‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 243 sur 298 · ACCLIMATEMENT · texte numérisé non relu

ACCLIMATEMENT

Une race s’est distinguée entre toutes les autres par sa prodigieuse puissance d’acclimatement et a même surpassé la race aryenne ; la race juive, dit Boudin, a résolu le problème de l’ubiquité; c’est la seule qui se montre véritablement cosmopolite. Ce rameau syro-arabe s’est autrefois développé en Égypte; les Juifs en émigrèrent et s’établirent en J’alestine pour dix-buit siècles; ils y rencontrèrent les températures les plus variables : dans la vallée du Jourdain, 24 degrés de température moyenne; près de Jérusalem, il n’y a que 17 degrés, et sur les sommets du Liban des neiges perpétuelles. Dans son pays, le Juif possédait donc toutes les variétés de climat ; aujourd’hui on voit la population juive prospérer et se multiplier sur les bords de la Méditerranée et même en Égypte. De là aux climats tropicaux, il n’y a qu’un pas; c’est, comme le fait observer .M. Bertillon, du petit acclimatement. Les expériences manquent au Sénégal et à Madagascar. Mais les Juifs prospèrent aux Antilles et aux Guyanes; on en compte 3000 anglais et hollandais. L'Inde et Cocbin, entre autres, possèdent depuis bien des siècles des colonies juives. La Suède en comptait 815 en 1825, et 1000 en 1860; mais on les rencontre exclusivement dans la Suède méridionale.

Pour M. Bertillon, toutefois, l’acclimatement des Juifs ne dépasse pas beaucoup celui dont les Aryens nous ont donné des exemples lorsqu’ils se sont trouvés placés dans des conditions aussi favorables. En effet, dit-il, le Juif émigre surtout de proche en proche ; il ne se hasarde pas dans les colonies nouvelles, ne se répand point sur un sol neuf pour le défricher ni le cultiver; il ne s’emploie point aux travaux rudes et périlleux, mais il cherche les sociétés assises, organisées, surtout dans l’abri des villes. Pour M. Bertillon encore, le type juif, par le fait même de son point de départ (Égypte et Syrie), n’a eu qu’à subir le petit acclimatement pour s’adapter à la zone torride ; le seul grand acclimatement qu’il ait eu à tenter s’est trouvé dirigé des climats chauds vers les régions froides, c’est-à-dire dans une direction qui a toujours été pour les Aryens l’acclimatement le plus facile et le moins périlleux. Cependant, si l’on e.xcepte les Hindous et les Espagnols, la race juive paraît mieux s’adapter aux climats tropicaux que la race aryenne pure. Elle offre son maximum de densité sur les bandes isothermes chaudes (Afrique septentrionale, Espagne, Italie, Australie) et sur les bandes isothermes moyennes (France, .Allemagne, Hollande, Pologne, Russie centrale, Angleterre). Dans le haut Nord, en Suède et au Canada, elle n’a pas atteint les mêmes limites que la race aryenne.

Dans le type mongoliqne, les Chinois jouissent de la plus grande

CUMATOI.OCIR.

puissance iracclimalement ; on les trouve partout en Asie, conser\ant leur type, leurs mœurs. Ils sont très-nombreux dans l’Inde, en Birmanie, au Cap, à Maurice; toutefois, il y en a peu à Bourbon, et ceux qu on y a envoyés comme travailleurs n’y ont pas réussi.

11 est difficile de déterminer quelles sont les lois qui régissent l’acclimatement de la race nègre. Tantôt des nègres transportés d’une côte africaine sur une autre côte du même littoral située à quelques degrés de distance également sous les tropiques sont décimés comme à la Réunion, à Maurice, en Algérie, en Égypte. D’autre part, ils se multiplient au Brésil, dans certaines régions de l’Amérique du Nord, dans la Nouvelle-Écosse. D’après Rameau, ces nègres supporteraient assez bien le rude climat de l’.Acadie.

Le gouvernement français poursuit, depuis plusieurs années, une expérience qui pourra jeter un jour quel([ue lumière sur la question de l’aptitude relative des races mongolique et éthiopique à s’acclimater dans les pays chauds. L’émancipation avait placé nos colonies dans la situation la plus critique. Les noirs ne voulaient plus travailler et les bras manquaient à la culture ; il fallait remédier à cet état de choses, et le 25 mars 1852 un décret sur l’émigration d’Kurope et hors d’Europe à destination des colonies françaises vint autoriser des compagnies à transporter aux Antilles, à la Guyane et à la Réunion, des engagés volontaires enrôlés pour un temps déterminé et pris eu Chine, dans rinde et à la côte occidentale d’Afrique.

