PRÉFACE. I
ser. L’erreur de la plupart a été précisément d’avoir pris les choses de trop haut et d’avoir cherché à appliquer aux problèmes sociaux une rigueur et une logique que leur nature même ne saurait comporter.
Où trouver, en effet, en dehors des lois qui régissent le monde matériel et dont l’essence môme est d’ôtre immuables, où trouver, disons-nous, des règles fixes, absolues, éternelles? Partout où l’homme intervient comme élément du problème, sa présence y introduit une donnée essentiellement variable qui s’oppose à la rigueur mathématique des conclusions. Le mot de Pascal : « Vérité au delà des Pyrénées, erreur en deçà, » n’est-il pas applicable môme aux notions morales les plus simples? 11 en est de môme pour les règles de justice et de droit, et Montesquieu n’a pas eu de peine à montrer combien il est faux de chercher à les déduire d’axiomes inflexibles, combien elles varient avec les climats, les peuples et les époques. Loin d’accuser les vues de ces hommes illustres de scepticisme ou de découragement, il y faut voir l’appréciation cruelle parfois, mais vraie et juste, de la contingence et de l’instabilité des notions en apparence les plus solides et les plus fondamentales.
V a-t-il lieu, du reste, de s’étonner de ces fluctuations dans les lois qui régissent les rapports des hommes entre eux et avec ce qui les environne, si l’on veut réfléchir un instant à la mutabilité même de cet être malléable et divers entre tous que l’on appelle l’homme? Sans envisager la question dans sa généralité, et pour nous en tenir au point de vue spécial de l’hygiène, quelles différences profondes, absolues, selon les temps, les lieux et les climats ! A coup sûr, l’hygiène de l’Européen ne saurait être celle de l’habitant des tropiques; ici, la sobriété et la paresse ; là, une alimentation généreuse et une incessante activité constituent les éléments nécessaires au maintien de la santé et de la vie. Les anciennes peuplades nomades et guerrières, avec d’autres besoins et d autres instincts, reconnaissaient aussi une hygiène différente de celle de nos sociétés modernes, sédentaires et industrielles. El même parmi nous, avec la division si accusée du travail qui
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pnîsidc à noire organisai ion sociale, les professions n’étahlissentelles pas, cuire, les divers individus, des différences qui nous paraîlraienl inouïes, si elles ne nous élaienl rendues familières par une observalion de lous les inslanls? L’homnie d’élude el de pensée vil, se nourril, agil, souffre aulremenl que l’homme de peine el de Iravail manuel ; l’hygiène du letlré n’esl pas celle du paysan, qui n^est pas celle du malelol ni du soldai.
De là l’élrange complexilé, de là aussi la difficullé de la pluparl des grands problèmes que soulève noire science, et donl la solution dépend d’une multilude de données qui varient presque à l’infini.
Un coup d’œil jeté sur son évolution à travers les siècles nous monlrera mieux encore les faces complexes sous lesquelles apparaît celle science, qui suit, élape par étape, dans loufes ses fluctuations, la marche et l’évolution même de l’humanité.
Au berceau même des sociétés, l’hygiène s’affirme, elil est aisé de lui reconnaître une première période, où elle s’inspire d’idées et de tendances sacerdotales chez certains peuples, civiles et législatives chez d’autres; c’est le règne des prêtres et des législateurs. Moïse d’une part, Lycurgue de l’autre, personnifient avec le plus de puissance cette première phase.
Là, comme à l’origine de toute discipline, les préceptes sont nets, francs, comme le but poursuivi. Quoi de plus ferme, de plus lechnioue, de plus conforme aux temps et au climat que les règles hygiéniques et diététiques formulées par Moïse, règles empruntées du reste, en partie, à la vieille civilisation égy|ilienne? Les mêmes réflexions s’apjiliquenl aux lois antiques de Sparte el de Rome.
sacerdotale; dans le monde hellénique et latin, c’est l’idée politique, civile, celle de la-cité el de la patrie, «pii président surtout aux institutions. Mais, de part el d’autre, même simplicité, même sûreté, même ap|)ropriation des moyens hygiéniques, même entraînement, en un mot, des individus el de la nation entière en vue du but flnal à réaliser. L’idée juive, .sémitique, est celle de
l’UÉFACIi.
riinilé el de la loule-puissanee d’un seul Dieu, celle de 1 excellouce el de la prédesliualiou d’une seule race. De là le puissant isolement de ce peuple dans sa sévère conception monothéiste ; de là une organisation surtout défensive, peu de tendance aux entreprises de concjiiêtes ou au prosélytisme religieux. De la aussi une hygiène spéciale et rigoureuse, plus apte à développer la résistance et le maintien obstiné de la race et du dogme, que son expansion el sa diffusion.
