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IV. — ACCLIMATEMENT

On donne le nom A' acclimatement au changement qui se produit dans l'organisme à la suite d'un séjour prolongé dans un lieu différent de celui que le sujet a habité jusqu'alors et celui d'acc/iVwa^a^ïow à l'ensemble des moyens à l'aide desquels on peut favoriser ce changement. Cette question prend chaque jour une importance plus grande. Les conditions d'existence des nations ont complètement changé depuis un demi siècle. A l'isolement systématique des peuples a succédé un besoin d'expansion, une fièvre de locomotion que le progrès industriel et scientifique favorise. La facilité des transports a rapproché les distances et ouvert les routes du globe à toutes les nationalités.

Les grandes migrations des temps passés n'étaient que des accidents

(i) A Berlin. De Vaffection des yeux dite cécité des neiges [Revue sanitaire de Bordeaux, n» du 25 septembre 1888, Extrait du Sordiskt medincinskf, Arkiv, 1888).

(2) Samuel Hearre, Voyaije au fort du I ri7ice-'/c-C»aHes^ daiu la bair d'Hudson, à VOcéan nord de 1769 à 1772, traduit de l'anglais, Paris, an Vil.

dans la vie des peuples ; aujourd'hui les déplacements partiels sont une loi de leur existence. La connaissance des lieux vers lesquels les émigrants se transportent, celle des précautions dont ils doivent s'entourer pour s'accommoder à leur nouvelle patrie, deviennent indispensables aux médecins qui doivent les guider, aux hygiénistes pour lesquels le problème de la colonisation devient une étude de premier ordre.

Ce problème se présente sous deux aspects différents, suivant qu'on l'envisage au point de vue de l'individu ou sous celui cjc la race. Pour l'individu, il lui suffit de pouvoir vivre dans sa nouvelle patrie : pour la race, il faut qu'elle s'y maintienne et s'y perpétue, sans que de nouveaux contingents soient nécessaires pour remplir ses vides, sans qu'elle ait besoin d'emprunter des bras étrangers pour cultiver le sol qui doit la nourrir. Une race n'est acclimatée qu'à cette condition et celle-ci n'est remplie que lorsque le chiffre» des naissances égale ou dépasse celui des décès. Dès lors de nouveaux éiéments interviennent dans le problème. La fécondité des femmes et la mortalité des enfants pèsent dans la balance d'un poids considérable. Nous allons nous occuper successivement de ces deux modes d'acclimatement.

I. Acclimatement individuel. — La transplantation d'un milieu dans un autre est soumise à des conditions que Témigrant doit connaître pour s'y conformer. Les unes résident en lui-même, les autres tiennent au milieu et celles-là sont les plus importantes.

1° Influence du milieu. — Le sens dans lequel l'émigration doit s'opérer est un<^ question capitale. Le déplacement en longitude n'a aucune influence sur la santé et ne nécessite pas d'acclimatement ; il n'en est pas de même du déplacement en latitude.

Pays froids, — L'acclimatation est plus facile, lorsque le mouvement a lieu vers les pôles que lorsqu'il se dirige vers l'équateur. Cette remarque faite il y a deux mille ans par Vitruve, s'applique également aux animaux et aux plantes. Tous les végétaux exotiques de nos contrées sont venus du sud. Les fauves des pays chauds résistent mieux dans nos ménageries que ceux des régions polaires. Les petits chevaux arabes de nos chasseurs d'Afrique ont beaucoup mieux supporté les froids rigoureux de la Crimée que les chevaux anglais, et si les singes meurent phtisiques en Europe, il est vraisemblable que la claustration et le genre de vie qu'ils mènent y contribuent autant que le climat.

En parlant des régions polaires, nous avons montré la facilité avec laquelle les équipages supportent les froids terribles de ces latitudes. Les gens du midi jouissent d'une santé excellente lorsqu'ils viennent se fixer dans le nord. Les créoles s'habituent très bien au climat de la France. C'est une observation qu'on peut faire chaque jour dans les ports de mer où beaucoup de familles sont venues se fixer depuis Témancipation. Pour eux, le changement de résidence s'opère sans modification appa-

LES ÀlRS, LES EAUX ET LES LIEUX. 217

rente dans la santé. On a décrit un acclimatement un peu théorique pour les personnes passant des climats chauds dans les pays froids. On a parlé de pléthore, de susceptibilité bronchique, de phtisie. Nous n'avons rien vu de semblable. Il est au contraire reconnu que les créoles sont moins impressionnables au froid le premier hiver que le suivant et nous pouvons affirmer qu'ils ne deviennent pas plus souvent phtisiques que les autres. Michel Lévy a fait du reste la même remarque. « Nous avons connu à Paris, dit-il, un grand nombre de jeunes gens du Brésil, du Mexique, qui n'ont souffert ni du froid de nos hivers ni de la température humide et variable de nos saisons intermédiaires (i). Le fait est qu'en général ils se portent mieux en France que dans les colonies. Leur appétit augmente, leur nutrition s'active, leur teint se colore et les femmes qui approchent de l'âge de retour y acquièrent un certain embonpoint, tandis que dans leur pays, elles deviennent d'une maigreur désolante, à cet âge de la vie. Ce n'est pas un acclimatement véritable puisqu*il s'opère insensiblement, sans crise et sans secousse.

