ARTICLE I. - ÉVOLUTION DE L'ESPÈCE HUMAINE
L'espèce humaine est répandue sur toute la surface du globe ; on la rencontre, très inégalement répartie il est vrai, depuis l'équateur jusqu'à une petite distance des pôles et Tunivers est son domaine. La première question qui se pose en abordant son étude est celle de savoir comment elle est venue sur la terre, la seconde consiste à déterminer comment se sont formées les différentes races qui la composent, comment se sont groupés les peuples qui la constituent aujourd'hui.
§ I. — ORIGINE DE l'espèce HUMAINE
Tout le monde sait que notre globe, au moment de sa consolidation, était à l'état de fusion ignée. Aucun être organisé ne pouvait par conséquent y exister à cette époque et il a fallu un nombre incalculable de siècles pour qu'il pût s'en produire. Or, comme la terre en est aujourd'hui couverte, il faut bien admettre qu'à une certaine phase de son évolution, elle a joui d'une puissance génératrice qu'elle ne possède plus aujourd'hui, et qu'elle a pu produire, de toutes pièces, des êtres vivants qui ne procédaient pas d'être semblables à eux. Quelle que soit la cause à laquelle elle a du cette propriété, il est sur qu'elle ne l'a plus aujourd'hui.
Si le fait est certain, il est tout aussi inexplicable. L'apparition de la vie sur le globe est un mystère insondable, dont Tintelligence humaine ne parviendra jamais à pénétrer le secret et sur le compte duquel on ne peut faire que des hypothèses. Celles que Ton a émises se rattachent à deux doctrines complètement opposées. La première en date consiste à admettre que les espèces que nous voyons aujourd'hui sur la terre, y sont venues d'emblée, telles qu'elles sont. La seconde professe qu'elles résultent d'une série de transformations successives allant toujours du simple au composé.
La première de ces doctrines, comporte deux variantes. L'une fait provenir tous les habitants du globe d'un couple unique. L'espèce humaine est immuable dans ses caractCTes fondamentaux ; elle prouve son unité spécifique par la fécondité illimitée des unions qui s'établissent entre ses races. Les différences qu'on observe entre ces dernières proviennent de l'action prolongée des milieux dans lesquels elles se sont développées et de leur adaptation à ces milieux. C'est la doctrine monoyéniste^ celle qui forme la base de toutes les cosmogonies, le principe fondamental de toutes les religions. Elle a régné longtemps sans conteste à l'abri du nom de Cuvier.
Elle était la conséquence d'un dogme plus général qu'il cherchait à faire prévaloir en biologie, celui de la fixité immuable des espèces. Elle a été défendue avec le même talent et la même conviction par Flourens et par de Quatrefages (1).
Dès la fin du siècle dernier, on commença à la battre en brèche. Tous ses adversaires ont reproduit le mot si spirituel de Voltaire : « Le blanc » qui le premier vit un nègre, dit-il, fut bien étonné ; mais le raisonneur » qui soutint que ce nègre venait d'une paire blanche m'étonne bien » davantage t.
C'est la même idée que Vivien a exprimée au sein de la société ethnologique, lorsqu*il a dit, en combattant l'opinion oe ceux qui, pour peupler l'Amérique, y faisaient venir des tribus de l'ancien monde. « Autant « vaudrait-il dire que Therbe qui croît aux rives de l'Amazone provient » de celle qui couvre les flancs de l'Atlas » .
Les objections à la doctrine monogéniste ont été longuement exposées par P. Bérard dans son cours de physiologie à la Faculté de médecine de Paris {t). Il s(^ rallie à la doctrine polygérùste qui de nos jours a eu pour défenseurs P. Broca (3) et J. Perier. Elle consiste à admettre la pluralité
(1) De Quatrefages, Article Haces humaines du Dictionmiire encyclopédique des sciences métiiciilva, Introduclion anthropologique de VEncyciopédie d'hygiène et de médecine pubHqucs, t. I. p. 40.
i2) Arguments contre i'existence (fun ample unique, (Cours de physiologie, t. I, p. 547, 1848).
