IV. — HABITATIONS OUVRIÈRES
La question du logement n'intéresse que les grands centres de population. Dans les campagnes tout le monde trouve à se loger; dans les petites villes les maisons ne font pas défaut ; mais dans les grandes, le terrain et la main-d'œuvre coûtent cher, les charges sont considérables, le prix des loyers est élevé et les familles ouvrières en sont réduites à se loger dans les conditions déplorables d'insalubrité que nous avons exposées dans le paragraphe précédent.
(1 Voyez le rapport fait au Conjurés intcrnalional d*hygiène de Paris (août 1878^, ptr MM. Kmilc Trélnl et 0. Du Mesnil.
I. Les maisons ouvrières à Tétrang^ (1). — La nécessité de remédier à un pareil état de choses, de conjurer ce péril social, s'est manifestée tout d'abord dans les pays de grande industrie. L'Angleterre qui occupe à cet égard le premier rang, s'est préoccupée la première de la solution du problème. Le prince Albert en prit l'initiative en 1841 et se mit à la tête du mouvement en faveur de la création de logements oavriers. Malgré la juste influence dont il jouissait, il rencontra des obstacles qui nous étonnent aujourd'hui, et ce fut à grand peine qu'il réussit à fonder une association qui se constitua le 15 septembre 1841. Elle reçut, par l'entremise de Sire Robert Peel, sa charte d'incorporation, et le 14 juillet 1848, après sept ans d'efforts, le prince Albert eut la joie de visiter la première maison construite par Y Association métropolitaine pour V amélioration des logements des classes ouvrières. L'impulsion une fois donnée, d'autres compagnies ne tardèrent pas à se former : A la fin de 1890, on comptait en Angleterre 2.752 Building Societies avec 605.388 membres et 50.582.365 livres, soit 1.264.559.125 francs (2).
Ces sociétés sont régies par la loi du 18 août 1890, qui a abrogé le Public Health Act de 1875, et la loi de 1885, étendu le pouvoir des autorités locales, et codifié, dans ses 103 articles, tout ce qui concerne le logement des classes ouvrières.
La Belgique, bien qu'elle fut aussi intéressée que l'Angleterre à la solution du problème, a mis bien longtemps à l'imiter. Il fallut les grèves du Borinage survenues en 1886 pour appeler l'attention du gouvernement sur les habitations ouvrières. Il nomma alors une importante commission dite du travail, dont les études ont abouti à la loi du 9 aoiU 1889 (3). Des sociétés de construction s'étaient déjà formées ; elles avaient construit 2.7f»8 maisons renfermant 13.035 habitants, et il y en avait 173 autres en construction. Depuis, le nombre en a considérablement augmenté. Le 29 mars 1890, M. Bemaert, ministre des finances belges, annonça à la Chambre des députés qu'il venait de relever le nombre des ouvriers devenus propriétaires de leur petite maison, rt qu'il s'élevait à 113.684 (4).
En Hollande, les faubourgs de la plupart des villes manufacturières, renferment une foule de maisonnettes habitées par des ouvriers et, dans les environs, on voit des villages ouvriers remarquables par la propreté, Tordre et le confortable qui y régnent.
(1) Pour l'historique de la question, voyez : A. lUFFALOVicir, L" logrtnnit t/r Voiivrier et du pauvre, Paris, 1887.
(2) Les principales compi>gnies anglaises sont : |o Metropolitan Association for improving the dweilings of the industrious clauses ? 2® The improved industriat dweltings Company. .3® Artisans tabourers and gênerai dwilling Company. 4° Peahody Tr usées Corporation of the city of London. 5o East end dweilings Company.
(i Pour le texte de cette loi et l'exposé des motifs, voyez le Bulletin de la Société française des habitations à bon marché, 1892, N<» 2, p. 211.
^4) Bulletin de ta Société française des habitations à bon marché, 1890, IS© 2, p, 177.
En Allemagne, la question s'agite depuis, cinquante ans, mais d*une manière purement spéculative. Elle a été soulevée par Victor-Aimé Huber vers 1840, et maintes fois reprise depuis lors, dans les Congrès des économistes. En 1871, lorsque TAllemagne s'imagina que Berlin allait devenir la capitale du monde civilisé, elle se lança dans des entreprises qui ont abouti à des désastres financiers. Les sociétés de constructioii qui se formèrent à cette époque sombrèrent comme les autres, et les ouvriers de Berlin ont continué à être les plus mal logés de TEurope (1). On n'y construit plus que pour la classe moyenne, et lorsque la disette des logements se fait trop vivement sentir, les gens qui n'ont pas d*abri s'adressent à l'Etat qui met à leur disposition des bâtiments dans lesquels ils s'entassent. En 1856, on leur a livré la caserne Witting qui a reçu 800 ménages. En 1873, on a permis à 63 familles de camper hors de la porte de Cottbus, où elles se construisirent une cité en planches dans le genre de celle des Kroumirs. Quant à la construction des logements ouvriers, la question est restée dans le domaine des enquêtes et des vœux platoniques, ainsi qu*on a pu en juger par les discussions qui ont eu li(>u en 1891 au Congrès de Leipzig (2).
