HYPOCONDRIE
sur tous les appareils de la vie de nutrition. Je vais me borner à rappeler les faits dont j'ai numériquement apprécié l'importance. J'ai eu trop souvent l'occasion de rattacher (voy. Glycosurie, p. 244), d'après les interrogations les plus attentives, l'invasion de la glycosurie à de violents chagrins, à des peines prolongées, pour ne pas apercevoir clans ces faits une des influences les plus saisissantes du moral sur le physique.
Combien de fois j'ai vu de pauvres mères faire remonter l'invasion de leur maladie à la perte d'un enfant chéri, leur unique espérance icibas. Combien de fois j'ai vu des hommes à la figure profondément abattue, reconnaître pour cause de leur maladie des revers considérables de fortune. Il est une circonstance qui entretient, chez plusieurs glycosuriques, cet état fâcheux de Iristesse, de désespoir intérieur, c'est que, par le fait de la continuité de la maladie, ils perdent la mémoire, l'aptitude aux affaires, leurs facultés viriles. Ils vieillissent sous ces rapports en un an comme en dix. On aperçoit là combinée la double influence du moral sur le physique et du physique sur le moral.
Uhypochondrie est une maladie morale qui peut avoir pour point de départ un mal physique, comme les anciens médecins l'admettaient trop souvent sans preuves. Le plus ordinairement c'est le sens moral qui est primitivement troublé, et qui réagit sur le physique. Le pauvre malade se croit en proie à une affection imaginaire, et quand à force de bonnes raisons on est parvenu à dissiper cette chimère, il découvre une autre maladie toute aussi peu réelle, et la vie se passe dans de perpétuelles angoisses.
La pensée de la mort, ce mal inévitable, revient à chaque instant du jour dans certaines imaginations. Non seulement l'esprit de ces pauvres gens en est silencieusement agité, mais c'est le thème habituel de toutes leurs conversations.
Toutes ces tristesses morales exercent la plus fâcheuse influence sur le physique. Toutes les fonctions de l'appareil digestif peuvent en être troublées. L'appétit diminue, les sucs digestifs ne sont plus convenablement sécrétés. On oublie de satisfaire régulièrement aux excrétions; plusieurs maladies peuvent naître par suite de ces négligences. Le travail corporel devient insuffisant; la peau ne fonctionne plus normalement : autant de causes secondaires de maladies.
Le point de départ de tous ces désordres, c'est ordinairement une
! perturbation du sens moral qui n'a pas su commander la résignation aux maux inévitables. J'ai observé une des formes les plus singulières
' de l'hypochondrie: je vais rapidement en esquisser les principaux traits.
I Une dame d'une sensibilité exagérée avait ressenti les atteintes de diverses névroses très réelles, mais que sa vive imagination avait ren-
* dues plus durables et plus graves. Elle était des plus ingénieuses à exa-
gérer les moindres symptômes et à se découvrir chaque jour une maladie nouvelle. Tous les troubles de sa santé disparurent radicalement : elle devint de fer pour toutes les fatigues quand ses préoccupations trouvèrent un aliment impersonnel. Son mari, homme d'une bonté, d'une mansuétude exemplaires, éprouva les atteintes de plusieurs affections redoutables. Elle le soigna avec un dévouement de jour, de nuit, de précautions minutieuses qu'il est impossible de surpasser. Ce fut sur lui que se reporta son hypochondrie : pas un instant de repos, une attention sans relâche sur toutes les fonctions ; des questions perpétuelles sur des souffrances réelles, mais le plus souvent imaginaires; une étude continuelle de toutes les manifestations morbides; appelant incessamment l'attention du médecin sur des détails infinis, ce qui a peu de gravité ; mais, ce qui était plus regrettable, c'est que l'état du malade a été souvent influencé d'une façon défavorable par cette incessante investigation de maux réels ou imaginaires. Voilà une influence morale étrangère à un individu qui réagit fâcheusement sur lui. C'est de l'hypochondrie qui, comme la. lumière, est réfléchie.
L'hypochondrie, comment la combattre? Viser toujours à la perfection morale et physique, sans prétendre l'atteindre jamais; faire le bien le plus possible. Avoir pour chacune des heures des occupations réglées qui mettent alternativement en activité les forces du corps et de l'esprit. Quelques quarts d'heure dans la journée, consacrés aux joyeuses lectures, seront d'un bon secours. Il est peu d'hvpochondriaques qui ne se trouvent pas mieux après avoir savouré quelques pages des œuvres de Rabelais, parcouru Don Quichotte, relu quelquesunes des pièces de notre immortel Molière : pas toutes, il en est où une tristesse profonde se dissimule sous une apparence de gaieté. Le théâtre de Labiche, on peut le lire en entier, il n'engendre pas la mélancolie. La religion offrirait au philosophe hypochondriaque de très utiles secours, si elle était celle des hommes dont parle de Sacy : « Ils distinguent nettement, dit-il, la religion des superstitions et des fables que l'ignorance et la crédulité y ont ajoutées. Bien loin de repousser la critique et de la craindre, ils l'appellent à leur secours pour chasser de l'histoire ce cortège ridicule de légendes controuvées, de merveilles sans preuves, d'inventions politiques qui semblent se tenir à la porte du sanctuaire comme de sinistres fantômes pour en interdire l'entrée à quiconque ne veut pas, en soumettant son esprit, hébéter sa raison et sacrifier le sens commun à la foi. Sacrifice abominable et impie! car sur quoi la foi s'appuiera-t-ellc quand elle aura renversé le sens commun? Où allumera- t-elle son flambeau quand elle aura éteint cette lumière que tout homme apporte en naissant et qui n'est sans doute qu'un rayon de la vérité éternelle?... » La lecture et la méditation des ouvrages qui traitent de la morale, surtout quand ces œuvres sont,