‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 194 sur 371 · ÉT10L0G1E DU SCORBUT. - INTRODUCTION. G · texte numérisé non relu

ÉT10L0G1E DU SCORBUT. - INTRODUCTION. G

des pays du Nord, où ic scorbut est endémique; 2° parce qu'ils n'osaient entreprendre de longs cours, et qu'ils ne faisaient que ranger les côtes; aussi voyons-nous qu'aussitôt que les arts et les sciences commencèrent à être cultivés parmi les nations du Nord, que les historiens et les autres auteurs en font mention. Si nous réfléchissons sur l'extrême ignorance des médecins de ce pays-là à cette époque, nous ne serons pas surpris qu'ils n'aient pas plus tôt décrit celte maladie; mais après la prise de Constantinople les auteurs grecs furent dispersés dans tout le monde, et l'art d'imprimer, nouvellement inventé, les rendit publics dans le commencement du siècle suivant. La médecine commença alors à fleurir dans les parties septentrionales de l'Europe, et les médecins du nord donnèrent bientôt après des descriptions exactes du scorbut. De même la navigation ayant été perfectionnée et les Indes découvertes à peu près dans le même temps, nous voyons qu'on n'eut pas pluti t fait des voyages de long cours que les marins furent attaqués de cette maladie. Ainsi l'équipage de Vasco de Gama, qui trouva le premier un passage aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance, en 1497, fut cruellement affligé du scorbut. De cent soixante hommes dont il était composé, il en mourut plus de cent. C'est dans la relation de ce voyage qu'on trouve la première description de cette maladie observée sur la mer.

Voici l'indication sommaire des principaux auteurs qui nous ont fait connaître le scorbut: Echhtius et Ronsseus donnèrent, les premiers, une bonne description de cette maladie. Ce dernier observa qu'elle ne paraissait de son temps qu'en Hollande, en Frise et en Danemark; cependant il avait ouï dire qu'elle se montrait en Flandre, dans le Brabant et dans quelques autres parties de l'Allemagne. Wierus en décrit exactement tous les symptômes. L'ouvrage d'Eugalenus sur le scorbut a joui d'une grande réputation, nous y reviendrons bientôt. Mentionnons les aphorismes de Boerhaave avec les commentaires de Van Swieten, le traité remarquable de Lind, les recherches de Milmann, et les voyages du capitaine Cook. (Je donne en note (1) la liste des principaux auteurs anciens qui ont écrit sur le scorbut.)

Scorbut épidémique, endémique, sporadique. — Lind nous a exacte-

(1) Joannis Langii, Mcdicinalium cp. miscel. lib. 3, ep. 13, de novis morbis ; ep. 14 de veiierum stomacacia et scclctyrbc, et morbi gallici tuberibus, 1560. — Laldicin! Ronsseï, De magnis Hyppooratié lieuibus, Pliniiquc stomacace ac seeletyrbe, seu vulgo dicto scorbuto, commcnlarius. - Ejusdem epist. quinque ejusd. argumeiiti, 1561 — Joannîs Wïeri, Mêdicaramobsémtionufixhactenus incognitarum, lib. I, Descorhulo, 1567 — De morbo scorbuto liber cum obsemtïonibus quibusdam, breviqùe et suocinclâ cujusque curatioois indicatione auctorc Severino Eugalino, 1604. — Joannis Hartmanni Pfaxeos Cbryinatnca3, p. 345, De scorbuto. — Editionis Genev», opusc. posthumum dé' montre les effets pernicieux du mercure, 1633. - Thomas Sydcnliam, Opéra univ'ersa 168i>.—lIermaniBoerrhaave,Aphorismidecognoscendisetcurandis morbis. Aph. 1148 etc

BOI'CKAIIDAT. — HYGIÈNE. ,Q '

671 MOniFIC. — ÇflALEUR, CLIMATS TEMPÉRÉS ET FROIDS.

ment tracé les conditions qui contribuent à rendre le scorbut épidémique, endémique ou sporadique. « Lorsque, dit-il, les causesqui le produisent sont générales et portées à un haut degré, il devient épidémique et fait de très grands ravages. C'est ce qui arrive souvent sur les vaisseaux, dans les voyages de long cours; quelquefois dans les armées; tel fut le cas des troupes impériales en Hongrie; fréquemment dans les villes étroitement assiégées, comme dans la garnison saxonne à Thorn, au siège de la Rochelle et à Stettin ; d'autres fois il ravage des pavs entiers, comme il le fit dans le Brabant en 4556, et en Hollande en 15G2. Lorsque les causes sont fixes et permanentes, ou qu'elles subsistent presque toujours dans un endroit, le scorbut y est endémique; comme en Islande, en Groenland, à Gronstadt, dans les parties septentrionales de la Russie, et «dans la plupart des pays septentrionaux connus jusqu'aujourd'hui en Europe, depuis le 60e degré de latitude jusqu'au pôle arctique. Autrefois il était encore particulièrement endémique dans plusieurs parties des Pays-Bas, en Hollande et en Frise; dans le Brabant, la Poméranie et la Basse-Saie, et dans quelques endroits du Danemark, de la Suède et de la Norvège, principalement sur les côtes maritimes. 'Enfin, lorsque les causes sont moins fréquentes, et qu'elles sont plus particulières à un petit nombre de personnes, la maladie est alors sporadique, comme en Angleterre, en Irlande, dans plusieurs endroits de l'Allemagne. 5>

