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III. — LOGEMENTS INSALUBRES

Les règles que nous venoiis de formuler ne peuvent être rigoureusement appliquées que dans les constructions neuves ; et toutes les villes ont de vieux quartiers qu'on ne peut assainir qu'avec de grandes diUi-

cultes; elles renferment toutes un nombre considérable de maisons bâties à une époque où on n'avait aucun souci de l'hygiène, dont on ne connaissait même pas les principes et que le temps a encore rendues plus malsaines. Les familles aisées s'éloignent peu à peu de ces habitations qui ne peuvent plus leur convenir ; elles sont alors occupées par les classes pauvres qui achèvent de les détériorer. Parmi celles qui ont encore bonne apparence, le plus grand nombre réclamerait un véritable assainissement. L'élégance et l'hygiène ne marchent pas toujours de front, et des habitations tout à fait semblables à l'extérieur peuvent offrir, sous le rapport de la salubrité, des différences considérables.

La démonstration en a été faite d'une façon saisissante à l'Exposition de 1889. Dans le pavillon de la ville de Paris, on avait construit deux petites maisons du type le plus répandu dans les arrondissements excentriques. Elles étaient complètement semblables à l'extérieur; mais dans Tune on avait réuni toutes les défectuosités qui peuvent rendre une habitation malsaine, tandis que dans l'autre on avait réalisé toutes les conditions propres à en assurer la salubrité. Les deux petites maisons se joignaient par en haut, à l'aide d'une passerelle. Les visiteurs montaient par l'une, descendaient par l'autre et pouvaient ainsi comparer, en quelques instants, les bonnes dispositions aux mauvaises.

Cette* leçon de choses fait le plus grand honneur aux ingénieurs de Tassainissement de Paris, MM. Bechmann et Masson ; mais le principal mérite en revient à leur maître, Durand-Claye, qui a donné le premier Fexemple de ce genre de démonstration.

En visitant la maison insalubre du Champ-de-Mars, beaucoup de gens ont pu croire qu'on était tombé de parti-pris dans l'exagération, en réunissant tant de dispositions vicieuses. Ce serait une erreur. On trouve des maisons tout aussi peu hygiéniques dans les faubourgs habités par les ouvriers et dans les quartiers du centre occupés par la petite bourgeoisie et le commerce de détail. On y voit des rues étroites, bordées par des maisons trop hautes, dont les allées humides, obscures et les escaliers sombres conduisent à des appartements qui ne sont ni phis clairs ni mieux aérés. Une odeur fade, nauséeuse, monte du fond des cours en forme de puits, s'exhale des pierres d'évier, des cuisines, des lieux d'aisances surtout; on n'y trouve ni les siphons disconnecteurs, ni l'eau nécessaire. Les tuyaux sont mal joints, parfois obstrués, les fosses sont mal entretenues. Toutes ces imperfections sont assurément regrettables; toutefois les maisons auxquelles nous venons de faire allusion ne sont pas encore ce qu'en hygiène urbaine on appelle des logements insalubres. Il faut descendre à un degré au-dessous pour les rencontrer.

Les logements des classes pauvres sont de deux sortes : les uns sont loués par des familles possédant un mobilier et qui y installent parfois leur atelier; les autres consistent en chambres meublées qui sont occupées par des gens de passage, par des ouvriers qui vivent et travaillent

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au dehors et ne rentrent chez eux que pour se coucher. Les uns sont loués au terme, les autres au mois. Cette distinction a son importance, surtout à Paris, où ces deux ordres de logements sont placés sous une autorité différente. Les premiers dépendent de la préfecture de ia Seine; les. autres, les garnis^ sont dans les attributions de la préfecture de police.

I. Logements au terme. — Le nombre des logements habités par les ouvriers est considérable dans toutes les grandes villes. A Paris, le chiffre de la population ouvrière dépasse la moitié de la population totale; les loyers des trois quarts des logements sont au-dessous de 500 francs par an et ont été affranchis d'impôts par lé conseil municipal (1). Les trois quarts des loyers dégrevés sont au-<lessous de 300 fr. De pareils prix donnent la mesure de la misère profonde des familles ouvrières et de l'insalubrité de leurs logements.

