ACTE VII
Lunettes, leur emploi (Javal) (Revue scientifique, p. 306, 27 septembre 1879). — L'optomélrio, ou l'art de mesurer le pouvoir réfringent de l'œil, est une véritable spécialité, une branche de l'ophthalmologie qui a fourni plusieurs gros traités, ex pvofesso et d'innombrables monographies : nous allons donner un court aperçu des règles à suivre en présence des principaux défauts de la vue; nous passerons en revue, successivement, la presbytie, la myopie, l'hypermétropie et l'astigmatisme.
1. t'ait emmétrope et la presbytie. — Un mil est dit emmétrope lorsque sou appareil dioptrique est normal. Les dimensions de l'œil emmétrope sont telles, que los objets lointains viennent so poindre nettement sur sa rétine, lorsque l'accommodation est au repos.
l'accommodation, ou mise au point, se fait par le moyen d'une augmentation de convexité du cristallin. Cotte déformation intérieure de l'organe résulte do la contraction d'un muscle circulaire, le muscle ciliaire, qui est logé derrière l'iris. Le cristallin devienl d'aulan! plus bombé que le muscle ciliaire se contracte davantage; quand le muscle est entièrement relâché, l'action réfringente du cristallin est faible; elle atteint son maximum lorsque le muscle ciliaire est le plus fortement contracté. L'œil emmétrope peut donc voir nettement depuis l'infini jusqu'à une distance d'autant plus voisine que le cristallin est plus souple et que le muscle ciliaire est plus fort. J'ai donné le nom, devenu classique, de parcours de l'accommodation à l'espace compris enire le point le plus éloigné cl le point le plus rapproché de la vision distincte. Dans Je cas particulier de l'œil emmétrope, le
LUNETTES. - NQTK DE M. JAVAL. \s\\
oint le plus éloigné de la vision distincte est à l'infini et le point le plus rapproché est à I une distance qui varie avec la l'orce accommodative dont l'œil peut disposer.
Pour un œil emmétrope, la visibilité des objets dépend du rapport de leur grandeur à j ;sur distance; l'œil emmétrope qui peut distinguer des lettres hautes d'un quart de milli- | mètre à la distance de 25 centimètres lira tout aussi bien des lettres d'un millimètre à un mètre, des lettres d'un centimètre à 10 mètres, des lettres d'un mètre de haut, éloi- | ;mées d'un kilomètre, et ainsi de suite; mais cette proportionnalité ne s'applique qu'autant uu'on reste dans les limites du parcours de l'accommodation. C'est ainsi que s'explique impossibilité, pour cet œil, de lire des lettres d'un dixième de millimètre, parce qu'il I jaudrait les rapprocher à 10 centimètres, c'est-à-dire les mettre plus près que le point le il lus rapproché de la vision distincte.
Avec les progrès de l'âge, le cristallin devenant moins flexible, le parcours de l'accomj iHodation diminue de telle sorte que le point le plus rapproché de la vision distincte, ou Hunctum proximum, s'éloigne graduellement et atteint, vers l'âge de quarante à quaranteiinq ans, une distance telle, que les objets tenus à la main sont situés en deçà du punctum iuroximum. C'est cette modification qui constitue la presbytie.
La diminution de parcours de l'accommodation suit le progrès des années avec une itonnante régularité, à tel point qu'étant donnée la distance du punctum proximum d'un ;mmétrope, on peut en déduire son âge avec une approximation de trois ou quatre ans.
A mesure que sa presbytie augmente, l'emmétrope est contraint d'éloigner les objets de lus en plus pour voir nettement ; il arrive bientôt un moment où cet artifice devient insufiisant, car un éloignement trop considérable est fort incommode pour le travail, et, de plus, a ressource de s'éloigner pour voir nettement ne rend aucun service quand il s'agit de eetits objets, tels qu'une impression très-line, qui devient indéchiffrable pour le presbyte nin peu avancé ; en effet, il ne peut la lire de près, car elle ne se trouverait pas située dans ee parcours de son accommodation, et il ne gagne guère à s'éloigner, car alors l'image tiétinipnne devient trop petite pour qu'il soit possible d'en faire usage pour lire.
Tout le monde sait comment et pourquoi les verres sphériques convexes permettent aux uresbytes de se tirer fort bien d'embarras ; la convexité du verre vient se substituer à 'l'impossibilité où ils se trouvent de bomber d'une manière permanente leur cristallin penlaht la lecture. Par ce moyen, le cours de l'accommodation se trouve déplacé; le punctum uroximum est rapproché d'une quantité suffisante, mais en même temps le punctum '•emotissimum, qui est à l'infini pour l'œil nu, se trouve également rapproché, de telle ioorte que le presbyte est contraint à regarder par-dessus ses lunettes quand il veut voir nettement les objets lointains.