J'ai vu, en 1831, le scorbut régner endémiquement à la Salpêtrière, et nous avons eu, en 1870-1871, des cas sporadiques nombreux à la (in du siège.

Symptômes du scorbut. — Plusieurs anciens auteurs, au nombre desquels il faut citer Boerhaave," regardaient l'altération du sang comme une des caractéristiques du scorbut. Les observations de Lind ^et de Milmann montrèrent le peu de fondement de ces théories; ils constatèrent que le caillot était normal, que le sérum possédait sa réaction ordinaire, et qu'il ne se putréfiait pas plus rapidementque le sang d'une personne en santé. Parmentier constata que la fibrine s'y trouvait en proportion normale. Ce résultat fut confirmé par Andral, Fauvel et Becquerel ; son chiffre s'élève quand le scorbut est accom-

De scorbulo, 1708. — Frcderici Hoffmanni. Medicinae rationalis syslcmalicœ. t. IV, ,part. 5, cap. i, De scorbulo, cjusque verd indole, 17;J9. — Traité théorique et pratique du scorbut, particulièrement de celui qui a régné dans les années russionnes, avec une description circonstanciée de ses causes cl les moyens de le prévenir et de le guérir, par Abraham Nitzsch, 1717.— Voyage de George Anson.elc, dans les mers du Sud, tiré de ses mémoires et publié par Richard Waltcr, 17-18.— Kjusdcm (Mead), Monila et pi accepta medica, cap. XVI, De scorbulo, 174'J. — Méthode pour conserver la santé des mariniers dans les voyages de long cours, par le docteur iluxkam. On trouve cette dissertation à la suite de son essai sur les lièvres, 1750. — Gerardi van Swiclcn, Gomuieiilaria in Aphorismo*. Uermanni Boerhaave, 3 et De scorbulo, 1 754

SCOiUiUT. — SYMPTOMES. 075

pu^ué d'une affection inflammatoire, et s'abaisse à 2,5 pour 1000 et même au-dessous dans le scorbut chronique. Les globules et l'albumine subissent mie légère diminution. Le sang des parties périnliériques ecchymosées est certainement altéré, comme l'atteste sa couleur.

Voici, d'après Boerhaave, les principaux symptômes ordonnés en trois périodes. Il importe de connaître les manifestations premières du scorbut pour s'attaquer à la maladie avant qu'elle ait pris droit de eité.

Première période. — 1° Chaleur ; "2" aversion pour tout mouvement ascensionnel ; 3° fatigue après le repos de la nuit. Reconnaissons que ces signes n'ont de valeur que lorsque les conditions d'évolution du scorbut existent. On les trouve, en effet, dans plusieurs maladies, et particulièrement dans la glycosurie.

Deuxième période. — 4° La respiration est courte, gênée; le pouls est faible, irrégulier; il semble, dit Van Swieten, reptare potius quant pulsare; 5° les jambes sont pesantes, elles présentent un œdème intermittent (ces caractères se rencontrent souvent dans la misère physiologique). jNous voici arrivés aux symptômes qui, réunis aux autres, ne laissent p!us de doutes sur la nature de la maladie. 0° On remarque des taches rouges, brunes, jaunes, violettes, accompagnées d'ecchymoses en différentes parties de la surface de la peau; 7° les gencives offrent du prurit, une couleur rouge sale; elles saignent avec la plus grande facilité, l'haleine est fétide; 8° le scorbutique éprouve des douleurs générales.

Troisième et dernière période. — 9° Les dents sont souvent ébranlées ; les gencives profondément altérées; 10° on remarque des tumeurs sanguines dures sur le trajet des muscles; 11° des tumeurs hémorrhagiques passives se déclarent sous l'influence de la moindre cause, suivies d'ulcérations livides fongueuses ; 12° puis survient la diarrhée, accompagnée de dysenterie, qui abat le reste des forces; 13° en dernier lieu, l'arrêt de la circulation par suite d'embolies, d'où les syncopes et la mort.

