‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 129 sur 141 · INFECTIEUSES · texte numérisé non relu

INFECTIEUSES

I. Historique. — L*idée d'attribuer les maladies épidémiques à des êtres vivants est extrêmement ancienne. Il y a deux mille ans, comme nous Tavons dit dans le chapitre II, que Lucrèce l'a exprimée ; elle. a été reproduite par Yarro et Columella, par Lancisi, etc., etc. Au moyen âge on mettait les épidémies de peste sur le compte d'animalcules répandus dans Tair. Toutefois c'est un jésuite allemand, Atbanase Kircber, qui a le premier exprimé la pensée que les fermentations étaient dues aux animalcules, aux insectes, aux vers qu'on trouve dans les matières en putréfaction et que les maladies épidémiques étaient é^lement l'œuvre de ces vers. La découverte des infusoires faite peu de temps après et particulièrement celle des spermatozoaîres (1) donna, à l'opinion de Kircher, une vraisemblance qui la fit accepter par un grand nombre de savants, tels que Lancisi, Yallimieri, Réaumur et Linné; mais cette croyance fut bientôt compromise par ses exagérations et l'absence de toute démonstration expérimentale.

La doctrine parasitaire ne comptait plus d'adhérents au commencement du siècle et, lorsque Raspail essaya de la faire revivre, il y a cinquante ans, il ne réussit qu'à attirer sur lui les sarcasmes des médecins. Il l'avait pourtant formulée en termes précis (2); mais sans produire aucune observation, aucune expérience à Tappui de cette intuition, parmi les sommités scientifiques de l'époque, Henle eut seul le mérite de soutenir la doctrine du contagium virum. C'est qu'en effet, elle était en désaccord avec la vraisemblance et avec tout ce qui se profanait alors. Les animal, cules n'avaient jamais été vus par personne ; la physiologie des temps n'admettait pas que des corps solides puissent passer à travers les parois des vaisseaux et s'introduire dans le torrent circulatoire ni dans les organes. Ces deux objections sont tombées l'une après l'autre. L'existence des microbes dans Tair, dans les eaux, dans les tissus et les liquides organiques, a été expérimentalement démontrée. La physiologie a prouvé que les corps solides naissent à travers les parois des vaisseaux et des membranes. L'expérience si simple et si connue d'Asterlen, la découverte du phénomène de la diapédèse, en montrant la facilité avec laquelle les capillaires se laissent traverser par les globules blancs et par les globules rouges du sang, ont levé tous les doutes.

(1) A. Rircher est né à Jcyscn eu 1602 et mort en 1680. Lewenhoeck, né à Deift en 1632, est mort en 1723. La découverte des spermatozoaîres ett de 1677.

(2) Raspail, Histoire naturelle de ta santé et de la maladie chez les végétaux et les animaux en général et en particulier chez thomme, suivie d*une méthode nonvelle de traitement hygiénique et curatif. Paris, 1843.

Il ne suffisait pas, toutefois, de prouver que la pénétration dans l'économie de germes organisés et vivants était chose possible et même vraisemblable, il fallait les y démontrer. Cette gloire appartient à Davaine. En 1850 il aperçut, avec Rayer, dans le sang d'animaux morts du charbow, de petits corps filiformes, raides, immobiles, d'une longueur double du diamètre des globules du sang (1) ; mais ils n'en comprirent pas la signification. Les mêmes éléments; furent vus en Allemagne par Pollender en 18K5, par Brauell en 1857 (2), mais ils ne saisirent pas davantage le lien qui pouvait exister entre ces petits bâtonnets et la formidable maladie dans laquelle il les observaient.