A titre de renseignement, j'inscris ici la série des verres convexes que je prescris habi- ;uellement aux emmétropes pour corriger leur presbytie; ce sont les numéros 48, 24, 16, :2, 10, 0, qui correspondent aux âges de 48, 54, 60, 66, 72 et 78 ans. Il est complètement inutile d'employer des numéros intermédiaires, tels que 42, 36, 20, 18, etc. Les verres que ee viens d'indiquer diffèrent tous entre eux d'une même quantité, et cette différence est suffisante pour qu'il soit inutile de changer de numéro plus souvent que tous les six ans environ (I).
L'augmentation de la presbytie suit le même cours chez les personnes qui se servent de serres suffisants et chez celles qui, sous l'influence d'un préjugéfpopulaire, s'obstinent à mtter et à faire usage de verres trop faibles; c'est là un des points les mieux établis par ^'innombrables observations. 11 ne convient cependant pas de donner d'emblée à un près-
(1) Los verres du commerce, sont numérotés en pouces; le numéro 4fi, par exemple, est un verre «Mont la distance focale principale est de 48 pouces. Bien qu'ayant été le promoteur de l'adoption du Mystème métrique en oplithalmologie, et malgré l'extrême rapidité avec laquelle cette réforme a été nHoptée par les confrères du monde entier, il m'a paru plus utile de conserver ici les désignations anciennes qui sont seules connues des opticiens.
Lxxu APPEFS'HICE.
byte les verres appropriés à son âge, s'il a longtemps fait usage de lunettes beaucoup trop faibles; un trop grand changement, opéré brusquement, est une cause de fatigue et de mécontentement.
II. La myopie. — L'œil myope est plus long que l'œil emmétrope. 11 en résulte que ce& œil est contraint de recourir à l'emploi de verres concaves pour voir nettement les objets éloignés. Tant que les verres correcteurs de la myopie ne sont employés que pour regarder au loin, leur usage ne présente aucun inconvénient; tout au plus faut-il, dans la myopie forte, s'astreindre à prendre des verres un peu plus faibles qu'il ne faudrait pour corriger exactement le défaut.
Quels verres les myopes doivent-ils employer pour lire? L'accord n'est pas parfaitement établi sur cette délicate question, et une longue expérience permet seule de tomber juste dans ebaque cas particulier; aussi ne pouvons-nous donner ici que des indications trèsgénérales.
Remarquons tout d'abord que cbez [le myope le parcours de l'accommodation est autre que dans l'œil emmétrope, le punctum remotissimum étant à une distance finie, et le punctum proximum étant plus près que pour l'œil emmétrope du même âge. Nous appellerons myopie légère celle où le punctum remotissimum est au delà de 33 centimètres; myopie moyenne, celle où il est compris entre 33 et 10 centimètres; myopie forte, celle où' le point le plus éloigné de la vision distincte est à une distance inférieure à 10 centimètres. Pour ces différents degrés de myopie, les règles à suivre dans l'emploi des verres concaves sont tout à fait différentes. Nous ne pouvons les poser ici avec précision, car il faut tenir compte de l'âge du sujet et de l'état de sa rétine; mais nous pouvons dire qu'en général l'usage des verres concaves pour le travail ne doit être conseillé qu'aux personnes affectées de myopie moyenne. Celles dont la myopie est faible n'ont aucun besoin de lunettes pour lire, et c'est à tort que la plupart des ophthalmologistes modernes leur conseillent l'emploi de lunettes pour la lecture. Celles dont la myopie est forte doivent également, sauf exception, se résigner à tenir le livre à la main et à promener leur œil le long des lignes. Ce n'est qu'aux personnes affectées de myopie moyenne qu'on doit conseiller l'usage permanent de lunettes qui corrigent une partie suflisanle du défaut pour leur permettre d'écrire sans se pencher.
Nous voilà loin des oculistes d'il y a vingt ans, qui faisaient toujours et quand même la guerre aux lunettes, et nous voilà presque aussi loin de certains théoriciens modernes qui corrigent exactement la myopie faible, on même la myopie moyenne, au moyen de verres qui rendent l'œil emmétrope; les uns et les autres ont sur la conscience bien des myopies devenues progressives, et qui, convenablement traitées, seraient restées slationnaires.
La myopie progressive! Que de pénibles souvenirs ce mot rappelle à tout praticien quelque peu expérimenté! Sur la foi d'un préjugé populaire, des personnes innombrables, affectées d'une myopie légère ou moyenne, se figurent posséder des yeux d'une solicité exceptionnelle, et ne viennent demander le secours du médecin qu'au moment où le mal est tout à fait sans remède. On ne saurait trop le répéter, la myopie est une vraie maladie de l'œil, maladie d'autant plus dangereuse qu'elle se développe lentement, sans douleur! sans apporter aucune perturbation dans les habitudes de celui qui en est affecté, jusqu'au moment où, désorganisé par la distension que lui a fait subir l'allongement graduel du globe oculaire, la réline n'est plus apte à recueillir d'images nettes d'aucun objet, ni lointain, ni rapproché; heureux quand un décollement rétinien ou un scotome central ne vient pas produire une cécité à peu près complète cl toujours irrémédiable.
