence des granules spécifiques do la tuberculisation? Il faut cependant en excepter ceux de la phthisie galopante, dont la constanco est assez grande pour permettre à Empis de distinguer cos doux formes de maladies. Les expériences d'inoculation de YYillemin tendent également à faire admettre l'existence de granules spécifiques. Quoi qu'il en soit, l'hypothèse la plus vraisemblable est celle-ci : ces deux maladie», scrofules ot tubercules, dérivent d'un fonds commun, la misère physiologique. Quand dans l'enfance la vie ganglionnaire est plus active, c'est dans les ganglions que se déposent les résidus anormaux qui peuvent affecter les formes les plus diverses. De la puberté à la virilité, c'est au sommet des poumons que ces résidus anormaux se cantonnent. Les résidus insolubles non éliminés par la vie active se rassemblent, s'organisent

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quelquefois anormalement dans les viscères dont la Vitalité est troublée. A la lin de la ménopause, à l'âgë do retour, la misère physiologique, une alimentation mal réglée, l'insuffisance des excrétions épiderrnoïdâîeS, favorisent bien sûrement l'évolution des cancers. On aperçoit là le lien étiologîque qui unit ces trois affections : scrofule, pnthisie, cancer.

Scrofules. — Si l'affection scrofuleuse sévit plus rudement aujourd'hui qu'autrefois, il n'est pas moins certain que cette maladie a régné cte tout temps. Ilippocrate, Galien et tous les grands maîtres en ont laissé des descriptions qui le démontrent; c'est une maladie inhérente à l'humanité, par opposition avec les maladies qui n'ont apparu qu'à des époques relativement modernes, comme la variole, la rougeole, la scarlatine, la syphilis. Au nombre des médecins qui nous ont fait le mieux connaître la scrofule, nous citerons les membres de l'Académie de chirurgie en 1751, Bordeu, Baumes, Baudelocque, Lugol, Lebert, Rilliet et Barthez.

Les premières manifestations de la scrofule se confondent en quelque sorte avec les caractères du tempérament lymphatique. La peau est blanche, fine, rosée, molle; les formes sont arrondies, la tête grosse; les muscles sont grêles, les individus ont peu de force. De petites inflammations apparaissent fréquemment et ont de la tendance à devenir chroniques (coryza, angine, ophthalmie) ; la lymphe paraît plus abondante; les éruptions vésiculeuses ou pustules sont fréquentes au cuir chevelu, aux oreilles; c'est un champ préparé aux parasites (teignes, poux). La menstruation est tardive et difficile; les femmes scrofuleuses avortent fréquemment. Les caractères et les altérations deviennent pathognomoniques par leur ensemble. Les ganglions sous-maxillaires de la partie latérale du cou prennent un développement anormal, quelquefois delà matière tuberculeuse y apparaît; des abcès indolents à trajet (istuleux sont fréquents; les os, surtout ceux du carpe, du métacarpe, les phalanges des doigts et des orteils, sont souvent gonflés, altérés Les inflammations sont assez fréquemment suivies de carie et de nécrose. Nélalon, Ricbelont constaté dans ces os altérés par la scn> fuie l'existence de tubercules.

Recherchons maintenant les causes de la scrofule. Voici le résumé de l'article consacré à son étiologie par un des auteurs les plus judicieux :

« Nous considérons les scrofules, dit Grisolle {Pathologie médicale, t. II, p. 573, art. Scrofules), comme pouvant être produites par une foule de causes; mais aucune d'elles n'agit d'une manière sûre, constante, c'est ce qui explique pourquoi on en a souvent contesté l'influence. Convenons aussi que la maladie peut survenir spontanément

sans l'intervention d'aucune d'elles; c'est ainsi <|ue des enfants issus de parents sains et vivant dans les meilleures conditions hygiéniques sont quelquefois rongés de scrofules. »

On peut répondre h cela que rien ne vient sans causes; si jusqu'ici elles ont passé inaperçues, c'est que l'observation a été insuffisante. Ces causes ont paru très variées parce qu'on n'a pas découvert le lien physiologique qui les unit. Si l'on veut bien me prêter quelques instants d'attention, j'ai l'espérance que nous trouverons unité où l'on n'a constaté que diversité; que dans cette question diflicile, où l'on s'est vu en présence de contradictions et de confusions, nous ne rencontrerons que clarté. Nous examinerons pour cela les conditions principales dans lesquelles se développent les affections scrofuleuses, et nous rapporterons ces conditions à notre grande synthèse de la misère physiologique.

Avant de le faire, considérons les conditions d'âge, de sexe, d'hérédité qui favorisent l'évolution des scrofules.

Age. — Les symptômes de l'affection scrofuleuse apparaissent surtout dans le jeune âge; quand ils se manifestent plus tard (à part l'adénite du soldat, sur laquelle nous reviendrons), c'est qu'il y a eu des premiers symptômes dans l'enfance, ou que les conditions de vie ont été modifiées d'une manière fâcheuse, conrme cela arrive dans certains pensionnats de jeunes filles et dans les casernes. Celte prédominance du jeune âge, il est plusieurs faits physiologiques qui pourraient servir à l'expliquer; qu'il nous suffise de dire ici que le travail de dentition anéantit souvent l'appétit et place alors les pauvres petits êtres dans les conditions réelles d'une alimentation insuffisante. Ajoutons qu'à cette période de la vie, les lymphatiques ont une plus grande activité, d'où une tendance plus grande à voir apparaître les altérations pathologiques dans ce système.

Sexe. — Par rapport au sexe, Lepellelier (de la Sarthe) a établi par un nombre suffisant de faits bien observés que, dans les grandes villes telles que Paris et Londres, la scrofule atteint plus tes jeunes filles que les jeunes garçons; la proportion prépondérante peut être évaluée aux deux tiers ; cela se comprend sans peine : dans les grandes villes, les travaux sédentaires qui exigent peu de déploiement de force sont le plus souvent l'apanage des femmes; si, sous ce rapport, les conditions sont changées, comme cela se voit dans quelques parties de la Suisse, où les hommes se livrent aux travaux minutieux de la fabrication des montres et les femmes aux rudes labeurs des champ?, la proportion est renversée, ce sont les hommes qui fournissent le contingent le plus élevé la à scrofule; il y a pour eux, d'apï'èî Lebertj une légère prédominance.

Hérédité, — Citons sur celte question importante un passage de l'on-

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vrage de Grisolle (voy. p. 572) : « De toutes les causes, dit-il, invoquées pour expliquer le développement de la scrofule, une des plus puissantes est, sans contredit, l'hérédité. Personne ne peut nier, en effet, qu'un scro'fuleux n'engendre un scrofuleux ; mais il existe heureusement à cela de nombreuses exceptions, et M. Lebert n'a guère rencontré l'hérédité dans les antécédents que chez un tiers de ses malades. Lugol a, dans son dernier ouvrage, traité longuement la question de l'hérédité; il regarde celle-ci comme la cause générale et presque unique des maladies scrofuleuses, contestant tout à fait l'influence des causes extérieures, des conditions hygiéniques. Lugol voit une relation intime et constante entre la santé, la constitution des parents et celle des enfants; pour lui, non seulement un scrofuleux engendrera un scrofuleux, mais le même effet pourra être produit par des individus ayant eu la syphilis, par ceux qui usent avec excès des plaisirs vénériens, qui se marient à un âge trop tendre, ou qui procréent des enfants quand ils sont trop âgés. Lugol va même jusqu'à accuser la disproportion d'âge des parents, le peu de sympathie des époux l'un pour l'autre. Certainement il est possible que toutes ces circonstances influent sur la constitution des enfants, sur la beauté de l'espèce; mais produisentelles réellement la scrofule? C'est là une question qui reste encore tout entière à résoudre. Lugol a- apporté des matériaux nombreux, mais ils sont insuffisants.

» D'ailleurs pour arriver à des résultais incontestables, il est indispensable, au lieu de cher quelques faits plus ou moins concluants, d'apporter des relevés numériques établissant si les individus placés dans les conditions qui précèdent engendrent sensiblement plus d'enfants scrofuleux que les autres : c'est alors seulement qu'on pourra avoir sur ce sujet important une opinion fondée. »

Oui, comme le dit Grisolle, cette question de l'hérédité de la scrofule a besoin d'être sévèrement étudiée, surtout en présence de ce chiffre du tiers seulement où cette cause s'accuse, d'après les recherches de l'exact et consciencieux Lebert. Dans ce tiers où l'hérédité est reconnue, il faut répéter qu'on hérite souvent de la misère des parents, qui s'aggrave par le fardeau de nombreux enfants. On hérite aussi des habitudes d'inertie; on travaille comme eux dans les fabriques, on habite comme eux les mansardes de grandes villes, toutes causes, ainsi que nous allons le voir, qui conduisent au même but.

Misère physiologique. — Passons maintenant en revue les causes de la scrofule reconnues comme exactes par le consensus unanime de tous les bons observateurs. L'humidité, le froid sont généralement mis en cause lorsqu'il s'agit de remonter à l'origine de l'affection scrofuleuse. Le défaut d'insolation, les climats froids, les habitations froides, voilà des conditions qui conduisent sûrement à l'insuffisance ou à l'irré-

gularité do insistance au froid continu. Une alimentât ion mal réglée, insuffisante, qu'on accuse également avec tant de raison, conduit plus sûrement au même état biologique. L'influence fâcheuse des travaux de manu factures amène les mêmes résultats. Pendant que les parents vaquent à leurs labeurs, les enfants restent souvent confinés dans des mansardes sans exercices suffisants. Quand ils ont pris de l'âge, ils se rendent eux-mêmes à la fabrique, où l'exercice général leur manque, ou est mal réglé. Là encore nous apercevons nettement l'insuffisance ou l'irrégularité de production de la chaleur. Tous ces états qui paraissent si divers doivent se confondre, comme nous l'avons démontré; ils conduisent fatalement à l'appauvrissement général de l'économie, à la misère physiologique. Les conditions d'âge étant favorables, la scrofule survient pour ainsi dire fatalement, si une maladie incidente n'a pas coupé court à son évolution régulière.