Dix années s'écoulèrent pendant lesquelles M. Pasteur fit paraître ses travaux sur les fermentations ; or, parmi les organismes qui y précèdent, il y en a qui se rapprochent par l'aspect des bâtonnets entrevus en 1850 par Rayer et Davaine et ce dernier se demanda si ce n'était pas également à des organismes vivants qu'ils avaient eu affaire. Il ne lui fallait plus qu'une occasion pour s'en assurer ; elle se fit attendre deux ans encore et c'est en 1863 seulement qu'ayant pu se procurer un mouton atteint de sang de rate, il retrouva, dans ses vaisseaux, les éléments figurés qu'il y avait vus une première fois. Il inocula ce sang à des animaux qui moururent rapidement et chez lesquels il retrouva des myriades de bactéridies identiques. Il déclara alors que ces corpuscules étaient des êtres organisés, doués de vie, qu'ils étaient les agents de la contagion et qu'ils agissaient en décomposant le sang, à la manière des ferments (à).

C'est donc incontestablement Davaine qui a découvert le premier microbe pathogène, celui qui est l'agent de la maladie contagieuse qu'on peut considérer comme le type de cette classe ; mais c'est M. Pasteur qui a fécondé cette découverte, en suivant la bacléridie charbonneuse dans toutes les phases de son développement, de sa production et de ses pérégrinations à travers le corps des animaux. Cette étude est aujourd'hui complète, il n'y reste pas un point obscur. Il a fait de même pour quelques autres maladies, telles que le choléra des poules, la maladie des vers à soie, etc., puis passant des cas particuliers aux faits généraux, il a tracé les lois de la transmission des maladies contagieuses et fondé la doctrine qui porte à si juste titre son nom. Pour pénétrer dans ce monde nouveau, pour étudier la transformation

({) Rayer, Note sur l'inoculation du sang de rate (Compte- rendu de la Société de Bio. logiey i850, p. 141). Celte note fut reproduite intégralement dans la Gazette médicale de Paris, 1850, p. 788.

(2) Les allemands ont revendiqué, pour leurs compatriotes, la découverte de la bacléridie charbonneuse, mais il suffît pour juger de la valeur de leur prétention, de vérifier les textes et de rapprocher les dates. C'est ce qu*a fait le professeur Strauss [Le charbon de l'homme et des aîiimaux, par Strauss, Paris, 1887^ p. 26 et suiv.1.

(3) DkyMfiiE,\Nouv€lles recherches sur les infusions du sang dans la maladie connue sous]le nom de sang de rate (Compte-rendu de TÂcadémie des sciences, 1863, t. LVII, p. 351 et 386).

de ces micro-organismes, il fallait pouvoir les faire évoluer sous ses yeux et dans un milieu artificiel ; il créa pour cela la méthode des cultures qui permet d'isoler les microbes de tous les autres éléments qui renferment les produits morbides. Cette méthode lui permet de prouver d*abord que la transmission des maladies contagieuses était bien le fait des microbes ; elle lui permit de plus de reconnaître que les conditions d'existence de ces derniers sont variables ; que les uns, comme la bactéridie charbonneuse ne peuvent vivre sans oxygène et se rapprochent ainsi des animaux; que d'autres, comme le vibrion septique, sont tués par l'oxygène et ne vivent que dans les milieux qui en sont dépourvus. II donna aux premiers le nom d'aérobus et aux seconds celui d'anaérobus.

M. Pasteur a découvert également par des expériences conduites^avec la logique et l'habilité qui le distinguait, la façon dont les microbes se comportent dans l'organisme et dans le monde extérieur et comment ils passent de l'un dans l'autre. Il a montré notamment que les bactéridies se reproduisent de deux façons, par segmentation et par des spores et que sous cette dernière forme elles jouissent d'une résistance aux agents extérieurs et d'une puissance de vitalité incomparablement plus grande qu'à l'état de développement parfait et, qu'après les avoir atténués, il était possible, en les inoculant aux animaux comme à l'homme, de les rendre insensibles ensuite à l'action des microbes les plus virulents de la même espèce, de telle sorte que, grâce aux travaux de M. Pasteur, la découverte de Jeûner n'est plus qu'un cas particulier d'une loi plus générale et que vraisemblablefnent toutes les maladies microbiennes y sont soumises.

