‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 330 sur 371 · HYGIÈNE INTERTATIONALE, — FIÈVRE JAUNE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE INTERTATIONALE, — FIÈVRE JAUNE

temps, pour la plupart, les habitudes de régime des pays qu'ils ont quittés, d'où encore un excédant habituel bien manifeste des aliments de calorification, d'où cette pléthore calorifique qui conduit aux maladies du foie et qui prédispose à la fièvre spécifique de l'Amérique méridionale. Ainsi, dans l'épidémie de Rio-Janeiro, en 1850, sur 840 cas, les étrangers entraient pour le chiffre énorme de 668, et les Brésiliens pour celui de 172 seulement, et dans ce nombre étaient compris 65 noirs. Nous reviendrons bientôt sur cette question des non-acclimatés. L'influence du sexe, qui paraît préservatrice, se rattache encore aux mêmes ordres de causes : c'est ainsi que, sur les 840 malades de Rio-Janeiro, soignés par M. Pimentel, on compte 780 hommes et seulement 60 femmes. Observons que la plupart des femmes sont des naturelles, et que les abus de régime, et surtout d'alcooliques, sont beaucoup plus rares chez elles que chez les hommes. Ajoutons que la condition de l'abondance de la menstruation dans les pays chauds peut encore être invoquée comme favorable. Rappelons cependant que dans la pratique de M. Rufz, les femmes non acclimatées, et même les sœurs de la Charité, qui habitaient depuis longtemps aux Antilles, offrirent un large contingent à l'épidémie.

Certes, il est bien évident que si l'influence de la température extérieure, de même que celle des abus de régime, ont une grande importance pour faciliter la production de la fièvre jaune, elles ne peuvent suffire sans l'intervention d'une cause spécifique. Chervin, qui a fait de très sérieuses études sur l'étiologie de la fièvre jaune, considérant que cette maladie se développait surtout sur le littoral de la mer, non loin des rives des grands fleuves, dans les lieux où s'opère le mélange des eaux douces et salées, a conclu que c'était une influence maremmalique qui lui donnait naissance, de même qu'à la peste en Egypte, et au choléra dans le delta du Gange. La même cause, se modifiant selon les localités, donnerait naissance à ces trois grandes maladies, mais nous devons dire que la fièvre jaune diffère des fièvres paludéennes par les caractères les plus importants. La rareté de sa récidive, la fréquence au contraire du retour des fièvres paludéennes les distinguent très nettement; ses ravages sur les vaisseaux bien tenus, éloignés des lieux producteurs des effluves maremmaliques, ne permettent pas de les réunir, pas plus que la nullité d'action du spécifique des fièvres paludéennes.

I/élément spécifique de la fièvre jaune ne prend naissance, ne se maintient, ne se développe que dans certaines localités; c'est sur le littoral des mers de l'Amérique méridionale que ses ravages sont pour ainsi dire bornés, sauf de rares exceptions. Il est plusieurs lieux sur le littoral du continent africain, sur les bords des mers des Indes orientales, qui présentent les analogies les plus considérables avec les conditions dans lesquelles se trouvent les localités où se développe la fièvre

jaune dans l'Amérique méridionale, et cependant, si cette affection s'y est montrée, ce n'est que dans des circonstances exceptionnelles, il y a dans cette partie du problème de la genèse de la fièvre jaune une inconnue que les études les plus attentives ne peuvent encore éclairer.

La maladie se propage par contagion plus fréquemment dans diverses parties de l'Amérique, mais aussi dans plusieurs pays de l'Europe, comme nous en avons eu de nombreux exemples. Quelques observateurs ont soutenu l'opinion du développement spontané de la fièvre jaune sur les côtes d'Afrique. J'ai lu avec le plus grand soin les observations contenues dans une thèse soutenue sous ma présidence par un médecin de marine très distingué. Je crois qu'il s'agissait dans ces observations de fièvres intermittentes pernicieuses, compliquées de ces fièvres bilieuses si communes au Gabon et au Sénégal. Aucun fait jusqu'ici ne m'a paru établir la production d'un foyer primitif de fièvre jaune en dehors de l'Amérique.

