III. — PROFESSIONS LIBÉRALES
On désigne sous ce nom les professions qui mettent plus particulièrement en jeu les facultés intellectuelles et qui exigent une instruction
(1) Voyez A. Layet, Hygiène industrielle (Enq/clopédie d'hygiène, t. VI, p. 16 à 30).
spéciale. Dans les nomenclatures officielles, cette classe comprend : les cultes, la magistrature, le barreau, la médecine, VenseignetnenL, les sciences, les lettres et les arts (i). Ce sont, en général, des professions intellectuelles et sédentaires tout à la fois ; elles comportent par conséquent une hygiène différente des autres. Nous Tavons fait comprendre du reste en parlant du travail intellectuel ; nous n'avons plus qu'à compléter ce que nous avons dit à cette occasion.
I. Etiologie spéciale. — Les personnes livrées aux travaux de l'esprit, dit Michel Lévy, subissent les conséquences de la sédentarité : du défaut d'air pur et renouvelé, des veilles prolongées et souvent répétées, des positions vicieuses dans le travail, de la rétention des urines et des matières fécales, des erreurs de régime, de la solitude et des habitudes bizarres qui sont propres à beaucoup d^entr'elles (2).
Ne pas renouveler l'air de son cabinet, dit Tissot, c'est vivre des ordures de la veille. Ce n'est pas seulement l'impureté de l'air de la pièce dans laquelle il passe sa vie, qui nuit à la santé du travailleur intellectuel. c'est la chaleur malsaine et trop élevée qu'il y entretient. Lorsqu'on reste immobile pendant de longues heures devant une table, on se refroidit peu à peu, surtout quand on n'est plus jeune et on a besoin d'élever la température de la pièce plus que ne le font ceux qui vont et viennent.
Comme le chauffage est cher et que les professions libérales sont le plus souvent exercées par des gens de petite aisance, ils ont recours à des appareils de chauffage économiques qui laissent à désirer. Les poêles mobiles et à combustion lente se sont introduits dans ces intérieurs modestes ; ils mêlent à la poussière des livres, à l'odeur des vieux papiers, leur chaleur lourde et nauséeuse et l'oxyde de carbone dont ils dégagent toujours un peu. Le mal de tète vient vite dans un«^ atmosphère semblable ; la position penchée, la chaleur de la lampe, la contention de l'esprit, tout contribue à le faire naitre. Le cerveau s'hypérémie et demeure congestionné ; peu à peu, par la répétition de cet afflux sanguin exagéré, les vaisseaux de l'encéphale se dilatent et l'engorgement commence. On est alors sous l'imminence de l'apoplexie ou du ramollissement cérébral. C'est là du moins ce que le raisonnement indique et d*il lustres exemples semblent l'appuyer. On cite parmi les victimes ((e l'apoplexie, Pétrarque, Malpighi, Richardson, Linné, Marmontel, Daubenton, Spallanzani, Honge, Cabanis, Copernic, Walter Scott, etc. 11 nous serait facile de grossir cette liste, en prenant des exemples dans les générations qui se rapprochent davantage de la nôtre ; mais si ces grands noms nous frappent l'attention, il faut convenir qu'ils ne prouvent rien au point de vue de la fréquence proportionnelle de l'apoplexie dans les différentes professions. La statis-
(1) Annuaire statistique de la ville de Paris^ 1890, p. 240.
(2) Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, 5« édition, 1869, t. 11, p, 172.
tique seule pourrait trancher la question, et elle est bien difficile à établir.
Le ramollissement cérébral et les névroses de Tencépliale sent plus encore que Tapoplexie le partage des professions intellectuelles et sédentaires. La statistique ne Ta pas prouvé davantage, car celle de Michéa (1) porte sur de trop petits chiffres pour être probante, mais c'est un fait d'observation générale et, en hygiène comme en médecine, on est souvent obligé de s'en contenter. Elle est plus affirmative en ce qui concerne l'aliénation mentale, ainsi qu'Esquirol l'a démontré. Toutefois la folie menace surtout les individus qui, doués d'aptitudes médiocres, d'une mémoire infidèle, d'un jugement lent veulent quand même aspirer aux situations qui exigent des facultés intellectuelles de premier ordre et s'épuisent dans un labeur exagéré et stérile.