Ses élèves sont venus après lui et complètent peu à peu son œuvre. La bactériologie est aujourd'hui cultivée dans le monde entier; des laboratoires se sont partout formés pour son étude ; chaque jour ajoute quelque chose aux découvertes fondamentales du maître et à la masse considérable de faits qu'il a démontrés. Il reste naturellement beaucoup à faire encore. Le rôle des microbes pathogènes, de leur évolution dans l'économie et des troubles dont ils sont cause, sont assez bien connus pour qu'on puisse les exposer <lans leur ensemble et c'est un point fondamental pour l'hygiène, car la prophylaxie des maladies infectieuses tout entière est aujourd'hui basée sur ses connaissances là.

IL Milieux favorables aux microbes pathogènes. — Les microorganismes sont, comme nous l'avons vu (1), répandus dans la nature, avec une profusion en rapport avec leur petitesse. L'air, les eaux, le sol en renferment des myriades ; mais les microbes pathogènes y sont en très faible proportion. Dans l'atmosphère, ils sont promptement détruits par la dessication, par l'action de la lumière solaire. Leur poids, quand

(i) Chapitre II, art. IH, § !•'.

Tair est tranquille, les fait tomber dans les eaux desquelles ils ne sortent plus ou sur le sol qui les retient par son humidité ou ses poussières. 11 est cependant hors de doute qu'un grand nombre d entr'eux peuvent se transmettre par Tatmosphère mêlée aux poussières qu'elles renferment.

L*eau est pour eux un milieu plus favorable que l'atmosphère. Elle sert de véhicule aux microbes les plus dangereux, à ceux du choléra, de la fièvre typhoïde, s'introduisent le plus souvent dans l'économie avec les eaux d'alimentation ; le charbon, la morve, la tuberculose peuvent y pénétrer de môme. Cependant les eaux ne sont pour les microbes qu'un milieu de transition. Ils y sont détruits peu à peu, comme nous l'avons dit en parlant de l'assainissement des rivières (1) ou plus rapidement quand ils tombent dans la mer. Le D'^ Cabassedat a récemment étudié l'action destructive de l'eau de mer dans le port d'Oran (2). 11 a soumis à l'analyse bactériologique des échantillons pris i"" dans le port même où se déverse l'égout de la manutention ; 2» dans le petit golfe qui le précède ; 3"* au large jusqu'à une distance de 2,000 mètres, et il a reconnu que les bactéries très nombreuses dans les eaux qui sortent de l'égout, vont en se dispersant dans le petit port, qu'elles suivent la direction du courant et se déposent sur la vase et sur les rochers j sous l'influence de la pesanteur. Une fois arrivées au large, elles se détruisent très rapidement, et donnent alors dans la gélatine peptonisée un nombre de colonies sensiblement égales à quelque distance qu'on les prenne de la jetée, et de beaucoup inférieur à celui qu'on obtient avec les eaux recueillies dans les ports.

L'auteur en constate de ses expériences que les bactéries sont détruites beaucoup plus rapidement dans l'eau de mer que dans l'eau douce et que cela tient autant à leur composition qu'au mouvement qui les agite et qu'à la grande masse dans laquelle elles sont diluées. 11 a constaté que tous les microbes ne résistent pas avec la même énergie.

Ainsi, le bacille d'Ëberth vit à peine quelques heures dans l'eau de mer, tandis que celui du choléra est encore en pleine activité au bout do 35 jours. Ces faits ont une grande importance au point de vue de l'hygiène des ports de mer. Ils montrent combien il est dangereux' de déverser les immondices et les déjections dans les bassins des ports sans marée, comme on le fait encore dans presque tous ceux de la Méditerranée, tandis qu'on peut les porter au large sans s'exposer à empoisonner les riverains.

Le sol humide est pour les microbes un excellent terrain de culture et nous en avons étudié les péripéties dans un autre chapitre (3). Le vibrion septique, le bacille du tétanos, la bactéridie charbonneuse y résident d'habitude ; mais le milieu qui leur convient par excellence, celui dans

(1) Chapitre II, art. Il, § 1".

