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PESTILENTIELLES

Les fléaux exotiques sont, avons nous dit, le type des maladies transmissibles et, bien qu'on n'ait pas pu, pour deux d'entr'elles au moins, déterminer à coup sûr l'élément de leur contagion, on n'en doit pas moins se comporter à leur égard, comme si la bactériologie avait dit son dernier mot sur leur compte.

Du moment où il s'agit de fléaux exotiques qui ne nous arrivent que par l'importation, il va de soi que le premier moyen d'en préserver les populations consiste à les empêcher d'entrer dans le pays. L'ensemble des mesures à prendre constitue la patrie sanitaire. Lorsqu'elle a été impuissante et que la maladie à pénétré, on peut la détruire sur place. On entrevoit enfin, grâce aux découvertes de la science moderne, la possibilité d'arriver un jour à rendre les populations réfractaires à leurs atteintes. Nous allons passer en revue ces trois ordres de moyens.

L Historique des institutions sanitaires. — Les mesures qui peuvent assurer la préservation du territoire, exigent l'intervention des pouvoirs publics et impliquent, pour être complètement efficaces, une entente entre les différents Etats rapprochés par leurs frontières ou mis

(1) Gaz. Hal., 1854. - Santé publique, août 1884.

(2) Bulletin de P Académie de médecine, 1864, t. XIII, p. 1241.

(3) Semaine médicale, n» du 7 août 1884.

en rapport par leurs relations commerciales. Cette prophylaxie internationale a été Tœuvre de la génération contemporaine. L'entente s'est établie à la suite de nombreux congrès dont il est indispensable de présenter un historique sommaire.

La législation sanitaire en France a pour base la loi du 3 mars 1822. Elle avait éié voté« par les Chambres françaises sous la pression de l'opinion publique, lors de l'épidémie de fièvre jaune de Barcelone de 1821. Celle*ci avait réveillé le souvenir des invasions de la peste au moyen-àge et réveillé des craintes assoupies depuis un siècle (1), et la loi nouvelle se ressentait de cette impression détenue. Elle rappelait par ses rigueurs les édits des anciens parlements du midi de la France. La peine de mort, celle des travaux forcés à perpétuité ou à temps revenaient à la fin de la plupart des articles. Inapplicable par l'excès même de ses sévérités, cette loi draconienne n'en constitue pas moins la base de notre législation sanitaire actuelle, et le décret du 4 janvier 1896, dont nous parlerons plus loin, y renvoie à plusieurs reprises. On n'eut pas lieu de l'appliquer à l'époque de sa promulgation, parce que le fléau contre lequel on l'avait dirigée n'existait plus.

Lors de la première invasion du choléra qui eut lieu dix ans après, les idées avaient changé sous l'influence de la doctrine de Broussaisqui avait sapé les bases traditionnelles de la médecine et supprimé la contagion comme la spécificité des maladies. Sous l'influence de ce courant d'opinion, le scepticisme pénétra dans l'administration et les règlements sanitaires tombèrent en désuétude. On avait institué, lors de l'approche de l'épidémie, des intendances sanitaires dans les départements voisins de la frontière de l'Est et des lazarets pour recevoir les marchandises provenant d'outre-Rhin (2) : mais tout cela fut supprimé par la circulaire du 1*"^ mai 1832 et on laissa passer l'épidémie avec une résignation et une inertie orientales, alors qu'on aurait pu en diminuer les ravages par quelques précautions très simples.

Cependant, on était revenu à des idées plus saines sur la transmission des maladies épidémiques. La médecine sanitaire instituée en 1847 par ordonnance royale dans les principales stations du Levant avait éclairé l'opinion et inspiré une première transformation de notre régime sanitaire qui fut consacré par le décret du 24 décembre 1850. La promulgation fut hâtée par la seconde invasion du choléra. 11 atténuait dans une proportion considérable les sévérités de l'ancien système et les entraves apportées au commerce, tout en donnant satisfaction aux populations de notre littoral Méditerranéen qui réclamaient énergiquement qu'on les préservât contre les fléaux exotiques. Quant à la célèbre intendance de Marseille

(1) L*cpidémic de peste de Marseille de 1720 avait été la plus terrible, mais la dernière des grandes épidémies de peste.

(2) Ordonnances royales des 25 août et 15 septembre 1831.

qui avait voulu maintenir ses privilèges envers et contre tous, elle avait été tout simplement supprimée quatre mois auparavant (i).

