MARAIS. - MICROBES. - PALM ELLA
Les maladies à quinquina ne sont pas contagieuses, elles sont sujettes à récidive, elles s'éloignent par ces caractères importants des maladies déterminées par l'invasion de microbes. Les Palmella agiraient donc comme des poisons, mais alors leur puissance toxique serait singulièrement redoutable, puisque des traces impondérables transmises par l'air suffiraient pour faire naître des pyrexies intermittentes (1). Tout nous conduit à admettre que le ou les poisons des marais sont des ferments du second ordre, sécrétés par les microbes moteurs de la fermentation des matières végétales ou qui trouvent leurs conditions d'existence dans les produits de ces fermentations.
On est conduit par un grand nombre d'observations, sur lesquelles je n'ai pas à revenir, à admettre que les effluves des marais jouent un rôle important dans la genèse des foyers primitifs du choléra contagieux, de la fièvre jaune et peut-être de la peste. On s'explique difficilement pourquoi, sous l'influence de conditions qui paraissent en apparence identiques, on voit naître, la misère et l'encombrement aidant, des maladies si différentes. Tout s'interpréterait avec facilité si l'observation venait à nous démontrer que ce sont des poisons produits par des espèces voisines, mais spécifiquement différentes. Une de ces espèces vit au delta du Gange, et son poison donne le choléra ; une autre à l'embouchure des grands fleuves de l'Amérique du Sud, elle devient le moteur des foyers primitifs de la fièvre jaune. iAIais, hâtons-nous de le dire, ces vues théoriques ont besoin, pour être admises, de la sanction de l'observation et de l'expérience.
On peut croire avec vraisemblance que les ferments moteurs de la fermentation maremmatique sont des granulations moléculaires, des granules oscillants, de très minimes dimensions. Appartiennent-ils à des espèces du genre Volvox, qui sont d'une merveilleuse ténuité et qui vivent dans les marais, ou à des espèces variées de Diatomées, qui habitent les
(1) Des Algues du genre du Palmella seraient, scion Salisbury, la cause des maladies des marais. Voici les expériences qu'il rapporte : 11 a rempli six caisses d'étain de terre d'une prairie marécageuse décidément maremmatique et couverte de Palmella. Ces caisses furent portées dans un village sablonneux à 100 mètres d'élévation, où jamais ne règne la fièvre intermittente. Ces boîtes furent placées sur le rebord d'une croisée du second étage, ouvrant sur la chambre à coucher de deux jeunes gens; les fenêtres demeurèrent ouvertes. Une lame de verre, suspendue le quatrième jour au-dessus de ces boîtes, on la retrouva au matin couverte de spores de Palmella, et de nombreuses cellules appartenant à cette même plante se fixèrent sur une plaque enduite de solution de chlorure calcique. Le douzième jour, un des jeunes gens, habitants de la chambre, eut un accès. Le quatorzième jour, le second fut pris à son tour. Le reste de la maison habitant le rez-de-chaussée n'éprouva rien. L'expérience fut répétée sur un jeune homme et deux enfants. Les deux enfants furent pris d'accès du dixième au treizième jour; le jeune homme fut indemne. L'auteur croit avoir reconnu des organismes de Palmella dans les crachats, dans les urines des fébricitants. Ceci ébranle fort ma confiance dans l'étiologie palmcllique; car d'après cela les fièvres intermittentes rentreraient dans le groupe des contagieuses; ce qui n'est pas.
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eaux douces, les eaux salées et les eaux mixtes, et dont les espèces sont différentes pour chaque habitat? Ces êtres, d'une ténuité incroyable, ne peuvent être étudiés que par les microscopes les plus forts. Ce n'est que depuis l'invention des objectifs à immersion et par l'emploi de l'éclairage oblique qu'on a pu les apercevoir. Ce sont ces ferments du premier ordre, sécrétant des ferments du deuxième ordre, qui constituent le poison des marais. Voilà l'hypothèse la plus vraisemblable. Nous la fortifierons en disant, comme nous le verrons plus loin, que plusieurs microbes moteurs de maladies contagieuses sécrètent aussi des poisons d'une merveilleuse puissance.