(2) D^ A. Cabassedat. De VacHon de Veau de mer sur ies microbes. [Revue d'hygiène, du 20 février 1894, p. 104).

(3) Chapitre II, art. I»»*, § III.

lequel ils se développent avec le plus de rapidité, c'est la matière organique à Tétat de décomposition et le corps des animaux vivants. C'est là qu'ils trouvent le plus facilement un abri, contre les agents physiques qui les menacent.

in. Action des agents physiques sur les microbes pathogènes.

— M. Pasteur est le premier qui se soit occupé de la question. Dans ses travaux sur l'atténuation de la virulence des microbes, il est arrivé à la graduer tantôt en leur rationnant l'oxygène, tantôt en faisant agir sur eux la chaleur, tantôt enfin en les laissant tout simplement vieillir. Ses élèves, MM. Cbamberland et Roux ont étudié, sous sa direction, l'action des antiseptiques ; MM. d'Arsonval et Charrin ont fait de môme pour les fluides impondérables et leurs recherches ont éclairé d'un jour nouveau l'existence de ces organismes si intéressants pour l'hygiène.

On sait depuis longtemps que le grand air et la lumière sont d'excellents désinfectants ; c'est même sur cette notion qu'était basé le procédé de la Sereine mis en usage dans les anciens lazarets ; mais on n'avait pas encore employé les rayons solaires comme agents de désinfection. On comprend cependant combien il serait précieux de posséder un moyen aussi simple de purifier les objets comme les cuirs et les fourrures qui ne supportent pas la chaleur de Tétuve et que les solutions antiseptiques altèrent toujours un peu. Le IV Boubnoff, en parlant de cette idée, a cherché à déterminer expérimentalement le degré de pouvoir désinfectant dont jouit la lumière solaire.

Dans ce but, il imprégna des étoffes avec des cultures pures de bactéries pathogènes et avec du pus à microcoques ; il les exposa ensuite au soleil pendant le temps nécessaire pour en amener la destruction. Il reconnut que les bacilles du choléra succombent rapidement, mais on savait déjà que la dessication suffit pour les tuer. Les bacilles typhiques résistent à 8 ou 9 heures d'exposition, qu'ils soient desséchés ou non. Le bacille diphtéritique survit à ^9 heures d'exposition lorsqu'il est contenu dans un oreiller et à 39 heures dans une toison de mouton. Une simple taie d'oreiller en toile suffit pour protéger les bactéries adhérentes au crin ou à la plume (i). On ne peut donc pas compter sur la simple exposition au soleil pour désinfecter les objets.

MM. d'Arsonval et Charrin ont étudié à un autre point de vue, l'action qu exercent sur les microbes la lumière, l'électricité, l'ozone et la pression atmosphérique. Ils ont choisi comme sujet d'expérience, le bacille pyocianique, celui qui colore en bleu les suppurations de mauvaise nature. Grâce à cette propriété, il permet d'apprécier les moindres changements qui se produisent dans sa vitalité par les nuances plus ou moins vives de

(1) E. Von Rsmarch. Weber, Sonnen-desinfection (Zeitschr, J. hyg, und Infection kromkuten, XVI, p. 256, 1894^.

sa coloration. Or, les agents physiques énumérés plus haut, ont pour effet commun d'amener la dégradation progressive de ces teintes, jusqu'à ce qu'elles deviennent nulles et à ce moment, le microbe a cessé de vivre. Les expériences faites avec la lumière leur ont démontré de plus que les rayons du spectre ne jouissent pas tous de la même puissance. Le violet, l'indigo, le bleu ont une action destructive très prompte sur les cultures, tandis que le vert, le jaune et le rouge sont sans effet sur elles. Les courants électriques alternatifs, quelle que soit leur tension, atténuent la vitalité des germes par eux-mêmes, en dehors de toute action calorique ou chimique. L'ozone ne mérite pas la réputation microbicide que la tradition lui a faite. C'est un antiseptique réel, mais de faible puissance et bien inférieur à l'oxygène (1).

