EAUX POTABLES. — MATIÈRES OBGANIQUES
voir l'influence. Cette hypothèse je la développerai plus bas et j'en montrerai toutes les probabilités ; elles apparaissent surtout par le rapprochement des maladies du même ordre étiologiqùe.
Tout en admettant le mode de propagation de la fièvre typhoïde par contagion, comment naît le foyer primitif? Comment se développe, dans une localité isolée, le premier cas qui donne ensuite naissance aux miasmes spécifiques? C'est là que les partisans de l'influence étiologiqùe des eaux potables putrides et des aliments altérés trouvent des arguments de quelque valeur et des faits qui ont entraîné des convictions ; mais, dans l'état présent de la science, je crois plus rationnel d'admettre que les miasmes spécifiques de la fièvre typhoïde se conservent et se propagent à distance comme ceux de la variole, de la scarlatine, de la rougeole, sans qu'il soit nécessaire de croire à l'existence de la formation de nouveaux foyers, comme cela est nécessaire pour la peste et le typhus fever.
Cependant, je ne saurais trop le dire, une extrême réserve est nécessaire lorsqu'on aborde l'étude de questions aussi délicates dans lesquelles on est souvent conduit plutôt par une hypothèse que par de sévères observations.
Les journaux de médecine de Belgique de 1862 ont rapporté des faits très-intéressants, parmi lesquels je citerai ceux de M. Decoudé, sur l'influence d'eau putride sur la production de la fièvre typhoïde; mais, je le répète, ces questions sont trop difficiles pour qu'il soit possible de conclure légitimement à la nocuité des eaux dans les conditions rapportées.
J'ai fait, mais je l'avoue, sans assez de suite, des expériences sur l'influence de l'eau potable tenant en dissolution des matières organiques provenant de la décomposition des matières animales, qui n'ont en aucune façon confirmé les craintes qu'on éprouve lorsque l'on consomme de pareilles eaux. J'ai bu, à plusieurs reprises, de l'eau clarifiée et désinfectée par du charbon dans laquelle avait macéré de la viande jusqu'à putréfaction : cette eau, qui n'avait ni odeur ni saveur désagréables après sa dépuration, précipitait abondamment par une dissolution de tannin. Je n'ai éprouvé aucun dérangement de santé de l'usage d'une pareille eau. On m'objectera qu'elle était désinfectée par le charbon ; je répondrai qu'on ne boit pas d'eau ayant une odeur et une saveur putrides, à moins d'un besoin extrême. Quoi qu'il en soit, je suis d'avis que 1 on doit être d'une extrême réserve, et qu'il serait dangereux d adopter sur ce sujet une opinion absolue; car si la plupart des produits de la putréfaction des matières animales sont inoffensifs après désinfection, on comprend cependant sans peine que, pour quelquesuns d entre eux, il puisse en être autrement. A moins d'expériences bien précises sur l'innocuité, dans un cas bien déterminé, il est sage de s'abstenir d'eaux contenant en dissolution des produits de la décomposition putride des matières animales, même après leur désinfection.
.le dirai cependant, à la fin de ces études, comment, dans les cas d'absolue nécessité, de pareilles eaux peuvent être utilisées.
Je ne veux qu'effleurer ici l'étude des matières organiques provenant de la décomposition des matières végétales; j'y reviendrai plus loin avec détail, en traitant de l'étiologie du goitre endémique, du bouton d'Alep et du bouton de Biskra. Cependant je dois dire dès à présent qu'on ne saurait méconnaître une évidente liaison entre la production des effluves des marais et celle des matières organiques contenues dans les eaux; ils ont pour origine commune la décomposition spontanée de certaines parties végétales sous des influences que nous préciserons plus loin. Quand les végétaux sont submergés, la matière organique nuisible reste en dissolution dans l'eau, qui souvent s'infiltre dans le sol et alimente des sources. Quand, au contraire, les surfaces s'assèchent, ces matières organiques sont entraînées par la vapeur d'eau. Mais on m'objectera sans doute que les effluves déterminent des maladies maremmatiques, et que les mauvaises eaux n'ont qu'une influence équivoque sur la production de ces maladies et qu'elles causent des affections d'un autre ordre. Une première réponse à cette objection est tirée du mode d'action différent des substances nuisibles selon les voies d'absorption. Le venin de la vipère et d'autres virus sont modifiés, comme on le sait, par l'influence de la digestion et de l'absorption stomacale. Quoi qu'il en soit, réservons cette grande question des matières organiques d'origine végétale, de ferments nuisibles, contenues dans les eaux.