Disons cependant qu'une très grave épidémie de fièvre jaune s'est montrée au Sénégal en 1878, et que les conditions de son importation n'ont point encore été bien précisées. Cette épidémie a eu une recrudescence en 1880. Si n'était l'autorité des médecins qui ont survécu, j'aurais encore des doutes sur la nature de la maladie. En présence des pertes énormes du corps médical, des sœurs, des infirmiers, je serais porté à croire qu'on a eu affaire à une épidémie de typhus fever se compliquant, dans ces localités torrides et maremmatiques, de fièvres bilieuses et d'intermittentes pernicieuses. Pour développer un foyer primitif de la fièvre jaune, il est très vraisemblable que les influences de la température extérieure, des abus^des aliments de calorification, et celles plus obscures de localité, ont dù concourir, avec l'élément paludéen, pour donner naissance au premier foyer où le microbe spécifique a pris naissance. Cet élément spécifique étant formé, comment se maintient, comment se propage la lièvre jaune? Si les foyers où le typhus fever ou la peste ont pris naissance ou se sont développés, s'éteignent complètement, et si ces mêmes maladies ne se montrent qu'à de longs intervalles, quand se présentent de nouveau les circonstances qui leur ont donné naissance, il n'en est plus de même de la fièvre jaune; les microbes sont conservés comme ces sporidies invisibles de mucédinées parasites, où des cas sporadiques entretiennent par la rénovation l'activité de ces microbes, ou plutôt ces microbes conservent beaucoup plus longtemps leur puissance, et peuvent entrer en activité quand la r< union de circonstances déterminées le permet. Certes ce n'est là qu'une hypothèse qui attendra longtemps peut-être encore sa démonstration, mais c'est une hypothèse admise généralement pour la variole, la scarlatine, la rougeole, et qui, en y réfléchissant bien, satisfait également

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l'esprit lorsqu'on l'applique à révolution et à la propagation de la lièvre jaune.

Toutes les races ne paraissent pas subir également l'inlluence des microbes de la fièvre jaune. Parmi les exemples d'immunité relative de race pour une maladie contagieuse dans l'espèce humaine, il en est peu de plus concluant que la préservation presque absolue des noirs pour la fièvre jaune. Les faits observés à la Vera-Cruz pendant la néfaste expédition du Mexique sont des plus intéressants. Nos troupes étaient moissonnées par l'épidémie; on eut l'heureuse pensée de faire venir des Antilles un régiment noir qui put impunément tenir garnison dans le foyer pestilentiel. On pouvait penser que ces soldats arrivant des Antilles étaient acclimatés à la fièvre jaune, mais l'observation subséquente démontra nettement que ce n'éLait point la seule cause d'immunité. On fit venir un régiment noir d'Egypte, et ces soldats, campés à la Vera- Cruz, offrirent, comme les noirs des Antilles, l'exemple d'une préservation relative des plus remarquables.

Continuons l'étude des conditions de contagion. On s'est trop habitué à l'idée, même parmi les médecins, qu'en admettant l'hypothèse des microbes, la contagion était pour ainsi dire nécessaire. Avec cette manière de voir, on ne comprend pas comment la fin des hommes sur terre n'est déjà pas arrivée; mais il faut le répéter incessamment, pour que le microbe puisse engendrer la maladie qui lui a donné naissance, il faut qu'il trouve dans une individualité humaine une foule de circonstances convenables qu'il est bien difficile d'énumérer complètement, et surtout de préciser, puisqu'une première atteinte, un acclimatement, qui en apparence ne modifient rien dans l'économie d'un homme, le placent cependant dans des conditions telles, qu'il est relativement préservé. Ici, à Paris, nous vivons continuellement sous l'influence du microbe de la variole, de la scarlatine, de la rougeole, de la fièvre typhoïde : y pensons-nous? En vérité, non. En temps ordinaire, nous nous acclimatons en éprouvant l'action lente des microbes ; en temps d'épidémie, nous devons être vigilants pour augmenter nos conditions de résistance, pour que nous ne subissions pas l'influence du microbe dans ses mauvais jours. Il en est exactement de même dans les Antilles pour la fièvre jaune : c'est un ennemi toujours présent auquel il ne faut pas penser en temps ordinaire, et qu'il faut combattre par une bonne hygiène ou fuir quand il se montre avec toute sa puissance. S'agit-il maintenant de la propagation de la fièvre jaune chez nous, dans nos ports? Oh! alors, les chances de préservation deviennent bien autrement favorables. Nous l'avons dit en commençant cette discussion, pour que la fièvre jaune prenne racine dans une contrée, il faut en général que le microbe spécifique rencontre des individus qui soient sous l'influence d'une température moyenne élevée, qui le plus souwent aient concurremment abusé

des aliments de calorificalion, et jusqu'ici l'observation nous a appris qu'il y avait encore un élément inconnu de localité d'une grande importance. Nous admettons que l'élément spécifique, ou microbe de la lièvre jaune, est journellement apporté dans les ports de France ou d'Angleterre par les vaisseaux ou les paquebots qui ont eu des malades à bord ; mais ce n'est que dans des conditions excessivement rares que ce microbe trouvera, comme dans les cas si intéressants dont nous a entretenu notre collègue M. Beau (Bulletin de l'Académie, 30 juin 1857), des éléments de développement, et, dans ces cas tout à l'ait exceptionnels, le foyer s'éteint aussitôt qu'il s'est allumé.