On sait que le froid ne détruit pas les microbes, puisqu'on les retrouve vivants dans la glace ; mais Ugelmann s'est assuré qu'ils résistent à des températures bien inférieures à zéro. Il les a vus survivre à des froids de — ii"" prolongés pendant plusieurs jours. D'Arsonval et Charrin, pour détruire radicalement le bacille du pus bleu, ont du descendre à — 45"" 6t — 100", et cependant, dès qu'on s'éloigne de Yopfimum qui oscille entre + 30^ et -)- 38", on note des modifications dans leur nombre, leur forme et leurs sécrétions.

On peut tirer de ces observations des indications pratiques précieuses. Elles expliquent l'action purificative de la lumière vive, et l'effet que les violents orages produisent parfois dans le cours des épidémies. Ils prouvent que la couleur des rideaux d'une chambre n'est pas indifférente à la santé de ceux qui l'habitent. Ils montrent enfin qu'il ne faut pas compter sur le froid pour détruire les microbes pathogènes.

lY. Pénétration des microbes pathogènes dans l'organisme. —

Les germes morbides peuvent pénétrer dans l'économie par deux voies : le tégument externe et le tégument interne, par la peau ou par les muqueuses.

L'introduction par la peau ne peut guère avoir lieu quand elle est intacte, Tépiderme servant de barrière protectrice ; mais la moindre solution de continuité, l'érosion la plus insignifiante peuvent servir de porte d'entrée aux microbes. L'érysipèle, le tétanos, ses infections chirurgicales ou anatomiques en sont la preuve. Ils peuvent même, dans certains cas, pénétrer par les follicules pileux et par les glandes sudoripares ; c'est ainsi que naissent les furoncles et les tubercules d'acné. En frictionnant la peau intacte de son avant-bras avec une culture pure de staphylocoques, Gané (i) fit naître une éruption furonculeuso dans

(1) d'ârsonv\l cl Charrin. Communication à rAcadémic des sciences, séance du 15 janvier 1894.

(2) Gané, Zur Aetioiogie der eitrige» Entzund. {Hortsch. der Med. i886, n» 6).

laquelle il retrouva le microbe qui s'était évidemment introduit par la voie précédemment indiquée. Schimmelbusch (1), Roth (2) ont inoculé d'autres microbes de la même manière. La mammite gangreneuse de la brebis laitière, ainsi que Ta prouvé M. Nocard, est produite par un microbe qui envahit les mamelles par les canaux galactophores (3).

Les muqueuses en contact avec Tair extérieur ont un revêtement épithélial moins épais que la peau et se laissent plus facilement traverser par les microbes. La muqueuse buccale, surtout au niveau des follicules et dans la région des amigdales, leur livre facilement passage. U en est de même de celle de Turèthre ; mais les muqueuses qui ne sont pas habituellement en contact avec Tair et dont Tépithélium est encore plus mince, comme celles qui revêtent les surfaces pulmonaires et intestinales sont les véritables portos d'entrée des microbes pathogènes. La première les reçoit avec les poussières contenues dans Tair inspiré, la seconde avec les aliments. On n'est pas d'accord sur l'importance relative de ces deux voies d'introduction, de même qu'on n'est pas encore parfaitement fixé sur la façon dont la pénétration se produit. On sait qu'elle a lieu puisqu'on retrouve les microbes dans les tissus et dans les liquides; et cela suffit à l'hygiène.

V. Multiplication des microbes dans les liquides et les tissas. — Les liquides organiques constituent le milieu de culture par excellence des microbes pathogènes. Ils y pullulent avec une rapidité qui épouvante la pensée. Le lapin auquel on inocule du sang charbonneux ne contenant que quelques bacilles en a des myriades dans son torrent circulatoire au bout de quelques heures, il en est de même lorsqu'il s'agit du vibrion septique. Les microbes trouvent en effet dans le sang et dans les autres liquides de l'économie tous les éléments de leur nutrition, et en même temps une température uniforme et convenable pour leur reproduction, dont nous avons indiqué plus haut les deux modes.