Les expériences sur les animaux conduisent âu même résultat.

M. J. Guérin a établi qu'on pouvait faire apparaître chez des animaux la forme la plus redoutable de l'affection, le rachitisme, en les soumettant d'une façon continue à une alimentation insuffisante dans un local froid, coïncidant avec le défaut d'exercice. Les enfants les mieux doués physiquement, placés dans des conditions analogues, si le temps est suffisant, offrent presque constamment des manifestations scrofuleuses, comme si l'on opérait sur des animaux; cela est surtout fatal, quand à l'aisance succèdent les attributs de la misère. Je vais en rappeler un exemple dont un illustre chirurgien de l'Holel-Dieu avait conservé fidèlement le souvenir. Un enfant placé dans le rang le plus élevé des hiérarchies sociales, le fils de Louis XVI, fut enfermé au Temple avec ses parents. À une vie dans la grande aisance avec des exercices bien gradués succéda la captivité dans une demeure froide avec une alimentalion insuffisante; les larmes succédèrent aux joies de chaque jour; sa transformation fut des plus rapides. Des manifestations scrofuleuses éclatèrent. Desault, appelé à lui continuer les soins qu'il lui donnait, ne reconnut plus l'enfant des rois transformé sous l'influence de ces fâcheuses conditions. Lui, si habitué à compatir aux maux du peuple, fut profondément ému en visitant ce malheureux enfant, triste spécimen de l'égalité dans la misère.

Traitement. — Le traitement de la scrofule nous montre l'évidence de noire synthèse étiologique. Les faibles secours qu'on relire de la thérapeutique pharmacologiquo sont reconnus aujourd'hui; nos successeurs riront des remèdes anliserouilcux qui encombrent nos formulaires. La gentiane, le houblon, le noyer, la ciguë, sans oublier le chlorure d'or, ainsi que l'élixir anliscrofuleux de Pcrilhe, seront considérés comme des adjuvants qui pourront, dans des cas déterminés, animer l'appétit, régulariser la nutrition, aider à fondre les tumeurs; mais la

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véritable thérapeutique de nos jours n'esl-elle pas celle dont nous avons (p. 035) exposé les bases en traitant des remèdes de la misère physiologique' Après l'alimentation et l'exercice bien réglés, insistons sur l'utilité des bains de mer, des frictions, du massage, sur la réserve dans l'emploi des modificateurs du système nerveux (alcooliques, café), et sur l'efficacité de l'huile de foie de morue pour combattre une des formes les plus graves de l'affection scrofuleuse, le rachitisme. Pour les scrofuleux adultes à chairs molles, il convient de beaucoup emprunter à l'ensemble des moyens hygiéniques qui forment la base de l'entraînement du pugiliste (voy. p. 510 et suiv.).

Puthisie pulmonaire. — Je vais essayer (en empruntant au mémoire que j'ai publié dans le Supplément à mon Annuaire de 1861) de traiter avec tous les développements que ce sujet mérite l'étiologie de la tubereulisation pulmonaire.

C'est la maladie qui exerce les ravages les plus nombreux, et qui choisit surtout ses victimes dans cette partie de la population qui est arrivée ou qui va arriver à la période la plus active de la vie. C'est la principale cause de la mort prématurée de la classe ouvrière des grandes villes; c'est donc un problème social de la plus haute importance que de rechercher à bien connaître l'origine de cette funeste maladie, car les causes étant connues, il sera plus facile de prévenir cette cruelle affection, qu'il ne l'est de la guérir. C'est la voie nouvelle d'étude dans laquelle je me suis engagé depuis que j'enseigne l'hygiène à la Faculté de médecine, bien convaincu que l'étude philosophique des causes est le fondement de l'hygiène. Voilà ce que j'ai répété chaque année. Au lieu de perdre son temps dans une foule de discussions oiseuses, je crois que pour marcher en avant, on doit et l'on peut bien souvent, aujourd'hui, aborder par l'expérience, par de bonnes observations et par la synthèse, ces sujets jadis abandonnés aux spéculations de l'esprit. Le but principal de l'hygiène est d'allonger la vie en prévenant les auses des maladies'; or, pour les prévenir, il faut les connaître. Dans le sujet que je traite, j'ai choisi la maladie la plus commune, la plus grave peut-être, et certes une des plus difficiles sous le rapport de l'étiologie.

« L'étude des causes, dit M. Louis, est le point le plus important de l'histoire de la phthisie et malheureusement le moins bien étudié jusqu'ici. Non certes que les assertions manquent au sujet des causes qui disposent de longue main à cette maladie, ou qui en décident l'explosion, mais les faits constatés rigoureusement, ceux qui peuvent servir à l'avancement de la science, manquent sur presque tous les points, et dans le plus grand nombre de conclusions que je pourrai tirer de ceux que j'ai recueillis moi-même, je trouverai plutôt matière à combattre

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l'erreur qu'à établir la vérité. » (Louis, Recherches sur la phthisie 29 édition, p. 575) (1).

« L'étiologie de la phthisie est un des points les plus obscurs de l'histoire de cette maladie. On peut dire, ajoute Grisolle, que, malgré les travaux et les efforts louables tentés par nos contemporains, la plupart des questions sont encore à résoudre, car la science possède sur ce sujet bien moins de faits rigoureusement observés, que d'assertions qui attendent encore leurs preuves (Grisolle, Pathologie, t. II, p. 505, 6e édit.).

Dans l'élude hérissée de difficultés que je vais entreprendre, mon but est de ramener par la synthèse toutes les causes de la tuberculisation pulmonaire admises par une saine observation, à une seule cause physiologique. Je ne me dissimule pas combien il me sera difficile d'entraîner toutes les convictions; je conviens que bien des points que j'admets comme démontrés, ne le seront pas pour ceux qui n'auront point suivi l'enchaînement des preuves que je donne, car dans cette étude des fonctions de l'homme, tout se tient, et quand un anneau est brisé, l'obscurité naît vite.

J'ai éprouvé tant de difficulté à exposer ces faits complexes, que chaque année, pour ainsi dire, j'ai changé l'ordre que j'avais suivi l'année précédente. Avant d'entrer en matière, je crois indispensable d'apprécier rapidement l'influence de deux causes qui jouent un rôle spécial dans la production de la phthisie, V hérédité et la contagion. Je vais chercher à établir que leur rôle a été singulièrement exagéré.

Contagion. — M. Louis, dans son ouvrage classique sur la phthisie, n'aborde pas même cette question de la nature contagieuse de la tuberculisalion pulmonaire, tant les idées sont éloignées chez nous d'admettre pour celte maladie tout ce qui ressemble à la contagion. Sans aucun doule, quand on a pendant longtemps et principalement observe dans les hôpitaux de Paris, on n'aperçoit rien qui puisse faire croire à V apparence de la contagion. Reconnaissons cependant que dans la pratique de la ville on trouve de temps à autre de ces exemples propres à nous frapper, de deux époux successivement enlevés par la tuberculisation pulmonaire. Les partisans de la contagion disent : il est tout simple qu'elle ne s'observe pas dans les hôpitaux, parce que les malades couchent seuls dans leur lit, que chaque maladie transmissible a, pour ainsi dire, son mode spécial de transmission, et que pour la tuberculisalion pulmonaire, il faut la condition de cohabiter dans un même lit. A ces partisans on pourrait répondre que ce qu'ils ont pris pour de la contagion n'est que de la coïncidence; que deux époux, par exemple,

(I) Le chapitre que mon vénéré maître a consacré à l'élude des causes de la phthisie esl surtout remarquable au point de vue critiqu-. Il démontre que les causes généralement admise», à son époque, par les auteurs ne sont pas le» vraie», et que ce» dernières

sont à trouver.

MISKIiK PHYSIOLOGIQUE. - PHTHISIE. - CONTAGION. 613

sont placés dans des circonstances semblables, et si la loi de continuité d'insuffisance de dépense des aliments de la calorifi cation se manifeste pour l'un, elle doit, dans bien des cas, exister pour l'autre.

Cependant disons, en terminant, que cette question de contagion est souvent si obscure et si diverse pour les différentes maladies, que l'on ne saurait être trop réservé pour la trancher. Rappelons qu'elle est admise par un grand nombre de médecins d'Italie, à la tête desquels il faut placer l'illustre Morgagni (1), et il ne répugne pas à l'esprit de croire qu'une maladie qui n'est généralement pas contagieuse, peut le devenir dans certaines conditions exceptionnelles.

Ajoutons au nom de Morgagni celui d'auteurs anciens qui admettent la contagion de la phthisie pulmonaire, Van Swieten, Valsava, Sennert, Morton, Baumes, etc. Pour la contagion de femme à mari et de mari à femme, plusieurs auteurs modernes, parmi lesquels je citerai Gubler, Noël Gueneau de Mussy, en reconnaissent la possibilité. Je partage cette opinion, mais en disant que ce mode de propagation est rare. On a érigé l'exception en loi. Quoi qu'il en soit, je ne saurais recommander, dans ce cas spécial, trop de précaution pour éviter l'inoculation de particules des matières tuberculeuses.

Depuis que j'ai écrit ce qui précède, la question de la contagion de la phthisie pulmonaire s'est enrichie de travaux d'une grande importance, au premier rang desquels il faut citer ceux de M. Willemin.

