IV. — SUPERFICIE DU SOL
Abstraction faite du petit espace occupé par les villes qui ne sont que des points imperceptibles sur Timmense surface du globe, celle-ci se présente sous trois aspects différents. Tantôt le sol est nu, aride, formé de sables et de rochers, ou enseveli sous la glace, tantôt il est couvert d'une végétation naturelle à laquelle le travail humain n'a pas contribué, tantôt enfin il est mis en culture. Sous ces trois états, il donne lieu à des considérations hygiéniques différentes.
1. Terrains arides. — Déserts. — Les régions dans lesquelles le sol, dépourvu de végétation et de culture, montre à nu les éléments dont il est composé, sont inhabitables. On les traverse, on ne s'y fixe pas. Ces pays désolés sont des déserts de sable ou de rochers, de grandes surfaces couvertes d'efflorescences salines ou des plaines de glace comme celles qui entourent les pôles.
Les déserts de sable ne se trouvent que dans Tancien continent et dans la zone des pays chauds. Ils s'étendent depuis la côte occidentale d'Afrique, où rOcéan Atlantique baigne le Sahara, jusqu'à l'extrémité orientale du désert de Gobi, sur un espace de 132 degrés de longitude et de 2,800 lieues. Ce n'est pas assurément une bande de sables continue ; la mer Rouge, le golfe Persique, des fleuves, des pays habités, l'interrompent en maint endroit ; et le Sahara lui-même n'est pas une mer de sable comme on l'a cru longtemps. Depuis que les explorateurs y ont pénétré, il semble fuir devant ceux qui le cherchent. C'est un grand plateau d'une hauteur moyenne de 300°, qui a ses montagnes, ses plaines, ses vallées, et dont le niveau n'est sur aucun point inférieur à celui de la mer.
Cette immense surface, égale à celle de l'Europe, est stérile, parce qu'elle est dépourvue d'eau. Autrefois, avant les déboisements qui l'ont dénudée il y pleuvait abondamment, et les pluies alimentaient des fleuves dont il ne reste plus aujourd'hui que les lits desséchés. L'eau circule encore cependant sous les dunes de sable qu'amoncèle le vent ; il suffit de forer le sol à une profondeur suffisante pour la faire jaillir et pour voir naître une oasis. Les indigènes de l'Afrique savaient creuser des puits artésiens, mais ils n'avaient pour cela que des moyens très imparfaits. Depuis la con(|uète de l'Algérie, on a eu recours aux procédés perlVetionnés de Tindustne Européenne et de nombreuses oasis se sont formées
autour des puits artésiens. Aujourd'hui, les taches noires des ilôts de palmiers tigrent comme une peau de panthère la sQrface fauve du Sahara algérien (1). Ce n'est donc pas une mer de sable condamnée à une stérilité éternelle ; ce n'en est pas moins encore le pays de la chaleur et de la soif, où le Touareg règne en maître, où le simoun soulève et emporte les sables, déplace les dunes et tarit les puits ; c'est le pays du mirage, des insolations et des ophtalmies, le dernier refuge des grands fauves ; il s'écoulera bien longtemps avant que la civilisation Européenne en ait raison.
L'Arabie qui continue, de Tautrc côté de la Mer Rouge, la zone de stérilité dont nous nous occupons en ce moment, présente dans sa partie septentrionale, la même constitution géologique, la même succession de sables et de collines rocheuses, la même sécheresse et la même aridité. Les plaines dénudées couvertes d'efflorescences salines sont des lits de mer desséchées, comme les choUs de l'Algérie et de la Tunisie dans lesquels le commandant Roudaire voulait faire entrer la Méditerranée pour en changer le climat, pour porter le mouvement et la vie dans l'intérieur de cette partie de l'Afrique.
Les déserts de glace qui entourent les pôles et couvrent la 26* partie de la surface du globe, sont arides, désolés, inhabitables comme les déserts de sable ; mais ils sont plus inaccessibles encore, car les caravanes traversent les d'éserts, et jusqu'ici, tous les efforts des navigateurs aidés de toutes les ressources de la science et de l'industrie contemporaines sont venus se briser contre les obstacles qui se dressent autour des pôles et en interdisent Taocès.
II. Forêts. — Les régions dont le sol est fertile, mais qui n'ont pas encore été fécondées par le travail de l'homme, sont couvertes de forêts et de broussailles qui maintiennent l'atmosphère et le sol dans des conditions d*hygiène particulières. Celte végétation naturelle couvrait le globe dans les premiers âges de l'humanité : elle a fait place peu à peu aux cultures ; mais elle occupe encore de très larges espaces et, sans parler des immenses forêts qui couvrent TAfriérique du Sud, de celle que Stanley a dt^ouverte dans l'Afrique centrale dont l'étendue égale celle de l'Angleterre et qui est aussi sombre, aussi impénétrable que les forêts viei^s du Nouveau-Monde, on trouve, en Europe même et dans les pays les mieux cultivés, de grands espaces couverts de bois qu'on ménage à dessein et qui sont pour le pays une source de richesse et une condition de salubrité.
