SUBSTANCES NUISIBLES OU TOXIQUES CHIMIQUEMENT DÉFINIES
Les principes chimiquement définis qui peuvent vicier l'air ou nos aliments se rapportent à trois groupes : 1° les gaz; 2° les vapeurs ; 3° les
BOUCHAUDAT. — BYG1ÊNE. 4i;
poussières. L'étude de ces viciations intéresse principalement l'hygiène des manufactures, celle des arts insalubres et incommodes qui sont divisés en trois classes, suivant qu'ils sont plus ou moins nuisibles ou incommodes. Nous ne traiterons ici que quelques grandes questions qui, par un côté ou par un autre, sont d'un intérêt général, soit parce qu'ils se lient à des sujets qui interviennent à chaque instant dans les besoins de la vie, soit parce qu'ils touchent à la santé de nombreux ouvriers. C'est ainsi que nous aborderons les questions nombreuses qui se rattachent aux matériaux et aux produits de la combustion.
Les arts et les conditions diverses où les composés de plomb, de mercure, de cuivre, d'arsenic, de zinc, interviennent dans nos besoins, devront nous préoccuper ; nous attacherons une attention spéciale à la grave question des allumettes phosphorées, à celle des dissolvants et de l'emploi du caoutchouc, à l'influence des bitumes et essences ; nous indiquerons rapidement l'influence d'atmosphères où se produisent en notable quantité des gaz, chlore, acide chlorhydrique et des vapeurs d'iode, de brome, de soufre, des acides nilreux, nitrique, etc. Nous consacrerons quelques pages aux matières fulminantes.
Air confiné. Encombrement. — Quand, dans des espaces confinés, c'est-à-dire plus ou moins exactement clos, la proportion d'oxygène diminue notablement, que celle de l'acide carbonique augmente, ou qu'il s'y développe des gaz ou produits nuisibles, des accidents variés apparaissent, l'hygiéniste les étudie sous le titre général d'air confiné.
Acide carbonique. — La question hygiénique qui se rattache à l'histoire de l'acide carbonique a de l'importance. Ce gaz se produit en abondance dans un grand nombre de circonstances : par la respiration, la combustion des matières destinées au chauffage, à l'éclairage, etc. Voici l'ordre que nous allons suivre :
1° Action physiologique du gaz acide carbonique pur ; 2° des conditions principales de la production de l'acide carbonique; 3° matériaux et produits de la combustion, production simultanée de l'acide carbonique et de l'oxyde de carbone, action de ce dernier et du mélange des deux gaz ; 4° chauffage, combustibles, questions hygiéniques y relatives, appareils; 5° matériaux et modes d'éclairage; 6° viciation de l'air par les fleurs, odeurs.
Action physiologique de Vacide carbonique. — Bichat et Nysten ont avancé T'opinion que le gaz acide carbonique était impropre à la respiration, mais non délétère. Seguin, Uolando, Olivier (d'Angers) soutinrent au contraire que c'était un gaz délétère ; qu'à la dose de 2 à 3 pour 100 dans l'air respiré, il incommodait, et qu'à celle de 20 pour 100 il tuait. Celte hypothèse fut généralement adoptée; soutenue par Darcel, citant la grotte du chien, et Orfila s'appujant sur les résultats de plusieurs expériences. Malgaigne réagit contre elle et soutint de nouveau la thèse de
AIR CONFINÉ. - ACIDE CARBONIQUE, 723 l'innocuité du gaz acide carbonique. Hegnault et lteizet démontrèrent qu'un animal peut vivre dans une atmosphère contenant 7 pour 100 d'acide carbonique, pourvu que la proportion de rjaz oxygène y soit toujours maintenue à 21 pour 100.
