PHOSPHORE. — ALLUMETTES CHIMIQUES
du feu a été inventé par un Français, Savaresse. Il vendit son procédé à des Allemands, d'où le nom d'allumettes chimiques allemandes. Pour les obtenir, on imprègne des allumettes soufrées avec une bouillie contenant du phosphore très divisé, émulsionné pour ainsi dire à l'aide de la gomme, de la colle et de l'eau, puis coloré, soit avec du bleu de Prusse, soit avec du minium ou du vermillon. On y ajoutait jadis du chlorate de potasse; on l'a remplacé par de l'azotate. On n'est pas bien d'accord sur la nature des émanations actives du phosphore qui vicient l'air des fabriques d'allumettes. Ces vapeurs contiennent plusieurs produits. Il y existe des vapeurs de phosphore, de l'hydrogène phosphoré, des acides du phosphore et de l'ozone en excès.
Les accidents généraux (1) qui ont été signalés chez les ouvriers qui travaillent dans les fabriques d'allumettes sont empreints, selon moi, d'exagération. On prétend que la plupart des ouvriers exhalent, dans l'obscurité, des vapeurs lumineuses. Les manifestations de santé apparaissaient à la longue; Gendrin a cependant noté une toux spéciale au début, avec fièvre; du côté de l'appareil digestif, de la dyspepsie, de la diarrhée, puis surviendraient des palpitations, de rétouO'ement, de l'emphysème; du côté du système nerveux, de la céphalalgie, de l'engourdissement des membres et des symptômes dépressifs; du côté de l'appareil génésique, aucune excitation, mais avortemenls plus fréquents; teinte subictérique de la peau; amaigrissement, affaiblissement.
(I) Sédillot, Névrose des os de la face produite par le phosphore (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXII, 1847, p. 4-37). — Bricheteau, Boys de Loury et A. Chevallier, Mémoires sur la fabrication des allumettes chimiques (Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXIV, 1847, p. 618). — E. Hervieux, De la nécrose des mâchoires produite par l'influence des vapeurs de phosphore dans la fabrication des allumettes chimiques (Union médic, 1848, p. 200). — A. Chevallier, série de Recherches sur le phosphore amorphe substitué au phosphore ordinaire (Annales d'hygiène, 2e série, t. III, p. 124). — A. Tardicu, Étude historique et médico-légale sur la fabrication et
l'emploi des allumettes chimiques [Annales d'hygiène, 2e série, t. VI, 1856, p. 5\
A. Glcnard, Sur la fabrication du phosphore et des allumettes pliosphorécs à Lyon (Gazette médicale de Lyon, 1856, p. 95). — U. Trélat, De la nécrose causée par le phosphore. — Leudet, Recherches cliniques sur l'empoisonnement par la matière phosphorée des allumettes chimiques (Archives générales de médecine, 2" série, t. IX, 1857, p. 308). — Gaultier de Claubry, Des allumettes chimiques avec et sans phosphore (Annales d'hygiène, 2" série, t. XII, 1859, p. 260). — Chaumier, Études chimiques, hygiéniques et médico-légales sur le phosphore (Thèses de Paris, 1859, n" 167, in-4"). — Poggiale, Rapport sur la fabrication et l'emploi des allumettes chimiques, et discussion (Bull, de l'Acad. de médecine, t. XXV, 1860, p. 246). --Bouvier, De la nécrose phosphorée et de la prohibition des allumettes chimiques; rapport fait à l'Académie de médecine (Bull, de l'Acad. de méd., t. XXV, p. 1031; 1860). — A. Chevallier, Mémoires sur les allumettes chimiques préparées avec le phosphore ordinaire et les dangers qu'elles présentent sous le rapport de la santé des ouvriers, de l'empoisonnement et de l'incendie (Annales d'hygiène, l* série, t. XV, 1861, p. 254). — Faraday, Moyen propre à préserver les ouvriers des fabriques d'allumettes (Acad. des se, 1850).— Orflla et Kigout Phosphore rouge [Acad. des se, 1856). — Brûlé, Thèse sur la toxicologie du phosphore
Carie spéciale. — Si les phénomènes généraux se rattachant au travail dans les fabriques d'allumettes étaient rares ou douteux, par contre, la carie du maxillaire avec dénudation, trajets fisluleux, désordres des plus graves suivis de mort, ont été rigoureusement constatés par Lorinzer (184-5), Diaz, Strohl, Sédillot, A. Gérard, Th. Roussel et Trélat. Ce n'est guère qu'après trois ou quatre années de travail et souvent plus tard que ces terribles accidents se manifestaient. Les femmes donnaient un nombre de malades plus grand que les hommes. Ces malades succombaient souvent, soit aux suites de l'épuisement qui résultait d'une suppuration chronique, de pertes de salive, d'hémorrhagies abondantes, soit à l'extension de la nécrose aux os du crâne, soit à la tuberculisation pulmonaire. On observait rarement la stéatose des viscères dont nous allons parler bientôt.