1* Ikmuiine fbreshW du ffh>ht\ — Les forêts ont pourtant leurs pays d'éltHMion. I-e domaine fort^stier du globt^ couvre la zone froide et temjH^rtV enlrt* le iW et le 50*" di^grt^ do latitude nord. C'est une vaste cou-
•I r. Roxcix. Gèt^i^phif iKM«*'>'/<*» r«ri5. 1888, p. ISS.
LES AiRS, LES E4UX ET LES LIEUX. 87
ronne arborescente obliquement étendue sur Thémisphère nord et qui marche^parallèlement aux isothermes, de Touest de TAmérique au nordest de l'Asie. Klle est bornée au sud par les grandes prairies de l'Amérique du Nord, par la Région des déserts que nous avons décrite plus haut et par les steppes de l'Asie centrale.
Une seconde ceinture de forêts embrasse l'Amérique et l'Afrique équatoriale, l'Asie méridionale, l'archipel Indo-Malais, en remontant avec les isothermes vers la Chine, la Corée et le Japon.
Enfin les terres australes forment une région mixte où les Pampas du Sud de l'Amérique et les solitudes arides de l'Australie s'entrecroisent avec les forêts magellaniques, avec celles du Cap-Africain, avec les revêtements richement boisés de la Nouvelle-Zélande et de quelques points de la Nouvelle-Hollande (1).
Les forêts n'ont ni le même aspect ni les mêmes caractères dans ces régions différentes de latitude et de climat. Dans les forêts du Nord, ce sont les conifères, les essences résineuses qui dominent. Ce? grands arbres au tronc droit, élancé, aux branches retombantes, forment un ensemble symétrique et majestueux ; ils donnent aux paysages du Nord l'aspect sévère et mélancolique que les neiges de l'hiver accentuent davantage encore. Les forêts vierges des régions intertropicales présentent des caractères complètement opposés. Elles frappent par la variété des espèces, la fougue de la végétation, la magnificence des fleurs. C'est un chaos de verdure, un enlacement de lianes, de plantes grimpantes qui s'attachent aux troncs des grands arbres et montent vers leurs eimes touffues. Tout un monde d'oiseaux, de mammrfères, de- reptiles et d'insectes s'agite et grouille dans ce fouillis. Il communique à ces masses impénétrables une vie intense et bruyante qui contraste avec la solitude silencieuse et morne des forêts de pins ot de mélèzes, croissant au bord des lacs glacés.
Parfois cependant les forêts vierges ont aussi ce caractère désolé. Dans les contrées tropicales où dominent les arbres de haute taille et de paissante envergure, la concurrence vitale s'établit à leur profit. Ils grimpent droits, parallèles, toujours plus haut, pour chercher la lumière et le soleil. Tous les végétaux de taille inférieure meurent et disparaissent à leur ombre, l'herbe même n'y pousse plus. Leurs troncs, comme des fûts de colonnes sont nus jusqu'à une grande hauteur puis au-delà c'est un dôme de feuillage, immense, épais, impénétrable aux rayons solaires. Tous les quadrumanes et tous les oiseaux de la création semblent s'y être donné rendez- vous ; ils vivent, s'agitent et'se reproduisent là-haut tandis que sur le sol et sous la voûte de feuillage rien ne vit, rien ne se meut, et les malheureux qui s'y égarent sont condamnés à mourir de faim. Les
(i) Pour la dislnbiilion des forôts et la réparlilioa des différentes sortes d'arbres, voir MàhÉ, article Déboisement du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
forais (\c rint(^rieur de la Guyane sont de cette nature et parmi les transportés qui ont cherché à s'enfuir par là, pas un n'en a franchi les limites.
A côté de ces bois profonds formés d'arbres de grande taille, on en trouve de plus modestes dans leurs proportions. Ce sont des taillis parfois inextricables comme les maquis de la Corse, des broussailles comme à Terre-Neuve, comme en Algérie, des landes comme celles de Bretagne où Ton ne trouve que l'ajonc épineux avec ses fleurs jaunes comme celles du genél.
Dans d'autres régions, ce sont de grandes herbes, comme celles de^ Pampas des bords de la Plata, comme les jungles du Bengale et les prairies des territoires de chasse dans l'Amérique du Nord.
3'' luffiience des forêts sur la salubrité, — La végétation naturelle, qu'elle soit représentée par des arbres gigantesques, par des broussailles ou des herbages, remplit partout, à l'égard du sol, un rôle de protection qui intéresse «u plus haut point l'hygiène et dont nous allons nous occuper.
Les plantes ne sont pas seulement une parure pour la terre qu'elles rtH^ouvrent ; c'est ui) manteau qui l'abrite, comme la fourrure abrite les animaux et qui la protège d'une façon d'autant plus efficace qu'elles constituent un rt^vètement plus épais. A ce titre les forêts marchent en premièrt* ligne, aussi, ont-elles été l'objet de toutes les études qu'on a faites pour apprécier l'influence que la végétation exerce sur le sol, sur l'almosphèrt* et sîir le climat.
Température. — Les arbres abritent le sol contre les rayons du soleil et y maintiennent une grande humidité. Us agissent comme causes frigorifiques, on pnxiuisant une transpiration aqueuse par les feuilles et en favorisant le refroidissement nocturne. Dans les contrées septentrionales, les forêts entrtniennent ime humidité froide et des brumes persistantes qui ajoutent à l'àpreté du climat.