Les travaux d'embellissement qu'on entreprend dans presque toutes les grandes villes ont certainement pour résultat de les assainir; mais ils* ont pour effet de refouler les ouvriers et les pauvres dans les quartiers excentriques et de les séparer de la population aisée. C'est un inconvénient au point de vue social, comme sous le rapport de l'hygiène ; il va intérêt à ce que les différentes classes de la société se rapprochent, se pénètrent et ne s'isolent pas.

Cette population d'émigrés repoussée du centre ne trouve le plus souvent d'asiles que dans d'immenses bâtisses construites pour elle par l'industrie, ou dans des bouges où les plus misérables sont forcés de se réfugier.

1° Cités-casernes, — On a donné le nom de cités-casernes aux habitations de la première espèce. Elles le méritent en effet par leur aspect, leurs proportions et le nombre de gens qui s'y entassent. Le type de ces habitations est représenté à Paris par la cité Jeanne d'Arc située dans le XIII^ arrondissement. C'est un groupe de dix grandes maisons semblables, de 17"»,50 de hauteur, séparées par une ruelle de 5 mètres de largeur et couvrant une surface de 4.500 mètres carrés. Elle abrite une population de plus de 2.000 personnes et, quoique de création récente, elle a été construite avec le mépris le plus absolu des lois de l'hygiène. La rue et

(1) Le recensement Tait en 1890, par la prétecture de la Seine, a donné les résultats «rivants :

Loyers supérieurs :\ 10.000 fr 2.419

— de 10.000 À 5.000 fr a... 7.555

— de 5.000 a 2.000 fr 28 435

— de 2.000 à 1.000 fr 47.999

— de l.OOOà 500 fr 113.307

— au-dessous dç 500 fr 604.106

ToUl 803. 88)

les trottoirs sont dégradés; les eaux pluviales et ménagères y croupissent. Les cages des escaliers, les couloirs étroits et obscurs exhalent une odeur de renfermé à laquelle se joignent les émanations des tinettes nitrantes, dont quelques-unes débordent et versent leur contenu dans les caves. Les cabinets d'aisances, à la turque, à trous béants, manquent d'eau et parfois de portes. Us sont infects ; les courettes sur lesquelles ils donnent sont immondes et des haillons pendent à toutes les saillies qu'elles offrent. L'intérieur des innombrables pièces ouvrant sur les couloirs sont dans le même état de malpropreté et de dégradation (1).

Les épidémies font toujours de sérieux ravages dans cette grande agglomération et la Commission des logements insalubres a maintes fois appelé sur elles l'attention de l'autorité, mais ses efforts sont venus se briser contre l'impuissance de la législation. La cité Jeanne d'Arc est le type le plus complet de ce genre de logement, mais il en existe d'autres dont l'insalubrité n'est pas moindre, bien que leurs dimensions soient plas restreintes.

S* Cours des miracles. — Les cités-casernes, bien que malsaines, ont encore une certaine apparence extérieure ; elles sont habitées par des familles qui payent régulièrement leur loyer ; ce n'est pas encore là ce q[iie M. Raffalovich appelle la lie de Vindigence, Il faut descendre un degré de plus dans l'échelle de l'insalubrité pour trouver les taudis qu'habitent les épaves de la classe ouvrière, les ménages que les vices, que des malheurs immérités ou des charges de famille trop lourdes ont plongés dans ce bourbier de 1h misère duquel on ne sort plus. Ceux-là vivent dans des bouges infects, dans des collections de masures, comme la cité Doré, ce dédale de ruelles et d'impasses, ce labyrinthe de baraques en bois, en terre, en torchis, où grouille tout un monde de chiffonniers et d'industriels de même sorte.

D'autres plus fantaisistes et plus ingénieux vont camper sur des terrains vagues et s'y construisent leur demeure, avec des plâtras, des planches pourries, de vieux volets, des matériaux de démolition abandonnés sur la voie publique. Telle était cette légendaire cité des Kroumirs dont la commission des logements insalubres a obtenu la destruction à la suite d'un rapport du docteur 0. Du Mesnil (2). Tel était le Clos-Macquart, cette autre Cour des Miracles située contre les Buttes-Chaumont et Cfu'habitait encore en 1882 une agglomération de 200 chiffonniers ; telle la cité Gand ou 1.700 individus s'abritaient dans les trous d'un bâtiment en ruines. Tout ce monde grouillait sur les tas d'ordures professionnelles grossis chaque jour par l'apport de ces travailleurs nocturnes; les femmes et les enfants y cherchaient leur nourriture en compagnie des

(1) 0. Do Mesnil, L'habitation du pauvre^ Paris, 1890, p. 99.