La transmission par inoculation de la phthisie pulmonaire a été essayée par plusieurs observateurs, parmi lesquels je citerai Kortum, Lepelletier, Alibert, Richerand, etc. ; rappelons queLaennec, qui s'était blessé en pratiquant une autopsie d'un malade qui avait succombé aux suites de la maladie de Poot, mourut phthisique. L'inoculation des tubercules, basée sur un grand nombre d'expériences, fut annoncée par M. Willemin à l'Académie de médecine, le 5 décembre 1865. Il inocula à des lapins la matière tuberculeuse des phthisiques. Les résultats obtenus par M. Willemin furent d'abord conlirmés par deux excellents observateurs, MM. Hérard et Cornil (Phthisie pulmonaire, in-8°, Germer Baillière, 1867, p. 552). Plusieurs cliniciens, parmi lesquels je dois citer Béhier, Empis, Vulpian, répétèrent ces expériences et insistèrent sur ce fait que la tuberculisation pulmonaire se développe chez les lapins avec la plus grande facilité. Quand on leur injecte, selon Béhier, du pus et même des poussières minérales, il se développe dans leurs poumons

(1) L'opinion de la contagion de la phthisie est très accréditée à l'Ile Maurice et dans le midi de l'Europe, principalement en Espagne et en Italie, où l'on ne consent à louer des appartements aux phthisiques qui viennent chercher un soulagement à leur mal dans un climat plus doux; qu'à la condition qu'ils payeront d'avance la somme nécessaire au renouvellement des meubles et des tentures intérieures des pièces où ils couchent.

des pseudo-tubercules. Colin, Lebert répétèrent les expériences deWilleinin, que celui-ci poursuivit avec la plus louable persévérance. Il démontra que la tuberculisalion n'exerce ses ravages que sur un petit nombre d'espèces. Le singe, la vache, le cobaye en sont fréquemment atteints. L'inoculation des tubercules de l'homme au lapin a réussi vingt fois sur vingt-deux. L'inoculation de la vache au lapin réussit presque sûrement. Du lapin tuberculeux au lapin sain, le virus est encore plus actif. Chauveau a fait la remarque très importante, que la tuberculisation pouvait être déterminée chez la vache par ingestion de la matière tuberculeuse crue dans l'appareil digestif. M. IL Toussaint a rapporté (Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 29 mars 1880) des faits très intéressants qui démontrent que si la tuberculisalion pulmonaire chronique ne se développe pas ou très rarement chez les porcs par suite de continuité de la misère physiologique, la phlhisie galopante, au contraire, se transmet avec la plus grande facilité : 4° par l'ingestion de matières tuberculeuses; 2° par l'hérédité ou l'allaitement ; 3° par l'inoculation de la matière tuberculeuse ou du sang; 4° par simple cohabitation. Selon Peuch (Comptes rendus, 28 juin 1880), le lait non bouilli de vache phthisique, donné comme aliment, peut transmettre la phlhisie au porc et au lapin.

De toutes les expériences qui ont été exécutées sur ce sujet, je conclus, comme M. Willemin, que les tubercules contiennent un vinis, ou microbe (cellules spéciales), Iransmissible par inoculation, conséquemment que cette maladie est contagieuse par ce mode. Mais s'ensuit-il que ce soit la voie de propagation de celte affection qui fait tant de victimes? Là je me sépare absolument de M. Willemin, et je dis, ce n'est que très accidentellement que la phlhisie se déclare par contagion. 11 faut, comme pour la syphilis, qu'il y ait contact et inoculation, ou ingestion des matières tuberculeuses crues dans l'appareil digestif de l'homme ou des animaux dans l'organisme desquels peut vivre et se développer le microbe de la phlhisie pulmonaire. Voici les arguments que je considère comme étant sans réplique, qui démontrent cette proposition : Les infirmiers, les surveillantes, les sœurs, qui Vivent dans nos salles et qui soignent les phlhisiques dans nos hôpitaux, ne sont pas plus atteints, et moins peut-être que le citoyen du môme âge. Quand un jeune habitant des campagnes vient dans une grande ville et va mourir dans son village, la maladie se propage- t-elle à ses proches, aux voisins? L'observation attentive nous répond négativement. Comparez ces faits à ceux qui apparaissent lorsqu'il s'agit de la variole, de la rougeole, de la scarlatine, de la lièvre typhoïde, et aucun doute ne pourra plus subsister. On devra conclure que dans Y immense majorité des cas ce n est point par contagion que la phlhisie se développe. En traitant des maladies contagieuses, nous reviendrons sur celle grave question.

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Hérédité. — Cette question de l'hérédité de la phthisic a bien embarrassé le judicieux Grisolle: « Quoique, dit-il [loco cilato , p. 547), les enfants nés de parents phthisiques ne soient pas nécessairement voués à la maladie de leurs ascendants, on doit néanmoins admettre, avec Chomel, que le plus grand nombre est emporté tôt ou tard par la tuberculisation pulmonaire. Les chances d'échapper à cette redoutable affection sont d'autant plus grandes, qu'il s'est écoulé un temps plus long entre la naissance des enfants et la mort des parents. On ignore si l'hérédité est plus fréquente du côté de la mère que du côté du père ; mais il est incontestable que, si les enfants ont quelques chances d'échapper à la phthisie lorsqu'un seul de leurs ascendants a été atteint de la maladie, ils semblent avoir peu de chances de longévité lorsque le vice héréditaire leur vient à la fois par les deux lignes. Cependant, même dans ces cas, V hérédité n'est pas fatale, c'est ce que démontrent heureusement d'assez nombreux exemples. A côté de ces faits d'hérédité, je dois mentionner ces cas si communs de phthisie qui font périr tous les enfants d'une nombreuse famille, quoique le père et les autres ascendants n'aient jamais présenté trace de la maladie et aient tous offert les attributs d'une constitution robuste ; la cause de pareils désastres est restée jusqu'à ce jour tout à fait inexplicable. »

Nous allons l'étudier cette cause qui entraîne de pareils désastres ; mais avant de le faire, je vais reproduire le passage du Supplément de mon Annuaire consacré à l'hérédité de la phthisie. « M. Louis a étudié cette question avec cette persévérance, cet amour de la vérité que chacun lui connaît; je ne puis résister au plaisir de reproduire ici le passage de la deuxième édition des Recherches sur la phthisie de mon illustre maître, qui se rapporte à ce sujet : « La dixième partie des phthisiques que j'ai observés était issue de parents, père et mère, qui, suivant toutes les apparences, avaient succombé à la phthisie. Mais, comme cette maladie pouvait également bien leur avoir été transmise ou s'être développée accidentellement, comme je n'ai pu connaître le genre de mort des frères et sœurs de ces malades, il s'ensuit, en réalité, que je n'ai rien observé de décisif en faveur de l'hérédité de la phthisie. Je ne veux pas dire, pour cela, que l'influence de l'hérédité sur le développement de cette affection soit imaginaire; trop d'exemples paraissent justifier l'opinion dominante à cet égard. J'observerai môme que la proportion des phthisiques nés de parents morts tuberculeux, est probablement audessous de la vérité dans mes notes, vu qu'il n'est pas toujours possible, à beaucoup près, de savoir des malades qui sont dans les hôpitaux l'espèce d'affection à laquelle leurs parents ont succombé. Mais, évidemment, pour mettre l'influence de l'hérédité dans tout son jour, et connaître exactement le degré de celte influence, il faudrait dresser des tableaux de mortalité au moyen desquels on pourrait comparer un égal

nombre do sujets nés de parents phthisiques et de père et de mère qui ne l'étaient pas.

» M. Briquet, dans un mémoire intéressant qu'il vient de publier sur l'étiologie de la phthisie, et dans lequel il m'attribue, à propos de l'hérédité de cette affection, une opinion un peu différente de celle que j'ai publiée dans la première édition de cet ouvrage , opinion que je viens de reproduire, M. Briquet, pour démontrer l'influence de l'hérédité sur le développement de la phthisie , rapporte: 1° que sur soixante-sept phthisiques du sexe masculin qu'il a observés, trente-sept étaient nés de parents sains ou non tuberculeux, vingt-quatre de parents phthisiques, six de parents dont l'état de santé n'avait pu être constaté rigoureusement; 2° que sur trente-deux femmes phthisiques, quatorze étaient nées de parents non tuberculeux, douze de parents phthisiques, cinq de père et mère dont la santé n'avait pu être appréciée d'une manière rigoureuse (1).

» Mais, comme l'a fait remarquer un des rédacteurs des Archives de médecine, au sujet du mémoire de M. Briquet, si la mortalité phthisique, à l'hôpital Necker, dont M. Briquet est médecin, a été, dans l'espace de trois années, de ou un peu moins du tiers ; et si ce rapport était

l'expression de la loi générale de celte mortalité, il signifierait que les H/37 de la population de Paris meurent phthisiques, et que, par conséquent, toutes les fois qu'on voudra étudier l'hérédité dans une maladie, on devra trouver des parents tuberculeux onze fois sur trente-sept; en sorte que si cette même proportion persistait pour les parents des tubcrculeux, c'est que l'influence de l'hérédité serait nulle (2). Évidemment aussi, d'après cela, les faits recueillis par M. Briquet ne prouvent pas tout ce qu'ils paraissent prouver au premier abord.