Tous les microbes n'évoluent pas avec cette rapidité. Dans la plupart des cas, même et surtout lorsqu'ils pénètrent par la peau, ils déterminent d'abord une lésion purement locale au point inoculé; puis ils pullulent au voisinage, gagnent du terrain, pénètrent dans le système lymphatique et arrivent enfin dans le sang qui les répand rapidement dans toute l'économie. Le même microbe ne se propage pas avec la même rapidité chez les différentes espèces ; ainsi la bactéridie charbonnique qui, chez le lapin et le cobaye, commence à apparaître dans le sang 16 heures après

(1) Infection aus heii. Haut. (Tageôl. d. 6i, Versamml, Deutsch^ Natitrforsch^ u, tertze in Kietn, 18S8, p. 127).

(2) Roth, Veber da^ Verhaiten der Schleim, u der œusscrein Haut m Bezug, auf ihre Durchliessigk v. Bactnicn {Zeits:ht\ f. Hyd.^ Bd. IV, 1887).

(3) NocARD, Mammite grangreneme des brebis laitières, {Annales de t Institut Pasteur^

]*inocuIation, ne détermine d'abord chez Thomme qu'une lésion locale qui reste à cet état pendant trois ou quatre jours et la pustule maligne peut être traitée chirurgicalement pendant toute cette période.

VI. Action des microbes sur rorganisme. — On croyait autrefois que dans les maladies infectieuses, la mort était due à renvahissement de rorganisme tout entier par les microbes ; qu'ils la produisaient tantôt en obstruant les vaisseaux capillaires des organismes à circulation très riche et en y déterminant des infarctus, des thromboses^ des embolies^ comme dans le charbon, tantôt en attaquant certains éléments anatomiques, et en altérant leur nutrition, comme le bacille de la lèpre qui perfore et dissocie les cellules oi^niques ; comme celui du choléra qui attaque et dissout Tépithélium intestinal ; le microbe du choléra des poules qui frappe de nécrose les fibres musculaires. On pensait que, dans d'autres cas, les microbes altèrent la composition du sang aux dépens duquel ils vivent et enlèvent à Torganisme des principes qui sont indispensables à son existence. Ces différents modes d'action sont réels et il faut en tenir compte ; mais ce n'est pas de cette façon que les microbes déterminent la mort, ils empoisonnent l'économie à l'aide de produits solubles qu'on désigne sous le nom de toxines. Cette notion est de date assez récente dans l'histoire de la bactériologie. A son début on admettait que la maladie consistait uniquement dans la lutte des cellules du corps envahi contre les bactéries. On établissait une différence absolue entre Yinfection (envahissement de l'économie par des organismes vivants) et l'empoisonnement. Ces faits ne tardèrent pas à montrer que la distinction n'est pas aussi absolue. Certains microbes comme ceux de la diphtérie, du choléra, du tétanos demeurent purement locaux ; le premier ne se retrouve que sur la muqueuse de la gorge, le second dans rintestin grêle, le troisième dans la plaie et pourtant ils déterminent la mort. Il fallut bien admettre que certains microbes pathogènes sécrètent des poisons solubles. Plus tard Koeh, en extrayant la tul/erculine, montra qu'on peut en retirer un poison extrêment toxique; enfin MM. Strauss et Gamaleia ont montré que des bacilles morts tuent l'animal auquel on les injecte, pargs qu'ils renferment encore un poison mortel.

On se livra alors avec ardeur à Tétude des toocines. On reconnut que leur propriété tient à un principe chimique que l'ébullition ne détruit pas, que ce poison n'est pas volatil, puisque les produits de sa distillation sont inoffensifs, et qu'il n'est pas soluble dans l'alcool, ce qui le distingue des ptomaïnes (1).