On a prétendu distinguer le scorbut de mer du scorbut de terre. Lind a démontré que ces affections étaient identiques. Toujours c'est l'action continue du froid qui amoindrit la vitalité des capillaires du derme, d'où diminution dans la circulation des vaisseaux capillaires de la peau ; ralentissement de l'absorption ; stase et suffusion sanguine, suivies de modifications du sang accusées par les changements de couleur que subit ce liquide, et par son exsudation par les capillaires superficiels. Les théories humorales ont un fondement vrai ; elles sont devenues ridicules par leurs exagérations. C'est inspiré par ces théories pe Boerhaave distinguait le scorbut en sulphurélo-salin et salino-.sulfureux. 11 lui donnait des noms différents suivant l'acrimonie des sels et des Jiuiles qui produisent sa sérosité. On est étonné de voir de na -

676 MODIFIC. — CHALEUR, CLIMATS TEMI>Él\ÉS ET FROIDS.

reilles aberrations émanant d'un si grand médecin, toujours jeune, actuel, quand il reste sur le terrain de l'observation.

Nous allons aborder la question si importante de l'étiologie du scorbut; nous verrons que l'étude attentive des causes permettra de s'opposer, en les évitant, à toute invasion de la maladie ; il convient, avant d'entrer en matière, d'apprécier l'influence de l'hérédité et de la contagion, invoquées par plusieurs médecins. Horlius, dit Lind, avait le discernement si fin, qu'il s'aperçut que l'aïeul pouvait infecter son petitlils, quoique son propre fils fût exempt de scorbut.

Cette cause de l'hérédité, dans un grand nombre de maladies, a été singulièrement exagérée. Sans en méconnaître la puissance dans certaines conditions, on ne doit pas oublier qu'en suivant la même manière de vivre que ses parents, le fils ne se détourne pas du précipice, y tombe comme eux sans qu'il soit besoin d'invoquer l'hérédité. Echthius paraît être le premier qui ait pensé que le scorbut était contagieux ; il tomba dans celte erreur parce qu'il observa que des monastères entiers en étaient atteints en même temps. Il est évident que tous les habitants de ces monastères subissant les mêmes causes devaient arriver au même but. Ilorlzius était contagioniste; il attribue les progrès de la contagion, en Hollande, à la coutume où l'on est de se donner des baisers en se saluant. Il regarde avec compassion le sort des malheureux enfants, que tout le monde est obligé d'embrasser, crainte d'offenser leur famille. Il n'est nullement surpris que cette maladie soit si commune dans les villes hanséatiqueset dans la Basse-Saxe, parce qu'on ne se sert à table que d'un seul verre, et qu'il y a presque toujours parmi les convives quelque scorbutique, dont les gencives sont putrides et dont la salive peut infecter toute la compagnie. Sennert assure qu'elle se communique par les embrassemenls vénériens. Boerhaave, Hoffmann et presque tous les auteurs la regardent comme une maladie contagieuse. Charleton croyait qu'il y avait plus de gens qui la contractaient par contagion que de toute autre façon. Plusieurs de ces sentiments chimériques, dit Lind, ne demandent aucune réfutation sérieuse.

Le plus grand promoteur de la théorie de la contagion du scorbut fut Eugalenus; son ouvrage fit longtemps autorité, quoiqu'il attribuât au diable la malignité de cette maladie; qu'il la voyait partout, comme aujourd'hui l'anémie, et qu'il ne la distinguait de la syphilis que par le pouls et l'examen des urines, et quel examen ! Lind a expérimentale ■ ment réfuté toutes les rêveries d'Kugalenus. .le conviens que lorsque le typhus sévit, et que la syphilis vient compliquer le scorbut, la question relative à la contagion ne soit alors très complexe. Ajoutons qu'on ne saurait nier absolument la possibilité de la transmission du scorbut par contagion dans certaines circonstances exceptionnelles, mais elles doivent être bien rares. Je suis resté à la Salpêlrière, en 1831, dans des

SCORBUT. - ÉTIOLOGIE, ALIMENTATION. 077

salles encombrées de scorbutiques ; aucun des étudiants, aucune des infirmières, n'a contracté la maladie. Un observateur distingué, M. Wil- Iemin a soutenu dans ces dernières années celte théorie de la transmission du scorbut par contagion ; il a été, selon moi , victorieusement combattu par MM. Le Boy de Méricourt et Dclpech (Bull, de l'Acad. de méd., 1874 et 1875).

