‹ Traité d'hygiène publique et privéeChapitre 33 sur 141 · P'. — LES EAUX DOUCES · texte numérisé non relu

P'. — LES EAUX DOUCES

L'eau est dans un mouvement perpétuel à la surface du globe. Un échange continuel s'établit entre les continents et les mers, sous Tinfluence des rayons du soleil. Ceux-ci, en dardant leurs feux sur l'immense étendue de rOcéan, y produisent une évaporation considérable. Les vapeurs ainsi produites s'élèvent dans l'atmosphère et forment les nuages qui sont entraînés par les v(M)ts (»t vont se déverser sur les terres, sous forme de pluie ou de neige, suivant le climat et la saison. Les pluies, comme nous l'avons vu, tombent sur le sol, Timprègnent ou coulent à sa surface et vont former les sources, les cours d'eau, les rivières et les fleuves qui portent leur tribut à la mer, après un parcours plus ou moins long et lui rendent ce que l'évaporation lui a enlevé. Cette circulation de l'eau sur le

iS) k. Latet, Hygiène et maladies des paysans, toc. cit.^ p. 24.

(2, BocCHAKDAT, TiHiit^ d*hyyiène publique et privée basée sur Ntiologie^ 2« édition, 9mM, 1883, p. 863.

globe y entretient le mouvement et la vie ; elle représente une des plus grandes forces de la nature ; l'industrie ne Ta pas encore suffisamment utilisée ; mais lorsqu'elle n'est pas dirigée et contenue par l'intelligence humaine, elle peut causer des désastres, comme les inondations dont nous avons parlé, déterminer des accidents et propager des maladies.

1. Pluies et neiges. — La distribution géographique des pluies n'a rien de régulier ; cependant, d'une manière générale, elle décroît en allant de Téquateur vers les pôles, et des côtes maritimes vers l'intérieur des terres ; elle diminue également avec l'altitude, à moins que la disposition spéciale des lieux élevés ne favorise la rencontre de couches atmosphériques d'inégale température. Elle est également influencée par le voisinage des forêts et des lacs, ainsi que par la direction des vents.

La zone torride est la partie du globe où il pleut le plus et celle qui présente les plus grandes différences sous le rapport de la quantité d'eau qui y tombe. On n'a pas d'idée en Europe des pluies torrentielles des régions équatoriales, mais elles ne tombent qu'à une époque de l'année, sauf sur une zone étroite située sous Téquateur à la rencontre des vents alizés de l'hémisphère nord et de ceux de l'hémisphère sud. A Gayenne, il tombe, dans certaines averses, trois centimètres d'eau à l'heure ; au Hatouba (Guadeloupe), on en a compté jusqu'à 7'"425 dans une année. Â côté de ces régions si largement arrosées, on voit s'allonger sur l'hémisphère nord la bande elliptique de la région sans pluie dont Berghaus a tracé les contours (1). Elle setend de l'est à l'ouest, depuis l'Océan atlantique jusqu'aux limites du désert de Gobi et n'est autre que la zone de désert de sable dont nous avons parlé plus haut.

Dans le Nouveau-Monde, les régions sans pluies sont beaucoup moins •étendues; elles ne comprennent qu'une portion des provinces septentrionales du Mexique et la zone étroite étendue entre l'Océan Pacifique et la Cordelière, laquelle comprend la côte du Pérou et une partie de celle du Chili. Cette bande mesure 700 lieues de long sur 30 de large. Les pluies y sont remplacées par d'épais brouillards que le soleil a peine à percer et qui persistent souvent, pendant l'hiver, jusqu'à onze heures du matin. Le centre du continent Australien est également voué à la sécheresse.

A part ces faits exceptionnels, la marche des pluies est régulière ; la quantité d'eau qui tombe augmente d'une manière générale, en.s'éloignant de l'équateur, bien que le nombre des jours pluvieux aille croissant, parce que aux averses diluviennes, mais de courte durée, succède la petite pluie fine et continue des pays tempérés. La sérénité du temps ne peut pas s'apprécier à l'udomètre. En résumant les observations udométriques faites sous différentes latitudes, on obtient les moyennes suivantes :

Entre l'équateur et le 25** degré de latitude, il tombe annuellement 2"

(1) Berghaus, Physikalischer Atlas in-8o Blat, Gotha, 1838-1848.

d'eau ; entre le 23*^ et le 40«, de 2™ à i"» ; entre le 40« et le 50*, de 1"» à 0'",r)0, et du 50* au (jO*', la moyenne s'abaisse au-dessous de 0^,50. Le nombre des jours pluvieux suit une marche inverse. Entre le 12*' et le 40* degré nord, il n'est que de 78 par an. En France, la moyenne annuelle de reau tombée varie de 1»,082 (Saint-Dié) à 0'",413 (Cambrai). A Paris, la moyenne des observations recueillies à TObservatoire, de 1688 à 1882, a varié de 0^,210 en 1733, à 0^,703 en 1804 ; la moyenne de la période entière a été de 0'",489 (1). À Rome elle est de 700, à Saint-Pétersbourg de 460.

Quant au nombre des jours de pluie, il est de 113 par an en France, de 152 en Angleterre, de 141 en Allemagne, et de 60 en Sibérie. Ces moyennesp il faut bien Tavouer, n'ont pas une grande valeur, parce qu'il y a, d'une année à l'autre, des différences considérables dans les mêmes pays et, au point de vue de l'hygiène, c'est moins la quantité d'eau .que reçoit le sol qui importe que le temps qu'elle met à tomber. Le nombre des jours pluvieux est dans un rapport plus étroit avec Thumidité de l'air que la quantité d'eau accusée par l'udomètre. On trouve sous les tropiques des contrées où il tombe des averses torrentielles et où l'atmosphère est presque sèche, tandis que dans les contrées occidentales du Nord de l'Europe, l'air est habituellement dans un état voisin de la saturation.

L'époque de l'année pendant laquelle il pleut le plus varie avec la latitude et la saison. On distingue sous ce rapport les pluies climatériques ou régulières et les pluies accidentelles ou irrégulières. Les premières appartiennent surtout à la zone torride, les autres aux climats tempérés et aux pays froids. Dans les premiers, en France et en -Angleterre par exemple, les pluies tombent surtout en automne et c'est le printemps qui en a le moins. En Russie et dans le Nord de l'Allemagne, Tété est la saison pluvieuse et l'hiver la saison sèche. Lombard (de Genève) en faisant porter ses calculs sur l'Europe tout entière, a trouvé qu'on poiwait* d'une manière générale y partager l'année en trois séries. Les quatre mois les plus pluvieux sont, suivant lui : novembre, décembre, octobre et mai ; les quatre mois moyens : janvier, mars, juin et juillet ; les quatre mois secs : avril, septembre, août et février.