(2) Rapport adressé au maire du XIII* arrondissement par la Commission d'hygiène, le i7 mai 1881.

chiens et des rats. Les plus immondes de ces repaires ont disparu ; mais il en reste encore un grand nombre. En 1881 » la statistique offidelle de la ville de Paris mentionnait 46.815 locaux occupés par des indigents inscrits sur les listes de l'assistance publique. Dans ce nombre, 24.633 se composaient d'une seule pièce, 12.734 avaient en plus une toute petite cuisine. MM. Cacheux et Langlois estiment que le tiers de la population ouvrière occupe des logements insalubres, que pour l'abriter il faudnit construire 100.000 chambres et dépenser 200 millions de francs.

La même situation se rencontre dans toutes les grandes villes. Toutes ont des cloaques habités par une population suspecte, dans laquelle la police fait d'incessantes captures, où les épidémies débutent et d'où elles se répandent sur la ville toute entière, en affirmant ainsi la solidarité hygiénique qui relie entr'elles toutes les classes de la société.

Dans tous les grands centres de population, les quartiers infects, mal tenus subissent une mortalité beaucoup plus considérable que les autres. A Paris, toutes les épidémies débutaient par la rue Sainte-Marguerite avant qu'elle ait été démolie. Le quartier Martainvillc à Rouen, lame de l'Hôtel-de- Ville à Marseille présentaient une mortalité d'un quart plus élevée que le reste de la ville. Tout récemment enfin, à l'occasion de l'épidémie de choléra du Havre, M. J. Siegfried a fait une enquête qui lui a montré que les quartiers et les maisons salubres avaient été presque complètement épargnés. Ses recherches ont prouvé que, tandis que la mortalité moyenne du Havre était de 31 p. 1.000, que celle des quar tiers insalubres s'élevait de KO à 100 p. 1.000, les 66 petites maisons entre cour et jardin, construites par la Société Havraise des cités ouvrières, n'avaient perdu, pendant une période de dix années, que 27 de leurs habitants sur 1.000 par an (1).

3** Logements insalubres à V étranger, — La France n'a pas le monopole des logements insalubres ; la plupart des capitales de l'Europe sont encore plus mal partagées que Paris.

Londres présente le spectacle de la plus épouvantable misère qui se puisse imaginer (2). Elle y est plus repoussante qu'ailleurs, parce que le climat est plus triste et les mœurs plus brutales. Des souffrances inouïes se cachent dans ses ruelles, dans ses impasses où la partie saine de la population ne pénètre jamais, où la police elle-même ne se hasarde qu'avec hésitation. L'air et la lumière n'y entrent jamais. Il se dégage des maisons une odeur de moisi qui prend à la gorge. Les ordures s'entassent devant les maisons, sur les escaliers pourris. Le sol y est toujours boueux, quelque temps qu'il fasse. Dans les chambres, le méphitisme est à l'avenant. La saleté des générations successives s'étale en couches épaisses

(1) Jules Siegfried, Rapport fait à la Chambre des députés, au nom de la Commissioo chargée d'examiner la proposition de loi relative aux habitations ouvrières, 20 octobre 1892, No 2.375, p. 5.

(2) A. HArrALOviCH, Le logement de l'ouvrier et du pauvre^ Paria, 1887, p. 47.

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du plafond au parquet. Elle suinte le long des murs avec Thumidité que jamais un rayon de soleil, une bouffée d'air pur ne viennent combattre.