Pays chauds. — Les choses se passent de toute autre façon lorsque le déplacement se fait en allant vers l'équateur et ce genre d'émigration offre plus d'intérêt que le précédent. Les Européens n'ont guère de tendance à se diriger vers les pôles ; le zèle scientifique peut seul les y attirer; tandis que tout au contraire les pousse vers le midi. La beauté du ciel, la richesse de la végétation, la fécondité du sol leur permettent une vie agréable et facile. Aussi tous les grands mouvements de population se sont-ils toujours faits du nord au sud. Les barbares marchaient vers le soleil, en se dirigeant vers l'Italie et l'Espagne ; les courants d'émigration se portent aujourd'hui vers les régions intertropicales et pourtant elles ont dévoré bien des millions d'Européens. Les colonies les plus florissantes ont un lugubre passé de désastres et d'épidémies ; mais la seule conclusion qu'on soit en droit d'en tirer, c'est qu'on trouve sous la zone torride un grand nombre de localités tellement insalubres que les Européens ne pourront les habiter qu'après les avoir assainies. La plupart des essais de colonisation ont eu lieu sur le littoral, à l'embouchure des fleuves, ou sur les bords de marais pestilentiels. Dans de semblables conditions, ils ne pouvaient aboutir qu'à des revers. On a tiré de ces faits particuliers des conclusions générales ; on s est habitué à ne pas séparer l'idée d'insalubrité de celle de pays chauds et à regarder l'acclimatement des Européens sous ces latitudes, comme un rêve irréalisable. Cela tient à ce qu'on n'a pas fait, dans la production des maladies de ces contrées, la part de lair et celle des lieux. C'est pourtant cette distinction qui domine la question d'acclimatement. Pour simplifier le problème, le docteur Treille en élimine les maladies endémiques. Ce sont pour lui des faits contingents et accidentels qu'il ne faut pas faire

(1) Michel LÉTT, Traité (f hygiène publique et privée (loc. cit.)y t. I,«p. 257,

intervenir dans Tétude de racclimatement (1). Qu'on puisse en faire abstraction en théorie, nous le comprenons, mais dans la pratique, force est bien d'en tenir compte. Il est des possessions coloniales tout entières dans lesquelles Témigrant n'est forcé de lutter que contre ce que M. Treille appelle les forces imminentes de l'atmosphère; il en est d'autres où il est exposé aux émanations du sol, où il devient la proie des maladies infectieuses que ces émanations produisent. Dans le premier cas, l'acclimatement est possible, sans que l'Européen ait de tribut à payer aux maladies, car on ne peut pas donner ce nom aux éruptions lichénoïdes ou furonculeuses dont il est souvent atteint pas plus qu'à l'état d'anémie presque physiologique dans lequel il ne tarde pas à tomber. Pendant quelque temps, il jouit de la plénitude de sa santé, il peut conserver, sans grande gêne, les vêtements qu'il portait dans son pays, et supporte sans peine le travail et la marche en plein soleil. Le premier effet du climat des Antilles sur l'arrivant, dit Rufz de Lavison, est une sorte d'excitation générale qui produit un sentiment de force inaccoutumée et d'activité. Toutes les distances paraissent petites, toutes les fatigues sont hardiment abordées (2). Au bout de quelques jours, cette sorte de fièvre tombe, les fonctions s'alanguissent, le corps s'alourdit et le travail devient impossible. On n'agit plus que par secousse, avec effort et la moindre agitation détermine des sueurs profuses qu'augmente encore l'abus des boissons et qui énerve. L'horreur du mouvement, le besoin de repos sont alors plus prononcés que chez l'habitant du pays. En même temps l'appétit décroit, le coloris des joues pâlit et lliématose perd de son activité. Pendant les premiers temps du séjour aux colonies, l'activité de la respiration augmente, puis elle diminue notablement. Les Européens, dit le docteur Jousset (3), qui avaient des spirométries montant jusqu'à 4.500, tombent à 3.900, 3.800 et, au bout de quelque temps, ils sont au niveau des indigènes. Quant à la fréquence, il a trouvé pour moyenne 23 respirations par minute, 30 pour maximum et 16 pour minimum. Féris, dans son Mémoire sur les climats équaloriaux, arrive à la même conclusion.

La circulation subit des modifications analogues. Elle augmente au début de fréquence et de tension ; les tracés sphygmographiques du docteur Jousset le prouvent. L'ascension est brusque, le sommet acuminé, la descente faiblement dicrote. Cetensemble de phénomènes prouve que les sujets sont sous le coup de l'éréthisme du début signalé par Davy et par Rufz de Lavison.

Le passage des pays tempérés dans les régions tropicales élève la température chez les Européens. Elle monte avec celle de l'atmosphère,

(!■ Docteur G. Treille, De CaccUmatation des Européens fions ies paps chauds^ 1888.

(2) Rufz de Lavison, Etudes historiques sur la Martinique, 1850, t. Il, p. 150

(3) Â. JoussKT, Traité de l'acclimatemefU et de l'acciimatation, Paris, 1884, p. 156.

s'exagère après le repos et sous l'influence de rexercice. L'hyperthermie normale de l'Européen transporté sous les tropiques est de 1® à 2®, d'après' M. Jousset, de 0^,70 seulement d'après M. Treille. Les fonctions de la peau sont surexcitées en même temps; les sueurs deviennent continuelles, profuses. Elles dépassent souvent 2.000 grammes dans les 24 heures et représentent, d'après Rattray, le tiers des sécrétions totales. En même temps la quantité des urines diminue ; elle tombe parfois à 760 grammes d'après Treille ; leur densité augmente d'une manière très notable.