Au point de vue de la santé, les pluies courtes et abondantes qui nettoient complètement l'atmosphère, lavent les toits, les cours et le^ rues, balayent à fond les égouts, entraînent tous les détritus et ne cessent que pour faire place au soleil, ces pluies franches sont un véritable bienfait pour les villes. Les averses d'été répandent une fraîcheur agréable ; elles procurent à l'organisme énervé par la chaleur et la sécheresse une véritable détente et diminuent l'abondance des sueurs. Les pluies froides et continues de l'automne, au contraire, amènent rapidement l'atmosphère à son maximum d'hygrométrie, et maintiennent pour ainsi dire les gens dans un bain de plusieurs mois.

(1) Annuaire de CObsefwatoire de MoîUsouris,

Lorsque la température est à zéro ou au-dessous, c'est de la neige qui se forme. Toutes les hautes montagnes en sont couvertes en toute saison, même sous Téquateur. Leur limite inférieure s'abaisse d'autant plus qu*on remonte vers le Nord. Cette décroissance n'est cependant pas absolument régulière, elle est subordonnée à l'état hygrométrique de Tair et à la conformation des montagnes. Parmi les causes qui l'influencent, de Humboldt signale la différence des températures propres de chaque saison, la direction des vents régnants et leur contact soit avec la mer soit avec la lerre, le degré de sécheresse ou d'humidité des couches supérieures de l'atmosphère, l'épaisseur absolue de la masse de neige qui est tombée ou qui s'est accumulée le rapport entre la hauteur de la limite inférieure des neiges et la hauteur totale de la montagne, la position relative de cette dernière dans la chaîne dont elle fait partie, l'escarpement des versants, le voisinage d'autres cimes également couvertes de neiges perpétuelles, l'étendue et la hauteur absolue des plaines au sein desquelles la cime neigeuse s'élève comme un pic isolé ou sur la croupe d'une chaîne de montagnes (i).

Boudin a dressé le tableau de la limite inférieure des neiges sur les montagnes du globe. Le point le plus bas de ceux qu'il enregistre se trouve sur le littoral de la Norwège par 7i°,15 de latitude. On y rencontre la neige perpétuelle à 720 mètres au-dessus du niveau de la mer. On la trouve à 2.730 mètres dans les Alpes, à 3.300 dans le Caucase, à 4.287 en Afrique. La limite la plus élevée des neiges éternelles est dans l'Amérique du Sud. On la trouve dans la Cordillère occidentale à 5.546 mètres d'altitude. A Quito, sous l'équateur, les neiges perpétuelles descendent plus bas à 4.818 (2). Il a également tracé la limite polaire des neiges au nivi^au de la mer dans sa Ca?'te phi/sigue et météorologique du globe (3* édition).

La neige préserve le sol contre le froid exagéré de l'atmosphère. Elle lui sert de manteau, et de plus, elle prévient le rayonnement nocturne de la terre qui est excessif pendant l'hiver. Dans celui de 1789, qui fut comme on le sait très rigoureux, Tessier constata que la terre s'était gelée jusqu'à la profondeur de 22 pouces (59 centimètres) sur les points où la neige s'était maintenue et que la gelée avait descendu à 12 pouces (32 centimètres) plus bas, dans les endroits voisins d'où le vent l'avait emportée. v

La neige, en fondant lentement, maintient la terre dans des conditions d'humidité favorables; c'est un bienfait pour l'agriculture et les paysans le savent bien ; mais il est des contrées où elle cause parfois des désastres. Les tempêtes de neige de la Sibérie qui durent parfois deux ou trois jours sont redoutées à l'égal des plus grandes calamités. En 1827, une tempête

(1) l>E Ili'NBULDT, Cosmos, l. I, p. 396. (2) BouDiK, Traité de géographie et de slatistii^ue médicales, t. 1, p 216.

de ce genre chassa tous les troupeaux des Kirghiz vers Saratow et détruisit 280.500 chevaux, 30.400 bêles à cornes, au-delà d'un million de brebis et 10.000 chameaux (1).

Je ne parle pas des accidents causés par les avalanches, par la chute des neiges dans les montages et par la dislocation des glaciers dont on a eu un si formidable exemple dans la nuit du il au 12 juillet 1892, pendant laquelle rétablissement thermal de Saint-Gervais a été emporté avec 1^ plus grande partie des baigneurs et du personnel de la station. Ces considérations là ne sont pas à proprement parler du ressort de rhygiène.

Dans les villes, la neige est un fléau ; elle étend sur la voie publique une boue glacée, elle abaisse la température et sature Tair d'humidité. Lorsqu'elle reste longtemps sur le sol et qu'il est impossible de l'enlever, elle devient le réceptacle des détrilus, des immondices de toute sorte que produisent les habitations et, au moment de la fonte, elle donne lieu à des odeurs et à des émanations qui ne sont pas sans danger.

il. Eaux courantes. — Les cours d'eau sont produits par les pluies qui coulent sur le sol et se réunissent dans les déclivités qu'il présente, ainsi que par celles qui se sont infiltrées dans ses profondeurs et qui viennent sourdre à sa surface, sous forme de sources, après un trajet plus ou moins long. Au point de vue de l'hygiène, ces deux origines sont loin d'avoir la même valeur. En coulant à l'air libre, les eaux entraînent les impuretés répandues sur la terre, tandis que l'eau de source s'est filtrée en traversant le sol, s'est débarrassée de ses impuretés et d'une partie des microbes qu'elle contenait. (Nous avons vu qu'il suffit pour les arrêter d'une couche de terre de deux mètres). Elle s'est en même temps chargée d'acide carbonique, emprunté à Tair du sol qui en renferme une plus forte proportion que l'atmosphère, de sels qu'elle a dissous dans son trajet et qui varient suivant la nature des terrains qu'elle a traversés. Nous reviendrons sur cette question en parlant des eaux potables (2).

Les ruisseaux résultent de la réunion des eaux pluviales coulant à Tair libre et des eaux de sources; ils n'ont déjà plus la virginité de celles-ci, et leur degré de souilhire augmente pendant leur parcours. Indépendamment de la terre, des débris de végétaux qu'ils entraînent, ils reçoivent les détritus, les eaux ménagères des fermes près desquelles ils passent et parfois les déjections de leurs habitants. Ils servent aussi de lavoirs et se chargent ainsi d'impuretés nouvelles. Enfin, on les transforme souvent en routoirs et les usines installées sur leurs bords y déversent leurs eaux résiduaires, avec les produits toxiques qu'elles

(1) Boudin, Trffitc de tjèoifraphir et do stntisfique médicales {toc. cit.) p. 215. 2) Voyez chap. IV, arlicle II, § l«r

peuvent renfermer. De pareilles eaux sont, comme on le voit, peu propres à Talimentation ; elles peuvent causer des accidents de toute nature et constituent le véhicule habituel des germes contagieux. Dans les épidémies, on voit la maladie marcher de village en village, en suivant les cours d'eau, avec la régularité d'une expérience de laboratoire.