C'est donc surtout par défaut de gaz oxygène que la mort survient quand des hommes sont accumulés dans un espace -confiné, plutôt que par l'action propre à l'acide carbonique. Disons cependant que nous avons placé deux oiseaux dans deux cloches égales, l'une pleine d'air, et l'autre remplie d'un mélange de 21 d'oxygène et 79 d'acide carbonique. L'oiseau introduit dans cette dernière cloche succombait toujours avant celui qui respirait l'air ordinaire dans la première. Cette observation montre que le gaz acide carbonique est évidemment toxique, mais à un faible degré.
Acide carbonique en excès produit par la respiration des hommes. — Est-ce à l'acide carbonique en excès, ou plutôt à la diminution proportionnelle de gaz oxygène qu'il faut attribuer ces cas, heureusement des plus rares, déterminés par l'encombrement d'hommes sains dans un espace clos où l'air ne se renouvelle pas ou insuffisamment? Voici les exemples rapportés dans les ouvrages d'hygiène : Dans les Indes, 146 prisonniers anglais furent renfermés dans un cachot de 20 pieds carrés, où l'air n'arrivait que par deux petites fenêtres donnant sur une galerie étroite, et par lesquelles l'air ne se renouvelait que très difficilement et lentement. Bientôt il y eut une chaleur insupportable, puis une soif vive et de la suffocation. Ils se battirent entre eux pour s'approcher des soupiraux, où pouvaient seuls atteindre les plus robustes. Au bout de huit heures, il n'y en avait plus que 23 vivants. Un fait analogue s'est passé pendant les guerres de l'empire. Après la bataille d'Austerlitz, 300 prisonniers autrichiens furent enfermés dans une cave ; 200 y succombèrent en un court espace de temps.
On cite encore le fait des assises d'Oxford, dans lesquelles juges, auditeurs et accusés furent frappés d'asphyxie.
Dans l'air expiré par l'homme il reste 18 à 19 d'oxygène. L'acide carbonique s'y trouve en proportion de 3 à 4 pour 100. Leblanc a examiné sous le point de vue de sa teneur en acide carbonique, l'air dans des salles d'écoles, d'hôpitaux, de théâtre. Dans une salle d'asile, il y avait 3/1000 d'acide carbonique ; dans une salle de la Salpêtrièrc, 0 à 8/1000 ; dans une salle de la Pitié, 3/1000; dans une salle de spectacle, 4/1000.— Uans l'amphithéâtre de la Sorbonne, après un cours où six cents auditeurs assistaient, l'oxygène avait diminué de 1 pour 100 malgré l'ouverture des portes. — On croyait généralement que l'acide carbonique se rassemblait dans la partie, inférieure des salles qui étaient les plus froides. Les recherches de M. Leblanc ont prouvé qu'il était loin d'en être toujours ainsi. Après une représentation de l'Opéra-Comique, l'air de la
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partie supérieure de la salle contenait 44-/ 10000 d'acide carbonique, el l'air de la partie inférieure seulement 23/10000.
Le malaise qu'on éprouve dans les salles de spectacle, dans les amphithéâtres el les écoles remplies d'élèves ne doit être attribué à l'acide carbonique que pour une faible part. La chaleur élevée, la saturation de l'air par la vapeur d'eau, les odeurs si diverses peuvent y contribuer puissamment, et dans les cas extrêmes la diminution d'oxygène. Quoi qu'il en soit, il est bon de borner à 1/2 pour 100 la limite extrême de la teneur en acide carbonique pur dans un espace confiné. Péclet conclut de ses nombreuses études qu'il est plus convenable de prendre pour la ration d'air à fournir par individu et par heure, le volume d'air nécessaire pour dissoudre les produits de l'exhalation pulmonaire et cutanée. La quantité totale de vapeur d'eau produite par un homme dans vingt-quatre heures varie de 800 à 1000 grammes; la moyenne est donc de 38 grammes par heure ; dans un air à 15 degrés et déjà à moitié saturé de vapeur d'eau, ce qui correspond aux circonstances les plus ordinaires, le volume d'air exigé pour dissoudre le poids des vapeurs produites, serait de 2,38 : 13,028 = 5"\84. Par conséquent, le volume d'air à fournir par individu et par heure égale environ 0 mètres cubes. Ce nombre a paru suffisant pour assainir les lieux habités et pour prévenir les effets produits par la respiration et par la transpiration: il a été vérifié par plusieurs expériences.