L’émigration a introduit de cette façon dans nos colonies environ 50000 travailleurs dont les deux tiers d'indiens pris à la côte de Coromandel, un tiers de nègi es du Congo et du Loango et 600 à 700 Chinois.

Jusqu’ici l’expérience est toute en faveur des noirs. Ils réussissent beaucoup mieux que les Indiens dans les colonies occidentales, ils travaillent davantage et meurent dans une moindre proportion. Les Indiens, au contraire, ont donné de bons résultats à Bourbon ; les Chinois n’ont réussi dans aucune de nos colonies ; on n’a pu les faire travailler, leur mortalité a été considérable. Toutefois, il faudrait SC garder de conclusions prématurées, car les .Anglais au contraire se sont très-hien trouvés des Chinois. A la Trinidad, à Sainle- Lucie, à Demerary, on les préfère aux Indiens comme travailleurs malgré leur violence et leurs excès. Là, comme partout, ils se font remarquer |)ar leur intelligence, leur esprit d’industrie, et leur goût pour le commerce. A la Trinidad, ils sont parvenus à dessécher des terres marécageuses (pi’oii leur avait concédées et à y cultiver des fruits et des légumes ([u’ils viennent vendre à la ville. Ils trouvent

ACCLlMATEMliNT.

tacilenienl à se marier dans le pays avec les négresses et les mulâtresses, qui repoussent au contraire les Indiens ; leurs métis conservent le type chinois à peine modifié par le croisement avec la race nègre.

Ainsi donc, en résumé, les Juil's sont répandus et acclimatés dans toutes les parties du monde, de Stockholm à l’Atlas, du Canada à Buenos-Ayres et en Australie. Les Germains, les Anglais, les Français, prospèrent au Canada, aux États-Unis, au Cap, en Australie; les Espagnols et les Portugais se sont acclimatés aux Antilles, au Mexique, dans toute l’Amérique méridionale et en Algérie. Mais les Antilles, la Guyane, les Indes, le Sénégal, l’Egypte, paraissent opposer à l’acclimatement des Français, des Anglais et des Germains, des obstacles presque insurmontables. Quant à l’acclimatement des Français et des Germains en Algérie, il n’est pas encore établi. Nous trouvons avec M. Bertillon que l’activité agricole n’est pas une condition nécessaire d’acclimatement, comme le demande Boudin. Il faudrait alors refuser aux Juifs, aux Bohémiens, la qualité d’acclimatés. Que le soudra, le fellah, le copte, le Kabyle, le nègre, le mulâtre, le Chinois, soient agriculteurs, que le Juif soit banquier, négociant et musicien, l’Aryen, artisan, ingénieur, législateur et savant; si chacun de ces groupes, dit M. Bertillon, subsiste, progresse et se multiplie, tous auront prouvé leur acclimatement.

Lorsqu’un Européen arrive sous un climat torride, après queh|ue temps son appétit, son activité, décroissent, les fonctions de la peau et du foie s’exagèrent, tandis que l’hématose et la nulrilion languissent. Bientôt le dépérissement augmente, on voit survenir une dyspepsie absolue et de la gastralgie, l’anémie s’aggrave et s’accompagne de troubles nerveux multiples, c’est ï anémie des paijs chauds; on peut retarder la marche rapide de ces phénomènes en envoyant l’Européen sur des points élevés, comme au camp Jacob par exemple.

Dans les pays froids l’on voit apparaître le typhus, le scorbut.

Ces phénomènes sont dus aux conditions atmosphériques; mais quelquefois il s'y joint d'autres causes qui tiennent au sol et vont constituer de véritables foyers d’infection : la fièvre intermittente, l’hépatite, la dysenterie, et, dans certains pays, le choléra et la fièvre jaune. .Vlors, comme l’a dit Périer, la trame organique s’use, des rides apparaissent, l’individu vieillit, il vieillit vite, et l’on voit survenir les affections dont nous avons parlé.

Si même l’immigrant a bien supporté les premières épreuves du changement de pays, ce n’est néanmoins que plus tard que le fait de son acclimatement est acquis.