Les rivières et les fleuves qui sont formés par la réunion de ces ruisseaux sont tout aussi suspects. Les eaux courantes s'épurent pourtant en cheminant à Tair libre. Elles déposent une partie des matières cpi'elles tiennent en suspension, et laissent dégager de Tacide carbonique ; enfin l'oxygène qu'elles contiennent brûle une partie des matières organiques dont elles sont chargées et diminue dans une proportion qui donne la mesure de leur pureté.

Les rivières finiraient ainsi par s*épurer d'elles-mêmes, si elles ne recevaient pas sans cesse de nouveaux affluents et de nouvelles souillures en traversant les centres de population qui s'élèvent sur leurs rives. Les grandes usines qui ont besoin d'un volume d'eau considérable et qui s'établissent pour cela sur le bord des rivières y déversent parfois de telles quantités de matières solides que ces dépôts forment des bancs, des îlots, détournent leur cours et les rendent parfois impraticables. Cela se voit surtout en Angleterre, où l'activité de Tindustrie est arrivée à son summum, et la législation très sévère qui régit les cours d'eau n'a pas pu les préserver encore. 11 est inutile de dire que de pareilles eaux ne peuvent pas servir aux usages domestiques.

Les grandes villes déversent dans les fleuves par leurs égouts des produits moins encombrants mais bien plus dangereux, que les résidus des usines. Cette question a pris à Paris l'importance d'un problème social, depuis qu'on sait à quoi s'en tenir sur le danger que présentent les eaux impures au point de vue de la transmission des maladies.

La Seine, quand elle entre à Paris, a reçu les déjections des localités situées en amont de la capitale ; en la traversant elle reçoit celles de la cité et de l'ile Saint-Louis ; puis, en aval du pont d'Asnières, le grand collecteur lui verse les 300.000 mètres cubes d'eau d'égoul que la grande ville produit chaque jour, défalcation faite de la petite quantité répandue sur les terrains de Gennevilliers. Elle est alors tellement souillée que les poissons ne peuvent plus y vivre. Elle va ensuite en s'épurant et en se troublant alternativement lorsqu'elle reçoit de nouvelles immondices, jusqu'à la hauteur de Meulan où elle a repris sa pureté relative.

Londres envoie également à la Tamise toutes ses eaux d'égout ; mais elle les déverse à 30 kilomètres en aval, dans un endroit où le fleuve a 700 mètres de large et où la marée se fait vivement sentir. Cependant, on se plaint encore de son envasement, et parfois le reflux ramène les eaux infectes jusqu'à Londres. Les fleuves à grand débit, à cours très rapide, comme h» Danube et le Bhin peuvent recevoir les immondices des villes qu'ils traversent ; mais ce sont des exceptions, et en principe

rhygiï^ne doit interdire le déversement des eaux d*égout dans les fleuves, surtout lorsqu'elles sont chargées de matières fécales.

Les eaux des rivières s*épurent dans leur cours, ai-je dit. Cet assainissement spontané est dû à Taffluence constante des petits cours d'eau qui en diluent les impuretés et des eaux de fonds qui, filtrées à travers le sol, sont d'une grande pureté ; à la précipitation des matières en suspension qui se déposent peu à peu sur le lit du fleuve, mais surtout à l'oxydation de la matière organique favorisée par le mouvement des eaux et des flots que le vent soulève, et à laquelle contribuent les infusoires et les végétaux qui s'y développent.

Les microbes développés au sein de cette matière organique disparaissent en même temps. M. Prausnitz a suivi cette diminution dans risar, rivière à cours rapide qui reçoit plusieurs égouts en traversant Munich. Avant d'entrer dans la ville, ses eaux contiennent 306 germes par centimètre cube; quand elles en sortent, elles en renferment 12.600; il n'y en a plus que 9.000 à Ismanning (13 kilomètres au-dessous de Munich), que 4.800 à Erching (22 kilomètres de Munich), et 2.400 à Frcising (33 kilomètres de Munich). L'isar ne met que huit heures à parcourir cette distance et à se débarrasser des cinq sixièmes de ses germes.

Cette disparition rapide est due, suivant M. Duclaux, à Toxydation organique en présence de la lumière, à la concurrence vitale entre les microbes dans laquelle le dernier mot appartient toujours aux espèces les plus aérobies et en général les plus inoffensives ; enfin à leur entraînement mécanique par les particules minérales solides ; mais, de toutes les influences la plus active, est celle de la lumière (1).

Les fleuves exercent, sur la température, une influence proportionnelle à la masse de leurs eaux. Leur évaporation rafraîchit l'atmosphère ; leur mouvement qui se communique aux couches de Tair les plus rappi'oehées, détermine un courant d'autant plus sensible que leur lit offre plus de largeur et que leur cours est plus rapide. Leur grande surface jointe à celle des quais qui les bonlent, constitue pour l'aération une voie plus étendue que celle des avenues et des rues les plus larges. Les fleuves exercent une influence favorable sur les villes qu'ils traversent, parce qu'ils entraînent les immondicrs, facilitent Tarrosage et la propreté de la voie publique; mais par cela même, leurs eaux ne conviennent pas pour Talimentation ; de plus, ils peuvent devenir une cause d'insalubrité par les dépôts vaseux qu'ils abandonnent, par les marais qu'ils entretiennent sur leur parcours et surtout au voisinage de leurs embouchures, de même qu'ils causent souvent des désastres par leurs inondations.

(1) Di'CLAUX, ia purificafiori ffiOfitufifi' tic l'rcu t/cs /faites [Raue scient ifigue^ avril IS94).

Lies canaux marquent la transition entre les eaux courantes et les eaux immobiles. Ce sont des cours d'eau artificiels creusés par la main des hommes, pour faciliter le transport par eau des matières lourdes et encombrantes. Tracés dans un plan à peu près horizontal, ils sont alimentés par les sources et les ruisseaux des pays qu'ils traversent ; leurs eaux, retenues par des écluses pour les besoins de la navigation, sont presque stagnantes. Us reçoivent tout ce que leur apportent leurs affluents et tout ce qu'y jettent les équipages des bateaux qu'ils supportent : A ces détritus, à ces déjections se joignent les eaux sales des lavoirs placés sur leurs bords, et l'infection est augmentée par la putréfaction des cadavres d'animaux qu'on y jette : ces nombreuses causes de pollution jointes à leur immobilité presque complète, rendent leurs eaux plus impures que celles des rivières et des fleuves. L'eau de l'Ourcq est, comme on le sait, beaucoup plus trouble, plus chargée de bactéries et de corps étrangers que l'eau de la Seine elle-même.