Ik^ussingHuU a montré, par des expiTiences directes, que la températun* moyenne des nagions iKiisivs est toujours plus basse que celle des ri^gions dénudtvs, et que la différence va parfois jusqu'à deux degrés. Mathieu, à la suite d'une st^rie d'observations commencées en 1866, a Innné que la tem^vraturt^ était toujours plus basse sous bois qu'en rase oami^agno ; mais la diffennioe t*st bien moius st^nsible en hiver qu'en été. Los temi^ratures maxima sont toujours plus basses et les températures minima plus elovtH^. Kn forint, le refn^idissemenl et réchauffement se pn>tluis<MU nvtv plus de lenteur, la tempt^rature y esl^plus égale du jour à L*i nuit, d'un jour à rsiutrt\ dune saison à la suivante. En résumé, si U^s fonMs aUniss^^nt Ia temin^raturt^ d'un |>ays, par contre elles en diminuent les tvart> et en oloiiînoui K^ nu*lt\>n^ dangereux ,1).
Ce ne sont pas seulement les grands arbres qui produisent cet effet. Le refroidissement subi pendant la nuit, par une prairie, dépasse de 5, 6, 7 et même 8 degrés, celui qu'éprouverait un sol dénudé (1).
L'influence des forêts sur la température du sol a été étudiée avec soin par Ebermayer (d'Aschaffenbourg) (2). Elle est plus basse de 21 p. 100 dans la profondeur d'un terrain boisé que dans celle d'un terrain découvert. La différence est d'autant plus grande que la saison est plus chaude. Presque nulle en hiver, elle est de 3°,49 R., en été, oscille de 1* R. à l'',oO R. dans les saisons intermédiaires, et donne pour moyenne annuelle 1*,12 R.
Vents, - Les forêts arrêtent le cours des vents qui soufflent dans les basses régions de l'atmosphère et abritent le sol contre eux. Les maisons des villages situés au milieu des bois jouissent d'un calmeque ne connaissent pas les habitations élevées en rase campagne. Un simple rideau d'arbres suffit parfois. Les maisons de campagne situées sur les bords de la Manc6e et de l'Océan où les vents de la partie de l'ouest soufflent avec violence pendant une partie de l'année, se préservent de son action en plantant un petit bois entre elles et la mer, à Tabri du mur d'enceinte. Les arbres les plus voisins de ce mur sont saccagés par le vent ; mais ils protègent ceux qui sont derrière et qui vont s'élevant de plus en plus, de telle sorte que la masse du feuillage représente un plan incliné à partir du rivage et qui forme un abri suffisant à l'habitation qu'on bâtit derrière.
Dans la vallée du Rhône où le mistral souffle avec une véritable furie, une simple haie de 2 mètres de hauteur suffit pour protéger les cultures sur une surface de 22 mètres.
Les forêts et les rideaux d'arbres jouent, comme nous le verrons^ le même rôle de protection à l'égard des miasmes paludéens.
Humidité, — Les forêts, en abaissant la température, augmentent les précipitations pluviales. Suivant Mathieu, la quantité de pluie qui tombe dans une région boisée est de 6 p. 100 supérieure à celle qui tombe sur un sol dénudé I Les expériences de Fautrat sont encore plus rigoureuses. Un pluviomètre placé à 7 mètres au-dessus d'un massif de forêt, reçut, en huit mois, 300 millimètres d'eau, tandis qu'en plaine un instrument semblable n'en recueillit que 275 millimètres, c'est-à-dire 8 p. 100 de moins. Le psychromètre marquait 63 degrés dans le premier cas et 61 dans le second. Un autre administrateur des forêts, Cantégril a reconnu également que, dans les régions forestières, les pluies sont plus fréquentes et plus copieuses que dans les- régions dénudées où la pluie ne tombe que rarement et par ondées. Les forêts sont surtout précieuses
(1) Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales, t. I, p. 228.
(2) E. Ebermayer, D/> physiÂalischen Einwir kufigen der waldcs auf luft und Boden und seine klimatologische und hygienische Bedentung ; begrùndet' durch die Beoha kungen dcr forsimeteorologischen stationcn in konigreich Bayern. (1867-1872, Aschaffcnburg, 1873).
dans les pays chauds, parce qu'elles abaissent la température et provoquant la chute des pluies, sans lesquelles il n'y a pas de végétation possible.
L'eau qui tombe sur les surfaces boisées est en partie retenue à la surface du sol. La proportion de vapeur que les bois répandent dans l'atmosphère est vraisemblablement inférieure à celle qu'y versent les petites plantes cultivées dans les exploitations agricoles, et qu'on estime à 20 ou 30 p. 100, mais elle doit être considérable et compenser à peu de chose près l'excès des pluies attirées par les hautes futaies.
