MARAIS. - ANTAGONISME. - RÈGLES HYGIÉNIQUES
Antagonisme des maladies intermittentes arec la fièvre typhoïde.— Selon Boudin, aux Antilles, à la Guyane, à la Martinique, les fièvres intermittentes sont communes, et les typhoïdes rares; à Alger, i typhoïdes seulement sur 103 intermittentes (Bonâfont); à Conslantinople, les paludéennes sont rares, les typhoïdes, au contraire, fréquentes; au Sénégal, pas de typhoïdes sur 952 malades. Le dessèchement du marais Moorfiold, près Londres, au dix-septième siècle, aurait déterminé la substitution de la lièvre typhoïde et de la phthisie aux intermittentes décrites par Willis-Morton, Sydenham. Selon moi, il faut pour admettre l'antagonisme des maladies de marais et de la fièvre typohoïde, une réserve plus grande que pour la phthisie. En effet : l°la fièvre typhoïde peut, dans ces localités, prendre quelques-uns des caractères de l'intermittente; si elle est légère, sa vraie nature peut échapper à l'observateur; 2- les prédisposés à la fièvre typhoïde sont enlevés par la fièvre pernicieuse.
Règles hygiéniques se rapportant aux marais. — Les règles hygiéniques qui ont trait directement ou indirectement à la production des effluves maremmatiques, sont du ressort de l'hygiène publique et de l'hygiène privée. Il est peu de questions plus importantes pour la France. Il s'y trouve encore plus de 400,000 hectares de marais et d'étangs. C'est d'un intérêt capital pour notre pays dans ses rapports avec ses colonies; mentionnons seulement la Cochinchine et nos grandes possessions africaines. C'est par la puissance de nos armes qu'a été faite la conquête de l'Algérie, c'est par l'hygiène que notre établissement y sera solide et délinitif. Les progrès des races de nos régions tempérées dans les contrées maremmatiques chaudes sont impossibles à cause de l'énorme mortalité des enfants après le sevrage; toujours, si nous ne détruisons l'influence paludéenne, un climat chaud maremmatique,avec le temps, aura raison de nous. Pour éviter les tentatives malheureuses et les désastres, il faut choisir pour les premiers établissements les localités les meilleures, observer les habitudes des races qui se sont maintenues, les imiter en les perfectionnant, irradier de proche en proche à mesure que les travaux d'assainissement sont établis.
Hygiène privée. — Voici les règles principales se rapportant à l'hygiène des individus habitant des localités maremmatiques. Pour ce qui a traita l'habitation, les règles qui se déduisent de l'expérience et des faits que nous avons précédemment exposés sont les suivantes : choisir, pour fixer sa demeure, les lieux les plus élevés; habiter de préférence dans les étages supérieurs; prendre l'habitude de faire exactement clore les fenêtres au coucher du soleil; éloigner autant que possible les vents qui peuvent apporter des effluves, par des abris naturels ou artificiels. Pour ce qui a trait aux vêtements, il convient de couvrir le corps de Ilanelle, ou, à son défaut, de lainages plus grossiers; les bains froids très courts
858 MODIFICATEURS, - SUIISTANCES NUISIBLES.
ou lotions suivis de vives frictions et d'onctions, sont utiles. Pour l'alimentation, il faut la régler d'après les besoins commandés par la température moyenne du lieu; ainsi, en France, elle devra autant que possible être réparatrice; le bon vin rouge devra y intervenir en juste mesure, avec les viandes fraîches.