Les ophthalmologistes sont assurément disposés à pousser trop au noir la peinture des symptômes qui accompagnent la myopie progressive, car, fort heureusement, la nature se charge le plus souvent d'enrayer les progrès du mal. Les myopes les plus malheureux viennent seuls consulter le spécialiste, dont l'esprit reste Frappé par les accidents qu'il a eu l'occasion d'observer et qui restent d'autant plus profondément gravés dans sa mémoir^ que les grands myopes sont bien souvent des hommes d'étude dignes d'un intérêt tout par-
LUNETTES. MYOPIE. — HYPERMÉTROPIE. txxm
i ticulier. Il faut donc en rabattre un peu des sinistres prédictions auxquelles se laissent ; aller certains médecins, et prendre pour guide l'observation de ce qui se passe chez les i myopes observés partout ailleurs que dans le cabinet de consultation du spécialiste : c'est i ce que nous allons faire.
En consultant les statistiques faites dans un grand nombre de pays par une cinquantaine i de médecins, et en interprétant convenablement les chiffres, on voit que la myopie, rare i chez les très jeunes enfants, se produit généralement entre les âges de huit et douze ans, • et commence toujours par être légère. En assurant le bon éclairage des écoles primaires et des basses classes dans les établissements d'instruction secondaire, en proscrivant les livres imprimés trop fin, en recommandant aux maîtres de défendre aux enfants de lire quand le jour est insuffisant, un ministre de l'instruction publique pourrait, par des mesures administratives, couper le mal à sa racine.
Supposons cependant que quelques enfants, particulièrement prédisposés, contractent une légère myopie : je pense que par l'emploi de verres convexes on pourra arrêter immé- ■ diatement les progrès du mal, car la myopie augmente par suite d'efforts d'accommodation qui deviennent inutiles quand l'enfant est muni de verres convexes appropriés : j'ai pu arrêter ainsi la myopie chez des enfants issus de parents myopes.
Passons aux adultes affectés de myopie faible : la plupart de ceux qui travaillent sans lunettes affirment que l'état de leur vue est devenu tout à fait stationnaire depuis la fin de leurs éludes : ce résultat dicte le conseil que nous devons donner en pareil cas : lire toujours sans lunettes.
Si nous arrivons à ceux dont la myopie est moyenne, la scène change : chez presque tous le mal augmente d'année en année; mais il m'a semblé que les progrès étaient lents chez ceux qui font usage de verres précisément suffisants pour lire à une distance modérée sans avoir besoin d'accommodation. Il n'est pas étonnant, en effet, que des verres trop forts soient une cause de myopie progressive, mais il est plus diflicile d'expliquer pourquoi, chez ces myopes moyens, la lecture sans lunettes produit des résultats non moins fâcheux. Dans mon opinion, cela provient de ce que ces myopes, obligés de se tenir trop près, sont forcés de faire varier leur accommodation à mesure que leur regard longe les lignes du livre. Aussi me parait-il indiqué de les engager, soit à prendre des verres, soit à suivre l'exemple donné par ceux qu'un instinct naturel a conduits à faire osciller continuellement le livre ou la tète, de manière à maintenir une distance invariable entre l'œil et le point de fixation : je suis porté à faire remonter l'arrêt brusque de la progression de certaines myopies, précisément au jour où le myope a cessé de lire en maintenant la tête et le livre immobiles; mais ces idées sont trop nouvelles pour que je puisse apporter des observations certaines à leur appui.
Tout ce qui précède ne dispense pas le médecin d'examiner soigneusement à l'ophlhalmoscope la rétine des myopes qui le consultent, d'égaliser les yeux par des verres différents quand leur myopie est inégale, et surtout de rechercher avec soin Y astigmatisme, défaut optique dont nous parlerons plus loin, et qui est bien souvent une cause de myopie.
Nous ne pouvons clore ce chapitre sans faire remarquer que les personnes affectées de myopie légère peuvent devenir presbytes; en effet, nous avons admis que, chez ces personnes, \r punctum remotissirmm est distant de 33 centimètres au moins; si, par les progrès de l'âge, le parcours de l'accommodation devient extrêmement petit, le punctum proximum ira rejoindre le punctum remotissimum, et la vision ne pouvant se faire nettement en deçà de ce point, le secours de verres convexes deviendra nécessaire, et cela d'autant plus tôt que la myopie sera plus faible.
III. L'hypermétropie. — L'œil hypermétrope est plus court que l'œil emmétrope : il est donc dans des conditions précisément opposées à celles qui caractérisent l'œil myope; seulement, tandis que l'allongement de l'œil myope peut dépasser 6 millimètres, le raccourcissement qui constitue l'hypermétropie est bien plus faible et atteint rarement 2 millimètres. De plus, l'hypermétropie ne réduit le parcours d'accommodation que par son extrémité