CHAPITRE IV
M.VLADIES TÏPIIIQUES
Les anciens, se plaçant surtout au point de vue séméiologique, confondaient volontiers dans une classe unique toutes les maladies fébriles s’accompagnant de délire, d’adynamie, de sécheresse de la langue, en un mot de l’appareil symptomatique désigné sous le nom de typhoïde. bientôt on s’aperçut que cette caractéristique symptomatique était trompeuse et forçait à réunir les maladies les plus disparates, puisque en réalité il n’est pas une maladie fébrile, depuis l’érysipèle et les lièvres éruptives jusqu’à la pneumonie et la tuberculose aiguë, qui ne puisse
* Les considérations prophylactiques relatives à la dysenterie des pays chauds s’appliquent directement aux hcpalilcs et aux nhccs du foie si fréciuemment observés dans cos mêmes pays. Il est en effet à peu près établi que le même agent qui détermine la dysenterie préside aussi au développement de l’hépatite, et cela [lar deux procédés différents : tantôt (et le plus souvent) l’hépatite est consécutive à la lésion du gros intestin ; il semble, dans ce cas, que la subsiance toxique agisse d abord sur la muqueuse intestinale, puis, franchissant celte première étape et cheminant le long do la veine porte, atteigne secondairement l’organe hépatique. D’autres fois, l’hépalilc est primitive et n’est jtas précédée de dysenterie ; on jieut admettre, dans ce cas, que le principe toxique a été absorbé sans impressionner la muqueuse intestinale et a porté uniquement et entièrement son action sur le loie.
MAI,AI)IES VIUll.KNTES ET MIASMATIQUES.
revêtir l'iispecl lyplioïde. Force l'nl donc de clierclier un autre critérium, et celui que l’on invoqua fut fourni par ranaloinie palholoqiquo.
La découverte de la lésion intestinale de la fièvre typhoïde, due à l'école anatomique française, devint le point de départ d’une véritahlc révolution, et le cadre de la fièvre typhoïde, tel que Font fait les travaux de Petit et Serres, de Louis et de Chomel, parut comprendre, pendant près de la première moitié de ce siècle, la totalité des fièvres continues de nos climats. Ce n’est qu’à partir de 185U, grâce surtout aux médecins anglais, que cette unité factice fut hrisée et la distinction du typhus et de la fièvre typhoïde nettement et définitivement établie; bientôt une troisième maladie, mieux étudiée à son tour, le typhus récurrent eibilieux, affirma son autonomie et gagna droit de cité dans la nosographie; et ainsi, au lieu et place de l’unicisme primitif et artificiel, se dégagea la notion de trois maladies bien distinctes, tant au point de vue de la symptomatologie que des lésions et de l’étiologie.
Les détails dans lesquels nous entrerons plus loin montreront amplement la spécificité de chacune de ces maladies distinctes; mais maintenant que le travail de démembrement est effectué et que les différences qui existent entre ces maladies sont bien établies, il importe aussi de ne pas méconnaître les liens nombreux qui les réunissent, qui leur donnent une parenté étroite, et qui, en leur adjoignant une quatrième maladie, beureusement éteinte aujourd’bui en Euroj)e, la peste, permet de constituer un groupe naturel, celui des maladies typhiques.
Nous n’avons pas à nous occuper ici des nombreux caractères, tant symptomatiques qu’anatomiques, qui marquent celte parenté générique des maladies typhiques. C’est, d’une part, la forme de la lièvre, sa marche typique, cyclique, à moins qu’elle ne soit troublée par des complications qui en altèrent le type; c’est, au point de vue analomiipic, l’altération prédominante du sang et des organes hématopoiélicpies, la tuméfaction de la rate et des appareils lymphoïdes, phupics de Peyer, ganglions mésentériques, bubons externes de la peste. .Mais c’est surtout la nature de la cause, l'étiologie, qui, de meme qu’elle marque l’indépendance s|)écifique de chacune de ces pyrexies, établit du même cou[) leur analogie générique.
Toutes, en effet, sont contagieuses, depuis la lièvre typhoïde, qui l’est fort |)cu, jusipi’au typhus et à la peste, qui le sont a un haut degré ; tantôt celle contagion s’élahlit par le contact direct, comme cela s observe pour la peste; tantôt par l’inlcrmédiairc de 1 air ou des eaux , (fièvre typhoïde, typhus).
MALADIES TYPIIIOÜES.
Mais de ce que ces maladies se transmellciit souvent par coulage, c’est-à-dire, soit directement, soit indirectement, d’un sujet malade à un sujet sain, il ne s’ensuit pas, comme pour la variole et la plupart des lièvres éruptives, qu’elles ne puissent s’engendrer spontanément, sous l’influence combinée d’un certain nondîre de conditions dont quelquesunes du moins sont bien connues.
Pour la lièvre typhoïde, cette cause paraît surtout tenir à l’adultération des eaux par des matières animales en putrél'action, par des déjections et des inliltrations provenant des latrines; et c’est par les eaux aussi que s’opère surtout le transport de la cause morbigène.