L'activité de la sécrétion hépatique s'accroît pour compenser la diminution de l'hématose. En même temps les digestions deviennent plus difficiles, il survient un état saburral des premières voies qui s'accompagne souvent de pyrosis et de flatulence ; l'appétit disparut ou se pervertit et la nutrition s'en ressent bien vite. Sous ces influences le sang ne tarde pas à s'appauvrir et l'on voit se manifester Yanêmie trch ptcalCj bien distincte de celle qu'amènent les cachexies ou qui accompagne la convalescence. C'est une anémie essentielle due à l'insuffisance de la réparation, à l'épuisement par les pertes sudorales, et à la diminution de l'oxygène absorbé. Elle se traduit par la pâleur du visage, un peu d'anhélation dans la marche, la débilité croissante du système musculaire et l'exaltation du système nerveux. On la constate au microscope par la diminution des globules sanguins qui peuvent tomber à 2.400.000 d'après les observations faites à Rio-de-Janeiro par le docteur Pedro de Magalhaes et même au-dessous d'après celles du professeur Hayem. Cette anémie presque physiologique est sans danger. Lorsque l'Européen peut, de temps en temps, aller respirer dans les montagnes, un air plus vif et plus frais, il peut se maintenir dans cet état et continuer à résider dans le pays ; mais lorsque la localité qu'il habite est soumise à une température constamment élevée et qu'il ne peut pas en sortir, le dépérissement s'accentue chaque jour et alors il faut que l'émigré revienne en Europe ou qu'il aille se refaire sous un ciel moins brûlant. C'est ce que font les habitants des Antilles et de l'île de la Réunion ; ils vont chercher la fraîcheur dans les montagnes de leurs îles ; les Anglais du Bengale vont dans l'Hymalaya, ceux des côtes de Coromandel et de Ifalabar dans les Nyggheries.

L'état que je viens de dépeindre est le type classique de ce que les auteurs désignent sous le nom d'acclimatement. Il est certain qu'il est compatible avec un état de santé relatif et qu'il ne compromet pas la vie ; mais ce n'est pas une heureuse modification de Téconomie acquise par un long séjour dans le pays, puisque l'Européen se portait mieux quand il y est arrivé et que sa santé est d'autant plus précaire qu'il y réside depuis plus longtemps.

L'anémie tropicale est sans danger dans les pays chauds salubres, c'est-à-dire dans ceux où l'Européen ne lutte que contre la chaleur et

l'humidité de Tair ; il n'en est pas de même dans les régions où les émanations du sol viennent se joindre à ces influences dépressives. Elles facilitent l'invasion des maladies infectieuses, àTégard desquelles il n'y a pas d'acclimatement. Les auteurs qui ont dit le contraire ont confondu l'immunité qu'on acquiert pour les maladies qu'on ne contracte qu'une fois avec l'assuétude à l'empoisonnement miasmatique qui ne s'acquiert pas. C'est ainsi que Rochoux fixe à deux années le temps que réclame l'acclimatement aux Antilles ; il dit. qu'on le perd par un long séjour en Europe, que les créoles après une absence prolongée sont, à leur retour, dans le cas des nouveaux débarqués, il ajoute que l'habitation des montagnes n'a d'influence préservatrice que pendant le temps qu'on y passe. Tout cela, sauf le terme de deux ans qu'il a fixé d'une manière tout à fait arbitraire, est vrai pour la fièvre jaune aux Antilles et pour la peste dans le Levant ; mais ne s'applique guère qu'à elles. Or, ces maladies sont essentiellement épidémiques et ne constituent que des accidents pathologiques dans les pays où elles régnent, tandis que les fièvres paludéennes, la dysenterie, l'hépatite en forment le fond. Ce sont les véritables endémies des régions intertropicales et, pour celles-là, il n'y a pas d'acclimatement.

Fonssagrives admettait l'assuétude pour le miasme des marais, et l'appelait le ^nithridatisme palustre ; mais c'était une erreur de cet excellent esprit. Le paludisme se transforme, mais il ne cède pas. La fièvre diminue d'intensité, les accès s'éloignent, s'atténuent ; mais la cachexie les remplace et la chloro-anémie, les engorgements viscéraux, les hydropisies conduisent lentement le malade au tombeau, à moins que le dénouement ne soit hâté par un accès pernicieux. Il en est de même pour la dysenterie et pour l'hépatite. Une première attaque en appelle pesqu'inévitablement une seconde si le malade ne quitte pas le pays.

L'acclimatement, on le voit, n'est guère possible dans les régions insalubres de la zone intertropicale. Les garnisons européennes y perdent d'autant plus de monde que le séjour s'y prolonge davantage ; aussi les renouvelle-t-on d'autant plus souvent que le pays est plus malsain. On les relève tous les trois ans dans les colonies salubres, tous les deux ans dans celles qui le sont moins et tous les ans à Mayotte. Pendant la dernière expédition de Madagascar, les échanges entre cette île et celle de la Réunion étaient incessants.

Altitudes. — Dans les colonies dont le sol est montagneux, on a pris le parti, pour mettre les troupes à l'abri des maladies endémiques, de les établir dans des camps établis sur des lieux élevés. Les miasmes infectieux ne s'élèvent pas à une grande hauteur. Celle-ci varie avec le pays et la latitude, comme nous l'avons vu en étudiant les climats partiels. La limite des émanations palustres ne dépasse pas 800 mètres, et il suffit le plus souvent de s'élever à 400 ou 500 pour s'en préserver. La fièvre jaune, suivant de Humboldt, ne dépasse pas au Mexique l'altitude de

itt4 mètres ; aux Antilles, elle s'arrête beaucoup plus bas. A la Guadeloupe, elle respecte les soldats casernes au camp Jacob, dont l'élévation n'est que de 545 mitres. A la Martinique, elle n'atteint pas ceux qui habitent au camp de Balata, qui n'a pas 440 mètres d'altitude. Les Européens se portent à merveille dans les pays de montagne. Ceux qui vont se refaire dans les sanatorîa, vantent à l'envi la pureté vivifiante de l'air et le charme des stations élevées. Il en est pourtant qui dépassent 2.000 mètres. Celui de Darjeling, dans l'iiimalaya, n'a pas moins de 2.668 mètres, et le plateau des Nilgherrys dans les Ghates orientales, atteint 2.200. C'est une altitude exagérée, et mieux vaut ne pas monter aussi haut. Il y a souvent, dans ces sanatoria, un écart de 25 degrés entre les températures extrêmes de la nuit et du jour ; de semblables variations ne sont pas s^ns danger pour des gens qui viennent du Bengale ou de la côte de Malabar. Aussi les Européens y sont-ils sujets à des affections rhumatismales et à une diarrhée particulière que les médecins des Indes ont décrite sous le nom de Hills diarrhea^ Quant aux indigènes qui les accompagnent, ils ont la plus grande peine à supporter ce changement de résidence.

