‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 58 sur 371 · EAUX POTABLES. — GOITRE ENDÉMIQUE · texte numérisé non relu

EAUX POTABLES. — GOITRE ENDÉMIQUE

Pour moi cependant la démonstration n'est pas complète. Il est clair que si le remède est à côté de la cause du mal et neutralise son effet, le mal ne doit point apparaître ; c'est encore une question de coïncidence qui ne peut être éclairée que par une observation aussi attentive que délicate. Voici, en attendant mieux:, et en me servant des observations de M. Chatin, comment je suis conduit à ne point admettre son hypothèse. D'après lui, dans les localités entachées de goitre endémique, les eaux pluviales ne contiennent pas d'iode ; comment alors expliquer ce fait qu'au Puiset, sur dix-neuf familles une seule soit exempte, celle qui consomme de l'eau d'une citerne, et que les dix-huit autres qui boivent de l'eau des fontaines soient goitreuses? Cela nous conduit à admettre qu'il y a autre chose que l'absence de l'iode pour expliquer l'influence des eaux dans la production du goitre endémique.

Nous voici, par la méthode d'exclusion, conduit encore à incriminer les matières organiques, et à ne plus regarder l'absence de l'iode comme cause du goitre et du crétinisme. Sans ce corps tous les hommes seraient goitreux et crétins, si l'iode manquait dans l'air, les eaux ou les aliments. Voilà où conduit l'hypothèse de M. Chatin, qui assimile pour ainsi dire l'iode au feu de Prométhée. Selon nous, ce n'est pas l'absence d'un principe, mais la présence dans l'eau de matières agissant comme les ferments, qui donne naissance au goitre endémique.

Influence des matières organiques. — Plusieurs observateurs ont émis vaguement l'opinion que les matières organiques contenues dans les eaux pouvaient avoir, concurremment avec d'autres causes, de l'action sur la production du goitre endémique. Je n'adoptai pas cette pensée lors de la discussion à l'Académie de médecine; mais, plus tard, dans mon cours d'hygiène, en passant en revue les différentes matières inorganiques qui entrent dans la composition des eaux potables suspectées de déterminer le goitre, j'arrivai par la méthode d'exclusion à dire : aucune de ces matières ne peut avoir sur l'organisme l'influence fâcheuse de produire le goitre, car, dans certaines conditions, elles interviennent dans l'alimentation en quantité égale, sans manifester aucune action nuisible; les matières organiques d'origine végétale seules doivent être mises en cause.

Mon ami le docteur Morétin, dans une excellente thèse soutenue sous ma présidence, puis dans un mémoire couronné par l'Académie de médecine, donna des preuves directes à l'appui de cette opinion, qui veut qu'il laut attribuer à la présence de matières organiques dans les eaux une influence sur la production du goitre. Il fit évaporer les eaux de plusieurs sources dont se servaient habituellement des personnes qui avaient contracté des goitres, et toujours il y constata directement la présence d'une proportion notable de matières organiques. Depuis, cet objet important n'a pas cessé d'être présent à ma pensée;

j'ai essaye sur divers animaux, chien, chat, lapin, l'influence du sulfate de chaux, à la dose de 2 grammes environ, administré journellement, et pendant près d'une année, sans qu'il en résultât aucune incommodité. J'ai fait la même expérience sur l'homme avec le sulfate de chaux et la magnésie. Je suis arrivé à ajouter de nouveaux faits, que je considère comme concluants, à ceux déjà connus, pour innocenter le sulfate de chaux et les sels de magnésie contenus dans les eaux qui déterminent le goitre.

Nous voici donc inévitablement conduit par la méthode d'exclusion à admettre que le goitre est déterminé par la présence dans les eaux d'une matière organique spéciale. Cette hypothèse me parait aujourd'hui de beaucoup la plus vraisemblable.

Il est bien évident qu'il faut certaines circonstances particulières pour que les matières organiques contenues dans les eaux puissent présenter cette propriété spécifique de déterminer la production du goitre. Nous allons chercher, en nous aidant des faits connus, à faire quelques pas de plus dans l'étude de cette question si difficile. Il paraît d'abord extrêmement probable, pour ne pas dire démontré, qu'il ne faut point incriminer les eaux contenant des matières organiques provenant de la décomposition des matières animales. Tous les faits observés prouvent qu'il faut les écarter : ainsi jamais on n'a indiqué comme produisant le goitre les eaux des grandes villes, contenant toujours des matières organiques provenant si souvent, pour une notable proportion, d'infiltrations de fosses d'aisances non étanches, de cimetières encombrés, etc. C'est dans les villages peu habités où les produits des animaux sont rares, où au contraire les débris des végétaux abondent, qu'il faut rechercher ces eaux ayant le fâcheux privilège de donner le goitre.

Voici donc un premier point que nous admettons : comme pour la production des effluves maremmatiques, ce sont certaines matières végétales qui, se décomposant dans des conditions qui n'ont point encore été fixées, donnent naissance au ferment soluble qui modifie l'économie pour produire le goitre. Si nous continuons notre comparaison avec les effluves des marais, nous allons encore trouver un nouveau point de ressemblance de la plus haute importance. Les effluves maremmatiques se développent surtout avec intensité lorsque les matières végétales se décomposent sous l'influence des eaux douces et des eaux salées mélangées. Or, ces eaux contiennent alors du chlorure de sodium, de magnésium, des sulfates de chaux, de magnésie, des bicarbonates de chaux, de magnésie. Ce sont précisément les mêmes sels que l'on rencontre dans les eaux qui s'infiltrent dans les terrains dolomitiques habités par les goitreux. Nous sommes donc naturellement conduit à admettre que le ferment qui doit produire le goîlre prend naissance par la décomposition de certaines matières végétales sous

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