CHAPITRE II
ÉRUPTIONS PROFESSIONNELLES d’oRIGINE INTERNE. — PROFESSIONS PROVOQUANT DES ÉRUPTIONS PAR ABSORPTION
Nous avons examiné les altérations de la peau provoquées par une cause irritante locale ; nous étudierons maintenant les éruptions qui succèdent à la pénétration dans l’économie d’un principe quelconque, en remarquant, néanmoins, qu’une action locale directe vient souvent s’ajouter aux effets de l’absorption.
On a décrit une alfection cutanée fort curieuse, causée par la moi' sissure de certains roseaux qui croissent particulièrement dans le midi de la f rance. Ces roseaux sont par eux-mêmes complètement inolfensifs, et n acquièrent leurs propriétés irritantes et toxiques que par le développement à leur surlace d’une poussière blanche dont M. Maurin a donné la description suivante dans un travail intitulé : Dermatose des vanniers dits cannisiers (Revue thérapeutique du Midi, 18Ü0) :
La poussière blanche des roseaux, dit M. Maurin, est onctueuse au toucher. Sa saveur est désagréable, corrosive ; elle brûle la partie de la langue qu elle touche ; son odeur est analogue à celle de la moisissure et provoque l’éternument; elle a l’aspect du salpêtre, mais au microscope c’est une moisissure pédiculée.
I, -HOMME CONSIDÉRÉ COMME INDIVIDU
M. Miquel, qui avait décrit en ] 845, dans \q Bulletin de thérapeulique, cette maladie (communiquée à l’homme par la canne de Provence), avait comparé cette poussière à l’ergot de seigle.
Antérieurement (en 1840), avait paru dans la Gazelle médicale u\\ .
article intitulé : « Observations sur la vertu malfaisante de la moisissure des roseaux. » ^
Les accidents produits par cette poussière irritante qui recouvre ^ les roseaux sont, les uns des affections cutanées, les autres des j accidents généraux. Il y a au début un malaise général, de la rou- j geur des paupières, et de vives démangeaisons sur tout le corps. | Vingt-quatre ou quarante-huit heures après, on observe une rougeur j intense de la peau avec fièvre, et sur ce fond érythémateux, on voit j bientôt apparaître des vésico-pustules disséminées, remplies d’un liquide j
lactescent ; la face est énormément tuméfiée ; le scrotum surtout est 1
rutilant, excorié, et laisse suinter un liquide séro-sanguin ou séro-pu- j rulent. Les ulcérations se recouvrent de croûtes. Le contact de la moi- ; sissure développe du côté des diverses muqueuses des accidents du | même genre ; on observe une conjonctivite et un coryza intense, et ; comme les muqueuses buccale, pharyngienne et celles des voies | aériennes peuvent être prises, on peut observer de la dysphagie, de l’oppression, de la toux et des altérations de la voix; enfin on a noté des nausées, des vomissementg, des coliques, de la diarrhée, de la dysurie, et même la suppression complète des urines. Ces phénomènes | multiples ont habituellement disparu vers le huitième ou le neuvième |
jour. I
L’expérience ayant montré que les roseaux mouillés par la pluie j n’offrent plus aucun danger pour ceux qui les touchent ou les dépouillent, il suffira, pour éviter tout accident, de mouiller les roseaux. En agissant ainsi, on fixera et on rendra adhérente la poussière blanche qui se dégage au moindre contact, et qui est la cause des divers accidents que nous venons d’énumérer.
On a également décrit des accidents locaux et généraux chez les ouvrières occupées à peler des oranges amères (vulgairement appelées j chinois). Ces ouvrières commencent par inciser les oranges à l’aide i d’un couteau, et le jus qui s’écoule se répand sur les mains, qui à j leur tour peuvent le transporter sur d’autres parties du corps. Ce jus |
a une action irritante, provoque sur la peau des érythèmes douloureux | avec tuméfaction, et des éruptions vésiculeuscs et pustuleuses avec | cuisson et démangeaison intense. |
En outre, l’essence qui se dégage des chinois vicie l’atmosphère des |
L'HOMMB AU POINT DE VUE DES PROFESSIONS
chambres et devient la cause de nombreux phénomènes morbides (céphalalgie, vertige, névralgies, convulsions, crampes, etc.).
Cette affection a été décrite par M. Imbert-Gourbeyre, qui l’a observée à Clermont-Ferrand, où se fait la moitié des trois ou quatre millions d’orangeltes fabriquées en France*.
11 existe un certain nombre de produits chimiques et pharmaceutiques qui peuvent déterminer chez les ouvriers qui les préparent diverses éruptions. La préparation de 1 extrait de douce-amère , par exempte, provoque parfois des affections cutanées à la face, aux membres et aux parties génitales. C’est de la rougeur, de la tuméfaction, etc. Nous citerons comme ayant des propriétés analogues la plupart des plantes de la famille des euphorbiacées, le Croton tiglium et VEuplioi'bia latyris; enfin, une observation publiée dans la Gazette hebdomadaire le 8 novembre 1861 montre que la Ruta graveolens est douée de propriétés analogues. On a cité aussi le Rlius radicans et le Rhus toxicodendrum.