Éiiologie. — Il me reste à exposer l'étiologie positive du scorbut basée sur l'observation des grands maîtres et sur ce que j'ai vu à la Salpétrière en 1831 . Plusieurs causes concourant au même but peuvent, en ruinant l'économie, préparer l'évolution du scorbut : en première ligne, l'alimentation incomplète en sels potassiques (1) ; viennent ensuite les aliments altérés, moisis; une alimentation insuffisante en viande fraîche, eu égard au travail produit; l'inertie, les fatigues excessives, les maladies antérieures. La cause vraiment dominante qui agit sur des individus ruinés par les causes que je viens d'indiquer, c'est la continuité du froid régnant à la périphérie, soit par le froid extérieur, soit par l'inertie, soit par les fatigues excessives, suivies d'inertie, comme cela arrive fréquemment. Je vais établir la vérité de ces principes, en prenant l'observation pour base.

L'influence de l'alimentation sur l'évolution du scorbut est incontestable. Elle agit sur le premier terme nécessaire ou au moins très favorable aux manifestations scorbutiques , l'appauvrissement général de l'économie ou plus exactement en provoquant une forme spéciale de la misère physiologique. Nous allons arriver a la question si importante des viandes conservées par la salaison et le boucanage ; mais auparavant rappelons le fait rapporté par Van Swieten. Il a observé que le vieux fromage (tel que celui qu'on mange en Hollande) est extrêmement préjudiciable aux personnes prédisposées au scorbut, et qu'il en aggrave les symptômes chez celles qui en sont déjà affectées, et même, ajoulc-t-il, après le rétablissement des malades, il n'est pas de cause plus active et plus prompte à procurer des rechutes, que l'usage de ces vieux fromages.

En fait d'alimentation Cook accuse les graisses rances, et Lind le pudding ayant subi la même altération. 11 est incontestable que ces mets altérés par des mucédinées nuisibles peuvent déterminer un commencement d'intoxication qui favorise le développement de la misère physiologique. Nous arrivons à la grande question de l'usage exclusif ou presque exclusif de viandes salées. J'ai déjà parlé des viandes salées et

(1) [/alimentation incomplète en sels potassiques par la privation de végétaux frais peut prendre, dans certaines circonstances, une importance dominante; mais on ne peut placer quelques observations modernes, recueillies trop rapidement, avant celles des maîtres anciens, tels que Lind, qui ont bien observé le scorbut sur une immense échelle et pendant longtemps.

boucanées (p. 220), j'ai réservé tout ce qui a trait à leur influence sur le développement du scorbut. L'observation unanime des navigateurs établit que l'usage dominant des viandes salées avec privation des végétaux frais est un des facteurs les plus puissants dans la production du scorbut. On ne peut soutenir aujourd'hui que ce soit le sel marin en excès dans l'alimentation qui doive être mis en cause. Les expériences de Cook et de Lind renversent cette supposition. Je suis convaincu, dit ce dernier auteur, par mes observations, que le sel marin, ou du moins la boisson de Peau salée, ne dispose aucunement la constitution du corps à celte .maladie. Je ne prétends pas, ajoute-t-il, que quoique l'eau de la mer, qui abonde en sel marin, n'influe aucunement dans la production du scorbut, il en soit de même des viandes et des poissons salés.

Les viandes salées diffèrent des viandes fraîches non seulement parce qu'elles sont saturées de chlorure de sodium, mais encore parce que ce dernier S'est substitué au chlorure de potassium plus soluble que lui, qui est éfirniné et qui se trouve dans la saumure, de même que la créatine et là créafinine et plusieurs autres principes solubles de la viande (voy. p. 211). On comprend comment ces principes manquant dans l'alimentation de chaque jour, ou s'y trouvant en proportion insuffisante, oti puîss'è Voir survenir des (roubles dans la nutrition. Il est encore d'obsertatioli Unanime que l'usage dominant des viandes salées est d'autant plus nuisible (1) rftte les personnes qui en usent sont privées de végétaux frais. Cette question des végétaux frais est revenue bien souvent depuis deux siècles dans toutes les discussions qui se rapportent à l'étioldgie du sctffbtit. Il est incontestable que les personnes qui se nourrlssëfit pfësque exclusivement de viandes salées ont une appétence instinctive pouf les Végétaux frais et que leur usage est suivi d'effets les' pltls salutaires. La grande importance des végétaux frais pour prévétilf le scorbut a été constatée par tous les navigateurs qui se dirigent dârîs lës corilrécs Septentrionales. On ne manque pas aujourd'hui de fournir ces riàvires dd larges provisions de pommes de terre. Les Archives de médecine navale contiennent plusieurs mémoires qui témoignent, coitimë les faits observés pendant le siège par M. Delpech, des fUHëStëS ëffets de la privation de végétaux frais. Lind insistait déjà avec force sur la privation des végétaux frais comn?e étant une cause puissartte préparant l'évolution du scorbut. Les végétaux frais, dit-il, sont les meilleurs Vcrttôdes et les préservatifs les plus Sûrs de cette maladie. Aujourd'hui nous nous rendons bien compte de l'utilité des végétaux frais quand on s'alimente de viandes salées. Le potassium est le métal

(\) \M équipages du capitaine Coôk ont vécu impunément de viandes salées pendant lon^ti'inps, mails il rendait l'alimentation moins incomplète par l'usage journalier de la schoucrou'le ; et il a su lies nabilement écarter la cause dominante de la production du corhut : le froid continu à la périphérie.