(3) P. Uroca, Le programme de l'anthropologie. Leçon d'ouverture (Gazette médicale de Paris, 1876, No 48).
spécifique de l'espèce humaine et la multiplicité originelle des différents groupes qui la^omposent, tout en reconnaissant comme un axiome le principe de l'immutabilité des espèces, telle que la concevaient Buffon et Cuvier. Cette invariabilité leur semble prouvée par la tendance irrésistible que montrent les métis, lorsqu'ils sont féconds, à retourner à l'un des types primitifs.
La seconde doctrine repose, comme nous l'avons dit, sur un principe diamétralement j^pposé. Elle a pris de nos jours le nom de transformisme, Lamarck et Darwin en ont été les représentants les plus illustres et leurs conceptions ont un grand fond de ressemblance.
Lamarck admet un Être suprême tout puissant qui a créé la matière et établi les lois qui la régissent. L'ensemble des corps matériels est pour lui Vunivers ; les forces qui agissent sur la matière sont ce qu'il nomme la nature. C'est la nature qui a produit, par génération spontanée^ des êtres extrêmement simples, des proto-organismes^ à l'aide desquels elle* façonne les espèces nouvelles dont l'organisation, d'abord très rudimentaire, se perfectionne lentement et d'une manière continue. Les animaux et les végétaux les plus élevés en organisation se sont formes par ces transformations successives, celles-ci obéissant aux quatre lois suivantes :
1* La vie, résultante des forces naturelles appliquées aux êtres organisés, tend continuellement à accroître le volume des corps qui la possèdent, jusqu'à un terme qu'elle amène elle-même et qui est la mort ;
2^ Tous les changements subis par l'organisme dans le cours de la vie sont transmis par hérédité aux individus qui proviennent de ceux qui ont subi ces changements ;
3** La production d'un nouvel organe résulte d'un nouveau besoin qui se fait sentir et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître et entretient ; c'est la fonction qui fait V organe ;
4<* Le développement et la force d'action des organes sont constamment en raison de leur emploi.
Darwin est parti des mêmes principes que Lamarck. Sa donnée primitive, comme celle du savant français, consiste à admettre la transformation lente et progressive des espèces. Tous deux font dériver les organismes les plus perfectionnés d'êtres d'une simplicité extrême ; mais Darwin repousse la génération spontanée comme étant incompatible avec l'état actuel de la science. 11 admet comme un fait initial inexplicable ou tout au moins inexpliqué \\x%ç\\\''\c\^ Texistence d'un petit nombre de types primitifs, ou plutôt, dit-il, d'un archétype^ d'un prototyxie primitif doué de l'organisation la plus élémentaire De ç>q prototype sont provenus les êtres variés qui existent aujourd'hui. Les transformations en différents sens par lesquelles ils ont passé sont 1(; résultat de modifications presqu'insignifiantes transmises par l'hérédité elqui, s'accumulant à travers les siècles, ont fini par produire les individus si dissemblables que nous avons sous les yeux.
Los types variés qui existent aujourd'hui sont le produit de la lutte pour C existence et de la sélection naturelle, La lutte pour V existence est Feffort fait par tout être vivant pour prendre et pour garder sa place au soleil, en luttant contre les autres et contre le milieu inorganique. Ce combat incessant fait disparaître les faibles au profit des forts ; il assure la survivance à ceux qui sont les mieux doués pour la résistance et pour le perfectionnement du type. C'est ainsi que s'opère \dL sélection naturelle. Elle s'empare d'une variation utile apparue spontanément ou par accident, la rend définitive, la transmet à la descendance et lui donne un élément de supériorité de plus.
