INFLUENCE DU MO UAL SUR LE PHYSIQUE
comme celles de Cicéron, assaisonnées d'un sel attique, peuvent être li t s utiles à un hypochondriaque.
Le pessimisme (1) est, selon moi, une maladie morale, voisine de l'hvpochondrie, qui peut avoir la plus fâcheuse influence sur le physique; elle engendre souvent l'ennui de la vie, qui a conduit bien des hommes au suicide, et d'autres à une vie toujours malheureuse en réalité, quoique heureuse en apparence. Selon ces moralistes négatifs : le mal cest Vexistence. Que la doctrine opposée est préférable : le bien cest Vexistence. Cela est indubitable, quand on fait de continuels efforts pour rendre sa vie utile aux autres, agréable à soi-même, et qu'on sait s'armer de la résignation pour combattre les maux inévitables, au premier rang desquels il faut toujours compter la vieillesse et la mort. Voici en quels termes précis Maupertuis résume la théorie du pessimisme, dans son Essai de philosophie morale :
« Eu général, dit-il, l'estimation des moments heureux ou malheureux de l'existence est le produit de l'intensité du plaisir ou de la peine par ia durée. Le bien est une somme de moments heureux, le mal, de moments malheureux. Ces sommes sont les éléments du bonheur et du malheur. Ainsi, le bonheur est la somme des biens qui reste après qu'on en a retranché tous les maux ; le malheur est la somme des maux qui reste après qu'on en a retranché tous les biens. Or, si la somme des biens et la somme des maux sont égales, on ne peut appeler celui à qui est échu un tel partage heureux ni malheureux : le néant vaut son être. Mais si la somme des maux surpasse celle des biens, l'homme est malheureux : sou être ne vaut pas le néant. » Si Maupertuis, au lieu de se fixer à Berlin, admirateur et flatteur du roi de Prusse, était resté sur les côtes de la Bretagne à aimer, à soigner sa mère et les siens, il ne serait pas devenu pessimiste.
Influences favorables du moral sur le piiysique. — Il est, comme nous l'avons vu, des passions, des vices, qui exercent sur la santé l'influence la plus fâcheuse, mais quelques-uns d'entre eux sont inhérents à notre nature animale ; c'est en s'élevant, en se perfectionnant, que l'homme les corrige, c'est donc par une action favorable du moral sur le physique que ces heureux résultats sont obtenus. « L'attacheaux plaisirs
(1) E. Garo, Du pessimisme au dix-neuvième siècle, 2" édit., Hachette, 1880. Citons encore dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine, de Germer Baillèrc et G", les Opuscules et peniées, de Lcopardi (1880); le Fondement de la morale, VEssai sur le libre arbitre, les Pensées, maximes et fragments, les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, de Schopenhauer ; la Philosophie de l'Inconscient, d'Édouard de Hartmann; les Sciences naturelles et la philosophie de l'Inconscient, d'Oscar Schmidt, avec une Étude critique sur la philosophie de l'Inconscient placée en tète de la traduction de cet ouvrage, par J. Soury.
des sens est en nous un mal qu'il faut ôter, ditBossuet(1),unvice qu'il faut vaincre, une maladie qu'il faut guérir. Je sais, dit saint Paul (2), que le bien n'habite point en moi, c'est-à-dire dans ma chair, et encore (3), je trouve en moi une loi de rébellion et d'intempérance qui me fait apercevoir, lorsque je m'efforce à faire le bien, que le mal m'est attaché. » En traitant de l'influence nuisible des passions sur le phvsique (abus des plaisirs sensuels, colère, orgueil, envies, etc.), nous avons vu que ces passions se développaient souvent par une action nuisible de l'esprit sur le corps. Il est évident que c'est par une action inverse qu'on peut les combattre quand elles sont développées. Il est d'autres passions qui sont dans notre nature, qui n'ont pas besoin, pour se développer, de l'influence de l'esprit sur le corps. C'est encore par l'influence du moral sur le physique qu'on peut les dominer. Je vais m'occuper de la paresse et de la gourmandise.
La paresse est un vice qui est dans notre nature; si nous considérons les races les moins avancées, pour elles, le bonheur suprême est de passer la vie dans le somnîeil et le repos. Les besoins physiques, si la température extérieure est favorable, les font seuls sortir de l'immobilité. La prévoyance et l'observation nous ont appris la nécessité du travail et les dangers de la paresse. Je n'exposerai point tous les maux auxquels elle nous conduit. Cette Lâche, je l'ai accomplie dans mes conférences sur le travail (que j'ai reproduites pages 481 et suiv. et dans la partie de cet ouvrage consacrée à la misère physiologique, pages 591 et suiv.).
La gourmandise, avec toutes ses nuances, est une des passions animales les plus nuisibles à la santé; il est évident que c'est par une observation attentive, par une influence des plus heureuses du moral sur le physique, que l'homme a joui des bienfaits de la sobriété.
« La tempérance, disait Socrate dans ses admirables entretiens, si jeunes encore par le bon sens qui y brille à chaque parole (i), est le fondement de toutes les vertus; comment sans elle connaître le bien, comment s'en occuper? Le malheureux asservi à ses plaisirs, n"aura-t-il pas le corps et l'esprit également corrompus? » Il engageait ses disciples (5) « à ne pas toucher aux mets qui excitent encore à manger lorsqu'on n'a plus faim, et aux liqueurs qui engagent à boire quand la soif est passée. 11 disait que rien n'était plus funeste que ces excès à l'estomac, à la tête et h l'esprit. Circé, ajoutait-il en riant, n'employait pas d'autre enchantement pour changer les hommes en pourceaux, et si
fi) Bossuet, Traité de la concupiscence (Œuvres philosophiques de Bossuet, édit. do J. Simon, p.
(S) Saint Pnul, Nom. vu, 18.
(3) ld., ibid.
i ii Moraliste* anciens, ôdtt. Aimé Martin, Lcfèvro, 1811, p. 58.
(5) /(/., ibid., P. 28.