On n'est pas encore bien fixé sur la nature des poisons bactériens ; on sait seulement que ce ne sont pas des produits de décomposition et qu'ils

(1) StrAUS, Histoire des toxines microbiennes. (Cours fait à la faculté de uiêdectne de Paris, février 1896).

sont sécrétés par les microbes. On ne les a pas encore obtenus à l'état de pureté, on ne les connaît que par leurs effets sur l'organisme ; mais cette notion suffit à Thygiène.

L'étude des poisons bactériens n'intéresse pas seulement la pathogénie des maladies infectieuses; elle trouve aussi des applications pratiques pour leur prophylaxie et leur traitement. Il a été démontré que la vaccination sûre et inoffensive pouvait être obtenue, sans aucune intervention des bactéries vivantes et que l'état réfractaire peut être conféré par les seuls produits des microbes. Enfin une nouvelle méthode a été trouvée : V immunisation, qui a des applications directes à la thérapeutique, puisqu'elle est apte, non seulement à prévenir la maladie, mais à la guérir quand elle est déclarée. Ici le rôle des bactéries vivantes est encore moindre que dans la vaccination chimique. La guérison des maladies infectieuses s'obtient comme nous le dirons bientôt, avec le sérum des animaux vaccinés (1).

§ H. — DHFKNSE DE L'oRGANISME CONTRE LES MICROBES

Nous avons déjà parlé des moyens de protection dont l'organisme dispose contre la pénétration des microbes. La présence des poils aux orifices des cavités naturelles, l'intégrité des téguments interne et externe, la sécrétion bronchique, les sécrétions intestinales sont autant d'obstacles qui les arrêtent souvent; mais lorsqu'ils en ont triomphé, ils ont encore à lutter contre un mode de protection qui a été bien étudié par Metschnikoff ; c'est la phagocytose,

Ldi phagocytose, est l'aptitude innée ou acquise des cellules migrajtrices et fixes du tissu conjonctif à englober, digérer et détruire les microbes (2). La défense commence au seuil même de l'organisme. Les microbes saprophytes et pathogènes qui tendent incessamment à passer de la surface vers les profondeurs à travers l'épithélium intact, sont arrêtés, saisis et détruits par les cellules lymphatiques qui émigrent constamment en sens inverse. Ceux que l'on trouve morts et inclus dans les leucocytes au sein des couches profondes de la muqueuse intestinale, portent témoignage de cette incessante d(5Struction. Dans cette lutte, l'avantage reste à l'élément le plus fort et le plus nombreux. Cette théorie de la phagocytose, hâtonsnous de le dire, n'est pas encore acceptée de tous.

Atténuation et renforcement des Tirus. — Antitoxines. —

Les études bactériologiques, en faisant connaître Taction des microbes, ont appris en même temps à les combattre et à s'en préserver.

(1) N. Gamaleïa, Les poisons bactériens, Paris, 1892.

(2) Mktschnikoff, Etudes sur rimmunité {Annales de l'Imtitut Pasteur^ 1889-1892).

.Pasteur, auquel il faut toujours remonter en pareil matière, a démontré que la virulence des microbes n*est pas une condition absolue de leur existence, qu'elle est éminemment variable et qu'il est possible de l'atténuer comme de l'exalter. 11 a montré qu'on pouvait obtenir le premier de ces résultats, à l'aide de la chaleur pour le charbon, de l'action de l'air pour le choléra des poules. M. Chauveau est arrivé au même but avec l'oxygène comprimé, M. Arloing avec la lumière solaire, Emmerith et Di Matter par la culture prolongée dans les milieux artificiels. Quant à l'exaltation de l'activité du virus, on l'obtient soit par le passage par l'organisme des jeunes animaux, soit par l'inoculation à des espèces plus sensibles à leur action. La variation de la virulence est une notion capitale en hygiène, elle a conduit à la vaccination préventive qui, appliquée d'abord au charbon et à la rage par Pasteur, est maintenant à l'essai pour le choléra et la fière jaune et a été appliquée en médecine vétérinaire à la péripneumonie des bêtes à cornes, à la clavelée du mouton, au rouget du porc, à la gourme du cheval, etc.