Darwin fait ainsi rentrer le phénomène de la production des espèces dans la sphère d'action des forces naturelles agissant dans le monde inorganique. C'est, dit Quatrefages, une conception entièrement nouvelle et qui a contribué plus que tout autre au succès considérable de la doctrine formulée par le savant anglais.
Ces doctrines brillantes, ingénieuses, sont de nature à séduire et à passionner les esprits. Elles ont eu, dans le monde savant, un retentissement légitime et l'intérêt qui s'y rattache ne nous permettait pas de les passer complètement sous silence ; mais elle sont du ressort de l'histoire naturelle ou plutôt de V anthropologie. Cette science née d'hier, mais déjà riche de faits et de découvertes, a pour collaborateurs tous les savants qui, à un titre quelconque s'occupent de l'homme et par conséquent Fa presque totalité des hommes de science. L'hygiène a des attributions plus bornées, elle vit de résultats pratiques et se désintéresse des problèmes qui ne sont pas susceptibles d'applications. Ceux qui se rattachent à l'origine de l'humanité sont dans ce cas. Si l'espèce humaine est le dernier terme d'une série de transformations, elles ont depuis si longtemps cessé qu'on n'en trouve plus de vestiges. Depuis les temps les plus reculés auxquels l'observation puisse remonter, les espèces animales nous offrent les mêmes caractères et l'homme reste bien nettement distinct de la création. Les types les plus inférieurs de l'espèce humaine ont encore une supériorité marquée sur les représentants les plus élevés des espèces animales qui s'en rapprochent.
Ces idées ont été soutenues par Virchow avec une grande vigueur de conviction à Touverlure du Congrès d'anthropologie et d'archéologie préhistorique, laquelle a eu lieu à Moscou le 23 août 1892.
î^ II. — LKS AGES DE i/hUMAMTÉ
L'espèce humaine est !)eaucoup plus ancienne qu'on ne le croyait autrt^fois. Cuvier lu* faisait pas remonter son existence au-delà de la p<^riode géologique actuelle et ne lui donnait pas plus de six mille ans.
Il ne croyait pas à rhomme fossile. On avait pourtant trouvé dans des grottes, dans des cavernes, des ossements humains qui semblaient appartenir à Tépoque antédiluvienne ; mais on n'admettait pas qu'ils fussent contemporains des terrains dans lesquels on les avait trouvés ; on préférait croire qu'ils y avaient été entraînés par les eaux ou qu'ils étaient tombés au fond d'une brèche par quelque dislocation du sol. Les découvertes modernes ont fait justice de cette erreur.
Les savants Scandinaves Forchammer, Steenstrup et Worsaae ont d'abord suivi les traces de l'homme bien au-delà des bornes de l'histoire, au-delà des plus obscurs souvenirs légendaires ou mythologiques ; puis enfin sa présence au sein des terrains quaternaires a été incontestablement prouvée. Cette démonstration est due à la persévérance de notre compatriote Boucher-de-Perthes. Au lieu de rechercher les débris de l'homme fossile dans les cavernes à ossements, il est parvenu à les trouver dans les couches profondes d'un terrain continu, stratifié, horizontal, dans le gravier déposé au fond de la vallée de la Somme, pendant l'époque quaternaire. Il lui a fallu près de vingt ans de travaux et de fouilles pour convaincre ses adversaires ; mais en 1858, il eut la joie de voir l'authenticité de ses découvertes proclamée par Falconer, plus tard par Evans et Flower, par Gaudry/ par Georges Pouchet ; enfin par la Société d'anthropologie de Paris et par Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. Ces savants vinrent, à différentes époques, sur les lieux, extraire de leurs propres mains, des'ossements humains parmi des silex et des outils façonnés.