Grâce à leur immobilité, ces eaux laissent déposer la majeure partie des corps solides qu'elles tiennent en suspension; il en résulte des envasements qui exhaussent sans cesse le fond, et des bancs qui, en gênant la navigation, nécessitent de fréquents curages. Chevallier a fait des recherches sur la composition des dépôts vaseux du canal Saint-Martin et de ses différents bassins. 11 a trouvé en plusieurs endroits une boue noire très fétide et laissant dégager de l'hydrogène sulfuré. Gaultier de Claubry a examiné en détail les substances extraites de ce même canal au moyen de la drague. 11 y a trouvé du gravier, du charbon de terre, des coquillages, des fragments de bois, de menus cailloux, du sable et des matières très diverses, noires, boueuses, exhalant une forte odeur de marécage et perdant de 8 à 38 p. 100 par la calcination.

Tous les canaux n'ont pas le même degré de souillure. €eux qui traversent les villes offrent le summum d'impureté ; dans les campagnes au contraire leurs eaux ne sont pas de plus mauvaise qualité que celle des petites rivières à cours très lent.

111. Eaux Btag^anteB. — L'écoulement des eaux est une des questions les plus importantes de l'hygiène. Lorsqu'elles circulent librement, elles portent partout la fertilité et la vie, elles assainissent les lieux qu'elles traversent ; lorsqu'elles s'arrêtent dans leur cours, elles s'altèrent en s'immobilisant, deviennent le siège de décompositions organiques extrêmement délétères et donnent naissance aux maladies les plus répandues et les plus graves, à celles qui constituent le groupe redoutable des affections paludéennes. Tous les amas d'eaux immobiles peuvent les produire. « Marais, étangs, lacs, fleuves débordés, plages découvertes, » embouchures de rivières, canaux, effondrations, défrichements, déboi- » sements, fossés, inares, ruisseaux, réservoirs même peuvent devenir > des foyers d'émanations miasmatiques où s^altèrentet se consument la

» santé et la constitution des individus et trop souvent des populations » entières » (A. Tardieu).

A. Lacs. — Les eaux immobiles sont de deux sortes. Les unes constituent de grandes étendues liquides qui ne tarissent jamais, ce sont les lacs dont le niveau à peu près constant est maintenu par la fonte des glaciers à l'époque de la sécheresse. Lorsqu'ils ont de grandes dimensions, comme les lacs de TAmérique du Nord et ceux de la Suisse, ce sont des mers en miniature et ils exercent une influence du même genre sur les pays qu'ils entourent. La masse énorme de leurs eaux peut recevoir, sans en être sensiblement altérée, les eaux vannes et les détritus des villes assises sur leurs bords. Le mouvement que le vent leur imprime, les brasse, les aère, et renouvelle l'oxygène qui brûle les matières organiques, tandis que les corps en suspension et les sels en excès se déposent à la faveur du repos. Les eaux des lacs sont en général très pures. Rien n'égale la limpidité, la transparence bleuâtre de celles du^ lac de Genève, lorsqu'elles se précipitent en bouillonnant dans le lit du Rhône.

B. Étangs. — La seconde espèce d'eaux stagnantes en diffère complètement. Les étangs, les mares et les marais représentent une échelle d'insalubrité qui croit en raison inverse du volume de la masse liquide. Les grands étangs confinent aux lacs ; toutefois, comme ils ne sont pas entretenus pendant l'été par la fonte des neiges, ils dessèchent en partie et deviennent marécageux sur leurs bords.

Dans presque tous les pays, les étangs existent en permanence. Formés par les eaux météoriques qui s'accumulent dans les déclivités des sols argileux, parce qu'elles n'y trouvent pas d'écoulement, ils ne sont d'aucune utilité pour les riverains et ne leur procurent que les profits très aléatoires de la pèche. Il est cependant des pays où on en tire un revenu, à l'aide d'une exploitation particulière qui consiste à les dessécher tous les deux ans et à les livrer, pendant une troisième année, à la culture, pour les inonder de nouveau quand la récolte est faite. Les pays cCétangs^ comme on les appelle, sont la Sologne, la Dombes et la Bresse. Lors de la confection du cadastre, on y comptait 1.600 étangs occupant une étendue de i8.885 hectares, soit le sixième des 92.800 hectares composant le territoire des cinquante communes soumises à ce régime ; leur surface, en 1839, était réduite à 14.711 hectares par suite de dessèchements volontaires ; depuis cette époque, elle a beaucoup diminué. Sur le plateau de la Dombes seulement, depuis 1853, époque à laquelle l'assainissement a commencé, on a supprimé plus de 10.000 hectares d'étangs marécageux (1).

Un étang en Dombes et on Bresse se compose de deux éléments, l'eau et le sol qui constituent deux propriétés distinctes et indépendantes, appartenant le plus souvent à deux propriétaires différents, pouvant être

(1) Drouineau, Hygiène rurale et Encyclopédie dhygiène^ t. IV, p. 453.

LES AIRS, LES EAUX ET LES LIEUX. i07

vendues, échangées^ hypothéquées et affermées séparément. L'eau et son produit en poissons porte le nom d'évolaçe ; le sol et sa culture en céréales celui d'assec.

Ce mode d'exploitation, qui dure depuis cinq cents ans, est très rémunérateur dans un pays dont le sol est peu productif et la population clairsemée. En 1859, époque où la question a préoccupé le gouvernement, l'hectare d'étang de bonne qualité se louait couramment' 30 fr. et 40 fr. l'hectare, tandis que le sol en corps de domaine donnait à peine un revenu de 8 à 10 fr. l'hectare. Cela tient à ce qu'alors le poisson se vendait assez cher sur les marchés des grandes villes voisines pour satisfaire le propriétaire de Yévolage^ tandis que celui de Vassec retirait, tous les trois ans, une riche récolte du sol fertilisé par le limon que le^ eaux y avaient déposé. En revanche, la santé des habitants recevait une rude atteinte de cette culture palustre. Quand les étangs sont sous les eaux, ils découvrent tous les étés, sur une surface d'autant plus étendue que leur bassin est moins profond, moins nettement circonscrit et que les bords ont une pente plus douce. Les parties mises à sec répandent alors dans l'atmosphère leurs miasmes fébrigènes ; mais c'est bien pis encore, lorsqu'on les dessèche complètement pour les mettre en culture. A ce moment, les vases déposées par les eaux dans le fond du bassin, les poissons morts, les plantes et leurs débris fermentent sous l'influence de la chfi^leur et répandent au loin les germes des fièvres intermittentes qui sévissent avec d autant plus de violence que les populations sont débilitées par la misère.

L'insalubrité des pays d'étangs est légendaire ; elle a de tout temps attiré Tattention des pouvoirs publics, depuis la Convention qui décréta le dessèchement immédiat, en deux mois, de tous les étangs de la République, sous peine de confiscation au profit des prolétaires de la Commune, avec ordre d'ensemencer le sol en graines de maïs ou de le planter en légumes propres à la subsistance de Thomme (1), jusqu^àla loi du 21 juillet 1856 sur la licitation des étangs (2). Les progrès de l'agriculture et de l'hygiène ont plus fait pour la disparition de cette cause d'insalubrité que les efforts des législateurs et le dessèchement s'opère rapidement par l'initiative des propriétaires.