Voici les prescriptions générales du Conseil de salubrité pour prévenir ces accidents : 1° pièces isolées pour le trempage des allumettes et pour leur séchage; 2° ventilation parfaite; 3° choix des ouvriers ou ouvrières ayant des dents en bon état et variant leurs travaux. Il est incontestable que la carie du maxillaire est beaucoup plus fréquente chez les ouvriers à dents altérées que chez ceux qui ont des dents saines. Cette observation de M Roussel, publiée en 1846, a été conlirmée par les membres du Conseil de salubrité et par M. Magilot. qui redoute surtout pour eux une variété de carie qu'il appelle pénétrante. Gubler, Lallier, Legouest, ont cité des cas de nécrose phosphorée sans carie dentaire, mais ces cas sont rares. 4° Les fabriques d'allumettes doivent être bien isolées pour prévenir la propagation des incendies aux propriétés voisines. Ajoutons, avant de terminer, que la carie phosphorée du maxillaire et tous les accidents du phosphorisme sont des plus rares aujourd'hui. Les vastes ateliers de la Compagnie générale, qui a le monopole, sont infiniment mieux tenus et ventilés que ces nombreux petits ateliers qui pullulaient aux environs de Paris avant 187 1 . La fabrication mécanique de la pale chimique, l'emboîtage mécanique, fonctionnent aujourd'hui régulièrement dans les usines d'Aubervillers et de Pantin. Leur introduction dans les autres usines est très désirable.
Après cet exposé rapide des accidents auxquels étaient exposés les ouvriers qui travaillaient dans les anciennes fabriques, arrivons aux dangers beaucoup plus grands que l'emploi général des allumettes au phosphore a amené à sa suite; ils se rapportent aux incendies et aux empoisonnements.
Les incendies qui ne reconnaissent pour cause que l'emploi inconscient, négligé, des allumettes chimiques, sonlpourainsi dire de chaque jour, et les pertes se chiffrent annuellement par de nombreux millions.
Combien sont nombreux les enfants qui) laissés seuls au logis peu-
ALLUMETTES AU PHOSPHOKE. - EMPOISONNEMENTS. 769 dant que leurs parents vaquaient à leurs travaux, ont voulu manier des allumettes et ont péri par l'incendie
Empoisonnements. — Aujourd'hui que l'acide arsénieux n'est plus librement délivré aux agriculteurs pour chauler les blés ou pour tuer les rats, c'est le phosphore qui est devenu le poison auquel les criminels ont le plus souvent recours; ils peuvent aisément se procurer de la pâte de phosphore, et plus facilement encore du mastic d'allumettes, qui, se trouvant dans toutes les cuisines, peut accidentellement se mêler à nos aliments. Il importe donc de remplacer ces dangereux agents par des produits inoffensifs. Dans le mastic des allumettes, le phosphore est à l'état de division extrême : 15,10 et même 5 centigrammes de ce phosphore peuvent suffire, d'après les observations de Worbe et de Lauth, pour empoisonner. Voici les principales manifestations de l'intoxication aiguë.