Cette observation s'est confirmée en France. L'épidémie de Saint- Nazaire, en 1861, dont Mêlier nous a donné une excellente relation, le confirme pleinement. Un médecin français qui soignait les malades atteints de fièvre jaune fut lui-même frappé ainsi que quelques habitants de Saint-Xazaire, mais la maladie ne s'étendit point.

Voici les règles hygiéniques qu'on doit s'imposer en temps d'épidémie de fièvre jaune : régime modéré surtout pour les aliments de calorification ; pour tout alcoolique, un petit verre de vin à chaque repas ; pour boisson ordinaire, du thé ou du café légers. Deux excrétions alvines chaque jour. Lotions, ablutions d'eau froide suivies de vives frictions. Repos pendant la chaleur du jour, éviter les refroidissements nocturnes. Éviter autant que faire se peut l'encombrement des hommes ; à moins de devoirs qui vous retiennent, fuir les foyers intenses, surtout si l'on n'a pas traversé une épidémie de même nature. S'éloigner des bords de la mer, gagner les lieux épargnés jusque-là par le fléau, soit à cause de leur élévation au-dessus du niveau de la mer, soit pour d'autres raisons non précisées, voilà de la prophylaxie qui a reçu sa consécration de l'expérience sur la plus vaste échelle.

Si l'on s'embarque naviguer autant que possible vers les contrées froides. Quand le devoir nous contraint de rester dans une ville en proie à une épidémie, choléra, fièvre jaune, fuir le foyer pendant la nuit pour revenir à son poste tout le jour. Si l'on n'évite pas ainsi toutes les mauvaises chances des épidémies, l'observation attentive nous montre bien qu'on les atténue.

Dans la dernière épidémie de Lisbonne, plusieurs médecins ont reconnu l'importance de ce précepte, d'abandonner le foyer épidémique pendant la nuit et de coucher dans une localité épargnée par le fléau.

Peste (typhus d'Orient). — Les livres sacrés, les auteurs grecs et latins ont parlé d'épidémies meurtrières ; la peste d'Orient a-t-elle eu une large part dans ces désastres, on ne saurait l'affirmer, mais cela est très probable, car elle appartient au groupe des affections dont les foyers naissent, s'éteignent et renaissent. Les conditions de sa genèse ont dù se présenter dès les premiers âges des sociétés humaines, elle a été

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connue au sixième siècle, elle a exercé de grands ravages en Europe aux quatorzième, quinzième, seizième et dix-septième. Michon nous a retrace magistralement l'histoire de la peste noire du quatorzième siècle, Bertrand et Chicouneur, celle de Marseille en 1720; Larrey, Desgenettes, les invasions de la peste en Egypte en 1798, 1800. M. Proust a réuni, dans son ouvrage d'hygiène internationale, les documents les plus complets et les plus précieux se rapportant à la peste. J'ai publié dans le numéro du 29 mars 1879 de la Revue scientifique, une notice sur les principales invasions de la peste en Russie. Les facteurs de cette redoutable maladie sont, comme pour ses congénères, la famine ou l'extrême misère, qui souvent accompagnent les guerres ; l'encombrement et des conditions appartenant aux localités, dont l'influence est aussi incontestable que peu connue dans sa nature. Doit-on faire intervenir comme cause générale les produits de la putréfaction animale, des ellluves des marais de certaine nature ? On ne saurait le dire.

