‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 267 sur 371 · MUCÉDINÉES PARASITES. — MAIS ALTÉRÉ. — PELLAGRE · texte numérisé non relu

MUCÉDINÉES PARASITES. — MAIS ALTÉRÉ. — PELLAGRE

sont pas exempts; elle atteint les hommes et les femmes. On accuse la misère seule de la production de la pellagre, mais celte cause si puissante de la genèse de tant de maladies, sévit avec plus d'intensité dans beaucoup de villes où cette maladie est inconnue. La misère ou la vie misérable, ce qui pour moi est équivalent, est un élément, mais qui ne suffît pas pour engendrer la pellagre. L'influence de l'insolation est des plus évidentes, mais il est clair qu'elle ne suffit pas pour faire des pellagreux. Dès 1798, Thouvenel a accusé le maïs de produire la pellagre, quand il intervient comme unique graminée dans une alimentation pauvre. Il est certain que le maïs non altéré, même lorsqu'il est consommé comme aliment exclusif, ne peut être accusé de produire la pellagre; il forme la base de l'alimentation dans tant de lieux qui sont épargnés par l'endémie, qu'il n'est pas besoin d'une autre démonstration. C'est Balardini qui a eu la gloire, selon moi, de découvrir la cause spécifique de la pellagre. M. Roussel a défendu cette éliologie avec un grand talent, et Costallat avec autant de persévérance que d'énergie.

Que ce soit le verderame (Sp. Maiadis, voy. p. 876) exclusivement, ou d'autres mucédinées, qui se développent dans la farine ou les mets préparés avec le maïs altéré, qui déterminent la pellagre, c'est une question que nous ne saurions décider ; toujours est-il que, malgré certaines exceptions sur lesquelles nous reviendrons plus loin , en considérant les choses de haut, la consommation du maïs altéré parait être la cause déterminante de la pellagre endémique; l'insolation favorisant la modification spécifique de la peau. Voici les arguments principaux qui ont entraîné ma conviction :

1° La pellagre a fait invasion en Espagne et en Italie dans le xvne et le xviii0 siècle, et dans le midi de la France, dans le xixe, dans les localités où le maïs a été généralement cultivé pour l'abondance de ses produits, et où cette abondance a contribué à l'accroissement de la population pauvre, qui en fait la base de son alimentation.

°2° Dans les localités où le maïs sèche complètement, la pellagre est inconnue. Malgré l'usage dominant du maïs, des mets dont il est la base dans les pays où il est séché au four, la pellagre est aussi ignorée.

3° L'évolution de la maladie au printemps et au commencement de l'été coïncide non seulement avec le retour des accidents d'insolation, mais aussi avec la consommation d'une farine de maïs altérée par le développement de moisissures.

Après avoir examiné tous les faits, je regarde comme très acceptable l'hypothèse de Balardini, et je dis : La pellagre endémique reconnaît pour cause l'alimentation exclusive ou absolument dominante par le maïs ou sa farine altérés par le développement, de moisissures, et consommés sous forme de bouillie (polenta, cruchade). Et j'ajoute : la

886 MODIKICATEUKS. — SUBSTANCES NUISIBLES.

misère prépare les sujets, l'insolation active le développement des accidents cutanés (1).

D'après Lombroso {Bulle t. Ac. méd., 18 mai 1880), l'action toxiquedu maïs gâté ne provient pas des produit? fongoïdes, des moisissures, telles que le Sporisoriiim maïdis ou le Pénicillium glaucum, qui caractérisent botaniquement l'altération habituelle de ce grain; elle provient d'une altération du parenchyme lui-même. Oui, du parenchvme, mais imprégné du produit toxique sécrété par la mucédinée.

M. Lombroso a extrait du maïs altéré une substance exlraclive qu'il nomme pellagrozéine et qu'il compare à l'ergotine ; ce n'est pas, selon l'auteur, la seule substance toxique qui se trouve dans le maïs gâté, et ce n'est pas le seul agent qui intervienne dans la production des accidents pellagreux. Quoi qu'il en soit, les expériences de Lombroso confirment mon hypothèse de 4861, que c'est l'usage dominant du mais gâté par les mucédinées qui est la vraie cause de la pellagre. La maladie a augmenté en Italie et apparu même dans quelques provinces où elle était inconnue, par suite de l'importation de maïs avarié provenant des provinces anubiennes et vendu à la population pauvre des campagnes (2).

