PREMIÈRE PARTIE
Définition. — L'hygiène est cette partie des sciences médicales qui a pour but d'étudier les moyens de conserver et de perfectionner la santé de l'homme. On donne le nom d'hygiène privée à l'ensemble dejS connaissances qui s'appliquent à l'individu pris isolément, et celui d'hygiène publique aux règles ou préceptes qui s'appliquent aux agglomérations d'hommes. Celte distinction, qui est utile dans la pratique, paraît au premier abord satisfaisante sous le rapport scientifique; mais l'expérience montre qu'en séparant complètement l'hygiène publique de l'hygiène privée, on s'expose, lorsqu'on traite de l'une ou de l'autre, à de nombreuses répétitions, si l'on ne veut pas scinder les questions. Il est bien préférable de confondre dans une étude commune ces deux parties de la science et de réserver les questions pour ainsi dire administratives, qui se séparent nettement du cadre principal. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet en traitant des classifications.
Simplicité apparente de l'hygiène. — Dans l'esprit des gens du monde, des médecins eux-mêmes, l'hygiène est la science la plus facile; elle se résume pour ainsi dire en un précepte : user de tout modérément (uti, non abuti). Sans nier la vérité de cette maxime, sans vouloir prétendre qu'en hygiène il s'agisse en général d'autre chose que des conditions les plus ordinaires de la vie, qui nous sont familières par notre première éducation et qui nous ont été transmises par la tradition la plus positive, nous dirons : Les études ne sont plus aussi simples, lorsqu'on veut élever l'hygiène au rang des sciences. Il faut connaître l'homme dans les diverses conditions où il peut exister ou être placé; tout ce qui se rapporte aux âges, aux sexes, aux imminences morbides, aux pro-
BOUCHARDAT. — BYClfcrè.
fessions, etc., est du ressort de l'hygiène. Il faut connaître l'action sur l'homme de tous les modificateurs physiques et intellectuels, et savoir en régler la mesure la plus favorable à la santé. Pour bien démêler l'action de ces différents modificateurs, il faut les avoir étudiés en euxmêmes; une connaissance implique nécessairement l'autre. On voit par cet exposé rapide quelle est la grandeur des études qui sont indispensables au médecin hygiéniste.
Jusqu'ici je marche assez d'accord avec tous les auteurs qui ont traité de l'hygiène, dans la manière dont j'envisage les généralités de cette science ; et cependant on verra, par la suite de cet ouvrage, que dans bien des occasions je me place sur un terrain d'étude pour ainsi dire nouveau. Mais avant de chercher à donner une idée de la direction que j'essaye d'imprimer à l'hygiène, je dois indiquer ses principaux rapports avec les différentes parties de la science.
Rapports de l'hygiène avec les différentes parties de la science.
La branche des sciences médicales qui a les rapports les plus intimes avec l'hygiène est certainement la physiologie; l'une est la science de la vie, l'autre de la santé. Là où la physiologie finit, l'hygiène commence* leurs moyens d'étude sont les mêmes, ils se continuent et se complètent les uns par les autres : on peut dire en quelque sorte que, sous beaucoup de rapports, l'hygiène n'est que la physiologie appliquée.
La. physique nous apprend à connaître les modificateurs les plus puissants, la chaleur, l'électricité, la lumière, etc. Sous ce point de vue c'est une base de l'hygiène ; mais un écueil qu'il faut éviter c'est de* refaire, à propos de l'hygiène, l'étude de ces grands modificateurs, et de confondre ainsi la physique et l'hygiène. Si l'on veut parcourir les traités d'hygiène les plus récents, on ne tardera pas à s'apercevoir que bien des pages écrites dans cette direction doivent être supprimées: les lois physiques sont mal exposées, mal démontrées, et Ton ravit ainsi un temps précieux qu'on emploierait bien mieux à scruter les problèmes ardus de l'hygiène.
L'histoire naturelle nous apprend à connaître les modificateurs les plus divers. Sous ce rapport, c'est un auxiliaire indispensable de l'hygiène; quand elle se spécialise, elle peut en être considérée comme une extension : ainsi les connaissances qui se rapportent aux aliments aux parasites nuisibles à l'homme, sont à la fois du domaine de l'histoire naturelle médicale et de l'hygiène.
La chimie touche à l'hygiène par les points les plus essentiels; c'est elle qui nous fait connaître les modificateurs les plus importants' l'ailles eaux, les aliments, etc.: elle nous apprend à en suivre, à' encomprendre l'usage, à pénétrer dans l'intérieur des phénomènes les plus intimes qui se passent dans l'économie vivante. C'est par son secours (pie nous pouvons suivre, bien souvent In filiation qui existe entre nos
RAPPORTS DE L'HYGIÈNE AVEC LA CHIMIE. 3 aliments et les excrétions. C'est depuis que Lavoisier nous a appris à aborder, par l'observation et la balance, l'étude des principaux phénomènes de la vie, que l'on a fait dans cette direction des conquêtes définitives. C'est en suivant la route tracée par Lavoisier que l'hygiène est entrée dans une ère nouvelle et qu'elle peut souvent rapprocher par la synthèse des conditions qui, avant son concours, paraissaient des plus disparates.