Pèle>mèle, dans ces bouges, vivent des voleurs, des assassins, des filles publiques et d*honnétes ouvriers avec leurs familles. La moralité et la décence y sont inconnues. Peu de gens sont mariés et personne ne s'en soucie. L'inceste et pire encore y sont péchés mignons. Dans une rue de 35 maisons, il y a 32 lupanars ; dans une autre, 43 maisons sont habitées par 428 filles publiques dont beaucoup n'ont pas plus de douze ans. La misère et le crime y sont aggravés par l'alcoolisme, et le nombre des cabarets en donne la mesure. Dans le quartier d*Easton-Road, il y a un débit de boisson pour cent personnes. On compte cenigînpalacesBLUiouv d'Orange-Street (1).

Dans la plupart des grandes villes d'Allemagne, une partie de la population vit dans des chambres qu'on ne peut pas chauffer. Le tiers des familles n'a qu'une seule pièce. Berlin, dont la population a quadruplé depuis un demi-siècle, renferme 75.000 logements qui n'ont qu'une pièce et qui abritent 270.000 personnes. Ces taudis sont le repaire de la débauche, de l'ivrognerie et du crime. On y trouve même un degré de promiscuité qui n'existe pas chez nous. Les ouvriers allemands, célibataires, sont habitués à loger chez des camarades mariés, soit en permanence, soit à la nuit. En Silésie, dans la Prusse rhénane, en Westphalie, c'est une coutume générale. Parfois le sous-locataire loge dans la même pièce que la famille, même quand celle-ci compte de grandes filles et, dans les pays miniers, on assiste à des scènes qui rappellent celles de la Californie (2). Enfin, dit M. 6. Picot, l'Allemagne est le seul pays de l'Europe où la statistique officielle, relevant le nombre et la situation des logements ouvriers, ait été obligée d'introduire une colonne pour les demi-lits (3).

La situation n'est pas beaucoup plus satisfaisante en Belgique. Une enquête récente faite à Bruxelles donne à cet égard des chiffres concluants. Sur 10.284 maisons recensées, on a trouvé que :

491 familles occupaient toute une maison.

3 chambres ou plus.

2 chambres.

1 chambre.

1 mansarde.

1 cave.

L'enquête donne des détails navrants sur la promiscuité qui en est la

(1) A. Raffalotich, Le logement de l'ouvrier et des pauvres {loc cit.), p. 54.

(2) D.-J. Bex, Les logements ouvriers en Allemagne {An7iales d'hygiène et de médecine Ugale.M^i 1882, p. 97).

(3) Georges Picot, Un devoir social et les logements d'ouvriers j Paris, 1885, p. 51.

conséquence fatale. Elle cite une seule pièce où vivaient dix personnes et où il n\' avait qu'un seul lit à Tusage des parents. Le reste, quatrr jeunes gens et quatre filles, couchaient sur un immense sac de paille qu'on remisait le jour dans un coin. Trois des quatre filles étaient enceintes du fait de leurs frères et l'avouaient avec un cynisme révoltant (1).

Il est inutile de continuer cette revue ; elle nous montrerait les mêmes horreurs. Toutes les agglomérations humaines nourrissent une population malsaine, entassée dans des taudis infects, décimée par les maladies infectieuses et agitée par les mauvaises passions. Aucun bon sentiment ne peut germer et s'entretenir dans de pareils bouges. L'esprit de famille s'y perd, l'ivrognerie, la débauche y croissent comme les champignons sur le fumier. Les souffrances qu'on y endure s'en exhalent sous forme de malédictions et de menaces. « Ce n'est pas seulement de la vertu, dit le docteur 0. Du Mesnil, c'est de l'héroïsme qu'il faudrait à tout ce monde pour ne pas contracter, dans ces bouges, la haine de la société. L'ouvrier laborieux, honnête, sentant qu'il ne peut pas se soustraire, avec sa famille, à de pareilles souffrances, se révolte contre un état de choses dont il est la victime, et l'explosion de ces haines farouches n'est plus qu'une affaire de circonstances ». L'insalubrité de l'habitation, disait Blanqui, est le point de départ de toutes les misères, de tous les vices des familles ouvrières. Il n'y a pas de réforme qui mérite au plus haut degré l'attention et le dévouement des amis de l'humanité. Pour accomplir cette réforme, il faut assainir les logements insalubres quand la chose est possible et les fermer quand elle ne l'est pas. Il faut, en second lieu, créer pour les ouvriers des habitations saines, propres et confortables.