La majeure partie de la pluie qui tombe dans les forêts est utilisée par le sol et c'est là le côté le plus important de leur rôle. Après avoir traversé le feuillage qui en conserve une quantité très notable, Teau tombe goutte à goutte sur le terrain couvert de mousse, d'herbe, de feuilles mortes qui l'absorbe et la retient comme une éponge ; une autre partie coule le long des troncs et descend également dans le sol où elle s'infiltre peu à peu et s'emmagasine pour ainsi dire. Les taillis, les cultures, les broussailles produisent un effet analogue, tandis qu'il en est tout autrement sur les terrains dénudés, comme nous le dirons tout à l'heure.
Les arbres jouent un rôle inverse dans les terrains marécageux. Au lieu de maintenir l'humidité dans le sol, ils la pompent lorsqu'elle est en excès et la répandent dans l'atmosphère. Leurs racines, suivant l'heur reuse comparaison de Chevreul, agissent comme des drains verticaux : elles aspirent l'hirmidité et deviennent l'occasion d'un mouvement ascensionnel extrêmement favorable à la salubrité du sol (1).
Jous les arbres ne soutirent pas la même quantité d'eau. Les espèces qui jouissent au plus haut degré de cette propriété, sont : en première ligne, Yeucalyptus globulus qui absorbe, dit-on, dix fois son poids d'eau par jour. C'est une véritable machine hydraulique dont on a déjà utilisé la puissance dans bien des pays marécageux et notamment en Algérie. Peut-être, dit Mahé, l'avenir le destine-t-il à devenir le grand purificateur des marais et des contrées humides; malheureusement, il ne vit pas sous toutes les latitudes. Il ne peut pas croître dans les pays où, dans rhiver, le thermomètre tombe à — 7*». Un froid de 10*» à 11 de^és pendant une seule nuit, suffit pour faire périr tous les eucalyptus d'une région.
Les essences les plus absorbantes après l'eucalyptus, sont le houx, le frêne, le sycomort* ; après eux, le sapin, le mélèze et en dernier lieu le chêne (i). Cependant, cest le sapin qu'on emploie surtout pour dessécher
(U Cmvrki'L, Mémoires SHipiusitkrs rf actions chimiques yui intétessent la salubrité tifs cit^s ftopuiensts (ÀHHates ifAyyiVMr 1853, l, L. p. 5K iâ) Lawk$ a donut^ )o« chî(VW$ suivants pour ce^ difTérentes essences.
Lu houx i^v»|H^re en un an 5i3 fois le poids de Tarbre.
Le sycomore . 292 id.
UÏWne 203 id.
les marécages, à cause de sa rusticité, de sa rapide croissance et parce qu'il peut vivre sur les terrains arides. C'est à Taide des pins qu'on a •^ fait disparaître les marais de la Sologne et fait évaporer les eaux stagnantes des landes de Gascogne. Dans la forêt de Saint-Amand, la substitution des pins aux essences feuillues a supprimé les mares, assaini le terrain et même tari les sources.
Dans les régions à fortes pentes, où la neige s'accumule et glisse au moment de la fonte sur la déclivité du terrain, les arbres, les broussailles, les gazons eux-mêmes retiennent et fixent les masses neigeuses, les brisent et les empêchent de rouler en avalanches au fond des vallées. Leurs racines retiennent également la terre végétale qui recouvre les pentes ardues, et qui seraient sans elles entraînées par les averses.
Les forêts sont des agents d'assainissement; les arbres, on le sait, fonctionnent comme des appareils de réduction. Sous Tinfluence de la lumière solaire, leurs feuilles décomposent Tacide carbonique de Tair ; elles absorbent le carbone et dégagent l'oxygène. 11 ne faudrait pas toutefois s'exagérer l'importance de leur rôle au point de vue de la purification de l'atmosphère. M. Jeannel a calculé qu'il faudrait un hectare de forêt pour compenser la variation de l'air résultant de l'existence de deux hommes et cinquante mille hectares pour décomposer la quantité d'acide carbonique versée dans l'atmosphère par la ville de Bordeaux (1).
Enfin la présence des forêts exerce une action marquée sur l'électricité atmosphérique et sur la production des orages. Les cimes des arbres agissent comme autant de paratonnerres en soutirant l'électricité des nuages et s'opposent à la formation de la grêle en empêchant l'accumulation d'un des éléments qui lui sont indispensables. Becquerel et Gantegril ont cité des faits évidents de préservation, des cas nombreux dans lesquels la grêle a ravagé les régions limitrophes en passant par dessus les bois sans les atteindre (i), Arago a fait remarquer que, dans les États continentaux du roi de Sardaigne, les trois provinces du val d'Aoste, de la vallée de Suze et de la haute Maurienne sont toujours épargnées parla grêle, parce que ce sont les mieux boisées (3).
3® Déboisements. — Les forêts ont joué un rôle capital dans l'existence des premiers hommes. Le berceau de l'humanité, dit Mahé,'fut probablement la caverne au milieu de la forêt. Gelle-ci fut le théâtre de la lutte de l'homme avec les fauves et contribua sans doute à nourrir les pre-
Le sapin 54 fois le poids de Tarbre.
Le Dielèze 48 id.
Le chôoe 15 id.
Le chêne vert 3 id .
(1) Jeànhel, Mémoire sur les plantations d*tirbres dans l'intérieur des villes (Annales d'hygiène, 1850, t. XLIII, p. 49).