C. Mares. — On donne ce nom à de petites étendues d'eau qui se forment naturellement dans des points déclives du sol, ou que les paysans creusent près de leurs habitations pour abreuver et baigner leur bétail, quelquefois aussi pour servir, faute de puits, aux usages de leurs fermes. Les mares sont alimentées par l'eau qui coule des toits, par les

(1) Loi du i4 frimaire an II.

(2; Voyez pour Thistoire de la législation relative aux étangs le rapport fait au Conseil général du département de l'Ain, le 20 août 1859, par une commission chargée de donner son avis sur les projets de loi et de règlement relatifs à la suppression des étangs, dans le déparlement de l'Âio .

petits ruisseaux que forme la pluie, parfois aussi par de minces fîlets d'eau qui filtrent à travers le sol et se dessèchent pendant Tété.

Il y a des pays, comme en Normandie, où chaque ferme possède sa mare. Tantôt ce sont de simples bourbiers où croupissent tous les liquides qui sortent des fermes et que Tincurie des paysans laisse se former au milieu de la cour ; tantôt ce sont des réservoirs creusés au milieu des champs ou des bois pour en opérer le dessèchement. Ailleurs, c'est au milieu du village que s'étale une flaque immonde où viennent aboutir toutes les eaux des chemins et des rues et les nombreuses rigoles entretenues par les liquides qui sortent des tas de fumier ou des écuries. Toutes les bétes du village viennent y barbotter et y boire, tandis que les ménagères y lavent leurs légumes et souvent leur linge. Dans d'autres endroits, ce sont des fossés verdâtres et fétides, de véritables crapaudières, espèces de cloaques où se rendent les eaux ménagères et qui laissent à découvert, en se desséchant, des bords fangeux et infects (i).

La plupart des agronomes sont d'avis de supprimer partout les mares, pour les remplacer par des citernes ou par des puits; mais il en est d'autres qui pensent qu'elles sont indispensables et qu'elles rendent des services qu'on ne saurait demander à des réservoirs plus corrects. Cette divergence d'opinion n'existe pas parmi les hygiénistes. Tous sont d'avis qu'il faut proscrire d'une manière absolue ces immondes cloaques d'où s'échappent les germes de toutes les infections miasmatiques.

Les mares ne se bornent pas à répandre leurs émanations empestées lorsqu'elles commencent à se tarir, ou quand on les cure intempestivement pendant l'été, elles sont plus pernicieuses encore lorsqu'on se sert de leurs eaux pour les usages domestiques. Il a été démontré, dans ces dernières années, que nombre d'épidémies locales de fièvre typhoïde, de scarlatine ou même de choléra, avaient été causées par le mélange frauduleux de ces eaux avec le lait des fermes voisines.

Il est donc indispensable que l'administration municipale, dans les villages, réduise autant que possible le nombre des mares, qu'elle en surveille les abords pour que les arbres, les buissons n'y laissent pas tomber incessamment des débris de branches et de feuillages qui s'y putréfient, pour que le curage ne s'en opère jamais pendant les chaleurs de l'été, qu'on profite de cette opération pour creuser le fond et enlever les bords, enfin et surtout pour qu'on se garde bien de répandre et d'étaler sur les berges même la vase infecte qu'on en retire, surtout s'il existe près de là des habitations (2).

Il faut prévenir les paysans du danger qu'il y a pour eux à se servir

(i) A. Layet, article Hygiène rurale du Dictionnaire Encyclopédique des sciences médicales.

{%) Gaultier de Claubky, Rapport à t Académie de médecine (Mémoires de l'Académie), t. XIV, p. 178.

des mares pour les usages domestiques et surtout pour servir de boisson et leur recommander, lorsqu'ils y conduisent leurs animaux pour s'y abreuver, de ne pas les laisser entrer dans Teau et y piétiner le fond, ce qui a pour effet de remuer la vase et de faire apparaître, à la surface, des bulles de gaz délétères.

D. Marais. — On doit comprendre, sous ce nom, tout terrain fortement imprégné d'une eau stagnante qui s'étale en. coui[^hes minces sur certaines parties de sa surface.

U y a deux espèces de marais, ceux qui se forment dans les déclivités du sol, sur le littoral ou près des cours d'eau, ce sont les marais naturels et ceux qui sont créés par la main de l'homme ou qui proviennent de certaines industries agricoles, ce sont les marais artificiels.

1® Marais naturels. — Ils sont de beaucoup les plus répandus et les plus nuisibles. Deux conditions sont nécessaires à leur formation : la dépression du terrain et l'insuffisance d'écoulement des eaux. La nature géologique du sous-sol est une circonstance favorable à leur productioD sans lui être indispensable. Lorsqu'il est argileux et imperméable, l'eau pluviale et celle des sources s'accumule dans ses déclivités, imbibe comme une éponge la mince couche de sable et d'humus qui le surmonte ; elle y séjourne tant que l'évaporation ne l'a pas épuisée, s'y altère et s'y corrompt. Les terres palusties sont inoffensives, tant qu'elles sont couvertes par les eaux; mais, quand vient la belle saison, elles se dessèchent en tout ou en partie et répandent des miasmes fébrigènes dans l'atmosphère, ainsi que nous l'avons exposé déjà à l'occasion des étangs.

Les marais sont surtout répandus sur le littoral, près de l'embouchure des fleuves et des rivières. Le déversement de leurs eaux est entravé par la résistance que la mer leur oppose ; les sables, les terres qu'ils charrient repoussés par les flots se déposent et forment à l'embouchure des bancs parallèles au rivage, des barres sur lesquelles la mer se brise. Derrière cet obstacle, les alluvions se déposent, le cours du fleuve se divise en plusieurs bras qui se déplacent sans cesse. Les deltas ainsi formés sont presque tous de grands marais et des foyers redoutables de fièvres intermittentes.

Ailleurs, ce sont les inondations périodiques des rivières qui forment les terrains palustres. Sur d'autres points, on ne peut guère invoquer que la déclivité du sol, où les eaux des pluies et des sources s'accumulent parce qu'elles ne trouvent pas d'écoulement et que la nature argileuse du terrain les retient à la surface. Enfin, les cultures qui se font sous l'eau, comme les rizières, les oseraies, les aulnaies, les saulaies, les tourbières qu'on exploite à ciel ouvert, peuvent être rapprochées des marais au point de vue de la genèse des fièvres intermittentes.

Les marais naturels sont répandus dans toutes les parties du monde. il ti'y a guère de pays qui en soit complètement exempt. Nous n'en tra-

cerons pas ici la carte parce que cet inventaire est du domaine rto la gi^ographie médicale, qu'il ne faut pas englober dans Thygiène (1).