Pendant que la France réformait ainsi son système sanitaire, les autres Etats de l'Europe laissaient peu à peu tomber leurs règlements en désuétude. Chaque pays avait son régime particulier et cette diversité dans les règlements provoquait partout des plaintes d'autant plus vives que les communications étaient devenues extrêmement actives entre les différents points de la Méditerranée. Une idée nouvelle commençait toutefois à se faire jour. On comprenait à la fin que les nations sont solidaires pour ce qui concerne la santé publique, qu'un code sanitaire international devenait une nécessité et qu'il devait être Toeuvre commune des pays intéressés. Le gouvernement français prit Tinitiative de l'application de cette idée et provoqua la réunion à Paris de la première conférence sanitaire internationale. Elle s'assembla en 1851, mais l'entente ne put pas s'établir entre les gouvernements et elle n aboutit pas (2). 11 en fut de môme de la seconde conférence qui se réunit également à Paris en 1859. En 1866, à la suite de la grande épidémie de choléra de 1865» une troisième conférence se réunit à Constantinople. Tous les Etats de l'Europe s'y firent représenter, mais elle n'aboutit pas plus que les précédentes à une convention diplomatique, aussi, en 1874, le gouvernement austro-hongrois en convoqua une nouvelle à Vienne, mais la divergence des vues et l'opposition des intérêts la fit échouer comme les autres (3).

Cependant, ces rapports rejetés entre les différentes nations avaient amené entr'elles un accord tacite et produit un résultat important ; la réorganisation du Conseil supérieur de V empire ottoman et du Conseil sanitaire maritiine et quarantenairc de V Egypte. Ce dernier, puissamment constitué, libre, indépendant, administrant lui-même son budget, a protégé l'Europe pendant quinze ans contre l'invasion du choléra par la mer Rouge ; mais, lorsque l'Angleterre eut occupé l'Egypte, après le bombardement d'Alexandrie, son premier soin fut d affranchir son commerce des entraves que lui imposait l'organisation du service sanitaire d'Alexandrie. Elle le composade ses créatures; bientôt il n'exista que de nom, et au mois de juin 1883 toutes les mesures prophylactiques étaient supprimées à Suez. La digue était rompue, et le 25 juin le choléra éclatait à Damiette. En deux mois, il fmrcourut et ravagea l'Egypte : l'année suivante, il traversa la Méditerranée et parcourut les contrées méridionales de l'Europe où il fit de nombreuses victimes.

(1) Décret du lOaoïU 1850.

(2) La France met toutefois en vigueur le règlement ioternational élaboré par la conféreocc ; il donac la base du décret impérial du 4 juin 1853.

(3. La France, coninir en 1853, profitai des enseignements résultant de cet échange de vues pour réformer do nouveau son système sanitaire, et flt paraître le règlement du 2 février 1876 qui a été en vigueur jusqu'au 4 janvier 1896.

L'Europe s'émut tardivement de cette catastrophe ; cependant, une nouvelle conférence se réunit à Rome au printemps de 1885. Elle n'aboutit qu'à une convention diplomatique, mais elle jeta les bases d'une organisation sanitaire qui fut reprise à la Conférence de Venise en 1892, complétée à celle de Dresde en 1893, et enfin sanctionnée par l'accord des puissances à Paris en 1894. Au mois de juin de cette année, le texte officiel de la Convention internationale fut publié par le gouvernement français.

II. Institutions sanitaires actuellement en vigueur. — Les maladies exotiques qui menacent l'Europe et en particulier le choléra sur lequel l'attention est toujours en éveil depuis l'épidémie de 1832, peuvent y arriver par deux voies différentes , par la frontière de l'Est, par la mer Rouge. Les moyens de préservation doivent donc être dirigés dans ces deux directions.

l"" Défense contre l'invasion des épidémies par la route de terre — C'est celle que le choléra a suivie dans ses deux premières invasions. Il traverse la Perse et le Caucase d'un côté, de Tautre il franchit la mer Noire et entre en Russie par ces deux portes. C'est donc là qu^il faut lui barrer le chemin. Il est un principe universellement admis aujourd'hui en police sanitaire, c'est qu'il faut établir les lignes de défense le plus près possible des foyers d'origine des fléaux épidémiques. Pour le choléra, c'est en Perse que les premières mesures de prophylaxie doivent s'établir ; mais il ne faut pas compter pour cela sur le gouvernement du pays, il faudrait que l'Europe prit en main la direction des mesures sanitaires et y instituât une organisation analogue à celle de l'empire ottoman.