Leblanc demanda 50 mètres cubes par individu pour la nuit dans un dortoir, dans toute enceinte fermée el dépourvue d'appareils de ventilation ou de cheminées.
Voici les fixations admises par plusieurs administrations : L'Assistance publique exige 70 mètres cubes d'air par heure et par lit. On en demande 10 mètres cubes par nuit et par homme dans les casernes de France, 18 dans celles de l'armée prussienne, 20 dans un rapport du Conseil de salubrité de Paris, 14 dans celui de la Commission militaire d'aération dont F. Leblanc a fait partie. Il est vrai que les auteurs de ces fixations ont compté sur la ventilation accidentelle par l'ouverture des portes et des fenêtres, par les joints, etc. Mais cette aération peut man quer ou devenir insensible.
L'augmentation de l'acide carbonique, ou plutôt la diminution de l'oxv^ènc, peut se produire dans d'autres conditions que par l'encombrement des hommes et des animaux. M. Saint-Pierre a reconnu que, en dehors des vendanges, les grandes cuves vinaircs ou foudres, de 200 a 700 litres de capacité, renferment quelquefois un gaz incapable d'entretenir la combustion cl la respiration, et qui a donné lieu à des asphyxies. Ce gaz irrespirable n'est autre que l'air lui-même, dans lequel L'oxygène est descendu à 1 1,85 contre 88,15 d'azote. Suivant M. Saint- Pierre, cette diminution de l'oxygène serait due à sa rapide consomma-
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tion par des mycodermes dont se revêtent quelquefois les parois des CUvos. — Déjà, anciennement, Reynard et Facquez avaient constaté, dans une savonnerie, l'asphyxie de deux personnes, un ouvrier et son patron, descendues dans une citerne à huile abandonnée depuis deux ans, et qui contenait une petite quantité d'huile végétale. L'analyse do l'air de cette citerne donna, dans les couches supérieures, 8 d'oxygène, 80 d'azote et 6 d'acide carbonique; et, dans les couches inférieures, 6 d'oxygène, 80 d'azote et li d'acide carbonique, qui, en vertu de sa densité, s'était accumulé en bas.
Dans les caves mal ventilées de plusieurs maisons construites sur des dépôts, d'immondices dans les villes anciennes, il se dégage du sol de l'acide carbonique en assez grande abondance pour rendre l'atmosphère asphyxiante; les bougies s:éleignent lorsqu'on y descend. C'est le produit ultime des fermentations des matières organiques. Dans les caveaux funéraires des cimetières, quand les corps y sont conservés depuis longues années, du gaz acide carbonique y existe en quantité suffisante pour asphyxier les ouvriers qui y descendent sans pratiquer la ventilation. Ce sont des phénomènes du même ordre.
Dans beaucoup d'autres conditions il peut se produire un excès d'acide carbonique dans un espace confiné; je vais indiquer les principales. Dans plusieurs localités, et surtout dans les sols volcaniques, il se dégage de l'acide carbonique en grande abondance et d'une façon continue. Ce phénomène a été observé en plusieurs endroits, en Auvergne, mais l'exemple le plus généralement cité est celui de la grotte du Chien. — Dans les cuves contenant de la vendange en pleine fermentation, il se dégage en abondance de l'acide carbonique qui n'a que trop souvent asphyxié les ouvriers qui descendent dans ces cuves pour fouler les raisins. — Les mêmes accidents peuvent se produire dans les ateliers où l'on fabrique le cidre, la bière, si ces ateliers ne sont pas convenablement ventilés. Dans les brasseries, pendant la germination de l'orge, de l'oxygène est absorbé, du gaz acide carbonique se produit; il est donc encore indispensable de ménager une ventilation convenable dans ces germoirs. Les fours à chaux, pendant la calcination des calcaires, jettent dans l'atmosphère de grandes masses d'acide carbonique. On les éloigne des habitations pour éviter tous les accidents.