La découverte de la mâchoire dite du Moulin-Quignon^ faite en 1863, au milieu de débris fossiles du renne, du rhinocéros et du mammouth « convainquit les plus incrédules. L'année suivante, Boucher-de-Perthes trouva encore une mâchoire inférieure et un crâne dans les mêmes conditions. Il est reconnu depuis lors, que l'homme a vécu en France à côté des éléphants, du rhinocéros à fourrures et Texistence de l'homme quaternaire n'est plus contestée. On sait de plus, aujourd'hui, grâce aux recherches de Lund et de ses successesseurs, que cet homme a vécu dans les deux Amériques. On l'a retrouvé plus récemment en Asie, en Afrique et jusqu'au cap de Bonne-Espérance.
L'existence de l'homme tertiaire n'est pas aussi universellement acceptée. Elle est encore niée par certains savants.
De Quatrefages la considérait comme démontrée. « 11 était déjà difficile, » dit-il, de méconnaître la main de l'homme dans les ossements de » Balénotus, recueillis par M. Capellini, sur les silex trouvés au Puy- » Courny, dans le Cantal, par M. Rames, mais tous les doutes ont été » levés par la découverte d'ossements appartenant à quatre squelettes • humains, faite par M. Ragazzoni, dans un terrain franchement tertiaire, » à Castenedolo, près de Brescia ». ^
Celte découverte n'a pas porté la conviction dans tous les esprits, une réaction s'est produite après le Congrès de Lisbonne, et à celui de Moscou,
Virchow a exprimé Tavis qu'il était impossible d'affirmer Fexistence de rhomme tertiaire.
Les débris de générations antérieures à notre époque géologique sont partout accompagnés par les produits de l'industrie humaine. Ces ouvrages sont bien primitifs, bien rudimentaires, mais ils présentent dans tous les pays des caractères identiques, et partout ils ont passé par les mêmes phases de perfectionnement. Ils ont permis, par la régularité de leur succession, d'établir des périodes dans Texistence préhistorique de notre espèce et de détermin«5r les âges de Thumanité. C'est d'abord la période paléolithique ou Y âge de \dL pierre taillée^ pendant laquelle on trouve dans le sol, à côté des ossements humains, des morceaux de silex, grossièrement taillés en forme de hache ou de couteau. Puis, le travail se perfectionne, la hache grossière de la période précédente s'aiguise, se polit, s'emmanche. C'est la période néolithique ou de Xdi pierre polie. En même temps, on voit apparaître quelques rudiments d'industrie, des tentatives d'ornementation, de dessin. Les pierres, les parois des cavernes portent des figures à peine ébauchées, reconnaissables pourtant et dénotant des aspirations artistiques ; on trouve aussi dans les grottes des poteries grossières ; l'usage du feu se généralise ; des essais d'agriculture sont tentés.
La découverte des métaux signale une phase nouvelle dans l'évolution du genre humain. Vâge du cuivre et du bronze est contemporaine des habitations lacustres^ des dolmens. L'homme, armé pour la résistance, devenu le maître incontestable du sol, se réunit en groupements plus nombreux; les sociétés se forment; les langues se perfectionnent et l'écriture ébauche ses premiers essais.
L'âge de fer signale un progrès nouveau. C'est la plus décisive des étapes accomplies par l'humanité. « Quand le fer fut entré dans les » usages de la vie, dit Littré, la force humaine fut immensément mul- » tipliée. Les Grecs devant Troie approchaient de l'âge de fer, de même » que les Gaulois y arrivaient lorsque César les conquit ; il n'est pas » besoin de dire combien fut grande la révolution que le fer, comme » instrument et comme arme, produisit dans les affaires du monde ».
L'évolution que nous venons de résumer en quelques mots, a partout suivi la même marche, mais ses phases ne se sont pas déroulées partout en même temps et n'ont pas eu partout la même durée.
La Chine était arrivée à un haut degré de civilisation depuis des siècles, lorsque l'Egypte élevait ces monuments impérissables qui font l'objet de notre admiration, et à cette époque l'Europe en était encore à l'âge de pierre. Cette étape première di^ l'évolution des peuples est encore représentée par les Esquimaux et par les habitants de quelques îles de rOcéanie.