4" Législation relative à la salubrité des habitations, — Les premières dispositions légales prises à ce sujet sont comprises dans Tarrété du i8 décembre i848 qui fonda les Conseils d'hygiène publique et de salubrité et qui inscrivit en tète de leurs attributions l'assainissement des habitations. et des localités. La loi du 13 avril 18K0 a complété cette réglementation et c'est elle qui nous régit encore ; mais elle est restée à l'état de lettre morte dans la plupart des départements. Son application facultative, les formalités interminables dont elle est entourée, les échappatoires qu'elle laisse aux délinquants pour l'esquiver, les délais qu'elle leur accorde pour s'y soumettre rendent son action presque nulle (4), Lors d'une épidémie qui régna en i879, dans la cité Jeanne d'Arc, U Commission des logements insalubres décida qu'il y avait lieu de procéder à un nettoiement complet des immeubles ; le propriétaire épuisa toutes les juridictions et ce ne fut qu'au bout de sept ans de lutte qu'il

(1) Enquête sur les habitations ouvrières en 1890, par Ch. Lagasse et de QuisCi, Bruxelles, p. 8.

(2; Langlet, Rapport à la Cliambre des députés sur plusieurs projets de loi reUtifs à U santé publique (Séance du i3 juillet i892, No 2334, p. 3).

L'HABITATION. ni

se décida à l'exécuter après avoir été condamné à 100 francs d'amende (1) î L'insuffi^Dce de cette loi avait déjà frappé tous les yeux et nombre de projets ont été déposés depuis sur le bureau de la Chambre des députés pour porter remède à un état de choses si préjudiciable à la santé publique. Les quatre derniers sont : 1** Le projet de loi pour la protection de la santé publique ; 2° l^s propositions de loi de M. Edouard Lockroy relatives à l'organisation des services de Thygiène publique ; 3® la proposition de M. Lockroy relative à Tassainissement des logements et habitations insalubres ; 4'' la proposition de loi de MM. J. Siegfried, Labrousse et plusieurs de leurs collègues, sur l'organisation et l'administration de la santé publique. En présence de ces propositions, le Gouvernement a pensé qu'il y avait lieu de réunir, dans un même projet, les éléments divers qu'elles renfermaient et, au mois de janvier 4892, le Ministre de l'Intérieur a soumis à son tour à la Chambre un projet embrassant l'ensemble^ des mesures propres à sauvegarder la santé publique. Tous ces projets ont été renvoyés à une Commission composée de 24 membres, au nom de laquelle M. Langlet a fait à la Chambre, le 13 juillet 1892, un rapport remarquable, dans lequel il reproduit presque toutes les propositions contenues dans le projet du Gouvernement (2).

Aux termes de la loi projetée, aucune maison ne peut être construite sans un permis du maire, constatant que les conditions de salubrité prescrites par le règlement sanitaire ont été remplies et ne peut être occupée qu'après autorisation du maire délivrée sur le rapport du service sanitaire (art. 8).

Lorsqu'un immeuble, bâti ou non, attenant ou non à la voie publique est dangereux pour la santé des occupants ou des voisins, le maire invite la Commission sanitaire instituée par le projet de loi à délibérer sur l'utilité et la nature des travaux à effectuer pour l'assainir. En cas d'avis contraire à l'exécution de ces travaux, le maire en réfère au préfet qui soumet la question au Conseil départemental d'hygiène et sur l'avis du Conseil, le maire met le propriétaire en demeure d'exécuter les travaux dans un délai de deux mois, pendant lequel il peut exercer un recours près du juge de paix du canton où est situé l'immeuble. A l'expiration des délais légaux, le maire a le droit de faire effectuer les travaux, d'office et aux frais du propriétaire, sans préjudice des amendes et dommages-intérêts auxquels ce dernier pourra être condamné.

Ces dispositions nouvelles auront pour effet d'armer l'autorité municipale de pouvoirs plus sérieux et de la mettre en demeure d'en user.

(1) Pour l'hisloriquc de ce point de législation, voyez : Encyclopédie d'hygiène et de médecine publique j t. IIl, p. 402.