Pour le typhus, c’est l’encombrement, joint à la misère et aux conditions dépressives de toute nature, qui joue le rôle étiologique prédominant; enfin, pour le typhus récurrent et bilieux, c’est, avant tout cl surtout, la di.sette et la l'amine.
Misère, malpropreté et encombrement, tels sont les trois l'acteurs qui engendrent ces maladies, qui favorisent surtout leur dissémination, et qu’on trouve au berceau de toutes les grandes épidémies typbi- (pies. Que la disette à elle seule ne suffise pas pour toujours entraîner à sa suite le typhus pétéchial ou le typhus récurrent, c’est ce que démontre l’histoire d’un grand nombre de famines. En Irlande, au rapport de Kennedy, la famine régna de 1725 à 1727, sans lièvre épidémique; dans la famine du Spessart, en 1852, étudiée par Virchow, il n’y a pas eu de typhus. « Nous a’avons pas, dit Virchow, observé de typhus, mais un état particulier d’épuisement et de faiblesse, accompagné de céphalalgie, le plus souvent sans lièvre. C’est ce que j’apj)elle l’étal famélique*. » Nos médecins militaires, .M. l’érier notamment, ont constaté le môme fait dans la dernière épidémie famélique d’.A.!gérie ; les Arabes affamés succombaient à la cachexie, à la dysenterie, à des aïliles graves, mais noji au typhus pétéchial, qui, chose incroyable, SC développait de préférence chez les Européens bien nourris qui donnaient leurs soins à ces malheureux*.
-Mais si la famine et la misère ne suffisent pas à elles seules pour engendrer les maladies typhiques, au moins entrent-elles comme un des facteurs essentiels dans l'étiologie de ces maladies; les preuves à cet égard surabondent ; les épidémies irlandaises de typhus ont toujours coïncidé avec de mauvaises récoltes, et surtout avec la maladie des pommes de terre, aliment presque exclusif de ces malheureuses |)opu-
' Virchow. Die No/U im Si)e.isail. Wur/boui'f;, 1852.
*J. l’éricr. IC/fctsde la misère cl tyiihus dans la province d’Alycr en 1808. (Hccucil méd. el pharm. milit., 1800-1870.)
MALADIES VIRULENTES ET MIASMATIQUES
lations. En Crimée, dans les premiers tern|)s de la guerre, les perles de l’armée anglaise, alors très-mal pourvue, étaient incomparahlement supérieures à celles des Français; plus tard, quand les Anglais eurent amélioré leur organisation, la proportion devint précisément inverse (F. Jacquot).
Üu reste, famine et encombrement marchent volontiers de front et s appellent réciproquement; quand de grandes agglomérations humaines sont cantonnées dans un espace restreint, les ressources locales s’épuisent rapidement et la disette est là j)rompternent. D’autre i)art, quand la famine règne dans un pays, les habitants de la campagne affluent instinctivement vers les villes, où ils espèrent obtenir des secours, et où l’encombrement est inévitable. Cette attraction des villes sur les populations rurales, par les temps de misère et de typhus, est éloquemment mise en lumière dans les leçons de Graves; en Algérie, lors de la dernière guerre, le même fait fut observé.
Ces considérations étiologiques sont des plus importantes au point de vue de l’hygiène sociale et de la prophylaxie. L’amélioration des latrines et des égouts, la canalisation des villes, l’emploi d’eau potable non souillée par des déjections organiques, sont les meilleurs moyens à opposer à la plus fréquente des maladies typhiques, à la fièvre typhoïde. Quant au typhus pétéchial et à la fièvre récurrente, c’est à des mesures plus générales et malheureusement plus difficiles à réaliser qu’il faudrait demander leur extinction. Comme on l’a dit, l’histoire des maladies des peuples no peut plus être séparée de l’iiisloire de la civilisation. C’est en faisant cesser le paupérisme, c’est en attaquant l’ignorance, l'intempérance et l’imprévoyance qu’il entraîne à sa suite que l’on évitera ces grandes épidémies faméliques dont le typhus est l’inséparable cortège. Sous ce rapport, de grands progrès ont été déjà réalisés, et il y aurait injustice à les méconnaître; cependant, l’Irlande et la Prusse orientale sont toujours sous l'imminence des memes désastres, et il suffit d’une mauvaise récolte pour placer ces populations sous le coup de la disette et du typhus. Hors de l'Europe, les conditions sont bien plus déplorables; en Algérie, l’incurie et le fatalisme des Arabes les exposent perpétuellement à la disette cl à scs tristes conséquences; le typhus algérien de 1869 en est un lamentable excnqile. Des conditions analogues, mais sur une échelle bien plus vaste, se retrouvent dans les Indes orientales, où la vie de ]tlus de 200 millions d’individus dépend du hasard d’une récolte de riz. Il va de l’honneur de, la France ainsi que de la Grandc-Hretagne de chercher, dans la mesure du possible, à prévenir ces grandes ca-
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lastroplics, qui placent sous la menace conslaute de la famine et du typhus une portion notable de l’humanité.