Lorsque le choléra est en Perse, il faut défendre la Russie du côté de la terre et du côté de la mer. La frontière de terre est protégée par des quarantaines établies sur les grandes routes qui viennent de la Perse, et la voie de mer par des établissements fondés dans les principaux ports de la Caspienne. Le plus important est celui de Rakou. Il serait indispensable d'en fonder un semblable à Astrakan. Ces stations quarantenaires sont loin de posséder le matériel et le personnel nécessaires pour donner toutes les garanties désirables ; mais ils ont rendu et rendent encore des services. La Russie met du reste tous ses soins à les développer.

Quand la frontière russe est franchie par une maladie pestilentielle, il est bien rare que TEurope puisse y échapper. Il est cependant possible encore d'éteindre une épidémie sur place, dans les steppes de la Russie méridionale, ainsi que le général Lores de Metikoff l'a fait en 1878, lorsque la peste apparut dans le village de Vestianka (district d'Astrakan). A l'aide d'un triple cordon sanitaire et de mesures radicales de désinfection, il parvint à étouffer le fléau dans ses foyers.

Il n'est pas certain qu'on pourrait faire de même pour une épidémie

de choléra. Sa puissance de diffusion, la rapidité de sa marche, la facilité avec laquelle il franchit les cordons sanitaires permettent d'en douter. On pourrait essayer toutefois, et une fois ces plaines désertes franchies, lorsque la population dense des contrées de l'Ouest sont atteintes, il n'y a plus à compter sur ces moyens de préservation.

2° Défense contre les épidémies par la voie maritime. — Les trois maladies pestilentielles peuvent s'introduire en Europe par la voie maritime ; la fièvre jaune ne peut même pas y entrer autrement. Le choléra qui vient toujours de l'Inde peut pénétrer par deux voies : par la mer Rouge ou le golfe Persique. La première est de beaucoup la plus fréquente et la plus dangereuse. Les navires venant de l'Extrême-Orient qui traversent le canal de Suez sont au nombre de trois ou quatre mille par an ; mais ils ne sont pas tous également à craindre. Les paquebots postaux, les grands navires à vapeur ont très rarement importé la maladie; les navires véritablement menaçants sont ceux qui transportent à La Mecque les pèlerins venant de l'Inde et surtout de Bombay. Le pèlerinage de la Mecque est une menace perpétuelle pour l'Europe. Chaque année il s'y rend de 300.000 à 400.000 pèlerins dont près du quart arrive par mer(l).

Ces pèlerins sont d'une malpropreté sordide, beaucoup sont dénués de ressources: les navires qui les transportent sont pour la plupart des navires anglais déclassés, qui sont le comble de l'incurie et du dénuement. Les pèlerins s'y entassent et les encombrent. Arrivés à Djeddah, ils se mettent en route pour la Mecque, à dos de chameau ou à pied, sous un soleil ardent n'ayant pour boisson que l'eau contenue dans les outres des chameaux. La visite aux lieux saints et les cérémonies du pèlerinage durent douze jours, dont les trois derniers se passent dans la vallée de Mouna. C'est là qu'ont lieu les sacrifices du Courban-Baîram. En 1893, plus de 120.000 moutons ont été égorgés dans cette plaine encaissée, sans eau, brûlée par un soleil ardent et pendant trois jours cette population grouille au milieu des débris des animaux sacrifiés et de ses propres déjections. Lorsque les germes du choléra ont été apportés par quelque pèlerin de l'Inde, il s'allume dans ce foyer d'infection une formidable épidémie. Les pèlerins, laissant leurs morts sur la route, accourent à Djeddah, prennent quoiqu'on fasse, les navires à l'abordage et s'en vont transportant le choléra dans toutes les directions et notamment en Syrie, en Egypte, dans la Tripolitaine, la Tunisie et l'Algérie. Il arrive tellement vite qu'en 1865 nous vîmes le fléau fondre inopinément sur nous, alors que la nouvelle de sa présence à la Mecque nous était à peine signalée.

Pour parer au danger, des mesures spéciales ont été prises. Après avoir été discutées dans les conférences internationales dont nous avons parlé,

(1) En 1893, le chiflrc des musulmans venus du dehors a été de 370.000, auquel il faut joindre la population de la Mca|ue, 60.000 à 70.000, et dans ce nombre 92.625 étaient venu$ par terre.

elles ont été adoptées et transformées en règlement par celle de Paris, en 1894.