Dans les contrées maremmatiques méridionales, le régime devra être sobre; l'eau-de-vie, les liqueurs alcooliques, et en particulier l'absinthe, devront être prohibées. Du bon vin rouge (Saint-Raphaël) en proportion très modérée, pourra être permis (1 petit verre à chaque repas) ; mais l'usage de ['eau pure, et surtout celle de qualité incertaine, devra être absolument proscrit. L'eau sera remplacée par l'emploi exclusif de la boisson stimulante du pays. En Algérie, c'est le café très léger; en Chine, c'est le thé. Les effets heureux de ces boissons tiennent à deux causes : la première, c'est qu'en faisant bouillir l'eau pour les préparer, on l'assainit en modiliant les matières organiques qu'elle contient; puis le café, le thé, aliments stimulants, agissent de la façon la plus heureuse sur le système nerveux pour combattre cet alanguissement général des fonctions qui est si ordinaire dans les contrées chaudes où régnent les eflluves maremmatiques. Comme dernière règle d'hygiène privée, nous dirons : les personnes très impressionnables à l'action des effluves n'ont rien de mieux à faire que de changer de localité. L'administration journalière de 100 grammes de vin de quinium, pendant la saison des fièvres, peùt être considérée comme étant d'une excellente prophylaxie.
Hygiène publique. — La règle la plus importante pour assainir une contrée où régnent les fièvres intermittentes, c'est d'établir une culture intensive sur un sol profondément perméable. Rien de mieux que la culture de la vigne. Quand elle ne peut être adoptée, il convient d'examiner une question préjudicielle. Pour obtenir des cultures profitables, il est indispensable de pouvoir disposer de grandes masses d'eau pour pratiquer des irrigations. Il convient de retenir les eaux dans les lieux élevés et d'y établir d'immenses réservoirs, comme cela a été pratiqué au Séton,dans le département de la Nièvre. Ces réservoirs ont une triple utilité : 1° prévenir les inondations; 2° régulariser le débit des cours d'eau; 3° pourvoir aux besoins des irrigations. Comment doivent être construits ces dépôts d'eaux pour évitor les dangers des effluves des marais. Nous avons vu qu'ils se produisaient lors de l'assèchement des bords. Tant qu'un espace est complètement submergé, il n'y a rien à redouter. Il convient donc : 1° de retenir les eaux par des digues bien construites et parfaitement surveillées et entretenues ; 2° de ne pas laisser les eaux se répandre au loin, mais de les contenir par des bords rigoureusement lim ités par des talus à pic, couverts de rangées d'arbres fruitiers (cerisiers, poiriers, etc.), qui ne se plaisent que sur un sol perméable à l'air, et dans les contrées chaudes par des Eucalyptus ou des Mêla-
MARAIS. -- HYGIÈNE PUBLIQUE, 859 euoa. Grâce h cotto limitation rigoureuse des pièces d'eaux, elles ne présentent plus aucun danger au point de vue des eflluves, pas plus que les canaux rigoureusement maintenus dans leurs lits.
Nous arrivons à la grande question du dessèchement et de la mise en culture des localités marécageuses. On y arrive par plusieurs moyens qui doivent varier suivant les conditions locales : ln on détourne les affluents en les dirigeant dans un cours d'eau convenable; 2° par le procédé des atterrissements, méthode longue et souvent dangereuse, parce qu'elle comporte, pendant que l'opération s'exécute, de nombreuses périodes de dessèchements qui si souvent amènent h leur suite des lièvres intermittentes. Il convient d'ensemencer les boues avec des graines produisant des végétaux annuels utiles de grandes dimensions, les ricins, les Helyanthus, les Polygonum, et sur les bords plus asséchés, des Eucalyptus, si le climat le permet.
On arrive à mettre en culture des lacs, de grands espaces marécageux, en évacuant les eaux. Souvent, pour atteindre ce but utile, de très coûteux travaux sont nécessaires. Parmi les grandes entreprises réalisées dans ce siècle, aucune ne doit être placée avant le dessèchement du lac Fucino. J'extrais du rapport de M. Tresca à la Société d'agriculture de France en 1880, des détails des plus intéresssuts sur cette grande opération : « Le dessèchement du lac Fucino, attendu depuis plus de quinze siècles, réalisé une première fois sous l'empereur Claude, au moyen de travaux gigantesques, mais insuffisants, et qui ne tardèrent pas à être obstrués, est généralement considéré comme un des ouvrages les plus importants du génie moderne, et la notoriété publique exigeait qu'il fût honoré de la plus haute récompence à notre exposition universelle de 1878. Le prince Torlonia, dont la persévérance a permis de vaincre tous les obstacles et qui y a consacré plus de 40 millions de sa seule fortune personnelle, a été secondé et même un peu dirigé dans tous les travaux d'exécution par trois de nos compatriotes, MM. de Montricher, Bermont et Brisse ; deux d'entre eux ont succombé sur la terre étrangère, en menant à bien cette utile entreprise devenue, grâce à eux, presque française par la part prépondérante qu'ils ont prise à sa réalisation, à laquelle il importe que leurs noms restent publiquement attachés.