SCORHUT. - fiflOLOeiBi PRIVATION DES VÉGÉTAUX FRAIS. 079

des végétaux. Si le chlorure de potassium a été éliminé des viandes par la salaison, lorsque les végétaux frais interviennent en quantité suffisante dans l'alimentation, ils pourvoient à ce déficit.

Peut- être, dans certains cas, le rôle nuisible do la privation de végétaux frais est indépendant de l'alimentation presque exclusive avec des viandes salées. Selon J. F. Bachslrom, 1734, le scorbut n'est dù qu'à Yabstinence totale de végétaux frais; il s'appuie sur les observations recueillies pendant le siège de Thorn, en 1703. La maladie attaqua d'abord la garnison saxonne qui était bloquée; elle détruisit presque tous les soldats, de sorte que les habitants furent obligés de monter la garde sur les remparts. Un grand nombre de ces derniers périt aussi; mais le siège ne fut pas plutôt levé et les portes de la ville ouvertes, pour donner entrée aux végétaux et aux fruits de la campagne, que la mortalité cessa promptement, et la maladie disparut tout à coup, A la fin du siège de Paris, quand le scorbut éclata, certes on n'avait pas abusé de viandes salées, mais les végétaux frais manquaient absolument. Ajoutons que les privations alimentaires de toute sorte qu'ont endurées tous les citoyens (et surtout les prisonniers que M. Delpech a observés), étaient suffisantes pour préparer à l'action de la continuité du froid à la périphérie.

Malgré le rôle important que joue la privation de végétaux frais dans la production du scorbut, Lind ne lui attribue qu'une action de préparation. « Il est remarquable, dit-il, que dans les deux campagnes que je lis sur le vaisseau du roi, le Salisbury, et où j'eus occasion de faire des observations sur cette maladie, il est remarquable, dis-je, que le scorbut commença à régner sur ce vaisseau, de même que dans toute l'escadre qui croisait sur la Manche, moins de six semaines après que nous fûmes partis dePlymouth, où l'on avait toute sorte de végétaux en abondance. On aurait cru qu'une pareille nourriture aurait suffisamment préparé le corps des marins contre cette maladie. Cependant dans un si court espace de temps, dans deux mois, de quatre mille hommes, dont cette Hotte était composée, il y en eut au moins quatre cents qui furent attaqués du scorbut. Cette maladie fut portée à un plus haut degré qu'on ne s'y serait attendu, quand même ils auraient été privés de végétaux pendant six mois sur terre. Mais ce qui met hors de doute que la maladie ne fut point occasionnée uniquement par le défaut d'une nourriture végétale pendant un si court espace de temps, c'est que le môme équipage du vaisseau le Salisbury fut entièrement exempt du scorbut dans des courses beaucoup plus longues, quoiqu'il fût également privé de végétaux récents; il est bien étonnant que dans la course la plus longue que fit ce vaisseau, tandis que j'en étais chirurgien, il n'y eut qu'un seul scorbutique, lequel fut attaqué de cette maladie à la suite d'une fièvre intermittente. Cette course dura depuis le 10 août

680 MODIFIC. — CHALEUR, CLIMATS TEMPÈRES ET FROIDS.

jusqu'au 28 octobre, ce qui fait près de trois mois que l'équipage fut privé d'une nourriture végétale. »