» J'ai d'ailleurs beaucoup de peine à croire que la bonne foi et la sagacité de l'auteur n'aient pas été trompées dans celte circonstance. Il résulte, en effet, de l'analyse donnée par M. Briquet des observations qu'il a recueillies, que presque tous les malades qu'il a interrogés ont pu lui donner des renseignements exacts sur la santé de leurs parents, sur la maladie à laquelle leur père et mère avaient succombé, quand ils les avaient perdus avant leur admission à l'hôpital. Sur 100 malades, 08 étaient dans ce cas; et si l'on retranche de ces malades 3 enfants trouvés, il s'ensuivra que sur 100 malades, 08, ou la totalité moins 8, moins 1/3, ont pu donner des renseignements dignes de confiance sur la santé de leur père et mère. Voilà ce qu'il m'est difficile d'admettre, je le dis franchement, parce qu'il ne m'est jamais arrivé, quelque attention que j'aie mise dans l'interrogatoire des malades qui viennent dans les

(1) Recherches statistiques sur l'histoire de la phthisie {Revue médicale, février 1842). ffc) Archives générales de médecine, 3 série, t. XV, p. 216.

hôpitaux, d'en rencontrer un si grand nombre sachant bien ce qui était arrivé à leurs parents. L'année dernière encore, voulant recueillir des données nouvelles sur l'hérédité delà phthisie, j'ai interrogé à cet effet, avec un soin extrême en quelque sorte, 104 malades; et sur ce nombre, 55 seulement ont pu me donner des renseignements dignes de foi sur la santé de leurs parents. Je n'ai pas, il est vrai, considéré comme suffisant, pour établir le caractère et le nom d'une maladie, un renseignement qui consistait à dire, de la part des malades, que leur père ou leur mère avait succombé à telle ou telle maladie. Pour que l'existence de cette affection me parût démontrée, il fallait que les malades pussent m'indiquer nettement les quelques symptômes dont la connaissance, jointe à celle de la durée de la maladie, ne peut laisser de doute sur son caractère, sur sa place dans le cadre nosologique. En procédant de celte manière, j'ai trouvé, sur 31 phthisiques qui faisaient partie des 104 malades interrogés, que 3 d'entre eux étaient nés de parents évidemment phthisiques; 12 de parents non phthisiques, les uns morts, les autres encore vivants; 16 de parents dont la maladie n'avait pu être déterminée avec assez de précision pour s'en faire une idée nette. Très probablement M. Briquet aura cru pouvoir exiger des malades un peu moins de renseignements; il lui aura peut-être suffi de savoir qu'un individu avait été longtemps malade et avait beaucoup maigri , pour le considérer comme phthisique ; il se sera peut-être contenté quelquefois du nom de la maladie ; et l'on conçoit qu'avec une égale bonne foi et une divergence aussi marquée dans la manière de constater les faits, deux médecins doivent arriver à des résultats très différents. »

On voit, par ce passage de l'ouvrage de M. Louis, combien il faut être circonspect avant de se prononcer sur cette question d'hérédité.

Je reconnais cependant avec tout le monde que c'est une chose fâcheuse pour un enfant d'être né de parents tuberculeux Je vais expliquer ma pensée et montrer en quoi je diffère pour l'interprétation des faits des auteurs qui m'ont précédé. Quelques-uns, avec Richter, admettent que les parents transmettent des tubercules à leurs enfants, c'està-dire que dans l'embryon il existe une disposition organique qui doit nécessairement, à une certaine époque de la vie, donner lieu au développement de tubercules. Nous savons qu'il y a quelques faits qui militent en faveur de cette doctrine : Yalleix, Fleury, Ilusson, ont cité des observations d'enfants nouveau-nés dans les poumons desquels on a rencontré des tubercules. Mais ces faits sont en très petit nombre, et peuvent recevoir une autre interprétation. Dans combien de familles, en elfet, n'a-t-on pas vu succomber deux, trois enfants tuberculeux, puis le quatrième jouir d'une immunité manifeste ! Nous ne croyons donc pas que l'hérédité de la phthisie pulmonaire soit fatale, et, avec Clark, nous pensons que la phthisie n'est héréditaire qu'en ce sens, que les parents

transmettent à l'enfant une conformation, une organisation qui le rend plus disposé qu'un autre à être atteint de phthisie; les parents, en un mot, ne transmettent pas à leurs enfants la lésion anatomique qui constitue la maladie; mais ils leur transmettent simplement la disposition, l'aptitude à contracter cette maladie. On n'hérite pas de la diathèse, mais on hérite de la misère, des dispositions, des goûts, des habitudes, des imminences morbides, qui conduisent les parents à la phthisie. Souvent, d'ailleurs, il arrive que les enfants meurent tuberculeux, et que les parents ne le deviennent que plus tard (1).

Je tenais à démontrer qu'on avait singulièrement exagéré l'importance de la contagion et de l'hérédité en étudiant l'étiologie de la phthisie; ces deux causes ne peuvent être comprises dans la synthèse de causes très diverses que j'ai réunies sous le nom de misère physiologique: les autres causes admises par les cliniciens sagaces y rentrent, comme je vais essayer de le démontrer. Commençons par la plus désastreuse.

Misère. — L'influence de la misère sur le développpement de la phthisie pulmonaire dans nos grands centres, est un résultat général d'observations admis par tous ceux qui ont examiné ces questions de près. Je me contenterai de rappeler ici deux chiffres empruntés à la statistique de la mortalité à Genève, par M. Marc d'Espine. Sur 1000 décès de pauvres, on compte 233 phlhisiques ; sur 1000 décès de personnes aisées, 68 phthisiques seulement.

Les cliniciens qui ont eu à soigner dans nos hôpitaux un grand nombre de malades, admettent tous que la misère vient au premier rang parmi les causes de la genèse de la phthisie pulmonaire.

(1) Il est une question qui touche à l'hérédité de la phthisie, c'est l'influence du virus syphilitique et de l'affection scrofulcusc des parents sur la production de la tuherculisation pulmonaire des enfants. Quelques auteurs ont avancé qui [Infection syphilitique des parents était une condition favorable pour l'évolution serofuleuse chei les enfants, qui eux-mêmes transmettent à leurs descendants une grande prédisposition à la phthisie pulmonaire. La plupart des auteurs anciens confondaient l'affection scrofùleuse et la tuherculisation pulmonaire. Morton, Portai, Frank, Morgagni, considèrent ces deux états morhides comme des degrés différents d'une même maladie; Lugo| admet une identité complète entre les deux affections; MM. Rilliet et Karlhez partagent l'opinion de Lugol.

M. Lchert, dans son grand ouvrage sur les maladies scrofuleuses et tuberculeuses, sépare ces d'eux maladies, en se fondant sur l'absence des éléments spécifiques du tubercule dans les altérations scrofuleuses, mais il admet que ces deux affections peuvent se succéder et qu'elles se succèdent même le plus souvent.

Ces deux maladies nous semblent avoir entre elles des rapports intimes, au point de vue étiologique ; on ne peut nier qu'elles aient un fond commun, une cause commune, c'est l'appauvrissement général par suite du défaut de dépense en rapport avec les besoins de l'économie des aliments de la calorification; aussi croyons-nous pouvoir dire que, dans l'enfance, l'appauvrissement de l'économie amène à sa suite le plus souvent la scrofule, tandis que dans la virilité et l'Age adulte il conduit à la mbernilisation pulmonaire.

MISÈRE PHYSIOLOGIQUE. - PHTWSIE. 649 N'est-ce pas, dit Grisolle (Pathologie, t. II, p. 549, 9e édition), aux habitations froides, humides, mal éclairées; et aux autres causes débilitantes, telles qu'une nourriture grossière, insuffisante, des travaux excessifs, des écarts de régime, des privations de toute sorte, qu'il faut attribuer la fréquence incomparablement plus grande de laphthisie dans la classe pauvre que chez les individus qui vivent dans l'aisance.

Je crois avoir péremptoirement démontré que la misère du pauvre conduisait sûrement à la misère physiologique (voy. p. 592, 617). Quand ce dernier état de V économie s'est accentué, si la condition de continuité à l'âge de prédilection (1) est remplie, la phthisie pulmonaire se déclare fatalement.

Il est bon que j'indique ce que j'entends par cette condition de continuité. Le temps d'évolution est différent suivant les maladies qui exigent pour leur développement celte condition de continuité, et selon les individus. Pour la phthisie, il faut le plus souvent des mois et des

(I) In/luence de l'âge. — Parmi les influences prédisposantes à la luberculisation pulmonaire, il n'en est pas qui ait été mieux étudiée que celle de l'âge. Existe-t-il des conditions organiques non encore déterminées sous l'influence desquelles la continuité dans la perte, l'insuffisance, l'emploi trop faible des aliments de la calorificalion peut être abrégée? ou bien est-ce à quelque circonstance incidente que l'on doit attribuer l'influence de l'âge?

Rigoureusement parlant, ou peut dire qu'aucun âge n'est à l'abri de la tuberculisation pulmonaire. On en a cité des cas après un mois et moins de la vie extra-utérine, des fœtus même ont été trouvés tuberculeux, et l'on a rencontré journellement des tubercules dans les poumons des vieillards arrivés à la période extrême de la vie. Reconnaissons cependant qu'on ne possède que de très rares exemples de phthisie chez le fœtus, et suivant MM. Billiard (Traité des maladies des enfants) et Baron, les tubercules sont rares dans les premiers mois de la vie extra-utérine. M. Guyot a fait, comme nous l'a appris M. Papavoine (Mémoire sur les tubercules, in Journal du progrès, XX), 400 autopsies d'enfants nouveau-nés sans en avoir rencontré un seul cas. Suivant M. Papavoine, c'est à l'époque de la première dentition, surtout si elle est accompagnée de quelque état morbide, que les tubercules apparaissent chez les enfants. Cependant, ajoute-t-il, il s'en faut beaucoup que les tubercules soient aussi fréquents dans les deux premières années de la vie que dans celles qui suivront. Ainsi, suivant cet observateur, de deux à quinze ans, près des trois cinquièmes des enfants offriraient des tubercules à l'autopsie, et chez plus du tiers des sujets observés par lui, les tubercules furent, sinon la cause unique, du moins la cause déterminante de la mort.