Caractères des bonnes eaux, moyens de les constater. — Voici les caractères généraux auxquels on reconnaît les bonnes eaux potables : elles doivent être absolument inodores; leur saveur doit être peu sensible, agréable pour un palais habitué à apprécier la qualité des eaux; elles doivent être limpides, fraîches, aérées, légères; elles doivent dissoudre le savon sans former trop de grumeaux, cuire les haricots, pois et autres semences de la famille des légumineuses, sans les durcir. Depuis 1853, j'ajoute dans mes cours à ces caractères généraux, à cause des matières organiques inconnues que ces eaux peuvent contenir, la recommandation suivante :
« II faut (\unn long usage, des observations continuées avec persévérance aient démontré leur innocuité. »
Les anciens, qui attachaient une grande importance à la connaissance de la qualité des eaux, avaient surtout égard à cette observation d'un long usage sur les populations. Ils pratiquaient des autopsies d'animaux, et, d'après l'inspection des intestins et des organes contenus dans l'abdomen, ils jugeaient de la qualité des eaux. C'est une chose remarquable de voir l'examen des lésions anatomiques interrogées dans un but hygiénique, quand elles l'étaient à peine pour éclairer le diagnostic des maladies.
EAUX POTABLES. - ANALYSE Dljfe EAUX. 167 Dès que les études chimiques prirent du développement, on espéra que l'analyse donnerait la solution de toutes les difficultés se rapportant à l'analyse des eaux. Malgré la perfection à laquelle elle a pu atteindre depuis quelques années, il s'en faut que les problèmes les plus importants soient résolus; je dirai môme qu'ils ont été à peine entrevus, qu'alors il est indispensable d'en revenir à l'observation des effets des eaux sur les populations. Quoi qu'il en soit, voici un court résumé historique des principales recherches chimiques entreprises sur les eaux potables : Desparcieux fît, en 17GG, un essai des analyses des eaux de la Seine à Paris. Lavoisier préluda à ses immenses travaux en analysant à Rouen, en 1770, les eaux du même fleuve. Thenard, Hallé et Colin analysèrent, en 1814, les eaux de la Seine, du canal de l'Ourcq et de tous ses affluents, .le repris, avec mon illustre maître Vauquelin, ces analyses en 1829. Nous découvrîmes la constance de la silice, des sels magnésiens dans les eaux potables, nous pûmes saisir les différences très-nettes que les eaux de la Seine présentent sur les deux rives avant leur entrée dans Paris.
En 1849, ces analyses furent encore exécutées de nouveau, avec les plus grands soins, par MM. Boutron et Henry, pour les eaux distribuées à Paris, et par M. Girardin, pour les eaux de la Seine, à Rouen. M. Boussingault analysa les eaux du Rhône, à Lyon, et M. H. Deville, les eaux des principaux fleuves de France. Enfin, en 1851, une commission dont j'ai eu l'honneur de faire partie, et qui eut M. Ch. Saint-Claire Deville pour secrétaire, publia Y Annuaire des eaux de la France, recueil qui renferme tous les documents publiés en France sur les eaux potables. Cet ouvrage a contribué, non-seulement à coordonner nos connaissances livdrologiques, mais il a certainement imprimé une grande impulsion aux esprits dans cette direction. Un grand nombre de travaux ont été publiés sur ce sujet. Je dois me borner ici à mentionner les principaux. Nos collègues, MM. Boutron et F. Boudet, en créant l'hydrotimétrie, ont fondé une méthode d'analyse rapide, aussi simple qu'élégante, pour déterminer les proportions des principales matières tenues en dissolution dans les eaux. Cette méthode est adoptée aujourd'hui par tous ceux qui s'occupent des eaux industrielles.