3* Influence de Vâge^ du sexe ^ de la constitution, — Les enfants s'acclimatent plus difficilement que les adultes dans les régions intertropicales. Leur mortalité y est beaucoup plus forte qu'en Europe. Dans l'Inde, il meurt deux fois plus d'enfants anglais, de la naissance à 15 ans, que dans la Grande-Bretagne. Il en est de même dans les autres colonies. Il y a toutefois une distinction importante à faire au sujet de Tâge. Un enfant européen qu'on emmène aux colonies, avant le sevrage et l'époque de la première dentition, peut être considéré comme ayant à peu près quatre chances sur cinq de ne pas y résister. S'il ne meurt pas d'athrepsie pendant la traversée, parce que le lait de sa mère, de sa nourrice ou de sa chèvre se sera tari en route, il succombera probablement aux convulsions dentaires ou à la diarrhée du sevrage. C'est pour cela que, dans les pays chauds, on prolonge l'allaitement jusqu'à deux ans. Cette époque franchie, les chances de vie augmentent comme en Europe, et lorsque la première enfance est passée, elles sont égales à celles des adultes. On remarque même que, dans les pays chauds salubres, les enfants européens, quand ils sont bien soignés, se développent plus rapidement que dans le pays natal. Je ne parle ici que de ceux qui sont venus aux colonies tout jeunes, qui ont résisté aux premiers assauts et sont par conséquent le résultat d'une sélection. Ceux qui arrivent aux colonies à 7 ou 8 ans ne sont pas dans le même cas, et les adolescents eux-mêmes résistent moins bien que les adultes. C'est dans la plénitude de la vie qn'on est dans les meilleures conditions pour émigrer et pour se rendre utile dans le pays qu'on va habiter. Les enquêtes anglaises ont prouvé qu'au-dessous de 16 ans et au-dessus de 40, les immigrants étaient plutôt une charge qu'une ressource pour une colonie. La limite extrême, dit

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Mahé, ne devrait pas dépasser 50 ans. Cela ne veut pas dire qoe les vieillards ne se portent pas bien aux colonies. Avec des ménagements, du repos et du bien-être, ils s'y trouvent très bien. La chaleur leur est favorable ; les maladies endémiques, les épidémies les respectant d'habitude, et ils atteignent souvent un âge très avancé ; mais ce sont des non-valeurs.

Si les hygiénistes sont unanimes sur ce qui concerne les difficultés de Tacclimatement pour les enfants, ils ne sont pas aussi bien d'accord à regard des femmes. Les uns soutiennent qu'elles s'habituent encore plus difficilement que les hommes aux pays chauds ; d'autres affirment qu'en raison de leur sobriété, de leurs fatigues moindres, de leurs occupations qui leur permettent de rester à la maison, elles payent un moindre tribut à la maladie et à la mort. Les deux opinions ne sont pas aussi inconciliables qu'elles le paraissent. En réalité, les femmes souffrent plus que les hommes dans les colonies ; mais elles y meurent moins. Elles y mènent une existence affreusement pénible. La traversée pour s'y rendre les éprouve davantage. Si elles sont enceintes, l'avortement est probable ; si elles sont nourrices, leur lait se tarit le plus souvent. Elles arrivent aux colonies fatiguées par le mal de mer et déjà affaiblies. La chaleur et l'humidité leur paraissent plus insupportables qu'à nous. Les moustiques les tourmentent davantage et les empêchent de dormir ; les sueurs profuses, la dyspepsie, l'ennui, la nostalgie les achèvent; elles maigrissent, tombent dans l'anémie et les accidents névropathiques, les troubles de la menstruation arrivent à la suite. Tout cela ne les fait pas mourir, mais elles mènent aux colonies un existence misérable et sont le plus souvent forcées de retourner en France. Il y a sans doute de très nombreuses exceptions ; mais, en général, l'influence des pays chauds exaspère les troubles qui forment le fond do la pathologie de la femme. En revanche, elle résiste mieux que l'homme aux maladies endémiques et il en meurt moins.

Les tempéraments qui se rapprochent le plus de celui des hommes du Midi, sont ceux qui se prêtent le mieux à l'acclimatement dans les régions torrides. Les hommes robustes, sanguins, les blonds au teint rosé, sont ceux que la fièvre jaune frappe de préférence. La dyseiUerie et l'hépatite ne les épargnent pas davantage. Les hommes grands, lymphatiques, un peu mous, ne résistent pas mieux. Dans les troupes de marine, les artilleurs, qui sont des hommes de haute taille, succombent dans une plus forte proportion que les fantassins qui n'ont pas été choisis. Les hommes qui résistent le mieux sont ceux qui sont bruns, secs, bien musclés et de taille moyenne. 11 est inutile de dire qu'il faut qu'ils soient exempts de toute tare organique.

3° Hygiène de V acelimatement, — Lorsqu'on va se fixer dans un climat plus froid que le sien, ou dans des lieux élevés, on n'a d'autre précaution à prendre que celle de se couvrir plus chaudement et d'éviter

les refroidissements nocturnes. L'émigration vers les pays chands exige plus de précautions ; il ne faut pas toutefois les exagérer comme le font beaucoup d'hygiénistes, il faut surtout se bien garder de donner les mêmes conseils à l'individu isolé qui se rend aux colonies pour ses affaires et aux chefs de corps qui y envoient des troupes, aux gouvernements qui y expédient des condamnés ou des convois d'émigrants.

