EAUX POTABLES. — ANALYSE DES EAUX
niques; nous chercherons à faire un pas de plus quand nous traiterons du goitre, mais par d'autres voies que par l'analyse chimique. Quoi qu'il en soit, voici l'indication sommaire des études qu'on peut exécuter.
Nos sens ne nous avertissent pas toujours de la présence des matières organiques, même en proportion notable, dans les eaux potables. Elles peuvent être parfaitement transparentes, inodores, même très-peu sapides, et cependant contenir des proportions notables de matières organiques, et je dois ajouter de celles qui me sont le plus suspectes, qui ont des conditions de développement analogues à celles qui donnent naissance aux effluves des marais. Ce sont des ferments du second ordre, analogues à la diastase pour le caractère d'être parfaitement solubles dans l'eau.
Quand des eaux contenant des matières organiques ne sont point transparentes, il faut examiner au microscope, à des grossissements variant de 400 à 500 et plus, le dépôt qu'elles forment; le plus souvent ces dépôts renferment des infusoires vivants dont il importe de déterminer l'espèce et le genre. Je peux dire d'une manière générale que, lorsque ces animalcules appartiennent aux genres monas et aux espèces rouge ou verte qui possèdent la propriété de décomposer l'acide carbonique et de mettre l'oxygène en liberté, les matières organiques de ces eaux sont peu suspectes. Robinet a démontré que, par une congélation graduée, presque toutes les matières inorganiques en dissolution dans l'eau, peu solubles dans ce liquide, se précipitent. Les matières organiques en dissolution paraissent se précipiter avec elles.
Ce serait un moyen de les obtenir à l'état insoluble sans altération; on pourrait ainsi les observer au microscope et autrement.
Il faut, pour cela, faire congeler dans une carafe de l'eau rendue limpide par filtration.
Un caractère négatif qui se rattache souvent à l'absence de ces infusoires, c'est l'absence complète de gaz oxygène dissous. Quand une eau est ainsi dépourvue de gaz oxygène dissous et qu'elle renferme des matières organiques, ces matières organiques, jusqu'à preuve contraire, doivent être considérées comme suspectes.
Plusieurs réactifs ont été successivement employés pour indiquer la présence de matières organiques dans les eaux potables.
Du chlore liquide ajouté dans certaines eaux potables qui renferment des matières organiques, peut donner naissance à des flocons qui se rassemblent à la longue et dont on peut approximativement apprécier la quantité.
Plusieurs dissolutions métalliques peuvent encore fournir des indications qui ne manquent pas d'importance.
Le chlorure d'or a surtout été étudié sous ce point de vue par Dupas-
quier {Journal de pharmacie, 1858) et par Malagutti. Quand on ajoute du chlorure d'or dans une eau qui contient une matière organique en dissolution et qu'on fait bouillir, elle se trouble et devient violette; l'équivalent d'eau qui est combiné avec le chlorure d'or est décomposé, son oxygène se porte sur les matières organiques et les rend insolubles, son hydrogène s'unit au chlore, et l'or est réduit à l'état métallique.
On observe à la longue un phénomène de réduction analogue quand on ajoute du nitrate d'argent, après élimination des chlorures et d'autres sels qui le précipitent dans des eaux potables renfermant certaines matières organiques ; le bichlorure de mercure agit de la même manière. Ces réactifs doivent être interrogés avec attention, car ils indiquent la présence de matières organiques avides d'oxygène que je considère comme le plus à éviter dans une eau potable. II n'est pas besoin d'ajouter que ces essais complexes doivent être faits avec discernement et par comparaison avec des eaux de composition connue et reconnues excellentes par un long usage.
Parmi les procédés divers indiqués pour déceler et déterminer la proportion des matières organiques contenues dans les eaux potables, je dois mentionner l'emploi du permanganate de potasse conseillé par M. E. Monnier, le poids de ce sel décomposé étant sensiblement proportionnel à celui des matières organiques.
Depuis longtemps j'emploie et je conseille, dans l'examen des eaux potables, une macération aqueuse de noix de galle conservée en la recouvrant d'une couche d'éther. Plusieurs matières organiques, mais surtout celles provenant de la décomposition des matières animales, sont nettement accusées par ce réactif. M. Fauré, dans son Analyse des eaux de la Gironde, a employé, pour atteindre le même but, une teinture alcoolique de noix de galle.
11 est convenable encore de porter à l'ébullition l'eau dans laquelle on veut constater la présence d'une matière organique, et d'examiner ensuite au microscope le dépôt qui s'est formé; le plus souvent il est aisé de reconnaître les matières organiques qui sont habituellement associées au carbonate de chaux.
Évapora tio n . — L'examen du résidu de l'évaporation ne doit pas être négligé, sans toutefois lui accorder trop d'importance. Une partie des matières organiques peut être modifiée pendant l'évaporation de l'eau. Celte modification est d'autant plus profonde que la température aura été plus élevée; c'est pourquoi je préfère, lorsqu'il s'agit d'examiner les matières organiques, n'opérer l'évaporation qu'à l'éluvc à une température de 40 degrés centigrades.; pendant l'évaporation une partie des matières organiques peut être décomposée et fournir du carbonate d'ammoniaque, qu'on ne trouve pas dans le résidu fixe, mais qui est entraîné avec l'eau.