L'étendue des marais diminue, dans tous les pays civilisés, et Ton y trouve un double avantage, celui de faire disparaître les fièvres endémiques et celui de rendre à la culture des terrains improductifs. Toutefois, cette œuvre est loin d*étre achevée. En France, nous en avions encore oOO.OOO hectares, lors du dernier recensement officiel (17 janvier 1860), et le docteur Yallin, en 1871, trouvait cette évaluation au-dessous de la vérité (i). Los travaux de dessèchement ont été partout «activement menés depuis èette époque. Les Landes, la Sologne, la Saintonge ont été assainies, les marais ont été en grande partie desséchés, la santé et le bien-être ont reparu dans ces pays déshérités ; mais il reste encore beaucoup à faire pour achever cette œuvre de transformation.

La constitution physique des marais varie suivant les climats. Ils ont pour caractères communs de favoriser le développement d'une végétation particulière et de servir de théâtre à une pullulation organique et à une destruction sans fin. Cinq éléments, le sol, Teau, Tair, la faune et la flore sont à étudier dans leur constitution.

a. SoL — Il est formé par une terre grasse, visqueuse, s'attachant aux pieds, se déprimant sous le poids du corps et laissant suinter Teau. Cette marne se dessèche superficiellement pendant la saison sèche, se fendille, se crevasse, puis reprend son aspect avec les pluies qui la détrempent de nouveau. Le^ éléments minéraux du sol palustre n'ont rien de bien caractéristique. Les silicates d'alumine, les sulfates de chaux, de magnésie, les carbonates calcaires y dominent. Kirk attribue une nocuité particulière aux roches calcaréo-magnésiennes qui ont subi l'action volcanique. Ranald-Martin a signalé la présence du fer dans les terrains palustres ; ainsi la terre rouge de Sierra-Léone renferme 38 p. 100 d'oxyde de fer (3). Pauly, Isidore Pierre ont fait des remarques analogues. Ce dernier assigne la composition suivante aux vases de l'Orne. On y trouve sur 100 parties :

Argile, sahle^ oxydu de fer avec un peu de phosphaste. . 57.40 à 61.50

Carbonate de chaux 31.60 4 36.40

Matières organiques 3.90 à 6.90

Cette proportion de matières organiques est extrêmement faible. On en trouve en moyenne 30 p. 100 dans la terre des maremmes de Toscane, et Parkes en a constaté 35 p. 100 dans un marais de la Trinité. Le terrain noirâtre des tourbières on renferme jusqu'à 90 p. 100. La matière organique de nature animale est surtout répandue dans le sol des marais

(1) Voyez pour cette énumération, l'article Marais du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques y par le D^ Rey, t. XXI, p. 618.

(2) E. Valliw, article Marais du DictionJinire encyclopédique des sciences médicales, L IV, 2» série, (871.

(S) G. Arnocld, Nouveaux élément!^ d'hygiène, 2« édition 1889, p. 121.

LES AIRS, LES EAUX ET LES LIEUX. Ml

côtiers. Au bord des estuaires de TEms et du Weser, dans les marais de la Frise allemande, le sol est formé pour une forte part de débris d'animalcules. « La vase des golfes de la Frise^ dit Elysée Reclus, con* » siste, au moins pour la vingtième partie, en débris d'infusoires. Dans » le port d'Emden, cette vase profonde ou Schlick est, pour les trois » cinquièmes, fournie de ces débris d^animalcules. i»

b. Eau. — L*eau stagnante des marécages présente souvent une teinte irisée de reflets bleuâtres et brillants, semblables à ceux que produirait une mince couche d'huile étendue à la surface. Elle est trouble, brunâtre et exhale une odeur désagréable. On y trouve une quantité considérable de débris organiques, d'origine végétale et animale, parmi lesquels des légions de parasites vivent et se multiplient. Malgré cette abondance d'éléments étrangers, Teau des marais n'est pas toujours trouble. Quand elle est au repos complet, les substances en suspension se déposent et le liquide se clarifie ; mais il n'est pas inoffensif pour cela, et il continue à contenir ses principes toxiques et infectieux.

Les réactions chimiques causées par la putréfaction ne sont pas les seules qui s'opèrent dans les eaux palustres ; les sels minéraux y agissent paiement. Les sulfates solubles en présence de la matière organique donnent lieu à la formation de sulfures et d'hydrogène sulfuré. C'est pour cela que les marais mixtes, c'est-à-dire formés par le mélange de Teau douce et de l'eau salée sont les plus dangereux de tous. Leur influence pernicieuse a été constatée par les observateurs de tous les temps, c Toutes les fois, dit Dutronlau, que dans les marais formés d'eau » douce et d'eau salée, on est arrivé à dédoubler les eaux, soit en détour- » nant les cours d'eau douce, soit en opposant une barrière à l'envahis- » sèment de l'eau salée, on a vu les fièvres s'arrêter ; on les fait renaître » à volonté en opérant de nouveau le mélange ». Les recherches du chimiste anglais Daniel sur les eaux de la côte occidentale d'Afrique, celles de Haûy et Balard sur celles du port de Marseille ont prouvé que la nocaité des eaux mixtes était due à la formation d'acide sulfhydrique résultant de la décomposition des sulfates au contact de la matière organique.

L'explication de ce fait est facile. L'eau douce et l'eau salée ont leur faune et leur flore à part. Chacune d'elles nourrit ses animalcules et ses plantes microscopiques ; l'organisation de ces petits êtres est fragile ; le moindre changement dans le milieu qu'ils habitent suffit pour les tuer et les transformer en matière putrescible. Lorsque l'eau salée se mêle à l'eau douce, ce milieu mixte devient mortel pour les êtres qui vivaient normalement dans chacun des deux liquides. Mélier attribue cet empoisonnement à l'hydrogène sulfuré qui se dégage au contact des sulfates de l'eau de mer avec la matière organique des eaux douces et qui est, comme on le sait, toxique au plus haut point pour les animaux inférieurs (1).

(1) Michel, Rapport sur les marais salants (Bulletin de l'Académie de médecine^ iS47-i848, t. XIII, p. 259).

Le fait est depuis longtemps connu des marins qui utilisent, dans les ports, cette propriété destructive pour conserver les bois de construction. Les fosses dans lesquelles on les renferme sont généralement situées à Tembouchure de petits cours d'eau où Teau de mer s'introduit au moment de la marée haute.