La règle hygiénique qui découle de ce qui précède est très simple : dans toutes les localités où règne la pellagre endémique, l'administration, les conseils d'hygiène, doivent faire les plus grands efforts pour bannir delà consommation les farines de maïs altétves et y substituer l'usage d'un pain bien levé et bien cuit. Si cette question est aujourd'hui peu importante pour nous, elle présente un intérêt considérable pour l'Italie. Selon le rapport officiel de Lambroso, on y a compté, pour 1879,97 1 19 pellagreux; en Piémont, 1692; en Lombardie, 42 616; dans les provinces vénitiennes, 29296; en Ligurie, 148; en Émilie, 18 741; dans l'Ombrie et les Marches, 2127, en Toscane, 2483; à Rome, 76. Dans la Lombardie et les provinces vénitiennes, il y a plus d'un pellagreux sur cent habitants.

(1) M. Paye, depuis que ce qui précède est écrit, a publié une note très intéressante sur la pellagre en Italie (Compt. rend. Acad. se, 11 octobre 1880). 11 observe très justement que partout où l'on mange du pain levé, la pellagre est inconnue. Cela s'explique facilement. La farine de maïs employée seule ne peut donner du pain levé, surtout quand elle est altérée parles moisissures; on la consomme sous forme de polenta. Je dois ajouter que si dans la préparation du pain levé on mélangeait un peu de farine de mais altéré avec la farine de froment, la cuisson pourrait volatiliser ou modifier le principe nuisible, comme cela parait avoir lieu pour le seigle ergoté.

(2) Une maladie très comparable à la pellagre et dans révolution de laquelle le maïs gâte n'intervient pour rien, a été décrite par Billot (D'une variété de pellagre propre aux aliénés, à propos rf une endémie de cette affection, observée à l'asile du département de Maine-et-Loire, 1858, in-8*) et par Landouzy ( De la pellagre sporiadique, Paris, J.-H. Baillière, in-8" de 175 p.). Je ne diflère de ces auteurs que par l'interprétation des faits, et que parce qu'il me semble nécessaire d'admettre une différence plus Irancbée entre deux maladies qu'eux-mêmes distinguent par l'appellation. Pour

Ml'CÉDLNÉES PAUASITKS. — l'A IN UOUGE. 887 Pain roiuje {pain envahi par ÏOidium aurantiacum). — Montagne désigne la mucédinée du pain rouge sous le nom de penicilium siloplu/lluin. L'invasion du pain de munition par YOidiiuu auraiil iaaun s'est manifestée dans plusieurs manutentions comme une véritable épidémie; à Taris, en 18 k!, à Bordeaux, en 1849. On considère ce pain ainsi altéré comme dangereux, mais sans preuves sulïisanles, parce que le pain ainsi attaqué réveille une légitime défiance et qu'on ne L'a pas fait intervenir dans l'alimentation. C'est Payeii qui le premier appela l'attention sur ce sujet. C'était en 184-3, dans le mois de juillet : la température très élevée coïncidait avec une humidité dominante dans les baraques nouvellement construites des camps sous Paris; on vit, du jour au lendemain, les pains de munition distribués et rangés sur des tablettes se couvrir d'une sorte d'eftlorescence rouge. Ils exhalaient une odeur nauséabonde, et la mie était envahie par une matière fongueuse. En observant la substance rougeâtre sous le microscope, Payen reconnut qu'elle était composée d'une multitude infinie de corpuscules arrondis, d'un rouge orangé, qu'il était impossible de discerner isolément à l'œil nu, et qui n'étaient autres que les semences ou sporules d'un champignon d'une ténuité microscopique, Y Oïdium aurantiacum. Ces semences

moi, il est évident que les malades observés par Billod et par Landouzy présentaient les symptômes caractéristiques de la pellagre. Billod a eu raison de désigner la maladie qu'il a observée sous le nom de variété de pellagre propre aux aliénés, et Landouzy sous celui de pellagre sporadique; mais je ne saurais admettre avec lui que la pellagre sporadique et la pellagre endémique sont des affections identiques. Voici, selon moi, deux cas principaux qui peuvent se présenter. Dans le premier cas, par suite d'ingestion continue de pain provenant de farines ou de graines avariées par des moisissures, ou de viandes et araires aliments ayant subi une altération analogue, l'économie se modifie. Tous les troubles gastriques éclatent ou se préparent, puis surviennent les modifications du coté du système nerveux, les désordres dans les fonctions et les organes de la peau qui suivent si souvent l'ingestion d'aliments altérés. Ce n'est pas la pellagre, mais une affection très voisine, dont il ne sera plus possible de la distinguer, si les malades subissent l'influence de l'insolation qui développe l'altération spécifique de la peau. J'arrive au second cas, mais avant cela j'ai besoin de ciler une partie du passage du mémoire de Landouzy, qui se rapporte au diagnostic de la pellagre sporadique : « L'existence, dit-il, de la pellagre sporadique, comme entité morbide bien définie, une fois signalée avec précision, le diagnostic ne peut offrir aucune difficulté.