(2) Rapport fait au nom de la Commission chargée d'examiner les projets de loi relatifs à la santé publique, proposés par MM. E. Lockroy, J. Siegfried, Labrousse, etc., par M. Langlet, député (Séance du i3 juillet 1892, No 2334).

m TRAITÉ D'HY'ilÈNE PUBLIQUE ET PRIVEE.

Elles simplifient la procédure et abrègent les délais. Il est donc à désirer qu'elle soit vot^^e prochainement par les Chambres.

Une mesure importante a été prise à la même époque pour la ville de Paris par le conseil municipal. Il a rattaché à la Direction des affaires municipales les établissements hospitaliers, l'assainissement et la salubrité de l'habitation. Le préfet de la Seine a constitué alors une Commission spéciale, nommé un inspecteur général pour ce service (1) et leur a tracé leur programme dans une allocution prononcée à l'ouverture de la première séance le 3 août 1892 (2).

Au nombre des innovations que comporte ce programme, il en est une qui intéresse l'hygiène de l'habitation, c'est la création d'un casier sanitaire pour chacune des maisons de Paris. Ce casier, établi par le docteur A.-J. Martin, comprend sous huit chefs différents tout ce qui concerne la salubrité de l'immeuble (3). Cette excellente mesure a déjà fait ses preuves dans un certain nombre de villes, notamment à Bruxelles, à Moscou, au Havre, à Saint-Etienne, à Nice, à Amiens, etc., et pour Paris le travail est très avancé.

L'Angleterre nous a devancés dans la voie de l'assainissement. La pre> mière loi (The Housing of the Working classer Act) porte la date du 18 août 1890. Elte embrasse, dans ses sept parties et ses cent trois articles, tout ce qui concerne le sujet et pourtant elle a été suivie d*une foule d'autres (4). La législation anglaise est plus sévère que la nôtre, et, malgré le respect qu'on professe dans ce pays pour la propriété, elle arme l'autorité de pouvoirs qui nous sembleraient démesurés.

La Belgique a conservé notre ancienne législation sanitaire ; elle se borne à user des pouvoirs de police confiés aux bourgmestres par la loi communale qui n'est autre que notre loi du 14 décembre 1789 et elle trouve les moyens d'agir d'une façon tellement efficace qu'à Bruxelles, le bureau d'hygiène, qui a le contrôle sanitaire des habitations, en a fait assainir 11.000 en l'espace de quinze années.

En Amérique, les premières mesures contre l'insalubrité des habitations remontent à la création du Board of Health, qui a eu lieu au mois de mars 1866. Ce bureau a rencontré au début bien des obstacles ; il a eu à lutter contre les habitants des immeubles mal entretenus et contre leurs propriétaires ; mais ses pouvoirs ont été augmentés par une loi

(1) Celte Commission se composait Je MM. Sauton, Levraud, Brousse, Navarre, VaiUaot, Lopin, Roussel, Strauss, conseillers municipaux ; Je MM. Broiiardel, Proust, Dujardin- Beaumelz, L. Colin, Du Mesnil, Josias, Menout et A.-J. Martin, inspecteur général.

(2) Pour l'allocution du préfet de la Seine, voyez : ^evut d'hygiène et de police sanitaire, 1892, t. XIV, p. 723.

3) Rapport de M. le docicnr A.-J. Martin, inspecteur général de Passai nissemenl et de la salubrité de riiabilalion, sur rétablissement d'un casier sanitaire pour les habitations de Paris 'Bulletin tnunicipal officiel de la ville de Paris, N» du 25 octobre 1892).

(4) I*our l'énuméralion de ces textes de lois, voyez Encyclopédie d'hygiène et de médecine publif/ue, t. 111, p. 406.

L'HABITATION. .m

nouvelle; maintenant il reçoit environ 6,.000 plaintes par an et lorsqu'elles lui paraissent fondées, il oblige les propriétaires à exécuter les réparations nécessaires.

L'Allemagne ne possède pas encore de loi générale sur les logements et Tautorité y est désarmée (1).