Influence des effluves sur l'homme. — Rien n'est mieux caractérisé, sous le point de vue pathologique, comme aussi sous le point de vue thérapeutique, que l'action des effluves sur l'homme; les maladies à quinquina forment un groupe des plus naturels et des plus distincts dans le cadre nosologique. Sans doute, dans les cas douteux ou extrêmes, on rencontre des difficultés étiologiques, mais les faits généraux se présentent avec une netteté qui n'échappe plus à aucun observateur. Nous étudierons successivement les endémies, les épidémies et les épizooties paludéennes.
Endémies. — Nous distinguerons les endémies déterminées par les effluves des marais en endémies aiguës et en endémies chroniques. Les fièvres intermittentes de tous les types viennent au premier rang parmi les endémies aiguës déterminées par les effluves des marais (quotidiennes, tierces, quartes, bi-hebdomadaires) ; dans les contrées méridionales ces fièvres intermittentes apparaissent souvent sous forme de rémittentes continues. Dans des conditions spéciales ces fièvres intermittentes revêtent le caractère pernicieux, ou prennent le masque d'autres affections, nous les désignons alors sous le nom de fièvres larvées. La question d'incubation, qui a autant d'importance que de précision pour la plupart des maladies miasmatiques, est moins évidente pour les effluves des marais ; tantôt, comme dans plusieurs observations citées à propos des Marais Pontins, la lièvre a suivi de quelques heures l'inhalation des effluves, tantôt, au contraire, un temps beaucoup plus long s'est écoulé depuis l'absorption des effluves cl la manifestation des premiers symptômes des affections intermittentes. On a cherché si 1 on pouvait trouver une relation entre le type et la nature des effluves. L'observation nous montre, comme je l'ai dit déjà, que l'action des effluves est d'autant plus puissante que, toutes choses étant égales, la température moyenne du lieu est plus élevée. Ainsi, dans la plupart des localités du nord de la France, l'influence des marais ne se fait sentir qu'en donnant des fièvres intermittentes qui guérissent très promptement et sans aucun remède en changeant de lieu ou en restant sur les lieux, par des doses altérantes de sulfato de quinine. Dans la Touraine,
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on ne guérit déjà plus les lièvres intermittentes (|ue par le sulfate de quinine donné à une dose suffisante pour voir apparaître des bourdonnements d'oreille et les phénomènes du côté du système nerveux que Bretonneau a désignés sous le nom d'ébriété quinique.
Dans notre Afrique septentrionale, les eflluves déterminent des lièvres intermittentes assez rebelles pour ne pas céder, dans des cas qui ne sont pas très rares, au sulfate de quinine administré avec hardiesse ; et c'est alors qu'on a quelquefois recours, avec avantage, à l'hydrothérapie ou à l'acide arsénieux. En France, les lièvres pernicieuses forment l'exception ; dans nos possessions du Sénégal, elles s'y montrent avec une fréquence telle que c'est presque la règle. L'influence croissante de la chaleur développe-t-elle des eflluves plus nombreux que dans les pays du Nord? Cela est probable; ces effluves, à quantité égale, modilient-ils plus profondément l'organisme? Si nous en revenons à la relation entre le type et l'effluve, admettons, avec M. Fleury, que l'apyrexie est d'autant plus coiirte que l'intoxication est plus intense; on voit, en effet, le type varier suivant la latitude, les saisons et les localités. Les lièvres tierces prédominént dans le Nord, les quotidiennes dans le Midi. A Paris, sur 118 fièvres, on compte 60 tierces, 46 quotidiennes et 12 quartes; à Bône, sur 2,338 fièvres, M. Maillot a trouvé 1,598 quotidiennes, 730 tierces et 26 quartes. A mesure qu'on s'avance vers les tropiques, on voit apparaître les fièvres rémittentes et pseudo-continues. MM. Boudin, Maillot, Laveran, établissent que, en Afrique, les fièvres tierces et quartes se montrent en hiver, tandis que les quotidiennes, les rémittentes et les pseudo-continues apparaissent en été. Ces derniers types prédominent également dans les localités où les eflluves paludéens acquièrent une très grande intensité : sur le littoral de l'Italie méridionale, dans les Marais Pontins, dans la Bresse, sur 375 fièvres, M. Nepple a compté 198 quotidiennes, 115 tierces et 59 quartes.