L'individu qui se rend dans les contrées équatoriales, ne quitte pas l'Europe pour changer d'air, il y va parce que ses affaires ou les obligations de son emploi l'y contraignent. Il ne peut par conséquent pas choisir sa résidence, et souvent il lui est impossible de fixer l'époque de son départ et le lieu de son habitation. Il est donc un peu puéril de lui conseiller de graduer la transition d'un climat dans un autre, par une halte prolongée dans les régions intermédiaires, d'éviter le séjour des localités insalubres, d'aller passer l'hivernage dans les montagnes, de ne pas sortir pendant les heures chaudes de la journée, etc. Il part quand on le lui ordonne, se loge où il peut et sort quand ses affaires l'y contraignent. Toutefois, quand il lui est loisible de fixer Tépoque de son départ, il faut qu'il s'arrange de façon à n'arriver à sa destination qu'à Tépoque de la saison fraîche, qu'il laisse passer Thivernage et surtout qu'il n'y débarque pas au moment d'une épidémie.

Habitation. — S'il est libre de choisir sa résidence, si ses occupations ne l'enchaînent pas dans une ville située au bord de la mer, près d'un fleuve ou d'un marécage, il faut qu'il se fixe sur une hauteur, comme le font les négociants dans la plupart des colonies. Ils ont leurs bureaux dans la ville basse et leurs habitations sur les collines qui entourent celle-ci. C'est ce que les Hollandais font à Batavia, et depuis qu'ils ont pris cette habitude, leur mortalité a diminué dans une proportion considérable. Si le nouveau venu ne peut pas s'éloigner du centre de la localité, il faut qu'il évite de se loger dans les parties basses, près d'endroits marécageux, d'eaux croupissantes.

Les habitations les plus saines sont celles qui n'ont qu'un étage élevé sur lin rez-de-chaussée servant de cave ou de réserve, avec un grenier. bien ventilé, recouvert d'un toit en briques fortement incliné pour favoriser l'écoulement des pluies torrentielles. Les toits en bardeau, très usités dans les colonies, sont trop hygrométriques ; ils se fendillent sous l'action du soleil et laissent passer la pluie. Quant aux toitures métalliques, il n'y faut pas songer. Elles communiqueraient à l'appartement situé au-dessous une chaleur intolérable.

Autant que faire se peut, il faut éloigner les servitudes, de la maison proprement dite. Celle-ci s'élève d'habitude au centre d'un petit jardin séparé de la rue par une grille et les communs sont relégués derrière. Le point capital pour Thygiène des appartements, c'est qu'ils soient vastes et bien aérés. Dans les. pays véritablement torrides, comme les, Indes anglaises, on les ventile avec des pankas, sorte d'éventails ou de cloisons

mobiles qu'un Indien fait osciller nuit et jour. Dans les riches maisons anglaises de Calcutta, les appartements sont séparés de l'extérieur par de larges galeries supportées par des colonnes. Entre celles-ci sont placées des nattes en vétyver qu'on arrose constamment. L'évaporation de cette eau parfumée, la demi-obscurité qui règne partout et le mouvement perpétuel despankas produisent, dans ces demeures somptueuses, un abaissement de température tel que les Européens qui y entrent, en sortant de leurs navires où la chaleur est intolérable, éprouvent un sentiment de froid désagréable et y contractent des douleurs rhumatismales.

Le mobilier doit être simple, les tapis et les tentures y seraient un non-sens. Les lits doivent être durs, enveloppés dans une moustiquaire, formés d'un seul matelas mince et résistant. Dans certains pays ultratorrides, on couche sur des nattes, avec une chemise et une mauresque pour tout vêtement, en se plaçant dans un courant d'air.

Lorsqu'il s'agit d'habitations collectives, de campements pour des soldats par exemple, on est libre de choisir son emplacement et il faut se porter sur les hauteurs. C'est une règle sur laquelle les hygiénistes de tous les pays sont aujourd'hui d'accord. La France, à cet égard, est loin d'être dans d'aussi bonnes conditions que l'Angleterre. A l'exception de notre sanatorium de la Guadeloupe, nous ne possédons dans les hauteurs de nos colonies, que des établissements précaires, d'un confort douteux, destinés seulement à être occupés pendant quelques mois, en temps d'épidémie, ou pendant la durée des plus fortes chaleurs. Les hommes y sont entassés dans des conditions qui annulent les bons effets de l'altitude. C'est ainsi qu'à la convalescence de Saint-François (île de la Réunion) et à Balata (Martinique), les baraquements sont insuffisants et la fièvre typhoïde s'y est développée à maintes reprises (1). En construisant, comme on le fait aujourd'hui, des casernes dans les plaines, des baraquements sur les hauteurs, des sanatoria plus haut encore, on éparpille ses ressources et on multiplie les dépenses. Il faut créer, sur les hauteurs, non des habitations temporaires, mais des casernements définitifs pour loger les troupes en tout temps. Quant au mode de construction, aux matériaux à adopter, à la disposition des annexes, les règles en seront tracées en parlant des habitations en général et des casernes en particulier (2).

Aliynentation. — Le régime à suivre en arrivant aux colonies a une importance capitale. Les conseils donnés par les hygiénistes se ressentent un peu des idées théoriques qu'ils se font au sujet de l'acclimatement. D'après Michel X«évy, tant que les nouveaux venus ne participent pas

(1) Docteur G. Reynaud, L'armée coloniale au point de vue de V hygiène pratique^ Paris, 1894.