L'hypochondrie est également fréquento chez les gens de cabinet ; elle est la conséquence de la concentration de la pensée sur des sujets sérieux, de la solitude à laquelle ils se condamnent, de l'absence de tout commerce avec la nature et les autres hommes. L'abus des stimulants cérébraux et des narcotiques est aussi plus commun dans les professions intellectuelles. Beaucoup de savants prennent du café avec excès, d'autres fument outre mesure ; enfin les morphinomanes et les éthéromanes sont plus communs parmi les hommes des professions libérales que chez les autres.
L exercice physique, la gaité, la distraction sont les conditions nécessaires d'une digestion facile et profitable; elles font le plus souvent défaut chez les gens de cabinet. Ils mangent trop vite, d'une façon distraite et font rarement après les repas l'exercice nécessaire, aussi sont-ils souvent dyspeptiques. La constipation est également le tourment des gens de lettres et cette paresse de' l'intestin jointe à la position assise, les prédispose aux hémorrhoïdes, surtout s'ils adoptent la détestable habitude des ronds de cuir. Ils sont pour les mêmes motifs sujets aux affections de la vessie, à l'hypertrophie de la prostate et à la rétention d'urine qui en est la conséquence.
Ce qui précède ne s'applique, il est inutile de le dire, qu'aux hommes qui mènent une vie très sédentaire et qui abusent du travail intellectuel ; or, toutes les professions dites libérales n'impliquent pas ce genre de vie. Les prêtres qui y figurent au premier rang dans l'annuaire ont une existence extrêmement active ; il en est de même des médecins, des ingénieurs, des architectes. C'est parmi les savants, les gens de lettres et les hommes d'enseignement qu'on trouve le plus souvent réalisé le type que nous avons tracé à grands traits.
II. Morbidité et mortalité dans les professions libérales (2). — L'exercice de ces professions suppose un certain degré d'aisance et
(1) MiCBÉA, Traité de Vhypochondrie, 1845, p. 387.
(2) Jacques Bertillon, Morbidité et mortalité des protestions {toc, ctï.), p. 34.
implique par conséquent un genre de vie suffisamment confortable. D'une autre part, elles n'exposent pas aux accidents et aux dangers que fait couhr Tindustrie, aux périls bien autrement sérieux qui menacent les marins et les soldats ; aussi ont-elles pour la plupart une mortalité faible.
l^ Clergé. — En Angleterre, les pasteurs (clergymen et protestant ministers) jouissent d'un état de santé très satisfaisant. De toutes les professions, c'est la plus salubre et cela se comprend, puisque c'est le type de l'existence régulière, assurée et suffisamment active, au sein de la famille. Les prêtres catholiques anglais ont une mortalité faible, mais plus forte cependant que celle des pasteurs et William Farr attribue la différence au célibat. En France, la statistique ne donne de résultats certains que pour la ville de Paris et la mortalité de son clei^é est très faible jusqu'à 50 ans. Au-delà elle atteint et dépasse même la moyenne. En Suisse, la mortalité du clergé protestant et catholique est également très faible.
i^ Barreau et magistrature. — Les Anglais distinguent les avocats plaidants (harristers) des avoués avec leurs clercs [solUcitors and attorneys) dont le nombre est beaucoup plus considérable. Les premiers ont une mortalité très faible, les seconds une mortalité moyenne. D'après les chiffres recueillis à Paris, la mortalité des avocats serait un peu inférieure à la moyenne. Celle des officiers ministériels et de leurs clercs serait plutôt supérieure. A Paris les magistrats ont une mortalité des plus faibles ; les clercs d'étttde, comme en Angleterre, une mortalité supérieure à la moyenne. Tous ces résultats, quoique étant d'accord dans les deux pays, sont basés sur de trop petits nombres pour mériter une confiance absolue.
3° Profession médicale. — C'est une de celles qui ont la mortalité la plus forte et cela s'explique par les fatigues auxquelles elle expose et les dangers qu'elle fait courir. En Angleterre, les médecins et les chirurgiens ont, à tous les âges, une mortalité très supérieure à la moyenne. Il en est de même en Suisse et nous obtiendrions très certainement des résultats semblables en France, si nous étendions la statistique à tout le pays. A Pari^, la mortalité est très faible à tous les âges, ce qui s'explique par ce fait qu'il y a un quart des médecins portés sur les contrôles qui n'exercent pas et que, pour les autres, la profession n'a pas les mêmes exigences que pour les praticiens des petites villes et surtout des campagnes.