Plusieurs observateurs , parmi lesquels il faut compter Chervin , MM. Àubert Roche et Boudin, ont cherché à démontrer que plusieurs grandes maladies, dont nous parlerons plus lard, le choléra, la fièvre jaune, la peste d'Orient, la dysenterie épidémique, avaientune origine paludéenne. Il est bien vrai que le choléra asiatique a pris naissance dans le delta du Gange, la fièvre jaune dans le deltades grands fleuves de l'Amérique, où les effluves de8 marais se montrent avec une redoutable intensité, que la peste avait son foyer le plus fréquent en Egypte, où les débordements du Nil constituent des conditions paludéennes non équivoques ; l'observation démontre également que l'apparition de la dysenterie épidémique se lie souvent avec les manifestations paludéennes; mais il faut reconnaître aussi que, sous les rapports étiologique, pathologique et thérapeutique, le choléra, la fièvre jaune, la peste d'Orient, la dysenterie, difl'èrent des maladies paludéennes. Andral citait dans son
cours une observation de Johnson, de 28 individus exposés à des effluves maremmatiques intenses, dont 16 furent pris de fièvres intermittentes, 4 de choléra, 4 de dysenterie et 4 de fièvre jaune; outre qu'il manque bien des détails à celte relation pour être acceptée comme exacte, on peut dire tout au plus, ce qui est conforme, au reste, à tous les faits d'observation, que les effluves des marais agissant avec intensité prédisposent au choléra, à la fièvre jaune, à la dysenterie ; on peut ajouter encore que ces effluves peuvent contribuer, avec d'autres conditions hygiéniques sur lesquelles nous insisterons plus loin, à la formation des foyers primitifs du choléra, de la fièvre jaune et de la peste d'Orient. Les foyers étant formés, les maladies se transmettent, non plus avec l'intervention des effluves maremmatiques, mais par des miasmes spécifiques qui se reproduisent incessamment chez les malades atteints de ces affections. 11 est encore un bon nombre de maladies auxquelles les effluves des marais prédisposent, dont ils favorisent le développement, en ébranlant l'économie, mais qu'ils ne déterminent pas primitivement. Je citerai spécialement la colique endémique nerveuse des pays chauds , le scorbut, les hémorrhagies, les engorgements viscéraux , les hydropisies, etc.
Les endémies paludéennes chroniques s'observent dans toutes les localités où les fièvres intermittentes régnent habituellement; on désigne les modifications qu'elles déterminent dans l'économie sous le nom de cachexie des marais. Son caractère le plus net consiste dans l'hypertrophie de la rate et du foie ; la peau est décolorée, il y a diminution dans le nombre des globules du sang, on observe souvent de la dyspnée, des palpitations et des hydropisies, coïncidant avec la diminution d'albumine. Dans ces contrées, possédant les principaux éléments de la richesse, eau, chaleur, sol profond, les effluves des marais stérilisent tous ces biens ; dans ces localités, comme on l'a dit avec raison : on ne vit pas, on meurt.
Accoutumance. — On ne s'acclimate point aux effluves des marais. Sur les localités empestées la récidive est la loi. Quand l'économie animale a été ébranlée par une forte atteinte, la maladie peut reparaître avec une étonnante ténacité. J'ai cité l'exemple d'un de nos vignerons qui, pris d'un violent accès de lièvres intermittentes dans les maremmes d'Italie, revint habiter un village exempt d'effluves de marais, et vit pendant toute sa vie se renouveler ses accès intermittents. Les questions qui ont trait à la non-accoutumance aux effluves et aux récidives qui s'étendent sur un si grand nombre d'années, ont reçu de nouvelles et éclatantes confirmations par le séjour de nos armées en Algérie (1).
(I) Consulter les Irnvaux tics médecins militaires ou de In marine, Maillot, Boudin, Laveran, Y. Jacquot, Laurc, soit dans leurs ouvrages spéciaux, soit dans le Recueil de Mémoires de médecine, de chirurgie et de jdiarmacic militaires.