La déglutition d'un mets contenant du phosphore divisé n'offre rien de spécial qu'une odeur et une saveur phosphorées qui peut suffire pour avertir du danger et éviter la mort. Quelquefois des vomissements apparaissent au début ou surviennent le deuxième ou le troisième jour, ou manquent. On a noté la phosphorescence, l'odeur alliacée de l'haleine et la phosphorescence des urines. Les symptômes nerveux périphériques consistent en douleurs vagues, en engourdissement; quelquefois des crampes, de l'anesthésie, de la contracture. L 'ictère caractéristique apparaît du troisième au quatrième jour ; il manque rarement, à moins de mort subite; il est quelquefois accompagné de pétéchies. Les hémorrhagies peuvent être immédiates, par suite de l'action directe du phosphore, ou secondaires à la surface de la muqueuse intestinale. Le tènesme vésical et l'incontinence d'urine sont des symptômes assez fréquents. Jamais d'excitation vénérienne, qu'on admettait à tort, d'après l'autorité de Leroy. Quelquefois la mort est précédée de délire; on note à l'autopsie des lésions locales sous la dépendance de l'action immédiate du phosphore, et des lésions générales se rapportant à la coloration ictérique de la peau, au ramollissement et à la décoloration des viscères, au défaut de coagulabilité du sang, aux hémorrhagies, et enfin à la stéatose ou dégénérescence graisseuse du foie, des reins, des glandes gastriques, du cœur, des muscles, etc. Le foie, ou conserve sa forme normale, ou il est augmenté ; il est ramolli, friable, il garde l'empreinte ; quand on le presse, il laisse suinter un liquide huileux, les cellules hépatiques sont en partie remplies de fines granulations de globules graisseux: le plus ordinairement elles sont détruites en partie et remplacées par des cellules graisseuses. Les reins sont accrus, ramollis, l'accroissement porte sur la substance corticale; l'épithélium et les tubes urinifères se remplissent de granules graisseuses, puis de gouttelettes graisseuses. L'importance de la stéatose a été exagérée comme
liOUCHAKKAT. — HtfllÈNÉ. jo '
caractère spécifique; elle se rencontre également dans les empoisonnements par l'arsenic, l'antimoine, l'alcool, le sulfocyanure de potassium, etc., et dans plusieurs maladies aiguës. La graisse, comme substance inerte, insoluble, envahit les cellules. Ces faits ont été mis en lumière par Émile Fabre, Brûlé (thèse) et par Fritz, Ollivier, Côrnil.
Pour combattre l'intoxication par le phosphore, voici les moyens auxquels je m'étais arrêté : 1° évacuer le poison par les moyens les plus rapides ; 2° administrer de la magnésie hydratée à haute dose, et j'ajoutais : 3° activer la respiration par l'exercice énergique des bras pour brûler rapidement le phosphore, car c'est lui qui agit et non les acides qui en dérivent. Aujourd'hui tout le monde est d'accord pour administrer le plus promptement possible Yessence de térébenthine. Vauquelin avait vu que ces vapeurs entravaient la combustion du phosphore. Letheby a vérifié que, répandues constamment dans les fabriques d'allumettes, elles préservent les ouvriers de la nécrose du maxillaire. Le docteur Àudant publia une observation des plus intéressantes d'un malade empoisonné par le phosphore et guéri par l'administration de l'essence de térébenthine. Personne fît des expériences qui démontrèrent l'efficacité de cette essence. Il administra à quinze chiens du phosphore divisé sans antidote, tous succombèrent; à dix autres il fit prendre le poison et l'essence : deux seulement périrent. L'essence semble entraver l'action de l'oxygène du sang sur le phosphore, qui est alors éliminé par les reins, très probablement à l'état de combinaison avec un dérivé de l'essence.
Moyens proposés pour conjurer les accidents causés par les allumettes au phosphore. — On pensa d'abord h la prohibition absolue de ces dangereux agents; le roi de Piémont, après l'incendie de Sallanche, et l'empereur de Russie, après une succession d'incendies qui désolèrent plusieurs provinces, défendirent l'usage des allumettes au phosphore. La prohibition ne peut tenir devant un usage de tous et de tous les instants. La conquête par le mal est un fait accompli, il faut chercher à remplacer un agent si dangereux par un autre inoiïensif. Pour prévenir l'empoisonnement, on a eu la pensée d'introduire dans la pâte phosphorée soit des émétlqttes énergiques, soit des substances d'une amertume Intense. Pour éloigner les dangers d'incendie, Canouil a eu la bonne Inspiration de fabriquer des allumettes prenant feu par frottement, comme les allumettes au phosphore, et qui n'en renfermaient pas; il faisait intervenir dans leur préparation du sulfure d'antimoine, du minium réduits avec du mucilage en pâte très line et séparée par une Date gommeuse d'une nouvelle pâte à base de chlorate de potasse. Ces produits (l une inégale fabrication ne devinrent jamais commerciaux. L'emploi perfectionné du phosphore rouge ou amorphe est des-