Tous les observateurs signalent une mortalité considérable des en-

CUMATÜI.OGIK.

lants du promier aga, chez les Européens, transportés dans les pays chauds. Les enl'ants des Mamehicks* mouraient dans une telle proportion, que leur caste ne pouvait se maintenir en Egypte qu’à la laveur de renforts annuels. Sur 94 enfants .Mehémet Ali n’est parvenu à en conserver que 2. Nos observations, disent Martin et Folley, nous ont permis de constater que les enfants amenés en Afrique avant l’àge de deux ans et demi ou trois ans n'ont presque aucune chance d’v vivre. A Constantine, dit Vital, à 650 mètres d’élévation et malgré l’absence presque complète de lièvre, les enfants de père et de mère européens sont impitoyablement moissonnés. L’Européen qui persiste au travers de ces cliances de mortalité peut encore subir bien des causes de dégradation avant que son acclimatement soit consacré.

Certains médecins considèrent l’état d’anémie tropicale que nous avons décrit comme le cachet de l’habitude pathologique, comme une épreuve salutaire, une garantie contre l’action du climat. Aussi, voulant en favoriser la production, ils prescrivent aux nouveaux arrivés un régime débilitant; quelques-uns conseillent même aux Européens de régler leur genre de vie sur celui des indigènes et de se soumettre à ces précautions longtemps avant le départ et pendant la traversée. Nous croyons, avec M. Rochard, que ces prescriptions sont inutiles et que quelques-unes ne sont point exemptes de danger. Les Anglais ont renoncé à échelonner leurs garnisons sur la route des colonies, et noire gouvernement ne l’a jamais fait.

L’assuétude pour les maladies endémiques est bien loin d’être démontrée ; une première attaque de dysenterie loin d’en empêcher une seconde y prédispose, et, si l’on ne quitte pas le climat, la dysenterie devient chronique, elle est presque toujours fatale; il en est de même de l’hépatite. La congestion du foie qui la précède ne peut que s’aggraver sous l’influence du climat torride, et les chances d’inflammation ne font que s'accroître.

On a discuté davantage sur l’assuétude du miasme palustre; Boudin, Ceile, Jourdanet, ne l’admettent pas. Martin et Folley lui attribuent la moindre mortalité des soldats |irovenant des départements du centre de la France. Dutroulau l’accejite avec réserve, et .M. Fonssagrives y croit en la décorant du nom de mithridatisme palustre. M. Rochard ne la rejette pas absolument; ce qui prouve, dit-il, que l’assuétude au miasme palustre est possible dans une certaine mesure, c’est que les indigènes, lorsqu’ils arrivent accidentellement dans ces foyers d’infection, en subissent l’influence, mais qu’ils finissent par s’y accoutumer. Les llovas qui liabitent les hauls plateaux de

A^XUMATI■;ME^T.

l’inlérieur de Madagascar contractent la fièvre quand ils viennent sur le littoral. Il en est de même des Indiens et des Malgaclies transportés à Mayotte ; à leur arrivée, ils comptent autant de malades et même de morts que les Européens; mais au bout de deux ou trois ans ils rentrent les conditions de résistance au miasme qui sont particulières à leur race. Toutefois, malgré cette croyance mitigée à l’assuétude des ellluves marécageux, M.Rochard donne un ensemble de mesures beaucoup plus propres que ces étapes à préserver nos soldats des maladies endémiques qu’ils sont susceptibles de contracter en arrivant aux Antilles ou au Sénégal. 11 conseille de ne renouveler les garnisons qu’après l’hivernage, c est-à-dire.au mois de décembre dans l’hémisphère nord, au mois de juin dans l’hémisphère sud ; il conseille aussi avec beaucoup de raison d’éviter d envoyer de nouveaux contingents pendant la durée d une épidémie de fièvre jaune. C’est, comme nous l’avons montré ailleui's, donner à la maladie un aliment et renforcer l’épidémie.

Il faut aussi pendant la période épidémique (aire caserner les troupes sur les hauteurs; nous avons'déjà signalé à ce sujet les heureux effets du camp Jacob. Les garnisons doivent être renouvelées d’autant plus fréquemment que la contrée est plus insalubre.

Enfin, il faut rapatrier aussi vile que possible les convalescents et envoxer se refaire sous un ciel moins brûlant ceux qui paraissent souffrir de 1 ardeur du climat. Les Anglais sont parvenus à diminuer d’une façon considérable la mortalité de leurs troupes dans l’Inde et le docteur Dickson a fait connaître à la conférence de Vienne les heureux résultats que l’Angleterre a obtenus dans ce pays.