D'autres faits démontrent qu'on ne saurait attribuer un rôle prépondérant dans le genèse du scorbut à la privation de végétaux, frais. Voici les principaux, En 1030, huit matelots anglais (Milman, p. 18) furent laissés accidentellement sur les côtes du Groenland, dépourvus, depuis le mois de juillet jusqu'au mois de mai suivant, de toute autre subsistance que de celle que leur propre industrie pouvait leur procurer. Ils furent à l'abri du scorbut et survécurent tous à leur désastre. Ces Anglais n'avaient ni pain ni biscuit; ils étaient absolument dépourvus de végétaux et ne mangeaient que des chairs des ours, des rennes ou d'autres bêtes fauves qu'ils pouvaient tuer. Linné, dans sa Flore de Laponie, dit que dans la Laponie, malgré l'abstinence absolue de végétaux les habitants ne sont point atteints par le scorbut, ils vivent uniquement des produits de leurs pêches ou de leurs chasses. Les naufragés du Polaris (Relation dans la Revue scientifique) ne vécurent pendant plusieurs mois que de chair des phoques, et par leur indomptable énergie ils furent préservés du scorbut. Rappelons maintenantles principales conditions dans lesquelles le scorbut éclata, malgré l'usage quotidien de végétaux frais. La flotte de l'amiral Anson fut pour ainsi dire anéantie par le scorbut, comme nous le dirons plus tard, elle était cependant abondamment pourvue d'aliments frais. L'armée de saint Louis, comme de nos jours celle de Crimée, fut ravagée par le scorbut et le typhus, et cependant les végélaux frais n'y faisaient pas défaut. Monro (Med. trans. ofthe colleg) fait mention d'une épidémie de scorbut dans un temps où l'on faisait un usage journalier de végétaux.

Citons encore l'expérience exécutée par Poissonier-Duperrier. La Belle-Poule, sur laquelle il naviguait en 1771, fut abondamment pourvue de végélaux frais, les matelots n'en manquèrent jamais et cependant ils furent violemment atteints par le scorbut. Terminons par citer l'endémie de scorbut qui régnait en 1831 dans la section des aliénées agitées à la Salpêtriôrc : les végélaux frais n'y faisaient pas défaut.

J'ai cru utile de réunir plusieurs exemples pour défendre l'opinion de Lind et montrer que si la privation de végélaux frais joue un rôle très important dans la genèse du scorbut, ce n'est point la cause dominante, mais c'est une préparation des plus puissantes à l'action de celte cause.

M. Marcellin Duval (thèse deMaugrand) a attribué avec grande raison les ravages causés par lescorbut, dans le, bagne de Brest, à l'insuflisance ou à la privation de viandes fraîches. Dans la condition où M. Duval observait, rien n'était plus exact : travail excessif, insuffisance de Pallment de la force, d'où ruine de l'économie et prédisposition au scorbut. Les maladies antérieures, fièvres intermittentes, dysenterie, agissent dans le même sens.

SCORBUT. - CONTINUITÉ DU FROID A LA PÉRIPHÉRIE. 081 Il me reste maintenant à démontrer par les faits que la continuité du froid à la périphérie, soit par l'action du froid extérieur, soit par inertie, conduit à l'évolution du scorbut quand les conditions de préparation à l'invasion de la maladie sont accomplies. Commençons par apprécier ^influence du froid de cause extérieure. Lind insiste beaucoup sur la nocuité du froid humide. Sans aucun doute, un air froid saturé de vapeurs d'eau, des brouillards épais, causent une sensation de froid désagréable; ce n'est point par l'eau qu'il contient que cet air humide nuit, mais par le froid qu'il détermine à la périphérie. Les habitations humides sont froides, parce que l'eau qui imbibe leurs parois les refroidit continuellement par son évaporation. Ajoutons que la condition de continuité est plus sûrement accomplie par l'association de l'humidité et du froid. Citons les exemples sur lesquels nous appuyons notre démonstration : 1° Le scorbut est l'endémie des régions polaires et du littoral des mers du Nord. La continuité du froid est la cause évidente. Il disparait au cœur de l'été, à moins de conditions exceptionnelles. 2° Le scorbut endémique a été chassé de la Hollande dès que les habitants ont su éviter la continuité du froid, a Aujourd'hui que les Hollandais, dit Lind, sont constitués en république, qu'ils ont desséché leur pays par de puissantes digues et changé leurs huttes humides contre de splendides habitations, l'endémie a disparu. »

Une cause qui expose puissamment à la continuité du refroidissement à la périphérie c'est de conserver des habits mouillés. Nous allons citer, d'après Milmann, deux exemples qui démontrent qu'il est peu de causes plus puissantes pour engendrer cette maladie. « Au Choco, dit-il, où il pleut toujours, il est rare de trouver un homme qui ne soit pas scorbutique. La flotte de la Manche a souvent, dans une croisière, perdu cent hommes, et mis a terre plus de mille autres, infectés du scorbut, et cependant, dans ce nombre, il n'y a jamais eu un seul bas officier. En quoi la condition du bas officier diffère-t-elle de celle du simple matelot? Tous les deux sont obligés de se nourrir des provisions du vaisseau. La seule différence qu'il y a, c'est que les bas officiers sont couchés dans des lits fermés au moyen d'espèces de rideaux, qui les garantissent des intempéries de l'air. Outre cet avantage, ils ont celui d'être vêtus plus chaudement, d'avoir un plus grand nombre àliabits pour changer, et d'être conséquemment moins exposés que le simple matelot à rester mouillés lorsqu'ils sont au repos. Ainsi l'officier n'est atteint du scorbut que lorsque ce fléau agit avec violence, et qu'il a auparavant emporté presque tous les matelots. »