De toutes les maladies pestilentielles, celle qui paraît être la plus contagieuse est la peste ; dans les foyers souvent restreints où elle se développe avec intensité, peu d'individus échappent à ses coups. Ces foyers, après un temps plus ou moins long s'éteignent, leur dispersion constitue le moyen préventif principal. Comme pour le typhus fever, les médecins, les intirmiers, tous ceux qui soignent les malades, paraissent beaucoup plus menacés que lorsqu'ils donnent leurs soins à des individus atteints de choléra, de lièvre jaune, ou de fièvre typhoïde. Si pour ces trois dernières maladies le danger diminue beaucoup en passant les nuits hors du foyer ; pour le typhus fever et la peste, la maladie se communique dans les visites du jour. Pour toutes ces affections contagieuses, les infirmiers qui conviennent le mieux sont ceux qui sont guéris de la maladie qu'ils doivent soigner, et qui par cette première atteinte sont moins exposés que les individus qui n'en ont pas éprouvé les coups, et surtout les non-acclimatés qu'il faut absolument éloigner. Après les individus, leurs déjections, leurs bardes, paraissent être les principaux intermédiaires de la transmission des microbes contagieux de la peste. Dans plusieurs épidémies, des marchandises de diverse nature ont été incriminées.

La peste se présente-t-elle sous des formes différentes comme plusieurs affections du même ordre, ou a-t-on confondu sous la désignation de peste des maladies qu'on doit en séparer? La solution de cette ques* tion est. sous l'étroite dépendance d'un grand problème, bien difficile à aborder. Les germes de la peste sont-ils répandus et latents pendant un grand nombre d'années dans les localités où la maladie éclate ? Ou bien certains organismes peuvent-ils se modifier dans des conditions qui ne nous sont point encore connues pour produire les microbes de la peste? Certes, l'hypothèse de germes permanents est au premier abord la plus

satisfaisante ; mais il est des fails qu'on peut, en l'admettant, difficile ment expliquer. Le premier, c'est la disparition, pendant un grand nombre d'années, de la maladie d'une localité donnée, puis son évolu- ' lion subite dans cette localité, sans qu'il soit possible d'aucune manière de rattacher cette évolution à une provenance d'une contrée envahie par la peste.

L'institution des médecins sanitaires a été aussi féconde en enseignements qu'en résultats pratiques. Il était, il y a trente ans, généralement admis que la peste était endémique en Egypte et dans plusieurs autres localités d'Orient; des médecins sanitaires en résidence habituelle sur les lieux ont constaté que cette endémicité de la peste en Egypte et en Asie Mineure n'existait que dans l'imagination des partisans des quarantaines. « Depuis 1844, il m'a été donné, dit notre collègue M. Fauvel, (Bull, de VAcad. de mêd., 1870, p. 56), ancien médecin sanitaire à Gonstantinople, d'observer un seul cas de peste en Egypte, de même en Syrie, d'où la peste a entièrement disparu depuis 1842 ; de même dans toutes les autres provinces turques. » M. Fauvel continue en ces termes : « Pendant vingt ans, de 184-7 à 1867, je me suis applique à rechercher la peste dans tous les coins de l'empire ottoman. Plus de vingt fois la nouvelle nous arrivait à Conslantinople, que la peste avait éclaté dans telle ou telle province. Vérification faite, il se trouvait toujours que la prétendue peste était ou la variole, ou la scarlatine, ou une lièvre palustre, ou toute autre maladie grave. Les autres médecins sanitaires, mes collègues, sont arrivés au même résultat. Mais en revanche, nous avons vu renaître la peste là où l'on ne s'attendait guère à la voir reparaître. Ce fut en 1858, dans la province de Benghazi, sur le plateau de l'ancienne Cyrénaïque, parmi les Arabes. On ne put y découvrir d'autre cause que la famine qui désolait le pays. La dernière peste y remontait à quarante ans et la maladie n'existait nulle part ailleurs au moment de son apparition. En d'autres termes, celle épidémie avait toutes les apparences d'une explosion spontanée. Depuis lors, d'autres manifestations épidémiques de peste se sont montrées sur divers points de l'Orient, à Makin, sur les confins de l'Arménie en 1863 ; dans la province de Bagdad en 1867 ; dans le Kourdistan persan en 1870; dans la Mésopotamie en 1873 et années suivantes jusqu'en 1878 ; en Arabie en 1874- ; la même année, de nouveau, dans la province de Benghazi ; enfin ii I ledit, au nord de la Perse en 1877 ; Redit n'avait pas eu la peste depuis quarante ans. Toutes ces épidémies formèrent des foyers distincts dont plusieurs étaient séparés par de grandes distances et sans rapports appréciables entre eux. »

Les moteurs de la peste comme ceux du typhus fecer, de la fièvre typhoïde, etc., ne peuvent être autres que des ferments organisés vivants (maladies parasitaires) ou des ferments du second ordre qui ne son-

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