Le nombre des enfants tuberculeux est surtout plus considérable, d'après M. Lombard (de Genève), de quatre à cinq ans, ou de quatre à sept ans selon M. Papavoine. D'après les faits recueillis par M. Louis à l'hôpital de la Charité, les deux cinquièmes environ des malades qui succomberaient dans cet hôpital seraient tuberculeux. On admet généralement que la tuberculisation pulmonaire, stationnaire le plus souvent à l'âge de la puberté, devient plus meurtrière de vingt à trente ans.

D'après Clark, le maximum de l'intensité serait à vingt-trois ans. Voici l'ordre de fréquence des morts par suite de la tuberculisation pulmonaire :

On voit d'après cela que le maximum de fréquence des décès par suite de tuberculi-

années, comme nous le verrons bientôt en examinant des cas particuliers. D'autres Ibis, dans la forme de la phlhisie dite galopante, des semaines suffisent, et la condition de continuité ne paraît pas indispensable. Je dis ne paraît pas, car la misère physiologique peut exister depuis longtemps et passer inaperçue chez des individus qui sont décimés par cette terrible maladie.

Revenons maintenant sur les chiffres donnés par M. Marc d'Espine; cherchons quelles ont pu être les causes de la phthisie pulmonaire chez les 08 sur 1000 individus aisés qui ont succombé par suite des atteintes de cette maladie. Reconnaissons d'abord que parmi les personnes qui ne sont pas inscrites au bureau de bienfaisance, il en est beaucoup qui endurent de grandes privations. Puis, si l'on veut bien se reporter à la page 631 , on y trouvera l'énoncé de conditions très diverses dans lesquelles les riches peuvent endurer, au milieu de l'abondance, la continuité de la misère physiologique, rappelons les dérangements de santé les plus variés, parmi lesquels il faut noter les maladies aiguës, fièvre typhoïde, rougeole (1), scarlatine, etc., commandant une diète prolongée.

sation coïncide à peu près exactement avec l'âge maximum de la force. Voici comment on peut interpréter ce fait d'après la loi de continuité d'action. Les enfants, les vieillards offrent en général moins de résistance aux maladies incidentes que l'homme dans la force de l'âge ; quand ces vieillards, ces enfants sont sous l'influence de la misère physiologique, les refroidissements, les miasmes spécifiques les trouvent aptes à ressentir leur impression, et ils succombent souvent à des maladies aiguës déterminées par ces causes incidentes auxquelles résistent ceux qui sont protégés par l'âge de la force. La condition de continuité, qui est en général celle de l'évolution des tubercules, peut donc être plus souvent remplie par les individus dans l'âge de la force que par ceux qui n'y sont pas encore arrivés ou qui l'ont dépassé. J'ai hâte d'ajouter que l'explication que je viens de donner du fait de la fréquence des tubercules à l'âge de la force peut bien être exacte, mais qu'il peut exister concurremment des conditions organiques qui favorisent l'évolution des tubercules, conditions qui n'ont pas encore été appréciées. Voici celles que j'ai indiquées pour expliquer cette prédominance de la phthisie vers la vingtième année : A. c'est le passage de la vie d'accroissement à la vie stationnaire ; les résidus albuminoïdes insolubles deviennent plus considérables; H. passage de la vie de jeux, d'exercice, à la vie occupée, trop souvent sédentaire, avec des occupations qui condamnent à une quasi immobilité, causes qui, comme nous l'avons vu, conduisent à la misère physiologique.

(I) Influence de la rougeole sur la production de la phthisie pulmonaire. — Sydenham, Paul Franck et la plupart des auteurs anciens ont admis une sorte d'analogie de spécificité entre la rougeole et la phlhisie pulmonaire. Cette opinion est partagée par beaucoup d'auteurs modernes dont plusieurs ont une compétence complète pour juger cette difficile question. Parmi eux je citerai Guersaut père, Rayer, Biachc, Michel Lévy {Gabelle médicale, 1818, p. 41GJ, Il il lict et Bailliez dans leur excellent traité. Ces derniers auteurs combattent cependant dans leur dernière édition ce qu'il y a de trop exclusif dans celte relation plutôt aperçue que prouvée. « Les médecins anciens, disenl-ils, privés des lumières de l'anatomio pathologique, devaient croire la phthisie suite de rougeole, plus fréquente qu'elle ne l'est réellement, car ils regardaient comme phthisiqiics presque tous les enfants qui, à la suite de l'exanthème, succombaient â une maladie de poitrine dont la marche avait été subaiguë on chronique; tandis quo nous avons démontré, M. BartheX et moi, que les brOQOho-pneumoniel lobulaires, suivies ou non d'abcès «lu poumon, marchant avec lenteur, étaient quelquefois un des reliquats de la fièvre érnptive et en imposaient pour une affection tuberculeuse. » Déjà, en 183.r>, dans un

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L'état physiologique étant le môme, ils sont précipités comme le pauvre par une pente fatale ;\la tuberculisation pulmonaire.

Nous allons aborder l'étude des conditions les plus remarquables par leur netteté qui peuvent encore conduire les riches à la misère physiologique et par sa continuité à la phthisie pulmonaire.

Je vais m'occuper, en commençant, d'un cas spécial dans l'histoire de la genèse de la tuberculisation pulmonaire qui m'offrira le double avantage de la simplicité dont je viens de parler et d'une expérience personnelle plus étendue. Il s'agit d'un sujet qui doitm'être familier par une suite d'études non interrompues depuis quarante ans. Tous les médecins qui ont pu s'occuper avec persévérance du diabète sucré (glycosurie), — je citerai parmi les plus illustres le célèbre médecin chimiste anglais Prout, et parmi nous Rayer, — tous, dis-je, ont remarqué que les malades qui arrivaient épuisés dans les hôpitaux et qui succombaient à cette période de marasme propre aux diabétiques, offraient des tubercules dans les poumons. Pour mon compte j'ai assisté

mémoiro important imprimé dans le. Journal médico-chirurgical, M. Rufz avait formulé cette conclusion « qu'il n'y avait pas, dans l'état actuel de la science, de proposition plus hasardée que la prétendue influence de la rougeole sur le développement des tubercules. » Depuis, cet excellent observateur, dans un mémoiro imprimé dans la Gazelle médicale, 1857, p. 571, formule une opinion moins exclusive à laquelle je me rallie complètement, et que je considère encore comme l'expression rigoureuse de faits bien observés. « La tuberculisation, dit-il, peut être le résultat de la rougeole, comme on la voit succéder à loule cause affaiblissante ; comme Louis l'a vue à la suite de la fièvre typhoïde, comme je l'ai vue à la suite des dysenteries chroniques des Antilles. »

Dans la rougeole avec ses prodromes, ses périodes d'état, sa convalescence incertaine compliquée souvent de diarrhée chronique, n'y a-t-il pas fréquemment continuité dans la perte, dans l'insuffisance des aliments de calorification ; d'où misère physiologique. C'est la môme cause qu'un examen attentif des faits nous montrera toujours quand il s'agira de la genèse de la tuberculisation pulmonaire.

Influence de la fièvre typhoïde et des autres pyrexies aiguës. — « Sur quarante-six sujets de M. Louis (loc. cit., p. 606) emportés par l'affection typhoïde dont j'ai recueilli l'histoire, quatre offraient quelques tubercules ou des granulations grises demi-transparentes au sommet des poumons, et ces sujets avaient succombé de vingt-six à quarantesix jours après le début de la maladie. Aucun de ceux qui avaient été emportés avant cette époque ne présentait une semblable lésion. On voit donc que dans les faits rapportés par M. Louis, pour que la fièvre typhoïde soit suivie de tubercules dans les poumons, il faut que la maladie ait duré pendant un temps proportionnellement long, avec accompagnement nécessaire de dicte. Il n'est pas besoin d'insister sur ce point, puisque c est la règle dans la fièvre typhoïde. Les tubercules apparaissent donc dans les poumons quand la continuité dans l'insuffisance des aliments de la calorification est manifeste, quand la misère physiologique est établie. »

Influences morales déprimantes. — « Parmi les causes de la phthisie pulmonaire, dit Laennec dans son Traité d'auscultation, je n'en connais pas déplus certaines que les passions tristes, surtout quand elles sont prorondes et de longue durée. Presque toutes les personnes que j'ai vues devenir phlhisiqucs, quoiqu'elles ne parussent pas prédisposées a celte maladie par leur constitution, paraissaient devoir l'origine de leur maladie a des chagrins profonds et de longue durée. »

Nous ne croyons pas ces assertions exagérées, et nous concevons sans peine que «les passions tristes dépriment; si leur influence est longue et intense, elles amènent de l'anorexie, des digestions difficiles, une nutrition languissante, et consécutivement une calorification insuffuante qui mène à la misère physiologique et de là à la phthisie

à l'autopsie de 10 malades présentant ces caractères, et dans les 10 cas des tubercules ont été observés dans les poumons.

La phthisie pulmonaire des glycosuriques passe souvent inaperçue du vivant des malades. Voici les raisons principales qui, selon moi, peuvent expliquer ce diagnostic incomplet. 1* Les glycosuriques succombent presque toujours durant la première période de la phthisie admise par Laennec et par M. Louis, c'est-à-dire à l'époque antérieure au ramollissement et à l'évacuation de la matière tuberculeuse par les bronches; ils meurent par suite d'une bronchite capillaire ou d'une pneumonie spéciale; 2° les symptômes principaux de la phthisie de la première, et surtout ceux de la seconde période manquent le plus souvent chez les glycosuriques phthisiques. Insistons sur ce fait : chez les malades exténués par la glycosurie, toujours des tubercules se développent dans les poumons.