(2) Becquerel, Des climats et de l'influence qu'exetxent les sols boisés et non boisés Paris, 1853.
(3) Arago, Anntiaire du bureau des longitudes pour 1846, p. 598.
mièrcs générations, mais lorsqu'elles connurent Fart de cultiver la terre, il fallut abattre les arbres pour ensemencer le sol. Depuis lors, la destruction a été croissant et le moment est venu où la nécessité de reboiser les montagnes s'impose dans la plupart des pays civilisés.
Les guerres et les conquérants ont plus fait pour la dévastation des forêts que les nécessités de la culture. L'Asie centrale a été dénudée par Cyrus, Darius, Xerxès, Alexandre. Les musulmans ont achevé l'œuvre de destruction et couvert l'Europe de ruines. L'herbe ne pousse plus où leurs chevaux ont passé. Le nord de l'Afrique, la Grèce et la plus grande partie de l'Espagne ont vu leur végétation s'anéantir sous leurs pas. L'Allemagne n'est plus couverte de bois comme au temps des Romains ; l'immense forêt hercynienne qui arrêta la marche de leurs armées est découpée on lambeaux si nombreux, qu'on a de la peine à la reconstituer aujourd'hui. L'Allemagne a pourtant encore 14 millions d'hectares de forêts, tandis que la France n'en a plus que 8 (1). Il est vrai que nous avons plus souffert de la destruction que les autres contrées de l'Europe.
C'est à partir de 1779 qu'a commencé, dans le midi de la France, le déboisement dont se plaignaient les cahiers des Etats généraux de 1789. La Constituante aggrava le mal en faisant défricher les forêts de la noblesse et du clergé. Depuis cette époque, les habitants des départements du midi ont abattu les arbres avec une sorte de frénésie. Les Alpes maritimes, les Basses-Alpes, la Lozère n'ont plus de bois sur leurs montagnes. Les Pyrénées sont aujourd'hui dépouillées des bois séculaires qui faisaient leur ornement et leur richesse. Le sol se montre à nu dans les Gévennes où la tradition rapporte que des arbres magnifiques déployaient autrefois leurs ombrages.
Ces départements jadis si fertiles et si riches, sont menacés d'une stérilité complète. Les déboisements et les troupeaux ont tellement usé la terre végétale qu'il n'en reste plus qu'une mince couche formée par la décomposition du roc. L'Algérie est également menacée de périr faute de bois. Ce que nous avons dit du rôle protecteur des forêts permet de se rendre compte dos dangers que présente le déboisement des montagnes. Les pluies n'étant plus retenues par la végétation entraînent rapidement le peu de terre végétale qui recouvrait le roc et le mettent à nu ; elles s'écoulent en ravinant le sol et forment des torrents qui tombent dans les vallées comme des avalanches ; les torrents vont grossir les fleuves qui débortlont et causent les inondations dont nous avons presque tous les ans à onrogistror les désastres. « En abattant les arbres n qui couvrent la cime et lo flanc dos montagnes, dit de Humboldt, les » hommes, sous tous les climats, préparent aux générations futures
(1) I^ Russie (l*Euro|Hî» sans la KinUiiule el lo Caucaso a t9;î millions d'hectares ilc foréls ; Itt Suéde. 35 raillions; rAulriohe Hongrie, I! millions; la Nonôg?. !0 ; TEspaji^e, 7; t'iUlie, 4 ; la Suisse. 2 yAnnuairf des eaux et fon'ts, 1874).
LES EAUX, LES AlllS ET LES LIEUX. 93
» deux calamités à la fois : un manque de combustible et une disette » d'eau ').
La dénudation du sol ne se borne pas à compromettre la fertilité des pays ; elle les dépeuple, parce que les habitants n'y trouvent plus à vivre. A diverses reprises M. Jeannel a appelé l'attention de l'Académie de médecine sur ce côté de la question qui intéresse plus particulièrement l'hygiène. En 1891, dans un important travail dont j'ai été le rapporteur (1), il a montré que toutes les contrées dépourvues d'arbres sont stériles et inhabitées. Les steppes de l'Asie centrale, dit-il, les déserts de l'Afrique et de l'Arabie, balayés par les ouragans, stérilisés par des hivers et des étés excessifs, par des sécheresses prolongées, nourrissent à peine de rares habitants demi-pasteurs et demi-brigands. Qu'une source vienne à jaillir, des arbres croissent, un oasis prend naissance, une tribu s'abrite et devient l'embryon d'une cité. Par contre, des pays riches, florissants et peuplés sont retournés au désert depuis qu'on a détruit la végétation à leur surface.
La Dalmatie nourrissait deux millions d'habitants, avant d'être conquise par les Vénitiens. Les vainqueurs la déboisèrent pour les besoins de leur marine et, de nos jours, c'est à peine si 200.000 habitants y trouvent à vivre. Un désastre semblable menace nos départements du Midi et notre belle colonie d'Algérie. En 1894, M. Jeannel a soumis à l'Académie un nouveau mémoire dans lequel il prouve que la décroissance de la population est neuf fois plus forte dans les 30 départements déboisés que dans les 57 autres (2).