A. Nitzsch, qui a donné la relation de la campagne de Neister, a montré combien a été funeste à des soldats épuisés de fatigue le transport dans des chariots découverts exposés à la pluie. Ils arrivaient au camp leurs habits baignés d'eau; on les couchait dans des tentes

689 MOIUFiC. — CHAUSnt, CLIMATS TEMPÉRÉS ET FROIDS.

humides et sur un terrain froid et mouillé. Le scorbut lit dam cette année d'effroyables ravages; ils lurent beaucoup moindres dans la campagne de Chocim en 1730, parce que les valétudinaires lurent transportés sur des chariots couverts. Ces exemples suffisent pour démontrer la funeste influence du froid extérieur agissant conlinàiitnit à la périphérie, quand il n'est pas combattu par l'exercice.

Nous arrivons maintenant à apprécier les effets de V inertie corporelle. Rappelons d'abord trois exemples que nous avons déjà cités qui démontrent que l'exercice énergique, en réchauffant la périphérie, peut garantir du scorbut, malgré les conditions les plus défavorables (froid extérieur intense, privation de végétaux frais). La chasse, la pèche, des exercices soutenus préservent les Lapons du scorbut, comme Linné nous l'a appris. Les naufragés du Polaris, les dix matelots anglais abandonnés au Groenland, sans vivres, n'ont pas été préservés du scorbut par d'autres moyens, tâtons un exemple opposé rapporté par .Milmann. En 1033, la Compagnie hollandaise du Groenland lit laisser dans ce pays sept braves matelots pendant la saison rigoureuse, pour recueillir des observations sur le climat. Ils étaient pourvus de vivres de toute espèce, mais l'inertie à laquelle cette prévoyance les invita leur devint funeste : ils furent tous atteints par le scorbut. La même observation se renouvela à propos du naufrage du Polaris. Une station pourvue de vivres attendait dans un endroit couvert les matelots naufragés. Les hommes de celte station négligèrent l'exercice de chaque jour; ils furent moissonnés par le scorbut. Continuons d'examiner les dangers auxquels expose, dans les climats froids, la continuité de l'inertie, lloupp, qui a été longtemps au service de la Hollande, observe que quand il y avait à bord sept scorbutiques, quatre étaient de ta classe des soldats de marine, quoique leur nombre fût infiniment au-dessous de celui des matelots. Sur les côtes de la mer le scorbut attaque plutôt les gens sédentaires que ceux dont les occupations sont actives: aussi partout où cette maladie est endémique, les gens de métiers sédentaires en souffrent beaucoup, tandis que le laborieux agriculteur est à 1 abri de ses coups. Dans les prisons, où l'alimentation est insuffisante et Yinerlie forcée pour ainsi dire, le scorbut fait souvent de grands ravages.

Les matelots paresseux, qu'on désigne sous le nom de dormeurs, sont atteints avant les hommes énergique*.

Toutes les causes qui conduisent à l'inertie agissent dans la même direction et contribuent à augmenter l'imminence ou la gravité du scorbut. .Mentionnons d'abord la tristesse et les affections de l'âme.

Vandermye(l) a donné des observations aussi curieuses que variées

(I) Mtlimnn, S-nvhul et fièvre* putrides, trad. Vigassiis, R, 32.

SCOlilM T. - KTIOmciR, INKUTIK. fi8!5

sur Peffet lies passions de lame pondant le fameux siège de, Hreda. Les mauvaises nouvelles augmentaient prodigieusement le nombre des victimes, et les nouvelles agréables eu arrêtaient les progrès. Dans Pexpécfrticm de l'amiral Anson (l), cruellement éprouvée par la maladie, on a observé que lorsqu'il arrivait quelque accident qui faisait perdre aux soldats l'espoir de revoir leur patrie, aussitôt la violence du mal augmentait de la façon la plus remarquable. Lind(2) a donné un extrait curieux du journal de M. Yves. En arrivant dans la rade d'Uyères, le vaisseau comptait quatre-vingt-dix malades. Nous apprîmes, dit Yves, que nous étions à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi. Ceux qui étaient en santé et les malades donnèrent également les plus grandes marques de satisfaction. Ces derniers se rétablirent de jour en jour d'une manière surprenante. Le jour du combat nous n'avions plus que quatre malades.