Il est deux conditions indispensables pour que ce résultat infaillible arrive; j'exprime ces conditions par deux mots : quantité, continuité. Je ne connais aucun exemple, cité par les auteurs ni observé par moi, dans lequel la tuberculisation pulmonaire ait précédé la glycosurie, toujours c'est la glycosurie qui conduit à la tuberculisation ; ce n'est pas dans ledébut de l'affection première qu'apparaît la complication, elle ne survient souvent que plus d'une année après l'invasion delà première maladie.

Cette continuité dans l'action de la même cause est indispensable à Ja production du phénomène. Si nous voulons en rechercher une explication, nous dirons : les tubercules n'apparaissent que lorsque les ressources de calorilication sont bien près d'être épuisées par la glycosurie, et que, par suite de cet épuisement, les fonctions du poumon et de l'ensemble des appareils de calorification sont ralenties.

Si aux aliments tels que les sucres, les féculents, qui sontsi facilement et pour ainsi dire si entièrement convertis en glycose dans l'organisme vivant, on substitue partiellement ou en totalité des aliments de calorilication tels que les corps gras, les alcooliques, qui n'éprouvent plus la transformation glycosique, deux cas peuvent alors se présenter: ou la glycose disparait des urines, ou la quantité éliminée dans les vingtquatre heures diminue considérablement. Dans ces deux cas, si les tubercules n'existaient pas dans les poumons, ils ne s'y développent que dans des conditions exceptionnelles (1). J'ai suivi pendant bien des an-

(1) Parmi ces conditions exceptionnelles vient an premier rang l'Age de la puberté, qui s'accompagne si souvent de troubles nervenx, de chlorose, de goiUs dépravés, d'anorexie, qui conduisent a l'alimentation insuffisante; la glycosurie s'ajontant alors à ces causes de tuberculisation dont plus tard j'apprécierai la puissance, cette dernière affection peut alors apparaître avec un régime bien réglé et une élimination modérée de glycose. Ajoutons que la phthisie suite de glycosurie est beaucoup moins fréquente aujourd'hui qu'autrefois, parce que les médecins prescrivent aux glycosuriques mon traitement qui, en éloignant la misère physiologique, préserve de la phthisie.

nées des malades affectés de glycosurie, non seulement en France, mais dans les contrées les plus diverses pour le climat, en Danemark, en Angleterre, en Italie, en Algérie, aux Indes. Quand la réparation et la dépense étaient suffisantes et que la quantité de glycose éliminée dans les vingt-quatre heures ne dépassait pas 50 grammes, les tubercules ne se développaient plus dans les poumons. Voici donc en quels termes je formule aujourd'hui la loi de coïncidence de la glycosurie et de la tuberculisation pulmonaire: Des tubercules apparaissent toujours dans les pouvions des glycosuriques, quand V élimination de la glycose a lieu en proportion considérable pendant un temps assez long.

Examinons maintenant le phénomène principal de la glycosurie, et de cette étude découlera le principe qui nous servira de guide dans la discussion à laquelle nous allons nous livrer.

Il est bien évident que le fait le plus considérable dans la santé d'un glycosurique est cette élimination de glycose qui, dans quelques conditions, peut s'élever à 1 kilogramme jour; cette formation et celle élimination s'effectuent par suite de la non-utilisation de la masse principale des aliments et des réserves de l'économie. Le rôle du principe éliminé est bien évidemment, à l'état physiologique, de pourvoir aux besoins de la calorifi cation. Or, un glycosurique est donc, en définitive, dans une condition telle, qu'il élimine sans l'utiliser une quantité considérable du principal aliment de la calorification. Bornons-nous à constater ici que lorsque cette élimination s'est continuée pendant un long espace de temps en quantité considérable, la misère physiologique en est la conséquence, suivie elle-même de phlhisie pulmonaire.

Recherchons maintenant si dans certaines conditions où se trouvent placés quelques-uns de nos animaux domestiques, nous ne verrions pas se réaliser un phénomène présentant la plus grande analogie physiologique avec l'élimination de la glycose par le malade affecté de glycosurie, étudions ce qu'il surviendra dans la santé de ces animaux. Ces expériences ont été exécutées sur une grande échelle par les nourrisseurs des environs de Paris, avant l'établissement des chemins de fer. J'ai suivi dans tous ses détails une de ces exploitations; je vais donner ici un résumé des observations que j'ai recueillies à cette époque.

Un homme intelligent allait chaque année choisir, d'après les principes de Guenon, un troupeau de vaches flamandes bonnes laitières. Comme le lait avait cà cette époque, à Paris, une valeur plus considérable qu'elle n'en a aujourd'hui, qu'on peut s'approvisionner sur un rayon si étendu de cette denrée alimentaire, il s'agissait d'en faire produire à un animal le plus longtemps et le plus possible; on était arrivé par une observation empirique à des résultats vraiment extraordinaires. Les vaches étaient entassées dans des étables d'où elles ne sortaient pas; là pas d'exercice, une température élevée et par conséquent la dépense des aliments de la

654 MODIFICATEURS. — CHAUEUft, CLIMATS TEMPÉRÉS.

calorilicatiou réduite à son minimum. Toute l'attention du nourrisseur se dirigeait du côté de l'alimentation. Un leur donnait, à mesure de l'accroissement de l'appétit, des aliments à discrétion, ils consistaient essentiellement en fourrages sucrés, tels que le trèfle sec; en racines féculentes et sucrées, telles que pommes de terre et betteraves ; en résidus de graines farineuses, tels que son, recoupe, drèche; on assaisonnait leur repas avec du sel. Sous l'influence de ce régime bien gradué, leur appétit croissait rapidement et la somme des boissons et des aliments ingérés dépassait bien vite ce qu'on observait dans les conditions ordinaires de la santé. Deux choses se présentaient alors, ou les vaches engraissaient rapidement en produisant peu de lait, elles étaient alors livrées au boucher, ou (c'était la grande majorité quand elles avaient été bien choisies) elles étaient converties en véritables machines à fabriquer du lait, et ne croyons pas qu'il était de qualité inférieure, il était plus riche en lactine et aussi riche en beurre que le lait des vaches nourries dans les meilleurs pâturages de la Normandie. On arrivait à leur faire produire après un an ou dix-huit mois de vêlage, 18 à 20 litres de lait, au lieu de 7 litres que donne au maximum une vache dans les conditions ordinaires et à cette époque éloignée du part. Comme les glycosuriques, ces vaches étaient en proie à une soif très vive et à une faim insatiable. Comparons maintenant une vache à lactation forcée et une vache à lactation normale sous le rapport des pertes effectuées en vingtquatre heures, en n'ayant égard qu'aux deux principaux aliments de calorification contenus dans le lait, le beurre et la lactine.

Dans les observations que j'ai recueillies pour ce but spécial, j'ai trouvé qu'une vache excellente, dans des conditions normales d'alimentation, donnait en moyenne, en vingt-quatre heures, 7 litres de lait, contenant 26 1 grammes de beurre et 41 1 grammes de lactine. Chez nos vaches soumises au régime exceptionnel que nous avons indiqué, nous avons trouvé en moyenne 18', 3 pour la quantité de lait fournie eu vingt-quatre heures, ces 18',3, contenant 640,50 de beurre et 1080,85 de lactine.

Il est facile d'apercevoir là les deux conditions essentielles delà saule des glycosuriques fortement atteints : perle considérable des aliments de la calorilicatiou, continuité dans celte perte.

Qu'arrivc-t-il aux vaches soumises à ce régime? Précisément ce qu'il advient aux glycosuriques : toujours (1) des tubercules se développent dans leurs poumons. Si l'on ne se hâte de les livrer au boucher, elles maigrissent, ou sont enlevées en vingt-quatre heures par une pneumonie foudrovanle, comparable à celle qu'on observe si souvent chez les

il) Dans des conditions spéciales, soit d alimentation, soit de castration, la loi ne se vériû/8 pas toujours. On comprend leg causes do ces exceptions, que je n'ai pas été à même d'étudier convenablement.

MISKliE l»llYS10L()(jlOlE. - ■ l'IlïlIISIK. 655

glycosuriques fortement atteints (1). De la comparaison cl du L'interprétation de ces faits, nous pouvons déduire la première formule générale de L'écologie de la tubercujisation, que nous exprimons ainsi :

« La continuité, dans la perte des aliments de la calorilication, en proportion considérable, conduit à la luberculisalion pulmonaire. »

Passage des climats chauds dans les pays froids ou tempérés. — Nous allons aborder un autre exemple qui va nous offrir la môme netteté dans les résultats, mais dont la corrélation avec les faits précédemment énoncés n'apparaît pas immédiatement; elle deviendra évidente, nous l'espérons au moins, par l'interprétation attentive des phénomènes.

Il est d'observation constante que les singes qui sont transportés des pays interlropicaux dans nos régions du Nord, après quelques mois, ou quelques années de séjour, finissent par succomber; et à l'autopsie on trouve toujours des tubercules dans leurs poumons (ï).

Dans les administrations publiques, comme le Muséum d'histoire naturelle de Paris, oir a tout fait cependant pour rendre leur acclimatation facile : température arlilicielle, quand le froid est trop rigoureux ; pour leur habitation, véritable palais où la gymnastique la plus variée peut remplacer pour ces animaux imitateurs, les gambades de la liberté. Les observations les plus attentives ont appris les particularités de leur

(1) Il y a déjà longtemps qu'on a signalé la fréquence de la tuberculisation pulmonaire chez les vaches laitières des environs de Paris : Mémoire sur la péripneumonie chronique, ou phthisie pulmonaire, qui affecte les vaches de Paris et des environs (J.B. Huzard, an VIII, in-8°) ; — Happort à M. le préfet de police sur la pomvielièreou phthisie pulmonaire des vaches laitières de Paris et des environs, par M. Huzard fds (Annales d'hygiène, t. XI p. 417) ; — Delafond, Mémoire sur la pommelière de l'espèce bovine, mémoire couronné à Angers, 1844; — Bouchardat, Phthisie des vaches laitières (Opuscules d'économie rurale). Quand la lactation chez la femme se rapproche de ces conditions, elle devient une cause de phthisie pulmonaire. « J'ai vu, dit Rayer, dans son beau mémoire intitulé : Etudes comparatives de la phthisie pulmonaire çhez l'homme et chez les animaux (Archives de médecine comparée, 1843), des nourrices devenir phthisiques lorsqu'elles allaitaient deux enfants à la fois, le leur et celui qui leur était confié, ou bien encore lorsqu'elles continuaient l'allaitement au delà d'une certaine durée disproportionnée avec leurs forces. »

(2) M. Andral, Cours d'hygiène professé à la Faculté de médecine, 1828, 1829.