U. Logements. Garnis. — Leur nombre s'accroit dans la plupart des villes, grâce au mouvement qui porte les ouvriers vers les grands centres de populations. Ils sont habités surtout par des célibataires, par des travailleurs nomades qui viennent s'y établir pour un temps limité, parfois pour une saison. L'affluence se produit surtout lorsque de grands travaux publics y attirent les ouvriers et ce sont ceux du bâtiment qui en règlent la proportion. Ces hommes jeunes, vigoureux, venant souvent de la campagne, constituent une proie assurée pour la fièvre typhoïde, dont ils trouvent le germe dans les garnis insalubres qu'ils viennent occuper. Les ravages de cette maladie sont en général proportionnels au chiffre de la population qui s'installe dans ces logements mal tenus.

Autrefois les garnis étaient disséminés dans les maisons bourgeoises; aujourd'hui, par suite de la démolition des vieux quartiers, ils sont groupés dans des immeubles qui sont un diminutif des cités-casernes et portent le nom prétentieux d'hôtels. Il y a dans les villes industrielles des rues ou presque toutes les maisons sont affectées à des locations en garni. Ces habitations présentent le même état de délabrement, d'incurie et de malpropreté que les autres, et ils sont encore plus encombrés. L'ameublement est à la hauteur des chambres ; il se compose en général d'une sorte de lit branlant couvert d'un mauvais matelas, d'une chaise et d'un débris de commode. Le reste de l'emplacement est rempli de chiffons, de loques, de détritus, au milieu desquels on trouve souvent des animaux «domestiques et surtout des chiens qui vivent fraternellement avec les locataires.

Cette malpropreté, ce méphitisme ne paraissent pas inspirer à ceux qui vivent dans ces bouges la même horreur qu'à nous. Ils rentrent le soir dans leur galetas, fatigués et ne demandant que le sommeil ; mais c'est précisément pendant la nuit que cet air vicié les empoisonne. Si les privations s'en mêlent, leur force de résistance décline, et des jeunes gens qui ont quitté leur village pleins de force et de santé, sont enlevés en quelques jours par la fièvre typhoïde, ou vont mourir phthisiques dans quelque hôpital.

Les logements garnis sont l'objet d'une législation spéciale dans la plupart des Etats de l'Europe. La Suisse a donné l'exemple, il y a trentecinq ans ; Bâie, depuis 1860 et Gènes depuis 4867 ont des règlements

(5) Pour ce qui concerne la législation allemande, voyez : A.-J. Martin, Athniîtistration taniiaire civile à V étranger^ Paris, 1884.

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spéciaux qui déterminent les conditions (rétablissement et de surveillance des garnis. Celui de Copenhague, du btt) janvier 1866, est aussi minutieux et aussi sévère. A Londres, à la suite de l'acte sanitaire de 1866, le Board of Works a fait appliquer un règlement détaillé pour la police de ces logements. 11 en existe d'analogues dans les autres pays (1) et tous se ressemblent.

En France, les logements garnis sont restés soumis aux mesures prescrites pour les habitations en général ; mais, à Paris, le préfet de police, par ordonnance du 7 mai 1878, les a soumis à -une réglementation qui reproduit, en les complétant, les mesures prises à Tétranger. Elle a été modifiée par celle du 25 octobre 1883 qui a été complétée elle-même par l'arrêté du 17 juin 1889, actuellement en vigueur. Cette réglementation impose la déclaration et Tautorisatlon préalables, fixe à quatorze mètres cubes par personne le volume d'air que cliaque chambre doit contenir, prescrit le lavage Iréqucnt des parquets, des dallages, des peintures, le nettoyage fréquent et la bonne tenue des cabinets d'aisances, dont il doit y avoir un par vingt habitants et la distribution d'eau en quantité suffisante. Elle impose enfin aux logeurs la déclaration à la police des maladies infectieuses survenant dans leur établissement.

L'exécution de ces mesures est confiée à des inspecteurs dont le nombre successivement accru s'élève maintenant à 14 titulaires et 4 suppléants pour Paris, à 5 titulaires pour la banlieue. Chacun des titulaires a sa circonscription, qu*il doit visiter au moins une fois par an. Ils rendent compte de leurs visites à la préfecture de police qui se charge de prendre les mesures et de faire exécuter les réparations exigées par l'hygiène.

Ce service a déjà produit des résultats très sensibles et il a puissamment contribué à la diminution des décès par fièvre typhoïde, qui s'est manifestée depuis douze ans.

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