Les principales dispositions de ce règlement sont les suivantes :

m. Mesures a prendre à bord des navires à pèlerins. — La

surveillance commence dans les ports d'embarquement des pèlerins. La déclaration du capitaine a lieu trois jours avant le départ et rautorité sanitaire fait procéder à Tinspection et au mesurage du navire ; elle s'assure que le navire contient tout ce qui est nécessaire à ses passagers et présente les dispositions convenables. Tout navire à pèlerin doit avoir un médecin et deux s'il a plus de 1.000 passagers. Il visite les pèlerins, les soigne et veille à ce que les règles de Thygiène soient observées à bord.

En arrivant dans la mer Rouge, les navires se rendent à Tile de Gamaran où un grand lazaret a été établi. Là les pèlerins sont comptés, visités, débarqués, subissent une douche-lavage et leurs effets sont désinfectés. Si le navire est reconnu indemne, c'est-à-dire s'il n'a pas eu de choléra à bord depuis son départ, on lui donne la libre pratique. S'il est considéré comme suspect, c'est-à-dire s'il a eu des cas de choléra pendant sa traversée, mais aucun cas nouveau depuis sept jours, il subira le même traitement que ci-dessus; mais il sera dirigé surDjeddahoù il subira une nouvelle visite médicale et, s'il a eu de nouveaux cas, il sera renvoyé à Camaran où il subira le régime des navires infectés qui est le suivant : les malades sont débarqués et isolés à l'hôpital. Les autres passagers sont mis à terre et isolés par groupe. Le navire est désinfecté à fond ainsi que le linge sale, les objets à usage, les vêtements de l'équipage et des passagers. Le navire sera gardé en quarantaine pendant une période dont la durée variera suivant les circonstances et subira une nouvelle visite à Djeddah .

Lorsque les fêtes sont terminées, les hadjis (c'est le titre que prennent les musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque) se précipitent en foule vers Djeddah, montent en désordre à bord des navires où ils s'entassent et les autorités sont impuissantes à triompher de leur indocilité. C'est alors, comme nous l'avons dit, que la surveillance devient le plus nécessaire ; aussi exige-t-on que les navires se rendent à Djebel- Tor, où ils subissent une nouvelle visite et des mesures de nettoyage et de désinfection semblables à celles auxquelles ils ont été soumis à Camaran.

Il faut bien avouer que ces deux stations sanitaires ne sont pas plus appropriées l'une que l'autre à leur destination et qu'il faudrait une oi^anisation puissante pour faire face à des exigences comme celles qui s'y produisent (1), mais elles seront améliorées avec le temps, si les vœux

(1) En 1893, le nombre des pèlerins débarqués à Djebel-ïor a été de 31 000 et on a vu 23 navires mouiller à la fois devant le campement.

exprimés par les conférences internationales sont exaucés. Avant d'entrer dans la Méditerranée, les pèlerins subissent une nouvelle visite médicale à Suez ; enfin ils sont soumis à une dernière inspection en abordant leurs pays respectifs.

IV. Mesures à prendre dans la mer Rouge contre les navires venant d'Extrême-Orient. — Ces navires sont beaucoup moins dangereux que ceux du pèlerinage. Les grands paquebots, les navires de guerre, ceux du commerce sont bien tenus. Ils ont un médecin à bord. Toutefois il serait dangereux de les laisser franchir librement le canal de Suez, lorsqu'ils ont le choléra à bord, comme cela est arrivé à Tépoque où les Anglais avaient supprimé toute surveillance dans la mer Rouge. Les conventions internationales de Venise et de Dresde y ont pourvu.

Les navires qui viennent de rExtrème-Orient, avant de franchir le canal, subissent à Suez une visite médicale, et sont soumis au traitement que nous avons indiqué plus haut, suivant qu'ils sont reconnus indemnes, suspects ou infectés. Dans ce dernier cas, ils se rendent aux eaux de Moïse. C'est là que les malades et les passagers sont débarqués et isolés, les désinfections opérées et que les navires subissent leur quarantaine d'observation, il est indispensable de créer sur ce point, et la conférence de Venise en a démontré la nécessité, un établissement sanitaire de premier ordre. Il y a là un emplacement convenable; on y a construit une digue et quelques bâtiments qu'on pourra utiliser ; mais on n'y trouve pas de bonne eau, il faudrait y faire installer des machines distillatoires.

Les mesures relatives à la police sanitaire de la mer Rouge sont placées sous la direction et la surveillance du Conseil sanitaire maritime et quarantenaire d'Alexandrie qui a été reconstitué par la conférence de Venise.

Le nombre des membres a été réduit de 22 à 17 ; il ne renferme plus que trois commissaires égyptiens, en dehors du président qui n'a voix défibérative qu'en cas de partage et qui est aidé par une commission permanente pour l'expédition des affaires urgentes.

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