On peut rapprocher de ce fait, Tinsalubrité extrême des marais dans lesquels s'écoulent des eaux thermales fortement minéralisées. Hippocrate Tavait déjà signalée et Savi Ta mise en lumière, il y a une cinquantaine d'années, en citant pour exemple l'assainissement du lac de Rinugliano, Jusqu'en 1832, il recevait, par la fossa-calda^ les eaux minérales et thermales de Caldana, lesquelles contenaient des bicarbonates et des chlorures de chaux et de magnésie. La seule plante qui végétât sur son fond noirâtre était le chara-hispida et sa vase dég^eait du gaz hydrogène sulfuré, avec une matière organique. Les e-aux minérales détournées et le lac épuisé^ une végétation florissante a remplacé cette plante palustre ; le méphitisme et les fièvres ont disparu (1).

c. Air et gaz cUs marais. — L'air qui recouvre les marécages est chargé de vapeur d'eau, riche en acide carbonique et contient de plus de l'hydrogène proto-carboné, de l'acide sulfhydrique, parfois de l'ammoniaque, de l'hydrogène libre et de Thydrogène phosphore. Dans certains cas, il est, parait-il, plus riche en oxygène. L'air pris à la surface des flaques d'eau couvertes de végétation abondante peut en contenir jusqu'à 23 p. 100. Morren attribue cette richesse anormale à la présence d'animaux microscopiques de couleur verte, lesquels, sous l'infuence des rayons solaires, fixent le carbone et exhalent l'oj^ygène, à la manière des plantes (2). C*est l'hydrogène proto-carboné qui constitue le gaz des marais, ce gaz qu'on voit apparaître à la surface des eaux palustres sous forme de larges bulles, lorsqu'on en remue le fond avec un bâton et qui brûle avec une belle flamme bleue. Il a pour formule C^ H^. En traversant l'eau il lui abandonne une matière particulière très putrescible qu'on n'y retrouve pas lorsque c'est de l'hydrogène proto-carboné produit dans le laboratoire qu'on y a fait passer. Gigot-Suard a trouvé, dans l'atmosphère des marais de la Sologne, des substances organiques qui, formées au sein des eaux stagnantes, sont entraînées dans l'air par la vapeur aqueuse produite à leur surface et par les vents quand le sol est à sec. Ces substances sont principalement constituées par des débris de .végétaux, d'insectes et d'infusoires.

Les marais, comme les lacs et les étangs, sont habituellement recouverts

(1) Savi, Alcune considerazione sulla maVaria délie Maremme Toscane. Pîsa 1839 et Annales de chimie^ 1841, t. III.

(2) Morren, Recherches relatives à riîifluence gu exerce la présence d'animmlcules de couleur vertey contenus dans les eaux tranquilles, sur la qualité et la quantité des gaz que ces eaux peuvent contenir (Mémoire lu à TAcadémie royale de Bruxelles, le 7 février 1S41. Brwielles, ln-4o avec 7 planches).

LES AIRS, LES E\UX ET i.ES UEUX. 113

de brouillards qui ne sont pas seulement nuisibles par l'humidité froide qu'ils causent, mais encore et surtout parce qu'ils sont le réceptacle des miasmes qui s'échappent des eaux palustres. C'est le milieu le plus favorable au développement des germes de la malaria, c'est le marais aérien^ suivant l'expression du docteur Nicolas.

d. Flore et faune des marais. — V Annuaire des eauœ de France divise la flore des marais en deux sections : l*" les plantes toujours submergées ou Tlottantes dont il énumère vingt-cinq espèces principales sans compter les mousses et les algues qui flottent sur les eaux et y forment ce tapis d'un vert brillant qui recouvre certaines mares ; 2^ les plantes du bord des eaux dont les espèces sont quatre fois plus nombreuses (i).

La faune des marais se compose de légions d'infusoires, de zoophytes, de vers, de mollusques, de reptiles, de poissons et d'oiseaux qui vivent et pullulent dans ce milieu et dont les cadavres s'ajoutent par myriades à la masse des substances en décomposition. Les tricocéphales , les strongles, les douves s'y rencontrent à l'éUit d'œufs ; les rhizopodes tels que les amibes, les flagellés, les infusoires de toute sorte y abondent ; on y trouve encore des champignons inférieurs (leptomitris lacteris, pénicillium glaucum, aspargillus, etc.). Les micro-organismes enfin s'y trouvent en abondance et y jouent un rôle prépondérant au point de vue de la pathogénie, ainsi que nous le verrons bientôt.

2» Harais artificiels. — a. Marais salants, — Un marais salant est ane vaste surface destinée à l'évaporation de l'eau de mer. Il se compose de plusieurs bassins à fond argileux que l'eau parcourt successivement, en se concentrant de plus en plus jusqu'au point où elle laisse déposer le sel qu'elle contient. Dans TOuest, les salines sont composées de différentes parties. Les unes sont destinées à servir de réservoir à l'eau de mer, ce sont \esjards ou vasais ; les autres, formées de rigoles plates et loagues, à pente très minime et dans lesquelles l'eau chemine très lentement, encadrent les aires. Ces premières rigoles, appelées couches^ sont mises en communication avec le jard d'une part, de l'autre avec le mort, à l'aide de tuyaux dont le débit est réglé par une petite vanne mobile. Dans le mort, puis dans les tables, l'eau va toujours s'évaporant et se concentrant, elle arrive ainsi dans le muau, d'où elle passe par les petits canaux des brauous pour se répandre dans les aires ou œillets. Un chemin sépare les rangées des aires et c'est sur ce chemin et sur les petites levées latérales des aires que les sauniers circulent pour lever le sel.

Dans le midi, la disposition du salin est différente; les pièces se suivent, vastes et étendues ; les premières sont les chauffoirs, toujours en petit nombre et destinés à la concentration de l'eau, puis \qs aiguilles, longues

(1) Pour le catalogue de la llorc maritime, voyez l'article Marais du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XXI, p. 034.

rigolos étroites, amènent Teau par des détours variés sur les tables où le sel se dépose.

Le principe est identique ; l'évaporation amène la concentration du liquide et successivement les sels se déposent. Les sels de chaux se précipitent les premiers à 45° de Taéromètre ; le sel marin à 25« commence à se cristalliser. C'est le moment que choisissent les sauniers du midi pour faire passer Teau des aiguilles sur les tables ; le plus généralement la différence des niveaux oblige à se servir de procédés hydrauliques pour élever Teau et la répand repromptement, car, arrivées à ce degré de concentration, les eaux déposent rapidement leur sel. L'important est que Veau soit toujours en sel, comme disent les gens du métier. On forme ainsi des couches successives sur les tables et Topération se poursuit pendant la belle saison, cinq à six mois. Alors on brise les couches salines et on les enlève.

Dans l'ouest, l'opération est plus délicate et menée moins vite. L'évaporation a pour aide le vent et la concentration se fait successivement dans les couches et jusque dans les tables du niveau. Les sauniers de l'ouest ne jugent guère la concentration qu'au doigt ou à la main. La main plongée dans l'eau, puis exposée à l'air, se charge promptement de petits cristaux brillants et d'une couche fine de sel dès que l'eau est suffisamment concentrée ; la rapidité de l'opération dit si Teau est à point. Alors elle est dirigée sur les aires, où elle ne tarde pas à fleurir; des cristaux viennent se déposer sur les bords, aux angles et avec un petit râteau spécial le saunier les attire sur le chemin et les assemble ; pour se servir de l'expression du métier, il les cueille. Puis, après un premier égouttage, on les dispose en tas sur les bosses. Les bosses sont les terrains qui séparent les couches des aires et les marais entre eux ; elles sont plus ou moins élevées au-dessus des marais et presque partout cultivées ; on y ménage seulement des chemins pour l'enlèvement du sel et les besoins de la culture.