M. Pasteur inoculait des cultures de microbes atténuées; mais lorsqu'on reconnut que les éléments n'agissaient que par leurs produits de sécrétion, par les toxines^ on conçut la possibilité de vacciner les animaux avec les produits solubles des bactéries. Cette possibilité affirmée par Toussaint^ mais niée par Pasteur, a été démontrée par Wooldrige pour le charbon, par Salmon et Smith pour le choléra Koq (maladie bactérienne des porcs), par Charrin pour la maladie pyocianique (1), enfin Roux et Yersin ont prouvé qu'en filtrant les cultures du bacille diphtérique, on obtient des effets toxiques sur les animaux avec ce liquide entièrement privé de bacilles.

Sérothérapie. — Un pas plus décisif a été fait récemment dans cette voie, par la découverte des sérums préventifs et thérapeutiques. La question a été soulevée par les expériences de Maurice Reynaud sur le sang des génisses inoculées du cowpox et par celles de MM. Richet et Héricourt sur le sérum des chiens et des lapins, vaccinés contre une septicémie spéciale; mais son importance n'a été comprise qu'après les travaux de MM. Behring et Kitasato sur le tétanos et la diphtérie. Depuis la découverte de Behring on a constaté que le sérum des animaux immunisés est préventif et thérapeutique. Il en est de même des animaux vaccinés contre la pneumonie, le vibrion avicide, le choléra, etc. ; c'est donc là une propriété assez générale (2). Ces qualités des sérums ont été expliquées par l'action neutralisante qu'ils exercent sur les poisons microbiens; mais ce pouvoir antitoxique est limité à un petit nombre d'espèces. Nous ne connaissons jusqu'ici que le sérum des animaux

(1) Bouchard, La thérapeutique des maladies infectieuses y Vanis, i888.

(2) Roux, Communication faite au congrès de Budapest, septembre 1894.

immunisés contre la diphtérie, le tétanos et le venin des serpents, qui soient antitoxiques. On est disposé à penser aujourd*hui que les antitoxines dérivent des toxines par une transformation qui se passe dans le corps. Le raisonnement et les expériences militent en faveur de cette manière de voir; ils conduisent également à penser que les antitoxines agissent sur les cellules. Peut-être même les cellules qui détruisent les microbes sont-elles aussi celles qui élaborent les antitoxines (1). Les explications, du reste, intéressent plutôt la chimie biologique que Thygiène. Ce que celle-ci doit retenir c'est le côté pratique. Or, le IK Roux a tiré de la découverte de Behring la plus brillante application, la plus belle méthode thérapeutique qui ait surgi depuis longtemps.

M. Roux avait contribué à cette découverte par les travaux qu'il avait publiés antérieurement avexî M. Yersin ; lorsqu'elle fut connue, il en reprit l'étude bactériologique et chercha le moyen pratique de l'appliquer au traitement de la diphtérie humaine. 11 trouva dans le cheval l'animal susceptible de fournir la quantité de sérum nécessaire aux exigences de la thérapeutique et c'est alors qu'il commença, à l'hôpital des Enfants, les expériences décisives dont il a rendu compte le 2 septembre au congrès de Budapest et qui furent en quelques jours connues dans le monde entier. Grâce aux injections sous-cutanées de sérum antidiphtéritique, la mortalité causée par la diphtérie a diminué des deux tiers (â). Malgré l'importance de cette découverte, nous n'y insisterons pas, parce qu'elle est du ressort de la thérapeutique.

Les services rendus à l'hygiène par les découvertes bactériologiques sont assez importants pour que nous puissions nous en contenter et nous en ferons à chaque instant l'application dans Tarticle qui va suivre.

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