(2) Pour la construction des casernes dans les colonies, voyez G. Reynaud, L'armée coloniale (loc. ct7.), chapitre V, p. 106, et Manuel d'hygiène coloniale (Journal d'hygiène. 4894, No 925, p. 286).

encore à la débilité naturelle des indigènes, tant qu'ils pèchent encore contre le climat par Texubérance des forces et par un état trop fibrineux du sang, leur régime doit être moins substantiel et composé particulièrement d'aliments végétaux (i). Autrefois on allait plus loin ; on les saignait à l'arrivée pour les acclimater plus vite. Cette pratique a causé bien des décès. En diminuant brusquement la masse du sang, on active Tabsorption, et dans les pays malsains on favorise celle des miasmes; dans les contrées salubres, on diminue la somme de résistance apportée d'Europe par les nouveaux venus, et on hâte l'apparition de l'anémie tropicale. Il ne faut pas affaiblir les gens.

Les conseils que nous avons toujours donnés aux personnes qui vont se fixer aux colonies, sont les suivants : 11 faut vivre avec sobriété, ne pas contraindre son appétit ni changer brusquement ses habitudes. Il faut se rapprocher peu à peu du genre de vie que l'expérience a fait adopter aux Européens habitant depuis longtemps dans le pays. Quant aux indigènes, dont certains hygiénistes conseillent d'adopter l'alimentation, elle serait absolument insuffisante pour faire vivre un Européen. Un Indien se soutient avec une pinte de riz, les noirs d'Afrique se contentent d'un peu de racine de manioc, vivent de millet ou de bananes ; un blanc qui voudrait les imiter, ne résisterait pas un mois à un panîl régime.

Il est certain que, dans les pays chauds, on a besoin de moins de nourriture, puisqu'on n'a pas à fournir la même quantité de chaleur; mais si les aliments respiratoires sont moins utiles, ceux qui fournissent à la réparation sont toujours indispensables, et c'est pour cela qu'une diète exclusivement végétale est un non-sens. D'un autre côté, on ne peut pas insister fortement sur l'usage des viandes, parce que la digestion est moins active ; le suc gastrique est moins acide, son pouvoir peptonisant est amoindri. Du reste, il suffit de se régler sur ses impressions. L'appétit est moins exigeant dans les colonies. La viande ne l'excite pas. Les volailles, les œufs, le poisson, les coquillages, les légumes, les fruits, le stimulent davantage et conviennent mieux dans des pays où l'alimentation n'a pas besoin de fournir à l'entretien de la chaleur. Les nouveaux venus doivent éviter l'abus des fruits qui sont cause de diarrhée ou de dysenterie. Le goût des condiments se développe promptement. On recule dans les premiers temps devant le piment, le kari, les achards ; mais on s'y habitue vite et l'excès seul est à éviter. 11 faut se défier toutefois de l'abus des condiments acides ; beaucoup de dyspepsies chroniques ne reconnaissent pas d'autre cause.

L'abus des boissons alcooliques est encore bien plus dangereux ; il contribue pour une forte part à la mortalité des hommes du Nord dans les colonies. L'alcool tue plus d'Anglais dans l'Inde que les maladies.

(1) Michel Lett, Traité d:hygiène (loc. cit.), t. II, p. 5t9.

Traité d'tiygiène publique et privée. t5

Les spiritueux ont dans les pays chauds un attrait auquel il est difficile de résister. Ce sont les seules boissons qui désaltèrent et qui réveillent l'activité. Les personnes les plus sobres éprouvent cette tentation en arrivant aux colonies. L'absinthe, le tafia étendus d'eau sont surtout à redouter, parce qu'on augmente toujours la quantité du principe alcoolique et qu'on en boit sans cesse. Les boissons aqueuses, les limonades ne font que tromper la soif et exciter la transpiration. Les boissons amères, la bière principalement, sont préférables ; mais les bières qu'on prépare pour l'exportation sont alcoolisées et il faut les couper avec de l'eau.

Le vin de bonne qualité convient pour les repas et il faut préférer les vins rouges de France aux vins blancs alcoolisés dont on fait un si grand usage dans les colonies. Les infusions légères de café et de thé conviennent également pour étàncher la soif ; mais il faut les boire aussi chaudes que possible, comme le fond les Chinois, lorsqu'on ne peut pas les refroidir à l'aide de la glace.

Les boissons glacées, lorsqu'on n'en fait pas abus, qu'on ne les ingurgite pas en trop grande quantité à la fois, sont très hygiéniques dans les pays chauds, et elles procurent un soulagement considérable ; aussi leur usage s'est-il généralisé, depuis que la facilité des communications et le perfectionnement des appareils a permis de s'en procurer à peu près partout. Les boissons très froides désaltèrent sous un petit volume et favorisent la digestion, par l'action tonique qu'elles exercent sur la tunique musculeuse de l'estomac et par l'effet sédatif qu'elles produisent sur son système nerveux.

L'absorption des boissons froides produit un abaissement de la température générale qui peut aller à plus d'un degré et qui se communique au corps tout entier ; elle ralentit la respiration sans en changer le rythme : elle augmente la tension du pouls et, si son action se prolonge, elle finit par en ralentir les battements. 11 est inutile de dire que l'ingurgitation brusque d'une grande quantité d'eau glacée pendant que le corps est en sueur, est aussi dangereuse sous les tropiques qu'en Europe, qu'il peut en résulter des congestions intérieures, des pleurésies, des péricar-. dites, des vomissements incoercibles ou des flux cholériformes. On attribue ces accidents à l'augmentation de la pression sanguine.

