EAUX POTABLES. - GOITRE ENDÉMIQUE
cause déterminante, si mieux vous aimez; c'est là que nous trouverons à incriminer les eaux de mauvaise qualité.
Plusieurs causes secondaires favorisent cette influence nuisible des mauvaises eaux, et parmi elles nous rencontrons l'hérédité et toutes les causes d'appauvrissement général de l'économie.
Toutes les influences qui concourent à favoriser l'évolution des tubercules pulmonaires se trouvent parmi celles qui favorisent le développement du goitre, et, chose remarquable, il y a un rapprochement assez Significatif entre l'âge de la plus grande fréquence d'évolution des tubercules pulmonaires et celui où le goitre apparaît le plus ordinairement ; ce qui achève de donner de l'intérêt à cette comparaison, c'est qu'il paraît exister un certain antagonisme entre ces deux affections.
Je ne reviendrai pas sur l'ensemble des preuves que j'ai données pour établir que les causes prédisposantes du goitre ont été élevées à tort, soit isolément, soit réunies, au rôle de causes principales. Ces causes, que je me contenterai de rappeler ici, sont : l'air humide, les variations de température, la privation de lumière, les habitations malsaines, une alimentation unique ou insuffisante, l'élévation et la configuration du sol, l'hérédité, la privation de routes, de commerce, d'instruction, etc.
La constitution géologique du sol a été incriminée sur un ensemble de preuves très-précises données par Mgr le cardinal-archevêque Billiet {Rec. acad. de Savoie), et admirablement développée par M. le docteur Grange (Archives des missions scientifiques, 1850), ainsi que par le Rapport de M. E. de Beaumont sur ses travaux (Comptes rendus de UAcadémie des sciences, 28 avril 1851). Mais cette question de la constitution du sol se lie doublement à celle de la composition des eaux : 1° par la nature des matériaux dissous; 2° par la marche imprimée par ces matériaux à la décomposition des matières organiques qui ont été en contact avec ces eaux avant leur infiltration.
Le sol qui a été incriminé est constitué par des masses gypseuses dolomitiques qui ne présentent, comme on le sait, que des formations très-bornées, isolées en quelque sorte sur des terrains de nature très-diverse. On en trouve dans le lias, dans le terrain jurassique métamorphique et dans les alluvions (voy. Terrain dolomitique à l'article Géologie hygiénique).
En reportant, comme l'a fait M. Grange d'une manière si saisissante, la statistique des goitreux sur une carte géologique bien faite, on ne saurait méconnaître un rapprochement digne du plus grand intérêt.
Je crois utile de résumer ici les preuves très-précises que j'ai précédemment réunies pour démontrer que c'est l'usage de certaines mauvaises eaux qui est la cause principale du goitre endémique. Dans la Tarentaise et la Maurienne, j'ai vu, dit M. Grange, les sources auxquelles on attribue la propriété de développer le goître en peu de
temps. Je connais, ajoute-t-il, des hommes qui, aimant mieux porter une difformité que l'habit militaire, ont pris en quelques mois un goitre assez volumineux pour se faire réformer. Au Puiset, dit M. Billiet, sur dixneuf familles une a une citerne; les autres s'abreuvent à de mauvaises eaux : la première est saine, toutes les autres sont gravement atteintes du goitre. Dans la cordillère de la Nouvelle-Grenade, dit M. Boussingault, l'opinion qui attribue l'origine du goitre à l'usage de mauvaises eaux est fondée sur des observations journalières. S'il arrive qu'un individu attaqué de goitre va se fixer pour quelque temps dans un endroit où cette maladie n'est pas endémique, le climat de la nouvelle résidence étant sensiblement le même, le malade ne changeant ni son régime, ni ses habitudes, l'eau étant la seule chose nouvelle dont il fasse usage, la maladie disparaît. De là on peut vraisemblablement supposer que l'effet salutaire a été produit par le changement d'eau. Il y a plus encore, des personnes fixées dans les lieux où le goitre est fortement endémique, se sont guéries et se sont mises à l'abri de cette maladie en ayant la précaution d'envoyer chercher l'eau pour leur usage à une rivière dont l'eau était réputée bonne, s'abstenant ainsi de boire celle de leur résidence. Je ne reviendrai point en détail sur les faits énoncés par moi dans la discussion à l'Académie de médecine ayant pour but d'élucider cette question délicate, qui consiste à rechercher si c'est à l'absence d'un principe utile ou à la présence d'un principe nuisible que ces eaux potables doivent cette fâcheuse propriété. Mais j'ai besoin de dire immédiatement que, dans cette discussion, j'ai incriminé à tort le sulfate de chaux contenu dans les eaux séléniteuses; depuis, un examen attentil de la question m'a prouvé, comme on le verra plus loin, que, comme pour les sels de magnésie accusés par M. Grange, c'est une question de coïncidence.
A propos de l'absence de quelques principes utiles comme cause de goitre, je crois cependant indispensable de revenir sur l'ingénieuse hypothèse de notre collègue, M. Chatin, qui consiste à regarder l'absence de l'iode dans les eaux, les aliments, l'air, comme étant la cause du goitre endémique;
Dans une longue suite de recherches, M. Chatin a soutenu avec persévérance cette opinion. Ce qui donne une grande vraisemblance à cette manière de voir, c'est que le goitre se guérit sous l'influence de trèspetites quantités d'iode administrées chaque jour; or, il paraît évident que, une très-faible proportion de ce principe pouvant contre-balaneer l'influence funeste des matières qui peuvent causer le goitre, Yioile ne doit pas se rencontrer en proportion appréciable dans les MUto et les aliments des localités à goitre. Sur ce premier point on peut regarder l'hypothèse de M. Chatin comme réunissant en sa faveur toutes les probabilités.