M. Roebard donne également sur l’hygiène individuelle des indications précieuses : il défend de se réduire au mode d’alimentation des Indiens, des Birmans, des Arabes et des nègres; cette extrême frugalité, dit-il, ne convient ni au tempérament ni aux habitudes des Européens. Loin de les débiliter, il faut soutenir leurs forces, lutter contre l’anémie tropicale, avant-coureur de maladies endémiques, se préserver de la chaleur du soleil dans le milieu du jour, du fioid des nuits, de 1 humidité des savanes et des pluies diluvienne.s de l’hivernage, éviter les excès de tout genre. Un régime réparateur sans être trop stimulant, l’usage modéré des vins de France aux repas, du cale noir le matin à jeun, le gilet de flanelle, une ceinture de laine, des hains fréquents et surtout des bains froids, l’c.xercice, l’équitaliori et la distraction : tels sont les préceptes de conduite que donne M. Bochard à ceux qui quittent la France pour aller vivre dans les pays chauds et qui sont basés sur son expérience personnelle.

TllEIZlEME PARTIE

MALADIES VIRULENTES ET MIASMATIQUES

ETIOLOGIE ET PROPHYLAXIE

Bibuogbaphie. — I’aré (Ambroise). Traité de la peste, de la petite vérole et rougeole, i5G8. — Linné. Aniœnilates acadcmicœ, t. V et VU, Mandas iavisibilis. Exanthemata viva. — Linu. Mémoire sur les fièvres et sur la contagion, trad. de Fouquet, 1780. — IIeckeu. Die grossen Volkskranklieilen des Millclalters. Berlin, 1805. — Ozanam. Histoire générale et particulière des maladies épidémicjues. contagieuses et épizootiques.

— FüuÉiiÉ. Leçons sur les épidémies et l’hygiène publique. Paris, 1813. — Anclaha. Traité de la contagion, pour servir à l'histoire des maladies contagieuses et des épidémies. Paris, 1833. — pETEn. Des maladies virulentes. Thèse d’agrégalion, Paris, 1803.

— CiiAUPrAKD (Fni.) . De la spontanéité et de la spécificité dans les nuiladies. — CHAi’»EAr. Leçons sur les virus, revue des cours scionliliques. 1871. — Pasieuu. Recherches sur 1rs fermentations, passim in Comptes rendus de l’Acad. des sciences. — Coun. Des épidémies et des milieux épidémiques. (Annales d'hygiène, 1874.)

Lancisi. De ubnoxiis paludum effiuviis. Opéra omnia. Genevæ, 1718. — Torti. Therapeulica spccialis ad Febres penodicas perniciosas, etc. 1712. — Boudin. Traité des fièvres inlermitlcntes. Paris, 1842.— Coun. Traite des fièvres intermittentes. Paris, 1870.

— Louis. Recherches anatomiques, pathologiques et thérapeutiques sur la maladie connue sous le nom de fièvre typhoïde. Pans, 1841. — Jenner. On the identity or nnnidentity of lhe specif. cause of typhus [Med. Wiirui'ÿ. /rnn.sact. London, 1850|. — cmsoN (Cil.). A trealise on the conlinued fevees of Great-Brilain, 2* édil London.^l8i j.

— Fauvel (A.), Chauffard. Discussion sur le typhus, à l’Académie de nnkiecine. 1872. Consulter en outre les traités généraux de pathologie interne de Béhier et Hardt, de

Grisolle, de Jaccoud, le Handbuch de Virchow et celui de Ziem.-sen, et les articles Contagion, Épidémie, Miasme, Fièvre des divers Dictionnaires. Voir aussi : Hirsch (A.) llandb. der histor. geograph. Path. Berlin, 1859.— Boudin. Traité de géographie et de statistique medicales. Paris, 1857. — Dutroulau. ï';n//é des maladies des Européens dans les pays chauds, 2* édit. Paris, 1808. — Griesinger. Traite des maladies infectieuses, 2' édit., par Vallin. Paris, 1877.

CIlAPITltE PREMIEU

DES maladies infëctieu.ses et cosiacieuses en gk.nêral

En delior.s des trois grandes maladies infectieuses et contagieuses : le chohira, la lièvre jaune et la peste, dont nous parlerons plus loin, il est d’autres affections de même nature, quoique relativement moins

Page 1