Vêtements. — Dans les colonies, les vêtements doivent remplir deux indications : préserver le corps de l'ardeur du soleil, absorber la sueur et la vaporiser. Us doivent être amples, légers et mauvais conducteurs du calorique. La laine et le coton sont pour cela préférables à la toile. 11 est indispensable de porter, sur la peau, un gilet de flanelle légère ou un tricot de coton et de s'envelopper le ventre d'une large ceinture de flanelle. La chemise doit être en coton aussi fin que possible. Le linge de corps doit être changé très fréquemment. C'est une mesure détestable que celle qui consiste à le faire sécher, lorsqu'il est imprégné de sueur, pour le remettre ensuite, sans passer par le blanchissage. Quant

aux habits de drap, il faut les réserver pour les matinées et les soirées fraîches. Dans le jour, ils sont avantageusement remplacés par un pantalon blanc, une jaquette ou une veste blanches. Il est indispensable de changer de vêtement, lorsque la nuit approche. Sans cette précaution, on contracte des refroidissements qui ne sont pas sans danger. Il est rare que les habitants aient besoin de se couvrir de vêtements imperméables, quand ils restent en ville ; mais en voyage et dans les longues courses, surtout à cheval, il est bon de s'en munir. Le chapeau de paille est la meilleure coiffure qu'on puisse adopter. Il faut laisser le casque aux militaires.

Les femmes, pour leur toilette, se conforment aux mêmes principes généraux. Lorsqu'elles sont à la maison, et elles y passent la majeure partie de leur vie, elles portent pour tout vêtement, dans la plupart des colonies, une ample robe de chambre sans taille, en mousseline ou en foulard. Pour les petits enfants, il faut renoncer au maillot qui cause des rougeurs, des excoriations et des sueurs profuses. Une chemisette et une robe longue suffisent pour les couvrir. Nous parlerons du costume des troupes, dans les colonies, lorsque nous nous occuperons de la profession militaire.

Bains, ablutions, — La propreté rigoureuse est plus indispensable dans les pays chauds que partout ailleurs ; elle y est aussi plus facile. On voudrait vivre dans l'eau. Les bains froids, les douches et les ablutions froides nettoient la peau et la rafraîchissent ; ils tempèrent même la soif. Les créoles ont fait usage des af fusions froides longtemps avant que Priessnitz n'inventât l'hydrothérapie. Les bains froids pris dans l'eau courante ou à la mer sont une excellente pratique et la natation vient y joindre les bienfaits d'un exercice pris dans un milieu qui exclut la transpiration. Seulement, il faut se défier des caïmans et des requins. Le meilleur moment pour se plonger dans l'eau, est le matin. On s'y dépouille de la sueur de la nuit et on y puise de la vigueur pour les premières heures de la journée. Le bain du soir a l'avantage de préparer an sommeil par le calme qu'il procure ; mais il faut éviter le milieu du jour.

Travail, exercices, — Dans les pays chauds, tout travail demande un effort. On a de la tendance à se laisser vivre dans l'immobilité et il faut réagir contre elle, tout en évitant l'excès de fatigue qui est plus dangereux encore. L'existence dans les colonies n'est plus ce qu'elle était avant l'émancipation des noirs. Les propriétaires sont obligés aujourd'hui de surveiller eux-mêmes leurs exploitations ; les nouveaux venus sont des commerçants, des industriels qui ont leur temps pris par leurs affaires, ou des fonctionnaires dont les occupations sont les mêmes qu'en Europe. Il faut courir sous le soleil, ou séjourner dans un bureau, pendant le moment le plus chaud de la journée, et ce n'est pas sans inconvénient.

Dans les pays extrêmement chauds, comme le Bengale, on ne sort

pendant le jour, que dans les cas d'absolue nécessité. On s'enferme alors dans une voiture hermétiquement close, et un Indien vous tient un parasol au-dessus de la tète, pendant qu'on passe de la voiture dans la maison.

Les Européens qui en ont le loisir, font bien de rester chez eux, pendant la grande chaleur et de faire la sieste qnand ils le peuvent. C'est, quoi qu'on en ait dit, une excellente habitude. Une heure de sommeil au milieu du jour repose, rafraîchit, redonne de l'énergie et compense l'insomnie trop fréquente des nuits. Pendant la sieste, la température du corps s'abaisse et la fréquence du pouls diminue ; la respiration seule s'accélère légèrement. Le besoin de sommeil à l'heure de midi est partagé par tous les êtres vivants. Tout dort dans la nature à cette heure torride. C'est le moment du profond silence dans les grands bois ; les fauves se cachent et s'i^ndorment ; les oiseaux font silence et les insectes eux-mêmes partagent l'immobilité générale. L'Européen, quand il ne dort pas, reste étendu, dans un demi-sommeil qui lui laisse à peine la liberté de penser et de sentir.

11 faut respecter ce besoin et se ménager un temps de repos au milieu de la journée, toutes les fois qu'on le peut. C'est ce qu'on fait généralement. Le matin est Theure de la grande activité aux colonies. On y traite toutes les affaires urgentes, celles qui se font au dehors et on réserve pour le travail de cabinet les heures qui suivent la sieste et précèdent le dîner. La soirée est en général consacrée aux repos et aux distractions.

L'exercice est nécessaire dans les pays chauds comme partout ; mais il exige plus de ménagements. Tout déploiement exagéré de force musculaire amène des transpirations abondantes et inutiles sinon nuisibles. L'exercice même modéré élève la température, accélère la transpiration et le pouls. D'après des observations prises au Sénégal, la chaleur augmente de près d'un degré par la marche au soleil. La promenade à pied ou en voiture, l'équitation à la condition de ne pas adopter une allure trop fatigante, les occupations qui ne demandent pas de mouvement trop énergique, suffisent en général à ce besoin d'action physique qui demande à être satisfait.

Les pays chauds ne sont pas plus favorables au travail intellectuel. Il faut le même effort, la môme force de volont<î pour sy livrer et il élève également la température. On ne peut pas le continuer pendant un temps aussi long qu'en Europe, sans courir plus de danger. La lecture est cependant une distraction des plus salutaires ; c'est plutôt une récréation qu'un travail et c'est un puissant remède contre l'emiui, le spleen et la nostalgie, dont il est bien difficile de se garer dans certains postes coloniaux où tout contribue à rendre la vie insupportable.