M. Rcynaud (mémoire lu à l'Académie de médecine le 11 janvier 1831), voulant s'assurer de ce fait si répandu que les animaux originaires des pays chauds transportés dans nos climats sont sujets, plus souvent que nos espèces indigènes, aux affections tuberculeuses, fit l'autopsie de vingt singes morts pendant un espace de deux années au Muséum d'histoire naturelle de Paris, et, sur dix-neuf d'entre eux, il constata des tubercules en plus ou moins grand nombre dans les poumons, et presque toujours aussi dans plusieurs autre» organes.

Ces animaux, avant de mourir, dit l'auteur du mémoire, présentaient des symptômes analogues à ceux qu'on observe chez les phthisiques : tous avaient maigri, leur respiration était plus ou moins gênée, et chez quelques-uns d'entre eux on constata les signes physiques fournis par la percussion et l'auscultation, absolument comme chez l'homme.

alimentation dans leurs conditions de liberté, et l'on a cherché à les en rapprocher le plus possible, et cependant la phthisie pulmonaire, nous ne dirons pas les décime, mais les moissonne tous, quand ils ont vécu quelques années sous notre ciel inclément.

Nous allons montrer que ce sont précisément ces soins attentifs pour leur donner le régime de leur pays natal, qui les conduisent nécessairement au résultat fatal.

J'ai dit que c'était par des soins qu'on les rapprochait de leur régime habituel, mais il y a quelque chose de plus fort que les soins de l'homme, c'est l'habitude, l'instinct, qui, pour chaque pays, a créés de conditions uniformes de régime, que non seulement les animaux, mais l'homme lui-même, conservent dans les pays où ils sont transportés. Ainsi, le cosaque du Nord, dans ces jours de douloureuse mémoire où il a envahi nos campagnes, ne recherchait-il pas, pour engraisser son potage, jusqu'aux chandelles qu'il dérobait aux ménagères. Les corps gras en abondance ne lui étaient pas nécessaires dans nos contrées comme dans son pays glacial, et cependant il avait l'habitude d'en ingérer une quantité considérable, et il conservait ses habitudes.

Nos soldats, qui ont si longtemps fait la guerre à l'Arabe, qui se porte si bien en mangeant quelques dattes et son couscousou, n'ont pas imité sa sobriété ; il a fallu leur transporter en Afrique les alcooliques qui leur étaient utiles sous le ciel parisien, et l'on a pu dire, avec justesse, qu'en Algérie Peau-de-vie et l'absinthe avaient plus tué d'Européens que le plomb des Arabes. L'homme conserve donc, en changeant de climat, ses habitudes de régime, même dans ce qu'elles ont de nuisible dans ces conditions nouvelles; l'animal, qui n'a pas la raison pour l'éclairer, est encore, quand il le peut, plus tenace dans ses habitudes.

Or, quel est l'ennemi qui agit constamment sur l'animal du Midi transporté dans le Nord, c'est le froid, auquel il faut incessamment résiste]1. Si pour maintenir sa température constante de 38 degrés, par exemple, la moyenne de température étant beaucoup plus basse que celle de son pays natal, ses ressources de calorilication restent les mêmes, il y aura insuflisancc.

C'est précisément le cas du singe des régions intcrlropicales transporté chez nous. La continuité dans V insuffisance des aliments de calorilication, eu égard aux besoins de son organisation, le conduit à la luberculisation pulmonaire; comme la continuité dans la perte des mêmes aliments y conduit le glycosurique et la vache laitière soumise au régime que j'ai fait connaître.

Ce que j'ai dit des singes peut s'appliquer à presque tous les animaux des contrées méridionales transportés dans le Nord, quand on ne

change rien à leur régime. Pour donner une preuve nouvelle que c'est là l'interprétation légitime du phénomène, choisissons un animal du Midi dont nous allons changer l'alimentation en le transportant dans le Nord et en opérant le changement dans le sens indiqué par la théorie. Un exemple qui se vérifie chaque jour sur une grande échelle se présente naturellement à la pensée. Le perroquet, la perruche, sont aussi des enfants de ces forêts vierges des régions intra-tropicales, on les a transportés chez nous, et ces hôtes nouveaux de nos habitations y vivent plus longtemps que les maîtres. Pourquoi sont-ils soustraits à la loi commune de la mortalité des transportés du Midi au Nord ? Ne pouvant leur donner les fruits qui formaient le fond de leur nourriture dans leur patrie, on leur a offert les mets qui couvraient nos tables et les graines qui garnissaient les volières des oiseaux granivores de nos pays. Ils acceptent tout, mais comme base d'alimentation, ils s'accommodent surtout de ce chènevis dont ils savent, avec tant de dextérité, extraire l'amande avec leurs gros becs. Qu'est-ce que cette amande de chènevis qu'ils ont si heureusement recherchée? Un aliment qui renferme plus de 50 pour 100 d'huile; c'est-à-dire l'aliment de calorification le plus riche, celui qui permet à l'habitant des pôles de résister aux rigueurs d'un climat excessif. Il n'y a donc plus pour la perruche et le perroquet transportés chez nous, insuffisance dans les aliments de calorification, et partant, pas de tubercules dans les poumons.

Les faits que nous venons d'exposer se vérifient pour l'homme avec moins de netteté que pour les animaux : outre que les conditions expéj rimentales manquent de la fixité etdela durée que nous avons trouvées dans nos observations sur les animaux, l'homme a pour se défendre son intelligence qui quelquefois est pour lui un bon guide; puis la règle, soit de la famille, soit de la corporation dans laquelle il est assimilé, et qui change malgré lui les conditions normales de régime de son pays natal, pour lui imposer le régime des gens du lieu où il est. Malgré tout, nous allons voir que la loi se vérifie encore. Il est d'observation admise par tous ceux qui ont pu et su bien observer, que les noirs transportés d'un pays chaud dans un pays froid, payent, ton 1rs cli .ses égales, un tribut beaucoup plus élevé à la phthisie pulmonaire que l'homme du Nord placé dans les mêmes conditions que lui. Les relevés qui nous ont été donnés par les médecins anglais, des causes de mortalité chez les troupes noires et chez les troupes blanches habitant des pays tempérés ou froids, ne laissent aucun doute à cet égard. Nous voyons toujours dans ces conditions la phthisie pulmonaire décimer les noirs, comme elle décime les animaux du Midi transportés au Nord. Nos médecins de marine, qui ont exercé dans les hôpitaux des bagnes des ports de l'Océan, où se trouvaient réunis les forçats de la France

BOUCIfAlUlAT. — HYGIÈNE. n

m MODIFICATEURS. — CIlALEUIl, CLIMATS TEMPÉHÉS.

les forçats Hoirs do hob colonies des Antilles, ont toujours signalé une mortalité par la phthisie beaucoup plus considérable chez ces derniers que chez les premiers. Encore un dernier exemple qui viendra corroborer ceux que je viens de citer : (Juaiul l'habitant des plaines s'élève au nivead des'neiges perpétuelles de nos Alpes, il se place, par rapport a la température) dans les conditions d'un habitant des pays tempérés cm i va demeurer dans le Nord ; il b'v joint, de plus, une circonstance défavorable, c'est que l'air étant plus raréfié à une grande élévation ttudessits du niveau de la mer, moins d'oxygène pénétrera dans les poumons et dans la circulation, et toutes choses égales, les phénomènes de la calorilication s'exerceront avec moins de plénitude. La supposition que nous venons de faire se change en une réalité pour ainsi dire expérimentale. Pour donner secours et asile aux voyageurs traversant des montagnes neigeuses, on a établi sur le Saint-Gothard un hospice desservi par des religieux qui, presque tous nés dans la plaine, sont exactement dans les conditions physiologiques d'un homme transporté d'un pays tempéré dans une région froide. Les conditions étant les mêmes, les résultats sont identiques : la phthisie pulmonaire exerce de nombreux ravages chez les religieux du Saint-GothàrcL

Dans les conditions les plus diverses) nous apercevons toujours la continuité dans l'insuffisance des aliments de la calorilication, eu égard à la température extérieure et aux besoins de l'organisation, conduire à la misère physiologique, et de là à la phthisie pulmonaire.

En continuant notre étude, nous allons trouver encore de nombreuses causes qui peuvent placer les personnes aisées dans ces conditions qui mènent à la continuité de la misère physiologigue.