La Suisse et le Danemark sont entrés depuis longtemps dans la bonne vdie. L'esprit d'association si puissant en Suisse •y a servi la cause des ouvriers. Maisonnettes, misons-casernes, petites cités ouvrières s'y sont développées comme par enchantement (3). Les sociétés de construction ont pris au Danemark un développement tel qu'à Copenhague, elles ont pu fournir des logements à 13 p. 100 de la population indigente. A Christiania (Norwège), la société des habitations ouvrières est fondée depuis 1851 : elle possède aujourd'hui sept grandes maisons qui renferment 464 logements (4). ^
En Amérique, des sociétés de construction existent dans la plupart des grandes villes. A Nc^w-York, c'est Vimproved Dwellings ^ssocicUion qui s'est fondée en 1879 et qui abrite l.iJOO personnes dans un vaste édifice renfermant îiJ18 ap|)artem(»nls et Mi boutiques. A Philadelphie, c'est l'asâociation des petits capitaux qui a permis de construire des milliers (l(^ maisonnettes dont les ouvriers sont devenus propriétaires (5;. A (Chicago, c'est Pulmann Citij qui s'est élevée à côté de la célèbre manufacture Pulmann et qui représente une petite ville à côté de la grandi». On considère Pulmanr) City comme la meilleure solution qu'on ait encore trouvée pour le^problème de l'habitation ouvrière. La société
ilj Knci/i-lopcdie d'hi/giénc et de médecine pu ht iffftf\ l. 111, p. 429.
(i) Km. Oacheiîx, Les hahitationn ouvrières en Allemagne^ note lue à la Sfénnce du 8 avril 1KÎ>2, à la Société française d'hygiéiic {Jouvnit d'hyfiène^ t7« volume, N« 829).
i:ii (".«•orp*» Picot, Un devoir aociat {foc. cit.), p. h'L
(îi La Société des liabilatioiis ouvrières de Cliristiaiia \tiulietin de la Société ffan^aite tlr.\ linhitntnnis n fion niarrhô. !8î^l, p. .'i7."i).
(il IIauai.ovich, Lf /ot/ftnrnt dp VouvriPv f^t du ptiuvre [toc, cit.) y p. 37.
de Washhurn-Park opère au nord de la ville, près du lac Michigan, dans des conditions financières toutes spéciales (i).
II. Les logements ouvriers en France. — La première tentative pour doter les ouvriers d*habitations salubres a été faite à Mulhouse, en 1835, par M. André Kœchlin; mais cette heureuse pensée ne reçut tout son développement qu'en i851, lorsque la société Mulhousienne des cités ouvrières se fonda sous Tinspiration de M. Jean Dolfus. Trente ans après elle avait cohstruit 996 maisons, dont 672 étaient entièrement payées.
Des maisonnettes semblables se sont élevées depuis au Havre et à Bolbecsous l'inspiration de M. Jules Siegfried, au Creuzot, à l'usine de M. Menier à Noisiel, près des grandes usines et des mines du Nord, dont la plupart ont construit des maisons pour leurs ouvriers, dans des conditions de confortable et de bon marché remarquables (2).
Les cités ouvrières qui s'élèvent auprès des grandes usines ne représentent qu'un des côtés du problème, et ce n'est pas le plus intéressant, car les ouvriers des grandes villes sont dans des conditions d'hygiène bien plus défavorables, et c'est pour eux surtout qu'il importe d'édifier des maisons salubres et à bon marché. La première tentative dans ce sens a été faite à Paris en 1851, par le président de la République qui fit bâtir, rue Rochechouart, la cité Napoléon. Cette innovation ne réussit pas pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer (3). Il en fut de même des essais faits par la Société coopérative, à (îrenelle, àBelleville,etc. La première entreprise qui ait réussi est celle de la Société anonyme des habitations ouvric>res de Paris-Auteuil, qui s'est développée et est en pleine prospérité.
Depuis, M. Cacheux a fait bâtir près de Paris, la cité des Lilas qui couvre 9.000 mètres de terrain, et sur d'autres points de Paris des maisons qui sont toutes louées. Enfin, au mois de janvier 1888, la Société philantropique ayant reçu, en don gracieux, de M. Michel Heine une somme considérable dans ce but, fit bâtir successivement deux maisons, Tune rue Jeanne-d'Arc, N^ 45, et l'autre boulevard de Grenelle, N'' 65 (4).
La plupart des grandes villes de France ont suivi le mouvement. Lille, Rennes, Le Havre, Orléans, Rouen, Lyon. Marseille, Bordeaux, Amiens, Saint-Quentin, Nancy, Nîmes, etc., e!c., ont édifié des maisons ouvrières
(1) Jules Siegfried, Lea hafjitalion^ ounii'rfn à C/iirnt/o [HuUntin de ta Socitfé franraise des habite tiojn à bon marché {ior. rii.)^ 1892. p. I u).