Les pharmaciens anglais (chemists druggits) ont une mortalité à peu près aussi élevée que celle des médecins ; à Paris les pharmaciens et les herboristes ont une mortalité encore plus faible que la nôtre.
4° Enseignement. — En Angleterre, les professeurs (schoolmasters, teachers professors, etc.) jouissent d'une bonne santé jusqu'à 55 ans ; au-delà de cet âge, leur mortalité dépasse la moyenne. En Suisse, il en
est exactement de même pour les instituteurs; leur mortalité, faible jusqu'à 60 ans, devient ensuite considérable. A Paris la statistique distingue les instituteurs et les professeurs attachés aux établissements publics d'instruction, des professeurs spéciaux de musique, de danse, d'escrime, etc. La mortalité des premiers est très faible à tous les âges, tandis que celle des professeurs d'agrément est considérable. M. Bertillon explique cette anomalie apparente par ce fait que beaucoup de gens sans profession définie, prennent le titre de professeurs d'un art quelconque sans en avoir le droit et ces déclassés meurent dans une très^ forte proportion. En Angleterre, dit-il, les musiciens^ les matlres' de musique ont une mortalité effroyable. Cet art n'a pourtant rien de dangereux ; mais la musique est une profession refuse. La statistique anglaise y comprend jusqu'aux joueurs d'orgue de Barbarie (i).
S"" Ingénieurs et architectes. — Ils ont en Angleterre une mortalité moyenne jusqu'à 45 ans, faible à partir de cet âge. Les architectes ont, à Paris, une mortalité très faible jusqu'à 40 ans, moyenne au-delà. La statistique anglaise les confond sous la même rubrique que les sculpteurs, graveurs et autres artistes. La piortalité que subit cette profession est élevée ; mais elle est aussi du nombre de celles qui renferment bien des déclassés.
m. Hygiène spéciale. — Nous n'avons pas l'intention de tracer ici des règles particulières pour chacune des nombreuses professions que nous venons de passer en revue ; nous ne saurions le faire sans tomber dans les redites et les banalités. Toutes ces professions du reste n'impliquent pas une existence sédentaire et vouée exclusivement aux travaux de l'esprit. Cette dernière catégorie est la seule qui comporte une hygiène spéciale. Nous en avons déjà en grande partie tracé les règles à propos du travail intellectuel et il nous suffira de les résumer.
Le régime spécial des gens de cabinet repose surtout sur la sobriété dans l'étude, la bonne distribution des heures, le respect du repos nécessaire aux repas, à la digestion, au temps que réclame le sommeil et surtout l'habitude quotidienne d'exercices modérés n'exigeant pas de grands efforts, ne causant pas trop de fatigue. Les distractions des travailleurs intellectuels doivent se prendre au dehors et, si le temps ne le permet pas, ils doivent préférer le jeu de billard qui nécessite un certain mouvement et n'occupe pas l'esprit, aux cartes, au domino et surtout aux échecs qui fatiguent autant que l'étude des mathématiques.
Quelques savants se trouvent bien de travailler debout devant un pupitre élevé, ce qui permet de se promener de temps en temps et d'entretenir ainsi sa chaleur, sans trop élever la température de l'appartement.
Les hommes d'étude doivent également se préoccuper de leur vue et
(1) J. Bertillon, De la morbidité et de In mortalité par professions {loc. ciï.), p. 36. Traité d*hygiène publique et privée. 56
ne pas trop la fatiguer. Il faut choisir, pour son bureau, une place largement éclairée par une lumière venant de la gauche et ne pas s*obstiner à continuer son travail lorsque le jour baisse. Il faut le moins possible travailler à la lumière artificielle et quand on ne peut faire autrement, se servir d*une lampe assez puissante pourvue d'un bon abat-jour.
Enfin, lorsque la presbytie commence à se produire, c'est-à-dire de 45 à 50 ans, il ne faut pas hésiter à prendre des lunettes et à augmenter la force des verres à mesure que la vue baisse, de manière à ne pas fatiguer Torgane de la vision.