Les longues privations, les maladies antérieures, les travaux excessifs conduisent fatalement à l'inertie, en usant dans un temps trop court les ressources de l'économie. Ce sont les hommes affaiblis par la misère qui sont les premières victimes du scorbut. Une invasion antérieure de cette maladie est une prédisposition cà une nouvelle atteinte quand les conditions de son développement se réalisent. Les fatigues excessives sont aussi nuisibles que l'inertie. Je me contenterai, pour le démontrer, de citer deux exemples remarquables. Nitzch nous apprend que les fatigues excessives des troupes qui marchaient à Oczakow avaient été la principale cause des ravages que le scorbut avait exercés parmi les soldats. Outre les difficultés de leur marche, les vieux régiments avaient beaucoup souffert pendant l'hiver. Les recrues n'avaient pu joindre l'armée que pendant qu'elle était en route, et quoiqu'ils fussent jeunes et vigoureux, ils étaient excessivement fatigués parla longueur et les difficultés du chemin; cependant il ne fut pas possible de leur accorder le moindre répit ni aucun rafraîchissement. Les mêmes causes amenèrent les mômes résultats dans l'armée russe à la fin de la guerre de Crimée.

Lorsqu'en 1759 le scorbut régnait au Canada, on crut avec raison que la dureté des devoirs militaires avait le plus contribué à sa production. Quatre-vingt-dix personnes furent attaquées du scorbut au fort William, pendant que deux soldats seulement, sur quatre compagnies, en avaient éprouvé les atteintes au fort Auguste, et un seul au commandement des baraques de lîcrnera, par la raison (pie, dans la première de ces places, le service était plus dur que dans les deux dernières.

(1) Voyage de George Anson, ele , dans les mers du Sud, tiré de ses mémoires et publié par Richard Walter.

(2) Lind, Scorbut. Paris, 1750, chez Garreau, 1. 1, p. 181.

684 MODJFIC. — GHAUSUR, CLIMATS TEMPfifi^S ET FROIDS.

Les hommes de la flotte de l'amiral Anson, qui furent si cruellement atteints par le scorbut, quoique naviguant dans une mer où la leinpérature était douce, pourvus de vivres frais, étaient surmenés par un travail excessif et continuellement mouillés par la persévérance d'un gros temps.

L'invasion du scorbut dans l'armée française en Crimée fut précédée par le choléra, la dysenterie, et déterminée aussi par des fatigues excessives, par l'humidité, le froid dans les tranchées et dans les baraquements.

Les exemples que je viens rapidement d'énumérer établissent que toutes les causes qui, en usant les ressources, conduisent à l'inertie, agissent puissamment pour amener la continuité du froid à la périphérie et conduire au scorbut. Je vais rappeler des observations qui ont la netteté des études expérimentales et qui établissent l'influence dominante de la continuité du froid'exlérieur et du froid par inertie pour produire le scorbut. En 1831, élant élève à la Salpêtrière dans la 5e division, j'ai suivi avec le plus grand intérêt l'évolution de toutes les phases du scorbut qui régnait depuis nombre d'années sur les aliénées agitées. Ces pauvres malades étaient séquestrées chacune dans une loge nullement chauffée ; les murs et les dalles étaient lavés chaque jour, empreints d'eau constamment et par conséquent froids. La patiente, presque toujours gâteuse, n'avait pour tout lit qu'une paillasse froide, elle y était fixée jour et nuit à l'aide d'une camisole de force qui remplaçait les chaînes que Pinel avait fait tomber. 11 est difficile d'imaginer quelque chose de plus complet pour exposer une créature humaine aux funestes influences du froid extérieur et de l'inertie, amenant fatalement par leur réunion le refroidissement à la périphérie. Ces pauvres malades, ou recouvraient le calme, on les transférait dans les dortoirs, ou elles succombaient à une maladie incidente. Celles des agitées qui résistaient étaient toutes, avec le temps, atteintes du scorbut. Quand la maladie avait abattu leurs forces et calmé leur agitation, on les transportail à l'infirmerie, où elles ne lardaient pas à succomber aux suites de la dysenterie scorbutique. On ne pourrait exécuter une expérience plus concluante. Dans lous ces cas, c elait bien la continuité du froid à la périphérie, par l'habitation dans une loge humide, non Chauffée, le coucher sur la paille, joint à l'inertie commandée par la camisole de force. Les végétaux frais ne manquaient pas, du vin leur était distribué, leur régime était meilleur que celui des autres pensionnaires de la maison, qui ne présentaient aucun cas de scorbut. Pour achever notre démonstration, disons que Desportes, chef de division des hospices, frappé de ces maux, eut l'heureuse inspiration de supprimer ces loges, de les remplacer par des dortoirs parquetés, cirés, chauffés, d'améliorer le coucher, de faire restreindre l'emploi de la camisole

Page 1