Après avoir proclamé aussi haut les services que nous a rendus et que l'on peut attendre de la chimie, j'ai besoin de dire que, dans l'organisme vivant, il y a autre chose que des phénomènes ordinaires. Les forces que la chimie emploie sont toutes-puissantes pour décomposer ; mais pour former des molécules organiques complexes, sa puissance a des limites, à moins qu'on ne fasse intervenir une force nouvelle : la vie. C'est dans les organes vivants que se produisent seulement des matières organiques, tels que l'albumine, la fibrine, que nous savons parfaitement décomposer par les moyens ordinaires de la chimie, mais que par eux nous ne pouvons former, en empruntant au règne inorganique les éléments nécessaires pour les produire. Une objection qui ne manquera pas de venir à l'esprit est celle-ci : On n'a pas produit jusqu'ici par les seules forces chimiques de la fibrine ; mais cela se réalisera un jour, comme, en empruntant au règne inorganique ses éléments, on a formé l'urée de toutes pièces. A cela nous répondrons : L'urée est une combinaison chimique définie qu'on a observée d'abord parmi les produits de l'organisation, mais qui ne leur est pas plus spéciale que l'acide carbonique exhalé des poumons. Jusqu'ici au moins ce n'est que dans les organes vivants, sous l'impulsion d'une force spéciale, que les molécules inorganiques ont pu s'associer pour former une molécule complexe comme la fibrine, l'albumine.
Je ne méconnais pas les conquêtes brillantes qu'on doit cà la chimie moderne, marchant résolument dans la voie synthétique ; mais ne donnons pas, comme on a cherché cà le faire, à ces découvertes la portée qu'elles n'ont pas.
Nous devons profiter des lumières fournies par la physique, la chimie, les expériences physiologiques sur les animaux. Mais ne substituons pas inconsidérément à la clinique les résultats que ces sciences nous donnent.
La connaissance suprême s'obtient pour nous par la méthode suivie depuis Hippocrate par tous les grands médecins : l'observation.
Lcchimiste^ en analysant l'air, ne nous a rien appris sur la nature des miasmes spécifiques. Le médecin, en observant leurs effets sur l'homme, a accumulé une masse d'admirables connaissances. Le chimiste vient nous assurer qu'avec ses réactifs il peut reconnaître si une eau potable est salubre ou non; je lui répondrai : Jusqu'ici la salubrité d'une eau
potable ne peut être affirmée que par l'observation de ses efl'ets sur les hommes. Une expérience sur les animaux fait apparaître la glycose dans les urines d'un lapin. Cette expérience est sans doute admirable; mais pour connaître la glycosurie de l'homme il faut observer l'homme, en entourant l'observation d'une foule de précautions minutieuses, auxquelles il ne faut pas songer quand on opère sur un animal.
On doit s'aider, pour observer l'homme en santé et en maladie, de tous ces procédés exacts et rapides dont la science s'enrichit chaque jour. Observons de mieux en mieux, — substituons le nombre à l'a peu près, — mais, cliniciens, n'abdiquons pas !
Si jusqu'ici l'hygiène a emprunté des secours aux autres branches des sciences médicales, elle va à son tour en prêter à la plus importante, à la thérapeutique.
Dans la plupart des maladies, c'est le plus souvent à la bonne direction des moyens hygiéniques que l'on doit la promptitude et la sûreté du rétablissement. Certes, ce n'est pas moi qui veut médire des remèdes empruntés à la pharmacologie; mais je puis affirmer, sans crainte d'être démenti, que l'évidente utilité des remèdes est beaucoup moins générale qu'on ne le dit et qu'on ne le croit. On trouvera par hasard, de temps à autre, à en faire des applications heureuses, et, par contre, tous les jours les prescriptions hygiéniques bien entendues ont une incontestable utilité. Notre maître à tous, le divin flippocrate, avait une thérapeutique aussi simple que bornée; c'est par les moyens hygiéniques que le père de la médecine traitait la plupart des maladies. Sydenham n'avait pas moins de confiance en eux. Répétons avec lui : Ego sum medicus, non autem formularum prescriptor.
La thérapeutique des convalescents n'est-elle pas presque toujours une application des lois de l'hygiène? N'est-ce pas en les observant qu'on peut éviter ces maladies incidentes qui viennent si souvent compliquer et entraver les convalescences et éterniser la maladie?
La thérapeutique et l'hygiène se confondent souvent dans le but qu'elles se proposent; les moyens d'action seuls diffèrent. N'avons-nous pas vu, de notre temps, un empirique remplacer, et souvent avec succès, tout l'arsenal thérapeutique par un seul agent hygiénique : Veau froide. Combien l'exemple des succès réels de Priestnitz doit nous engager à réfléchir! J'ai la ferme confiance que l'emploi rationnel et bien dirigé des moyens hygiéniques que les entraîneurs savent si bien appliquer aurait une puissance considérable dans une foule d'affections chroniques. Dans le traitement de la glycosurie, sur lequel mon attention s'est fixée depuis un si grand nombre d'années, combien la place des moyens pharmaceutiques est restreinte, si je la compare aux services que je demande aux modificateurs hygiéniques! En publiant son ouvrage remarquable sur les applications de l'hygiène à la thérapeu-