Les recherches étendues de M. Poggiale sur les eaux des casernes des fortifications de Paris, complètent de la manière la plus heureuse le vaste ensemble de travaux exécutés sur les eaux potables de la capitale.
Puisque j'aborde incidemment ce sujet, je ne puis passer sous silence les savantes études de l'éminent ingénieur en chef, Belgrand, sur la dérivation des principales eaux potables qui peuvent alimenter Paris. .!<■ dois mentionner encore le dévouement sans bornes avec lequel notre collègue et ami, Robinet, s'est consacré à celle grande question. Si quelquefois la passion s'est un peu mêlée à la polémique, on peut être sûr que l'amour seul de la vérité cl du bien public, a pu animer des
hommes aussi distingués que notre collègue M. Jolly et M. E. S. Dugué. et tant d'autres écrivains habiles, parmi lesquels je citerai M. L. Figuier, M. le docteur A. Linas et M. Barrai, qui ont pris part à une mémorable discussion sur la qualité des eaux distribuées à Paris.
J'ai l'espoir que l'examen attentif des faits fera disparaître les dissidences, au moins dans ce qu'elles ont d'important.
Méthodes d'analyse rapide. — Il est souvent difficile, pour un médecin, de procéder à une analyse quantitative d'une eau potable dont il veut apprécier les qualités, voici une méthode facile à laquelle il peut avoir recours pour s'éclairer sur la nature d'une eau qu'il veut étudier.
Il commencera par prendre des types analysés et bien connus ; il en trouvera un grand nombre dans l'Annuaire des eaux de la France; il tâchera de choisir deux types extrêmes, l'un parmi les eaux les plus pures, l'autre parmi les eaux chargées de matières en dissolution; il les comparera, à l'aide des réactifs, à l'eau qu'il veut examiner, sans négliger les caractères des bonnes eaux sur lesquels nous avons insisté, odeur, saveur, limpidité, oxygénation, action sur les légumes, sur le savon, influence de l'usage: il ajoutera dans l'eau qu'il veut examiner et, dans les deux types, les réactifs dont nous allons parler.
L'oxalate d'ammoniaque indique la présence de la chaux: suivant l'abondance du précipité comparé aux deux types connus, il pourra avoir une notion très-approximative sur la quantité de celte base contenue dans l'eau qu'il examine.
La chaux étant éliminée, en ajoutant du phosphate d'ammoniaque, la magnésie est précipitée à l'état de phosphate ammoniaco-magnésien : on l'apprécie comme la chaux. Il en sera de même des sulfates à l'aide de chlorure de baryum, des chlorures à l'aide de l'azotate d'argent. La q uantité d'oxygène sera déterminée par un procédé endiométrique à l'aide d'une solution d'acide pyrogallique. Mais c'est pour les matières organiques que ces recherches offrent à la fois plus d'intérêt et de difficultés.
De la recherche des matières organiques dans les eauw potables. — D'après ce que j'ai dit précédemment, on comprend sans peine combien de recherches précises sur les matières organiques contenues dans les eaux potables seraient importantes. Malheureusement ces recherches sont entourées de très-nombreuses difficultés aussi grandes, et peut-être plus encore, que lorsqu'on cherche a s'éclairer sur la nature des miasmes ou des effluves. En effet, ces matières peuvent être de constitution extrêmement différente : les unes peuvent être complètement inoffensives; les autres, au contraire, peuvent avoir une action pernicieuse que l'usage ou d'autres conditions accessoires peuvent seuls nous révéler. On ne fait donc jusqu'ici qu'effleurer le problème en constatant l'existence et approximativement la proportion de ces matières orga-