II. Acclimatement de la race. — La distinction que nous avons établie entre les pays salubres et ceux qui ne le sont pas, s'applique à la

race aussi bien qu'à l'individu. Les Anglais et les Hollandais prospèrent au cap de Bonne-Espérance ; la population européenne se maintient sans effort à la Réunion et à Maurice ; les Espagnols ont fond^des colonies florissantes dans toute TAmérique du Sud, et le courant d'émigration qui se dirige depuis quelques années vers les bords de la Plata a fait de la Confédération Argentine un Etat important. Les Allemands eux-mêmes ont formé une colonie agricole au Brésil, dans la province de Rio-Grandedo Sul. 2% familles y ont produit, en 45 ans, une population de 120.000 âmes. Enfin rien ne s'oppose à la libre expansion de la race européenne dans la plus grande partie de l'Océanie. Elle ne se maintient au contraire qu'à la faveur de l'immigration dans les contrées où régnent les redoutables endémies des pays chauds. La mortalité y dépasse la natalité dans des proportions considérables, tant qu'on n'est pas parvenu à assainir le pays.

L'Algérie nous offre un exemple frappant de la transformation que peuvent amener la culture et l'hygiène. La mortalité était telle, dans les premières années de l'occupation, que les médecins de l'armée désespéraient de voir la race française s'y maintenir et s'y livrer à la culture du sol. Cependant l'exemple de ces Kabyles blonds de l'Auress, de ces représentants de la race caucasienne qui sont établis dans lo nord de l'Afrique et s'y maintiennent depuis plus de deux mille ans, celui des Romains qui s'y sont implantés peu de temps après, auraient dû les rassurer sur l'avenir de notre colonie; mais ces exemples étaient oubliés. En présence de tous les faits connus jusqu'à ce jour, écrivait Boudin en 1857, l'acclimatement du Français en Algérie à Vètat (V agriculteur n'a que la valeur d'une simple hypothèse, en d'autres termes il reste à prouver (1). Les généraux de l'armée partageaient cotte défiance, contre laquelle protestait M. de Quatrefagos et l'événement a donné raison au savant. L'assainissement et l'amélioration progressive du sol, la ténacité des colons, l'accroissement progressif du bien-être, ont changé la face des choses. La mortalité a diminué pendant que la natalité augmentait ; aujourd'hui le nombre des naissances l'emporte notablement sur celui des décès et le développement de la population européenne est assuré même en dehors de l'immigration.

En sera-t-il de môme des colonies situées sous la zone torride ? Il est permis de l'espérer : c'est une question de temps, de prudence et de moyens d'action. Jusqu'ici on n'a fait en matière de colonisation que des essais qui devaient conduire» à des désastres. 11 est inutile de rappeler ce lugubre passé ; mais il faut qu'il reste à l'état d'expérience, pour qu'on n'ait plus la tentation de recommencer.

L'assainissement des contrées insalubres de la zone torride est une

(1) BoUDlNf J.-C.-M., Traité de géographie ci de statistique médicale, Paris, 1857, t. II, p. 193.

œuvre qui dépasse la puissance des moyens d'action dont nous disposons aujourd'hui; mais c'est en pareille matière qu'il ne faut jamais désespérer de l'avenir. 4 la façon dont .marchent les sciences et l'industrie, ce qui nous paraît impossible aujourd'hui peut devenir praticable demain. D faudrait avoir une foi bien robuste dans les progrès scientifiques pour espérer qu'ils permettront d'assainir un jour le globe tout entier, mais la terre est encore si faiblement peuplée que l'Europe pourra, pendant bien des siècles, déverser son excédent de population sur des contrées habitables pour elles. En attendant, il faut se tenir sur la réser\'e et se persuader que lacclimatement définitif des races européennes entre les tropiques ne peut pas être l'affaire d'un jour. Les mouvements migratoires, pour aboutir à lacclimatement, doivent s'opérer de proche en proche et sont l'affaire des siècles. Si les premiers âges du monde nous avaient légué l'histoire de leurs souffrances, ils nous apprendraient ce qu'il a fallu de temps, d'efforts et de sacrifices pour transformer l'Europe et ce qu'a coûté à nos ancêtres l'héritage qu'ils nous ont laissé.

Avec le temps, les changements physiologiques qui préparent l'adaptation de la race au climat, s'opèrent peu à peu. La stérilité des femmes et la mortalité des enfants diminuent ; l'équilibre entre les naissances et les décès s'établit peu à peu, jusqu'au jour où les premières l'emportent définitivement. Les aptitudes des émigrés augmentent en même temps. Au début, c'était déjà beaucoup de ne pas mourir ; avec les années, ils parviennent à surveiller les travaux des champs et à la fin à cultiver le sol. Déjà les petits blancs y parviennent, dans les hauteurs, aux Antilles, comme à Maurice et à la Réunion. Les colons de l'Algérie franchissent l'Atlas et vont se fixer à l'entrée du Sahara, à Laghouat, à Geryville. Les Espagnols cultivent la terre à la Havane et dans leurs colonies des mers du Sud. Les Boêrs, les Hollandais repoussés du Cap par les Anglais résistent sous le ciel du Sud de l'Afrique, à côté des rejetons de l'émigration française qui porta la vigne au Cap et qui l'y cultive encore.

Il faudra bien des années, des siècles peut-être, avant que nous puissions faire de même dans les régions équatoriales les plus insalubres ; mais il ne faut pas douter de l'avenir de notre race. Elle a plus de vitalité que les autres, comme nous l'avons montré dans le premier chapitre.

(1) A. JoussET, De r acclimatement et de Vacclimatation (loc. cit.)^ p. 399.

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