Dans Touest comme dans le midi, un phénomène particulier attire l'attention, c'est la coloration rose que prend l'eau du marais, et qui annonce la cristallisation. Pour les paludiers de l'ouest, le marais fait bonne mine. Celte coloration, longtemps inexpliquée, est due, comme on le sait, à la présence d'un animalcule Mo7ias Dunalii ; c'est lui qui donneiait aussi cette odeur de violette fort estimée des amateurs de sel.

Un point intéressant dans l'industrie du marais salant est le soin qu*il faut apporter à l'écoulement des eaux mères. Dans les salins du midi,l'opération est simple et se fait généralement bien ; quand le moment est venu, les eaux mères sont évacuées dans un petit canal spécial, les tables entièrement mises à sec.

On sait tout le parti qu'en a su tirer Balard pour la fabrication naturelle du sulfate de soude.

Dans l'ouest, il n'en est pas ainsi ; la cristallisation terminée, Teau

mère est évacuée dans un petit canal et rejetée à la mer. Melier rappelle avec raison Tignorance de beaucoup de sauniers qui rejettent cette eau dans le jard, croyant encore en tirer parti, tandis qu'ils ne font ainsi que nuire à leurs opérations futures. D'autres, peu soucieux de la propreté de leur marais, les conduisent dans de simples crevasses et les laissent s'écouler librement. Cette pratique est condamnable au point de vue de l'hygiène. Si Teau naère ne peut être utilisée, soit industriellement, soit médicalement, ce qui a été tenté dans quelques endroits et souvent avec fruit, elle doit être rejetée à la mer et non abandonnée dans le sol.

L'exposition que nous venons de faire rapidement de l'industrie salicole est certainement suffisante pour prouver que le marais salant ne doit pas s'entendre comme marais commun, nocif et dangereux pour la santé publique. Mellier rappelle qu'à l'époque florissante des salines de l'ouest Marennes avait une salubrité enviable ; l'industrie du sel ne portait aucun préjudice ; elle avait, au contraire, assaini le pays en corrigeant par des soins appropriés les dépressions du terrain, et en les arrangeant pour la formation des marais.

Le marais salant est même sain par lui-même. A l'Ile de Ré, d'Oléron, les sauniers n'ont jamais été plus fiévreux que les autres habitants et sont en général bien portants.

L'insalubrité naît quand le marais salant, n'étant plus productif, est abandonné ; alors le marais gât ou gâté commence. L'eau séjourne ; les eaux pluviales se mêlent aux eaux salées ; les matières organiques s'accumulent dans ces cours d'eau ; la terre, mal protégée par des fonds qui se creusent, s'imprègne d'eau saumâtre et de matières organiques, les alternatives de chaleur et de froid font varier la profondeur de l'eau accumulée, hâtent les transformations.

C'est le marais avec toute son intensité et tous ses attributs. Autour de lui, c'est la désolation ; la cachexie envahit la population, la mort sévit avec une rage inouïe et des villes et des villages jadis prospères disparaissent, ainsi que Brouage. L'empoisonnement des marais gàts est rapide, les matières organiques y abondent ; les poissons, les anguilles, les crustacés, succombent dans la vase des fossés et des marais. Puis, l'insouciance et l'imprévoyance font rejeter au marais les voiries de toutes sortes qui augmentent encore les foyers des décompositions putrides ; les émanations les plus écœurantes s'en dégagent.

Cette cause d'insalubrité est trop notoirement liée à l'état du sol pour que l'on puisse, à ce degré d'intensité, séparer le marais salant du marais ordinaire ; il réclame du reste les mêmes soins d'assainissement ; ce n'est qu'en entrant dans cette voie qu'on a pu, dans quelques points des côtes de l'Océan, regagner une partie du terrain perdu ; encore a-t-il fallu employer beaucoup de temps et d'argent pour rendre, là où on l'a tenté, au sol, théâtre d'une industrie morte par la concurrence des tarifs, une partie seulement de la salubrité qu'il possédait autrefois.

Ces choses malheureusement trop connues dans les contrées de l'ouest n'ont pas échappé à la vigilante investigation de Melier à propos de Marennes et de son insalubrité. « Jamais, dit-il, le pays ne fut plus prospère et la santé générale meilleure qu'au temps où la production du sel, portée à son plus haut degré de développement, cou\Tait pour ainsi dire tout le pays. C'est à cette époque du plus grand développement des salines que correspond le plus haut développemei\t de la population. Cette prospérité s'est soutenue, la population est restée florissante, tant que les salines elles-mêmes sont restées prospères. Elle a baissé au contraire et s'est évanouie à mesure que les salines ont perdu de leur importance, sont devenues moins nombreuses, ont été moins exploitées. Ainsi c'est depuis qu'il se fait moins de sel, depuis que moins de marais salants existent, que l'effet contraire a lieu, queies fièvres abondent, que la population s'est affaiblie. N'y eût-il que ce simple rapprochement, qui ressort de tout ce que l'on a écrit sur le pays et des détails connus de son histoire, il suffirait à lui seul pour justifier les salins et écarter de leur part toute idée d'une influence nuisible. La prospérité et le développement se concilieraient mal avec l'insalubrité. »

La ruine de l'industrie salicole dans l'ouest (4) n'a donc pas été seulement néfaste à la richesse de ces contrées, mais elle a été la cause directe et fatale d'une insalubrité excessive et contre laquelle il est même difficile de lutter.

Les traviiux d'assainissement qu'on peut appliquer aux marais gâts sont évidemment de même nature que ceux usités pour l'assainissement des marais ordinaires, drainage, dessèchement, mise en culture. Seulement, ils se compliquent souvent de difficultés d'autre nature que celles d'argent ou de terrains. Beaucoup de salines appartenant à des propriétaires différents sont souvent alimentées par un jard commun. Un saunier abandonne son marais et l'autre conserve le sien ; celui qui délsùsse sa propriété et la rend dangereuse pour le voisinage se refuse

(1) Les (1^|>art«ment5 produisant du sel marin d'après les relevés fournis par V Annuaire statistique (1880' sont :

Midi

Boucbcs-du- Rhône lui. 144 tonnes.

Hérault 56.144 —

Gard 50.738 —

Aude 74.80i —

PTrénf»>Orîentales 3.500 —

UauteGaronne 1.3iO —

a^rse 165

Ouest

Charente- Inférieure

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