Le danger des défrichements à outrance a été reconnu de tout temps. Les capitulaires de Charlemagne s'en sont occupés; il existe des règlements forestiers qui datent du xni* siècle et n'ont jamais été exécutés. L'enquête dirigée par Colbert n'a pas eu de résultat. La code forestier de 1827 a posé les principes ; la loi du 28 juillet 1860 a prescrit le reboisement, mais elle n'a produit que des résultats médiocres. De 1861 à 1876, le reboisement facultatif fait par les communes et les particuliers, en France, s'est élevé à 46,857 hectares ; le gazonnement a atteint seulement 744 hectares. Quant au reboisement obligatoire, il s'est étendu à 128,000 hectares, mais, comme le fait observer J. Clavé (3), la loi de 1860, en accordant des primes au reboisement, n'a pas distingué celui des montagnes éloignées des centres pour qui il est indispensable, de celui des terrains situés à proximité des villes et des voies ferrées qui n'a pas besoin d'être encouragé.
(1) J. ROCHARD, Rapport Awr un Mémoire de M. Jeannel, relatif au déboisement considéré comme cause de dépopulation^ séance du 7 juillet 1891 {Bulletin de l'Académie^ l. XXVI, p. 7).
(2) Bulletin de l'Académie de médecine, séance du 3 avril 1894, t. XXXI, p. 327.
(3) J. Clavé, Le Reboisement des montagnes et le Régime des eaux (Revue des Deux- Mondes, 1859); — Etude de météorologie forestière (ibid.^ 1875); — Exposition forestière {ibid., 1878) ; — Le Reboisement des Alpes [Revue des Deux-Mondes, l*»" févr. 1881).
Les reboisements entrepris par TÉtat ont produit d'excellents résultats; mais ils ont été reconnus insuffisants. L'administration des eaux et forêts fait tout ce qu'elle peut, mais les moyens dont elle dispose ne sont pas à la hauteur des besoins. Elle n'a que trois millions à répartir entre dix-sept départements et les populations sont contre elle. Le paysan ne voit dans les forestiers que des ennemis, dans le reboisement qu'un obstacle à la vaine pâture, cette coutume barbare qui détruit la végétation, en dévorant les jeunes plants aussitôt qu'ils sortent de terre (!].
En résumé, depuis l'établissement du régime forestier jusqu'en 1882, la superficie boisée de la France avait diminué de 780.000 hectares et les inondations devenaient de plus en plus désastreuses. Ces résultats menaçants ont provoqué la loi du 4 avril 1882 qui a placé Topération du reboisement sous l'empire du droit commun en matière de travaux publics et introduit le principe de l'expropriation pour les terrains soumis aux travaux. L'indication des travaux à effectuer dans chaque bassin ou portion de bassin torrentiel est fixée par la loi et, dans les périmètres qu'elle a fixés, ils seront exécutés par les soins de l'administration et aux frais de l'Etat. La loi a de plus édicté des mesures de conservation pour prévenir la dégradation des terrains en pente rapide. De plus, un paiement d'administration publique a déterminé les conditions du pâturage dans 324 communes situées dans les Alpes, les Pyrénées et les Cévennes (2).
Ces mesures ne peuvent manquer de produire de bons résultats ; mais, il faudra bien du temps avant que ses effets se fassent sentir ; et l'action du gouvernement rencontrera toujours les mêmes obstacles, si l'initiative privée ne lui vient pas en aide. C'est là qu'est le salut, dit M. Jeannel. Il faut, par une sorte d'apostolat, convertir, à l'amour des arbres, la population tout entière pour obtenir son concours à la vaste entreprise de la reproduction des forêts.
L'Amérique nous a donné l'exemple. On y avait abattu les forêts avec une véritable fureur, depuis le Canada jusqu'au golfe du Mexique et sur une surface égale à TEurope tout entière. On brûlait les bois pour faire de la cendre et exporter la potasse. Les Américains ont compris la nécessité d'arrêter cette destruction digne des Vandales et ils y ont opposé les remèdes qui leur sont familiers. En 1872, il s'est formé sous le nom A'Arhor-Day (fête des arbres) une vaste association pour la reconstitution des forêts et la multiplication des vergers. Elle s'est répandue dans trente-quatre Etats de TUnion et au Canada. En 1889, l'Association avait déjà planté 355.5(>0.000 arbres fruitiers ou forestiers.
Tout récemment, le prince de Monténégro a entrepris le reboisement de sa principauté par une sorte A\Arbor'Day militaire. Dans son armée,
(IW, RocMÀRDf Rapport à t Académie de médecine (loc, ciL) [Buiietin de V Académie, l. XXVI, p. 8).