EAUX POTABLES. - ENDÉMIES. 171
Une partie des matières organiques passe souvent après l'évaporation a l'état insoluble; il faut constater cette transformation qui indique une modification profonde dans la constitution moléculaire de ces produits ei duplexes et certainement aussi dans leurs propriétés essentielles. Car tout nous porte à croire que ces matières nuisibles des eaux agissent comme des ferments dont l'action spécifique est détruite par l'ébullition. Nous reviendrons plus loin sur ce fait.
Bornons-nous à constater ici que les études qui se rapportent aux matières organiques contenues dans les eaux, et qui, selon moi, ont une importance capitale, sont aussi peuavancéès que toutee qui se rapporte aux questions des miasmes et des effluves. De même que, dans l'air, la masse des substances organiques indifférentes est infiniment plus considérable que la masse des substances nuisibles, de même, dans les eaux, ce qui est désigné sous le nom de matières onjaviques présente des différences du même ordre. Nous comprenons alors combien il est sage , de ne se prononcer sur la qualité des eaux potables contenant des matières organiques que d'après un long usage. La chimie ne nous permet pas d'aborder encore sûrement les problèmes les plus élevés se rapportant à l'hygiène des eaux.
Des maladies en général, et particulièrement des endémies liées a l'emploi des mauvaises eaux. — On peut diviser les maladies produites par l'usage d'eaux malsaines, en maladies aiguës et endémies chroniques. Parmi les premières, nous avons parlé, à propos des matières organiques, des diarrhées, des dysenteries attribuées à l'usage d'eaux tenant en dissolution des matières résultant de la putréfaction des matières animales. Nous avons également traité de cette étiologie si obscure de la fièvre typhoïde; nous n'y reviendrons pas ici.
Quand on passe à l'étiologie des affections chroniques, si l'on réfléchit à la continuité d'action des eaux potables, on est très-porté à admettre que cette influence peut, dans certaines conditions, être très-considérable. Nous allons chercher à démontrer qu'elle est décisive dans la production du goitre endémique, qu'elle est le point de départ de cette m -euérescence de l'homme désignée sous le nom de crétinisme, enfin que de puissantes raisons peuvent être données en faveur de l'opinion qui veut que la production du bouton d'Alep et celle du bouton de Biskra soient liées à l'usage de mauvaises eaux.
On ne saurait trop être frappé de ces remarquables et permanentes modifications exercées sur l'homme par les agents extérieurs. Quoi de plus digne d'attention que de voir une race intelligente transformée en une race dégradée, et de pouvoir montrer la cause première de cette dégradation qui a demandé plusieurs générations et le concours de plusieurs conditions pour se réaliser ! C'est une des questions les plus
difficiles, mais aussi une des plus belles parmi celles qui ont trait à l'influence des agents physiques sur le moral de l'homme.
Nous retrouverons des études du même ordre lorsque nous étudierons l'étiologie de la pellagre, l'influence des alcooliques, du chanvre indien, de l'opium, sur l'homme isolément et sur sa race.
Du goitre endémique. — Nous avons pour but, dans la discussion dans laquelle nous allons entrer, de démontrer que la production du goitre endémique est intimement liée à l'usage de certaines eaux potables dont l'emploi continu possède le funeste privilège de développer anormalement la glande thyroïde.
On confond sous le nom de goitre des tumeurs du cou développées dans la région thyroïdienne, qui peuvent être de nature très-diverse. Ainsi je pense qu'il faut distinguer du goitre ces tumeurs qui se développent au cou, même dans la glande thyroïde ou ses annexes, sous l'influence de mauvaises attitudes, de refroidissements dans la région du cou, de fardeaux portés sur la tête, et, à plus forte raison, ne doit-on pas confondre avec le goitre les tumeurs diverses ou poches d'hydatides, ou masses cancéreuses, etc., qui se développent dans celte région; il faut réserver le nom de goitre au développement anomal et le plus souvent endémique de la glande thyroïde.
Ajoutons encore que la variété de goitre endémique dont je veux parler présente ce caractère remarquable d'être le plus souvent modifié par l'administration continue de l'iode donné à très-faibles doses, et que le retour de la glande thyroïde à ses proportions normales est quelquefois accompagné de cette affection singulière décrite sous le nom d'iodisme chronique, maladie que je considère comme étant une des formes de la consomption sur laquelle j'ai insisté dans le Supplément à mon Annuaire de 1861, p. 292.
Un mot sur la fréquence du goitre dans certaines localités qui peuvent le plus nous intéresser.
Le goitre endémique est, comme on le sait, extrêmement commun dans plusieurs villages du Dauphiné, de la Savoie et du Valais. Des hameaux situés sur la rive droite de Lavre compte 80 goitreux pour 100 habitants.
Voici le relevé des exemptions pour cause de goitre dans quelquesuns de nos départements, sur le chiffre moyen de 10 000 : Hautes-Alpes, 1)5 1 ; Ariége, 734; Hautes-Pyrénées. 601; lîasses-Alpes, 440; Puy-de- Dôme, -iO:j ; Seine, 7.
Suivant M. le docteur Grange, on comptait en France, avant l'annexion de la Savoie, environ 450000 goitreux et 30000 crétins.
Plusieurs grandes questions hygiéniques, outre celle du crétinisme, se rattachent à l'étiologie du goitre endémique.
Il convient tout d'abord de mettre en lumière la cause principale, la