» Le programme, auquel on s'est efforcé de satisfaire, mérite, par sa précision, de servir de règle à suivre dans toutes les opérations analogues que l'on voudrait tenter à l'avenir sur une moins vaste échelle. — A. Etre toujours maître de toutes les eaux qui peuvent affluer en tout temps dans le bassin desséché. — B. Pouvoir à volonté les émettre directement et immédiatement dans un canal collecteur, ou les retenir dans un bassin calculé de manière à ne débiter que ce qui correspond à un écoulement facile, ou même permettre un arrêt complet pour toutes
réparations nécessaires. — C. Recueillir les eaux que produisent les différentes sources, de manière à créer une force motrice qu'il soit facile de maintenir constamment entre certaines limites. — D. Enlin, se donner la facilité d'irriguer la propriété sur les points et dans les limites que l'on jugerait convenables. Les conditions de formation des terres dont se compose le fond du bassin du lac Fucino les rendent susceptibles des cultures les plus variées ; les lois physiques en vertu desquelles s'opèrent les dépôts sédimentaires dans un réservoir aussi vaste que Tétait celui-là, ne permettent pas évidemment que, dans toute l'étendue du bassin, la qualité du fond soit identiquement la même, et que la puissance de la couche végétale soit partout égale; elle est assez grande dans les parties centrales pour qu'à plusieurs mètres de profondeur on n'ait point encore rencontré le sous-sol ; mais si celte épaisseur est moindre dans certaines parties des zones supérieures du bassin, on n'en a cependant rencontré aucune qui ne pùt être employée à une culture très fructueuse. Ces terrains représentent aujourd'hui une exploitation agricole toute particulière, en ce que, comme les nouvelles villes américaines, ils sont découpés en bandes rectangulaires par des chemins et des fossés tous parallèles ou perpendiculaires, écartés l'un de l'autre de 500 mètres, d'un accès facile. Est-ce à dire cependant qu'une telle opération ait pu être conçue dans une pensée de lucre ou de bénéfices exagérés? Loin de là, le problème était de ceux que l'on ne pouvait aborder qu'avec l'esprit de sacrifice, excité par l'amour du bien public et du patriotisme éclairé. Les terres conquises reviennent aujourd'hui à plus de 3000 francs l'hectare; ce chiffre est très supérieur à la valeur actuelle de la terre, mais un grand service a été cependant rendu. Ce n'est pas l'amour du gain qui seul peut faire accomplir de telles œuvres; il faut que le courage, qui donne la force de les entreprendre et de les terminer heureusement, soit inspiré par des sentiments d'un ordre infiniment plus élevé : « L'or, comme le marbre, dit l'ouvrage original dans lequel nous avons » puisé nos principaux renseignements, ne produisent des merveilles » qu'à la condition que celui qui les met en œuvre ait en lui-même le » génie de ces merveilles. »
» L'abondance succédant à la misère, le travail sur place à l'émigration, la santé à la malaria, tels sont les résultats humanitaires réalisés au lac Fucino. Au point de vue agricole, les terrains riverains, autrefois sujets à des submersions qui se prolongeaient quelquefois pendant un grand nombre d'années, ont quadruplé de valeur, tout en restant notablement au-dessous du véritable prix de revient. Toutefois, les heureuses dispositions prises pour l'avenir feront sans doute disparaître les différences, et un moment viendra où tous les travaux exécutés en vue du progrès général viendront récupérer, et au delà, pour les possesseurs futurs du sol, les dépenses de vingt-deux années de sacrifices et de