Inertie. — Ces conditions se rapportent à l'inertie générale ou à la diminution d'activité des poumons (j'en ai traité pageG32). Nous allons voir maintenant qu'en choisissant des cas de permanence dans l'inertie, la tuberculisation pulmonaire va s'y montrer comme dans les cas d'insuffisance d'aliments de la calorilication. On admettait généralement autrefois que la tuberculisation pulmonaire était infiniment plus rare dans les contrées chaudes que dans les régions du Nord ; mais le beau travail de M. ïïuh (Étude de la phthisie à la Martinique, in Mémoiresde ï Académie de médecine^ t. X) a montré combien cette assertion était peu fondée. D'après les tableaux publiés par ce savant observateur, les blancs créoles, les femmes surtout, offrent le plus large contingent à la tuberculisation pulmonaire; leur impressionnabililé nerveuse, \cm fur nienle physique, sont généralement connus. Après les créoles, c'est la classe des femmes mulâtresses qui est le plus décimée par la phthisie pulmonaire : cette classe est, d'après M. lUil'z, celle qui se trouve dans les conditions les plus fâcheuses, elle offre l'assemblage le plus complet des vices de Voisireté. Les femmes, en France, sont plus souvent atteintes

MISÈRE PHYSIOLOGIQUE. - PHTHISIE. 659 de la phthisie que les hommes, parce qu'elles exercent moins leurs forces (1).

M. Lattre, en décrivant (Revue coloniale, décembre 1852) le mal de cœur (mal d'estomac, gastro-entérite des noirs), nous a montré que ces malades succombaient aux suites des infiltrations ou de la phthisie; il nous ;i appris que cette affection était la livrée de la misère et qu'elle atteignait surtout les noirs dont le bonheur suprême était d'oublier la rie dans le sommeil et le repos. Les recherches de M. Ghassinat {Études sur la m ortalité dans les bagnes ou les maisons centrales de force et de Correction, Caris, 1840), quoique ne se rapportant pas directement au sujet qui nous occupe, nous fournissent cependant des documents d'une grande importance. Nous nous contenterons de consigner ici deux résultats généraux auxquels ces études l'ont conduit.

« Dans les maisons centrales, les chances les plus grandes de mortalité se montrent à l'époque de la puberté chez les deux sexes; les habitants des campagnes, les individus employés à l'exploitation du sol, d'un autre côté, les soldats, les marins, les vagabonds, succombent en bien plus grand nombre dans les hagnes et les maisons de correction que les condamnés placés dans les catégories professionnelles sédentaires. »

Sans doute il est à regretter que les documents manquent sur les causes de la mort, mais quand on voit qu'elle frappe surtout à l'âge de prédilection de l'évolution des tubercules, et précisément qu'elle sévit avec plus d'intensité sur les individus qui passent soudainement d'une vie active à une existence recluse, on ne peut se refuser d'admettre qu'il y ail une corrélation établie par une foule d'autres faits entre le

(1) Inflaence du sexe. — Bayle, qui a fait de si belles recherches sur la phthisie,

admettait que cette maladie exerçait, à peu près également, ses ravages sur les deux sexes; mais les travaux de Laennec, de M. Louis, de Benoislon, conduisent à admettre que la tuberculisation pulmonaire est plus fréquente en France chez les femmes que chez les hommes. M. Papavoinc est arrivé à un résultat .semblable pour les jeunes filles, comparées aux jeunes garçons. Cette fréquence plus grande de la tuberculisation pulmonaire chez les femmes que chez les hommes, s'explique en interprétant convenablement les faits exposés dans l'étude a laquelle je me suis livré. Le salaire des femmes est moindre que celui des hommes, leur luxe plus grand, d'où deux causes prédominantes de misère physiologique. La fréquence de la chlorose chez les jeunes filles, les goûts dépravés qui accompagnent cette maladie, conduisent par une pente évidente à l'appauvrissement général de l'économie ; quand la condition de continuité se réalise, des tubercules apparaissent dans les poumons. Je dois ajouter encore que les travaux sédentaires des femmes, qui exigent souvent une quasi immobilité, sans déploiement de forres physiques, les conduisent plus fréquemment que les hommes à remplir cette condition de continuité dans l'insuffisance de la dépense, sur laquelle j'ai tant insisté. Nous trouvons que celte loi de la fréquence plus grande de la tuberculisation pulmonaire ne se vérifie pas partout; mais alors, ainsi que Clark nous l'a appris, ce sont précisément les hommes qui subissent ces travaux sédentaires, sans déploiement de force, tandis que les femmes se substituent à eux pour les plus rudes labeurs des champs : conliimnli m inalleiuliie de la formule générale qui termine mou travail sur l'étiologic de la phthisie pulmonaire.

passage sans transition d'une vie active à une vie recluse, inactive, et l'évolution des tubercules dans les poumons. Laennec parle d'un couvent dont toutes les religieuses mouraient en très peu de temps, à l'exception de celles qui avaient soin du jardin, de la cuisine et de l'infirmerie. Je dois citer ici un passage remarquable sur ce sujet tiré du livre si attachant de Leuret, intitulé Fragments psychologiques sur la folie, p. 149 : « Un mot, en passant, sur la grande mortalité du Bon-Pasteur : elle y est occasionnée par la phthisie pulmonaire. J'ai pris des informations positives près de la supérieure de ce couvent. Les mortes sont dans la proportion d'un tiers, sur le nombre des entrantes, et cependant il s'agit de femmes très jeunes ! Mais ces femmes ont abusé de la vie, éprouvé des privations, subi des traitements énergiques ; plusieurs ne se sont décidées à se retirer du monde qu'après avoir vu leur santé en partie détruite et leur existence menacée; elles viennent mourir dans une retraite qui leur offre l'espoir du pardon des fautes qu'elles ont commises. Il y a encore une autre cause et que je crois être au moins aussi puissante que celle-ci : c'est le régime que l'on suit au couvent. En effet, sur 50 décès, il y en a eu 5 pendant la première année de séjour dans la maison; — 11 pendant la seconde; — 7 pendant la troisième; — 27 pendant la quatrième et les années suivantes.

» Celles qui ont vécu trois années entières au Bon-Pasteur, qui en ont supporté la règle, n'étaient pas mourantes lorsqu'elles y sont entrées. Avaient-elles déjà le germe de la phthisie? Leur grand nombre ne permet pas de le croire, car, d'après les recherches de Bayle et Laennec (1), d'après celles de M. Louis, la phthisie n'a que rarement une aussi longue durée. Il faut chercher la cause de cette maladie dans le régime du couvent. La maison est salubre, la nourriture suffisante et saine; mais les recluses ne font pas assez d'exercice. Elles onl, par jour, un peu moins de deux heures de récréation; elles passent ces deux heures dans le jardin, si le temps le permet; s'il pleut, elles ne sortent pas de toute la journée. Or, le défaut d'exercice est, parmi les causes productives de la phthisie pulmonaire, la plus fréquente et la plus meurtrière, ainsi que l'ont prouvé les recherches successives de Laennec, de MM. Louis, Bcnoiston (de Chàteauneuf), et Lombard (de Genève). »

Je vais grouper, en terminant, plusieurs exemples où nous verrons encore la tuberculisation du poumon apparaître avec le défaut de dépense suffisante des aliments de la calorilîcaliou, eu égard à la puissance et aux besoins de l'organisation; si les résultats sont moins nets (pic dans les catégories citées précédemment, cela tient, comme je l'ai dit déjà, au défaut de continuité dans la cause.

(t) Baylc, Recherches sur la phthisie; — Laennec, Traité de l'auscultation ; — Louis, Hechcrches sur ta phthisie. p. 180.

L'aisance, je ne saurais trop le répéter, se place souvent dans des conditions physiologiques qui ressemblent beaucoup, pour ce qui se rapporte à la dépense des aliments de la calorification, aux conditions de la misère. Si l'enfant du pauvre dépense peu parce qu'il est mal nourri, l'enfant du riche souvent dépense peu parce que, confiné dans des chambres chaudes et closes, il ne fait pas assez d'exercice, il ne reçoit pas dans ses poumons un air riche en oxygène parce qu'il est condensé par le froid, d'où son anorexie, ses goûts dépravés, et en définitive sa dépense insuffisante eu égard aux besoins de son organisation : c'est précisément dans cette catégorie d'enfants des riches que la tuberculisation vient particulièrement sévir.

J'ai cité précédemment (p. 618) ces souffreteux d'hôpital, qui offrent bien la réunion de l'inertie et de la misère, et qui finissent par la phthisie pulmonaire quand une maladie incidente ne les a pas enlevés. De bons observateurs ont noté que les abus vénériens déterminent souvent la tuberculisation pulmonaire. Ces faits, pour la plupart, rentrent dans la catégorie qui nous occupe. Les abus du coït et de la masturbation détruisent les forces, déterminent l'inertie physique, et comme ces passions funestes sont bien souvent durables, on comprend sans peine que la continuité dans l'insuffisance de la dépense doit souvent se réaliser. Les passions tristes, les chagrins profonds et prolongés, outre qu'ils affaiblissent souvent l'énergie des fonctions digestives, dépriment, dans bien des cas, à un haut degré, l'activité physique; c'est quand ces conditions de continuité dans l'inertie existent, qu'ils conduisent si souvent à la tuberculisation pulmonaire.

Nous avons dit précédemment et expliqué comment les animaux du Midi transportés au Nord étaient atteints par la phthisie. Rayer a montré, dans son beau travail sur l'évolution des tubercules chez les animaux, que les rennes transportées du Nord au Midi, devenaient, après un certain temps, tuberculeuses, comme les singes transportés de l'Afrique ou de l'Amérique méridionale dans leur palais du Muséum. Changement de lieu, domestication, voilà les deux grandes causes auxquelles il attribue avec tant de raison le développement des tubercules chez ces animaux. Ces deux causes rentrent encore de la manière la plus nette dans les faits que j'examine.

Dans le Midi, l'air est plus raréfié que dans le Nord, le besoin de production de chaleur est moins grand, la domestication est souvent une cause puissante d'inertie. Nous apercevons encore très clairement ici l'insuffisance de la dépense des aliments de la calorification, eu égard aux besoins de l'organisation, conduire à la misère physiologique et de là à la tuberculisation pulmonaire, quand la condition de continuité existe.

Nous avons vu que la respiration était moins active surtout au sommet

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