(i) Pour la liste de co$ communes et les détails relatifs i la loi do 4 avril 1892, Toyex DKOXiNtAi;, Hygiène rurale {loc, ci/.), p. U9.
depuis le soldat jusqu'au général de brigade, chacun est tenu de planter UB nombre d'arbres proportionnel à son grade. Un décret récent exempte d'impôts, pendant dix ans, toute personne qui aura planté 2.000 arbres. M. Jeannel s'est proposé de faire pour la France ce que la Société de YArbor-Day a fait pour l'Amérique, ce. que la Ligiie du reboisement s'efforce de faire pour l'Algérie. Il a commencé sa campagne par le département des Alpes-Maritimes. Sous son inspiration, la Société d'Agriculture de ce département a fondé, le 18 janvier 1891, la Société des Amis des Arbres^ dont les statuts ont été approuvés par le Ministre et quia tenu sa première séance à Nice, le 6 avril 1891. Le docteur Jeannel continue sa campagne avec une conviction, une ardeur, une vigueur de propagande bien remarquables à son âge et il s'efforce de créer, dans tons les centres de population, des sociétés locales qui, tout en conservant leur autonomie, seront reliées entr'elles par un conseil général émanant de la Société nationale d'Agriculture.
m. CSultures. — Nous venons de montrer combien les défrichements à outrance ont été préjudiciables aux intérêts des nations ; mais, si l'intervention de l'homme a été dans ce cas nuisible par ses excès, ce mal est bien peu de chose à côté des services que le travail de la terre a rendus à l'humanité. L'agriculture est considérée à juste titre comme le plus utile et le premier des arts. C'est à elle que le genre humain doit le développement qu'il a acquis. Les peuples pasteurs, les races chasseresses n'ont laissé sur la terre qu'une bien faible empreinte ; il leur fallait trop de place pour vivre et pour faire paître leurs troupeaux ; la culture du sol a changé la face du monde, elle a desséché les marais, fertilisé les landes, couvert de moissons des champs jusqu'alors stériles et assaini des contrées insalubres, en fournissant du même coup des moyens de substance à leurs habitants.
L'agriculture est restée longtemps un art empirique, dirigé par les traditions fondées elles-mêmes sur des observations séculaires, mais souvent aussi basées sur la routine et ses préjugés. De nos jours, elle tend à prendre le caractère scientifique et exact que les méthodes contemporaines sont en mesure de lui donner.
Les lois d'après lesquelles les plantes sont alimentées aux dépens de l'air, de la terre et de l'eau n'ont été révélées par la chimie que dans le courant de notre siècle. C'est' elle qui a fait connaître la nature des principes à l'aide desquels les plantes se développent, qui a appris à les reconnaître et à les doser dans les plantes et dans les animaux. Elle a montré que les végétaux étaient seuls capables de former les composés organiques indispensables au développement des animaux. La chimie a prouvé également que la culture ne se borne pas à tirer du sol ce qu'il peut fournir aux végétaux ; mais qu'elle doit, sous peine d'un épuisement rapide, lui rendre par les amendements et les engrais, les principes dont il a été
d(^pouill(^ par les plantes récoltées, et cela dans les proportions nécessaires, pour qu'il puisse donner une récolte nouvelle. La science possc*de aujourd'hui les moyens de résoudre cette équation et de maintenir la fécondité du sol en \c faisant produire, sans s'épuiser, son maximum de rendement. Ce côté de la question qui intéresse si fortement l'alimentation des peuples n'est assurément pas indifférent à l'hygiène, mais il ne la concerne que d'une façon indirecte ; l'assainissement du sol par la culture est au contraire absolument de son ressort et nous allons nous en occuper.
Le labourage qui consiste à fouiller le sol à une profondeur de 30 à 40 centimètres, a pour effet de diviser la terre et d'amener à la surface les couches profondes. Quand il s'agit de terrains vierges, cette opération n'est pas sans danger pour ceux qui s'y livrent. Elle fait venir à la superficie des germes d'une nocuité d'autant plus grande qu'ils ont été phis longtemps soustraits à l'influence de l'air et de la lumière et, de même que dans les grandes villes, les travaux de terrassement font éclore des maladies infectieuses, de même dans les pays insalubres, les plus redoutables manifestations du paludisme sont provoquées par les défrichements. On montre, dans toutes les colonies intertropicales, des routes dont chaque mètre courant passe pour avoir coûté une existence humaine.
Sôus la zone torride, le travail de la terre est mortel pour les européens. On trouve encore, dans les contrées méridionales de l'Europe, bien des points où les défrichements ne sont pas sans danger. Lorsqu'on a fondé en Corse les pénitentiers agricoles de Chiavari, de Castellucio et de Casabianca, la presque totalité des terres qui les entouraient, étaient en friche. C'était un assemblage de maquis, de fourrés inextricables, refuges des fauves et des bandits où l'on n'avançait que la hache et la torche à la main. On y voit aujourd'hui des plantations de toute espèce, mais ces résultats ont coûté cher. A Castellucio, sur 350 détenus, il y a eu de 1866 à 1871, une moyenne annuelle de 389 admissions à l'infirmerie, presque toutes pour fièvres paludéennes avec 9 décès seulement (1). A Chiavari, pendant la première année, la mortalité fut de près de la moitié de l'effectif, dès la seconde, elle n'était plus que de 14,5 p. 100 et de 5 au bout de quelques années (2). Quant à Casabianca, il a fallu Tabandonner à cause de son insalubrité.