» Quelle affection, parmi les diathèses, se présente, eu effet, avec des symptômes plus caractérisés? Accidents cutanés reparaissant périodiquement au printemps ou en été, sous l'influence de l'insolation; accidents digeslifs, presque toujours spéciaux, survenant en même temps que la dermatose ou à peu de distance ; accidents cérébro-spinaux, très rarement isolés, et ayant également un type spécial, la dépression nerveuse et la lypémanie ».

Aucune affection complexe on le voit, ne présente, un ensemble de symptômes plus tranchés. Pourquoi donc, avec ces trois ordres de phénomènes pathognomoniques te plus souvent simultanés, la pellagre sporadique est-elle, la plupart du temps, méconnue ? Parce que chacun de ces trois principaux phénomènes pris isolément pouvant suffire à caractériser lui-même une maladie déterminée, celle-ci recevra le nom de démence, d'entérite ou de dermatose, selon la prédominance des troubles nerveux, des troubles digestifs ou des troubles cutanés ! En effet, ou le pellagreux se présente avec la prédominance des symptômes cutanés, et le médecin, négligeant les troubles

disséminées, invisibles dans Pair, se développaient et se multipliaient avec une prodigieuse rapidité, en tombant sur les pains maintenus humides dans les camps baraqués. M. Payen constata que les semences de VOidium aurantiacwm, avaient la singulière faculté de supporter une température, même humide, de 100 à 120 degrés, sans perdre leur propriété germinative ; il fallait les chauffer jusqu'à 130 ou 1 10 degrés pour détruire leur vitalité. En se basant sur cette étude, une commission nommée par le ministre de la guerre, et dont faisaient partie Dumas, Pelouze et Payen, trouva bientôt le moyen de faire cesser cette grave altération. On prescrivit les mesures suivantes : diminuer d'un dixième environ la proportion d'eau engagée dans le pain ; augmenter la dose de sel en la portant de 200 à 400 grammes par quintal métrique de pale; enfin distribuer le pain huit ou douze heures après sa sortie du four, au lieu d'attendre vingt-quatre ou quarante-huit heures, comme on le faisait alors.

Il faut vérifier aussi la qualité des farines, éviter les remoulages. J'ai cultivé sur du pain ou sur la pâte de riz du Penicilium sitophyllum pendant plus d'une année. Le pain moisi des campagnes, qui est souvent envahi par le Penicilium glaucum ou d'autres mucédinées vertes, est désagréable, mais n'est pas dangereux.

concomitants, ne voit là qu'un simple érythème solaire, un érysipèle, un eczéma, une ichthyose, un psoriasis, etc., selon la date et la variété de la dermatose. Ou le pellagreux se présente avec la prédominance de troubles digestifs, sans dire un mot de son érythème qui, d'ailleurs, est déjà le plus souvent en décroissance, et le médecin ne voit là qu'une affection gastrique ou entéritique, une boulimie, une gastralgie, une dysenterie, une entérorrhée, etc. Ou il se présente avec la prédominance des phénomènes cérébraux, et alors l'affaiblissement général ou la folie faisant saillie sur tous les autres symptômes, le médecin voit là une paralysie progressive, ou une aliénation mentale, folie aiguë, lypémanie, démence, imbécillité, et le malade est placé dans un asile d'aliénés. Dans tous ces cas, la diagnostic rationnel étant justifié par le phénomène le plus frappant, la véritable affection échappe aux praticiens les plus expérimentés. »

Je ne pense pas que la nature de la véritable affection échappe ainsi au praticien expérimenté. Il s'agit le plus souvent de maladies différentes qui peuvent se trouver réunies sur le même sujet, mais qui diffèrent de la pellagre endémique par l'origine. Les dérangements chroniques de l'appareil digestif ont souvent des retentissements variés du coté de la peau, qui devient, comme la muqueuse gastro-intestinale, plus impressionnable ; s'il survient alors des accidents cérébro-spinaux, nousaurons la pellagre sporadique. Dans les cas de lypémauie, de démence, d'imbécillité, de paralysie progressive, si l'alimentation est avariée ou seulement grossière, surviennent tous les désordres du côté de l'appareil digestif qui ont été notés dans la pellagre. Nous avons «u, Leuret et moi, de nombreuses occasions d'observer, lors de notre séjour à la Salpêtrière, ces complications. Ces malheureux, affaiblis par tant de causes, restent-ils exposés aux rayons du soleil, survient l'altération spécifique de la peau, et nous avons la pellagre, sporadique avec ses traits caractéristiques. Cependant on ne peut méconnaître qu'il s'agit ici de l'évolution accidentelle de trois maladies différentes, qui présentent la plus grande ressemblance avec l'unité morbide désignée sons le nom de pellagre endémique. Plusieurs routes peuvent conduire au même but. Si, avec l.andouzy, j'admets la ressemblance pour les symptômes essentiels entre ces deux maladies, je suis convaincu qu'il ne se refusera point à voir une différence étiologiquc qui planeia toujours sur la nature de la maladie.

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