Leblanc a analysé l'air de plusieurs mines; il a vu qu'il contenait de 0,8 à 3,9 d'acide carbonique (Poullaouen).
Matériaux et produits de la combustion. — Nous allons étudier maintenant les questions des viciations de l'atmosphère sous la dépendance du chauffage et de l'éclairage. Nous avons (p. 013) indiqué l'importance du chauffage au point de vue de la santé, il nous reste à étudier les principaux combustibles, les appareils de chauffage et les
m MODIFICATEURS. — SUlîSTANCES NUISIBLES.
viciations de l'air qui peuvent résulter de leur emploi. Nous venons d'apprécier l'influence hygiénique du produit principal de la combustion, l'acide carbonique, il nous reste à faire connaître l'action d'un gaz beaucoup plus délétère que lui, Y oxyde de carbone, et à indiquer l'action sur l'homme du mélange connu sous le nom de vapeur de charbon.
Le gaz oxyde de carbone est le plus redoutable des anesthésiques. Un moineau plongé dans une atmosphère contenant 1 pour 100 d'oxvdc de carbone, est tué assez rapidement; si on le retire de la cloche aussitôt qu'il tombe, il revient à la vie, mais ne se rétablit qu'après quelques heures. Nystcn avait bien constaté que c'était un gaz irrespirable, et qu'il arrachait des cris de douleurs aux animaux dans les veines desquels on l'injectait. Samuel While ne revint des effets de quelques inhalations d'oxyde de carbone qu'après avoir perdu connaissance; des inhalations de gaz oxygène contribuèrent à le rétablir. Son action sur le sang est des plus remarquables : il lui communique une couleur rouge rutilante qui persiste. Evidemment il détruit la vitalité des globules du sang.
Vapeur de charbon. — L'action du mélange d'acide carbonique et d'oxyde de carbone résultant de la combustion du charbon a été bien étudiée par Leblanc {Ann. ch. et phys., 3e série, t. V, p. 240); il a fait l'analyse d'un mélange d'air ayant déterminé l'asphyxie; il contenait : oxygène, 19,19; azote, 75,62; acide carbonique, 4,01; oxyde de carbone, 0,54; hydrogène carboné, 0,04. Voici la loi hygiénique qu'on peut déduire de ses observations : Un air con finé asphyxie quand il contient 3 à 4 pour 100 d'acide carbonique et 1/2 pour 100 d'oxyde de carbone. C'est évidemment ce dernier gaz qui détermine la mort. Voici deux expériences qui démontrent bien l'action différentielle de l'acide carbonique et de l'oxyde de carbone. On introduit un chien et une bougie dans une atmosphère confinée contenant 20 pour 100 d'acide carbonique; la bougie s'éteint avant que le chien accuse de la souffrance. Si l'on fait la môme expérience dans une atmosphère contenant 10 pour 100 d'oxyde de carbone et 10 pour 100 d'acide carbonique, le chien meurt avant que la bougie s'éteigne. Les inspirations de vapeurs de charbon, mêlées à l'air qu'on inhale, si leur quantité est un peu élevée, déterminent de l'anorexie, de la céphalalgie, puis l'asphyxie, la mort, qui est précédée par l'anesthésic. Les individus qui sont asphyxiés par la vapeur de charbon, lorsqu'ils reviennent à la vie, peuvent être atteints de paralysies consécutives à cet empoisonnement. M. 11. Hourdon en a rapporté de remarquables exemples dans sa thèse (1843), et M. Leudet, dans les Archives de médecine. Ce n'est pas une simple faiblesse qu'on note, mais de véritables paralysies souvent bornées à la moitié du corps ou à un seul membre. Ces paralysies me paraissent