Sous des latitudes plus élevées, les défrichements ne sont pas complètement inoffensifs, même alors qu'il ne ç'agit pas de terrains marécageux. Nulle part on ne remue sans inconvénient un sol vierge. C'est un premier tribut qu'il faut payer à la terre, elle vous le rend ensuite en salubrité et en produits, car le labourage annuel et régulier
{V. Dr RoOSSELiN, [ks ct^ionies pénitentiaitts de la Corse et des of^stacles à la colonisation />(ir l'insalubrité du pays, Rouen, 1817.
(1) B(iiEXr.ER (delà OnNine^ Rapport de l'enquête parlementaire i^ur les pénitenciers ayriciite^ de fa Corse, Pari?, Imprimerie Nationale. 1873.
LES AÏR8, LES KAUX ET LES LIEUX. îW
d*un champ depuis longtemps mis en culture est sans danger et entretient la salubrité du sol. 11 détruit les racines, les insectes et les germes nuisibles qui meurent, comme nous l'avons dit, au contact de Tair et sous les rayons du soleil ; il fait circuler, dans le sol, Tair atmosphérique et Teau ; il brûle les matières organiques, et mélange à la terre arable les éléments du sous-sol ; il divise les couches d'argile, les mélange aux sables aux calcaires aux roches friables ; enfin il nivelle le sol, par ses sillons réguliers, il fournit à Teau un écoulement utile et prévient sa stagnation par places.
Les végétaux que la culture fait croître à la surface des champs labourés ont également un rôle salutaire. Ils absorbent Teau la retiennent et Tévaporent comme les arbres des forêts. M. Deherain a démontré expérimentalement la puissance évaporatrice des plantes et celle de chacune de leurs parties. Elle est variable pour chaque culture ; mais toutes les observations faites en France, en Suisse, en Angleterre établissent qu'en moyenne Tévaporation qui se produit à la surface d'un champ cultivé s'élève de 70 à 80 pour 100 de la pluie tombée. Dans certaines régions, la culture intensive assèche le sous-sol et appauvrit même la nappe souterraine (1).
Tous les genres de culture n'ont pas cette influence bienfaisante. 11 en est d'insalubres. La plupart de celles qui exigent des irrigations continues sont dans ce cas. Lorsque la distribution de l'eau est excessive ou mal conduite, les prairies se transforment en véritables marais. Les rizières sont partout une cause sérieuse d'insalubrité. Le riz, comme on le sait, se cultive sous l'eau ; ' les terrains où il croit doivent être constamment submergés et de plus il exige de la chaleur. Les deux conditions réunies entretiennent dans le sol des décompositions organiques incessantes. La culture qui consiste à remplir et à vider successivement les compartiments où se font les semailles et à arracher les plantes parasites, force les paysans à passer des journées entières les pieds dans l'eau, jusqu'à la cheville ou jusqu'à mi-jambe ; il est inutile de faire ressortir combien de pareils travaux sont nuisibles à la santé.
L'Italie septentrionale est la contrée de l'Europe où le riz se cultive en plus grande abondance (2), c'est aussi celui où les dangers des rizières ont été le plus énergiquement dénoncés. « Les rizières, disait Vivarelli, » produisent deux choses : du riz et des fièvres graves ; il se peut que la » récolte de la céréale manque ou soit de qualité médiocre ; mais la » récolte funeste ne fait jamais défaut » (3). La mortalité est exagérée dans les pays de rizières ; aussi, pendant le siècle dernier, Charles-
(1) Drouincad, Encyclopédie d'hgténe, toc. cit., t. IV, p. 4lO.
(2) 11 y a en Italie 232,6f>9 hectares de rizières sur lesquels le Piémont et la Lombardie entrent pour 207,028 hectares {Annuaire statistique (te Vltali(, 1881.
(3) A. Layet, Hygiène et malafties des paysans. Étude sur la vie matérieUe d^s ramvagnards en Europe^ Paris, 1882, p. 23.
Traité â*hygiène publique et privée. 7
Emmanuel, roi de Sardaigne, avait résolu de supprimer la culture du riz dans ses fitals (1); mais Timporlance qu'elle a prise dans Talimentation du paysan lombard n'a pas permis de recourir à cette mesure radicale.
Les essais qu'on a tentés pour cultiver le riz sur quelques points du Midi de la France ont été abandonnés pour cause d'insalubrité. Dans les landes du canton de la Teste, où des rizières avaient été introduites, on ne fut pas longtemps à constater une augmentation sensible dans la mortalité des villages environnants (2).
La culture du chanvre a des inconvénients, pour l'hygiène, mais à un autre point de vue. La plante elle-même est inoffensive, tant qu'elle croît et se développe ; mais l'opération du rouissage qu'il faut lui faire subir après la récolte, devient un danger par les émanations qu'elle répand dans l'air et par l'altération des eaux où macère la plante. Celles-ci deviennent aussi insalubres que les eaux résiduaires qui s'écoulent des usines ; mais ces considérations sont du ressort de l'hygiène des professions, et nous y reviendrons plus tard.
La culture du riz et celle du chanvre sont les seules qui soient nuisibles à la santé, du moins sous nos latitudes ; toutes les autres ne font qu'assainir le sol et l'atmosphère ; les champs cultivés sont le milieu le plus favorable pour y vivre et pour y élever les habitations privées ou collectives.