Il en était tout autrement de l’idée Spartiate et romaine, politique et patriotique avant tout, et qui devait nécessairement aboutir à une organisation et à une hygiène essentiellement militaires.
Une seconde période apparaît au moment où les sociétés, parvenues à un développement plus complet, éprouvent de nouveaux sentiments. Nous en trouvons le type dans celte admirable civilisation athénienne, si harmonieuse, si pure, si humaine. Au merveilleux épanouissement artistique et philosophique de cette époque correspond une hygiène spéciale, fine et exquise comme elle. Ce n’est plus le majestueux isolement de la vieille Égypte, ni l’ardente concentration sémitique ; de nouveaux besoins, des aspirations nouvelles, se révèlent : poêles, politiques, mathématiciens, artistes, philosophes, tous obéissent à une impulsion supérieure, la recherche du beau, de Yidéal, fruit magnifique de cette terre privilégiée de l’Âtlique. Si jamais notre espèce s’est résumée dans toute la splendeur de ses aptitudes el de ses qualités, c’est assurément chez ce peuple et à celte époque où la statuaire, dans ses chefs-d’œuvre, a définitivement fixé le type de la perfection humaine: la grâce dans la force intelligente. Ce résultat ne pouvait être obtenu que par un entraînement, par une hygiène appropriée, où tout était pondéré, équilibré; où les luttes du gymnase alternaient avec les discussions du portique et les harangues de la tribune; où l’homme exerçait .son intelligence en même temps que ses mii.sclcs, en vue d’un développement complet et harmonieux. Merveilleuse république que cette cité d’Athènes, où chaque citoyen s’efforçait de mériter l’éloge su-
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prÊmc que, deux mille ans plus tard, Voltaire faisait d’un «le scs compatriotes : Fâme d’un sage dans le corps d’un alldète.
Vint ensuite le christianisme dont l’avénemcnt devait consacrer le triomphe definitif de l’idée spiritualiste. Mais de ce grand événement, si décisif pour la civilisation, date, pour l’hygiène proprement dite, une vraie période de décadence, qui s’accentue et se prolonge pendant tout le moyen âge. C’est le règne de l’ascétisme et du mysticisme; partout on enseigne et l'on sanctifie le mépris du corps, le dédain de la vie actuelle, les joies mystérieuses de la vie future. La beauté physique, l’harmonie des formes, la plénitude et le libre jeu de la vie, qu’est-ce que cela au prix de l’irrémissible éternité? Il y a mérite, il y a gloire à amoindrir la chair, à la macérer par le jeûne et par les souffrances, à lui imposer silence et à l’anéantir. Curieuse phase de l’esprit humain, alors tout entier à ces grands et terrifiants problèmes de la mort, de l’éternité ; mais, à coup sûr, époque désastreuse au point de vue spécial qui nous occupe.
Aussi, quel cri de soulagement et de délivrance pour le corps aussi bien que pour l’esprit humain, quel réveil et quelle protestation triomphante, quand apparaît la Renaissance! Dénomination heureuse et charmante, qui exprime bien toute la jeunesse et toutes les espérances de ce renouvellement de l’humanité au berceau de la vie moderne. Ç’a été le fond de cette grande révolution de la Renaissance, de réagir contre le stérile mysticisme du moyen âge, de restituer à la vie réelle et aux choses terrestres leur importance et leur dignité. A l’idéal monastique et à la glorification du célibat, Lutber substitue les grandeui’s et les devoirs de la famille; dans les arts, dans la littérature, aussi bien qu’en religion, la même pensée se fait jour ; c’est la même réhabilitation des aspirations et des besoins réels de l’humanité, si longtemps com|)riméset faussés par la sombre discipline théocrati(jue des siècles pi’ccedents. La satire ache\c 1 entreprise des penseurs et des réformateurs; l’œuvre de Luther et de Calvin se complète par celle d’Lrasme, de Cervantes et de Rabelais. Ouand le grand conteur espagnol oppose la maigre, ridicule et tiiste