Mais parmi ces éruptions, l’une des plus curieuses est certainement celle à laquelle sont sujets les ouvriers qui fabriquent le sulfate de quinine ’.
Il y a peu de temps que l’attention des observateurs a été dirigée sur ces éruptions. Elles dépendent, ainsi que nous le prouverons tout à l’heure, de l’absorption du sulfate de quinine et sont absolument indépendantes des procédés de fabrication, qu’il nous paraît, par conséquent, inutile de décrire.
Le début de l’éruption est habituellement brusque; on l’observe plus généralement aux avant-bras, à la face interne des cuisses et aux parties génitales ; on peut constater de nombreuses vésicules très-conlluentes et exulcérées dans certains points ; dans d’autres parties, la sérosité des vésicules s’est desséchée et adonné lieu à des croûtes. Les lésions sont variables suivant la sécheresse ou l’humidité de la peau.
Quelquefois ce ne sont que des vésicules isolées; mais le plus ordinairement, plusieurs se réunissent ensemble, quelques-unes simulent
* Imberl-Gourbeyre, Recherches sur l'huile essentielle d’amandes amères (Moniteur des hôpitaux, 1854, p. 78 à 100).
* CiiEVALLiEii. Annales d'hyg. et de méd. lég., 1” série, t. XLVIII. — DniQBET. Traité thérapeutique du quinquina et de ses préparations. Paris, 1855, p. 234 et 235. — Bazis. Ixçoiis sur tes affections cutanées arti/icietles. — Huit. Krankheiten der Arbeiter. — Deliobx be Saviosac. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (ait. Quinine). — Jebdi UE GaissAC. Des éruptions quiniques (Thèses de Paris, 1876). — J. Beiigeko."I cl A. Pnoi'ST. Des éruptions quiniques (Annales d'hygiène, 1870). Ce paragraphe est extrait en partie du travail que nous venons d’indiquer en dernier lieu et qui repose sur un certain nombre d’observations, dues presque toutes à .M. Bergeron.
1,’IIUMME CONSIDKRK COMME INDIVIDU.
de vcriUiblcs Inilles de |ieni|)higus. On rcnconlrc quelfjiicl'ois de vastes surfaces rouges privées d’épiderme.
A la face, au milieu d’une peau ronge, tuméfiée, couverte de plaques d eczéma, on voit quelquefois les paupières œdématiées, le.s yeux larmoyants et injectés.
Celte expression symptomatique d un aspect presque effrayant ne persiste que quelques jours, elle disparaît rapidement après l’emploi de quelques émollients.
Tels sont les accidents cutanés. Ils sont absolument indépendant^, du mode de fabrication, et ce qui le prouve, c’est que l’on peut assister au développement de cette éruption chez des individus ne fabriquant pas le sulfate de quinine, mais qui ont fait un usage interne de i ce médicament.
Plusieurs observations de MM. Bergeron, Garraway, Revilliod, Odier, Prévost, Wyss, Dumas, Rapin offrent des exemples d’exanthèmes nés dans ces conditions.
Ainsi donc, le sulfate de quinine, administré intérieurement, peut manifester son influence par une action sur la peau. |
De plus, le sulfate de quinine administré intérieurement à un indi- i
vidu susceptible, ayant antérieurement souffert d’éruptions à la suite !
de la fabrication du sulfate de quinine, donne lieu à une nouvelle ! attaque. Nous citerons comme exemple le fait d’un ouvrier qui, employé à la fabrique de sulfate de quinine de New-York, était en pleine éruption au moment où il fit usage du médicament quinique; on l’a- : vait envoyé à l’hôpital ; comme il avait une fièvre assez vive, le médecin crut devoir lui donner du sulfate de quinine. A mesure qu’il en fit usage, l’éruption alla croissant ; il sortit de l’iiôpital, fut traité ' par les émollients et guéri en quelques jours. Mais nous avons affaire ici à une recrudescence et non à une production directe de la maladie.
Dans un autre cas, dû à Revilliod, l’éruption apparut à la suite de l’administration de 0,75 de sulfate de quinine, chez un individu qui avait été employé dans une fabrique de sulfate de quinine des environs de Paris, et qui, ayant été pris d’accident cutané pendant la fabrication, avait été obligé de renoncer à son travail. !
On peut s’étonner que le nombre des individus atteints dans le tra- ' vail des fabriques dépasse de beaucoup celui des sujets qui éprouvent , les mêmes phénomènes pour avoir pris du sulfate de (|uinine. ]
Mais il faut remarquer que la comparaison ne peut être que relative, \
puisque les ouvriers vivant complètement dans l’atmosphère de la fa- ' brique sont pour ainsi dire saturés d’émanations quiniques et absor-