(2) En 18*75, dans la région du Nord sculoinciit, 18 élablii^senKMits de mines sur 2'.\ avaient élevé 7.U00 maisons, occupées par 31.500 personnes, dont 11.500 ouvriers Le loyer de ces habitations est inférieur de 70 p. 100 à la moyenne des locations du pays.
(3) Encyclopédie d'hygiène et de méderine publique, t. IIÏ, p. 437.
(4) La première a été terminée le 18 juin 1888, elle contient 35 logements La seconde a été achevée en novembre 1889, et elle contient ^^ logements.
dans des conditions de salubrité et de bas prix qu'il était difficile d'espérer lorsqu'on a commencé cette campagne.
Ces entreprises faites isolément, sans unité de vues et sans direction, avaient souvent donné lieu à des mécomptes; la nécessité d'une entente, d'une union entre les bonnes volontés se faisait sentir; l'Exposition de 1889 vint offrir aux économistes, aux financiers et aux hygiénistes, l'occasion de se concerter en vue d'une action commune (1). En se séparant, ils convinrent de fonder des sociétés nationales pour encourager l'œuvre commencée, et cette résolution a donné naissance à la Soctété française des habitations à bon marché^ fondée par M. Jules Siegfried, le l^** mars 1890, et reconnue d'utilité publique par le décret du 29 mars de la même année (2).
Cette société continue son œuvre'; elle fournit des renseignements à celles qui sont en voie de se former, les dirige et leur vient en aide ; elle se tient au courant de toutes les fondations nouvelles qui ont lieu à l'étranger; elle institue des concours et récompense les plans reconnus les meilleurs et les combinaisons les plus avantageuses. Enfin, le 5 mars 1892, M. J, Siegfried a présenté à la Chambre des députés un projet de loi pour créer dans les départements des habitations ouvrières, pour autoriser les caisses publiques à faire des avances de fonds aux sociétés de construction, pour affranchir les maisons qu'elles bâtissent. Le rapport de la commission chargée d'examiner ce projet a été fait par M. J. Sieg* fried, le 29 octobre 1892, et la loi a été votée le 30 novembre 1894.
III. Rôle de l'Etat, des communes et des Sociétés de construction. — La solution du problème posé, il y a à peine un demisiècle, peut être considérée comme résolue, depuis le jour où les économistes et les architectes réunis sont parvenus à édifier, pour les travailleurs, des logements salubres et confortables, et à les leur livrer à un prix inférieur à celui des taudis qu'ils habitent, tout en assurant aux capitalistes un intérêt suffisant des sommes qu'ils avancent. Ce point capital n'est décidément acquis que d«»puis une dizaine d'années, et ne peut manquer de devenir le point de départ d'un mouvement général dans le sens de Tapplication. Nous avons beaucoup à faire. Après un demi-siècle d'efforts, c'est à peine si Londres peut loger d'une manière convenable Ir dixième de sa population pauvre. En France les villes les plus avancées n<* vont pas au centième. Il faut donc que le mouvement s'accélère et pour cela, il ne faut compter ni sur le (iouvernement, ni sur l'initiative des ouvricM's. L'Elat ne doit pas plus se faire constructeur et propriétaire
4) (Uiniptc-rendu du Congrès inlcriialiurial des liabila lions à bon marché, tenu à Paris If!^ 'li), '11 et 28 juin 1880, pur M. Anlony UoriLLET, secrétaire du Congrès, Paris, 1889,
<2) Les slaUiJs de la Société oui été publiés en 1889; son siège est à Paris rue de la Villel'Evéque, No tr>.
d'immeubles qu*il ne doit être industriel, commerçant ou agriculteur. C'est un axiome en économie politique que l'intervention de l'Etat décourage l'initiative privée, favorise' l'inertie et arrête le mouvement. Toutes les fois que la ville de Paris a fait entrevoir aux entrepreneurs la perspective d'une subvention quelconque, les travaux se sont arrêtés net. Toutes les fois que la collectivité nationale ou communale intervient en matière, de production, elle crée la disette au lieu de l'abondance. L*école socialiste, en méconnaissant ces vérités fondamentales, soulève contre elle le bon sens public et fait beaucoup de tort aux classes pauvres. Il faut laisser le socialisme cCEtat aux pays autocratiques où le gouvernement est tenu de tout faire. Dans les démocraties, son rôle se borne à encourager l'initiative privée, à veiller à l'application des lois et à en provoquer au besoin de nouvelles. Celui des municipalités doit être plus actif. Sans construire elles-mêmes, ce qui aurait exactement les mêmes inconvénients que si c'était l'Etat, elles peuvent et doivent dégrever les habitations ouvrières de certaines charges et prendre à leur eompte les travaux de voirie.
Il ne faut pas compter davantage sur les ouvriers, pour mener à bonne fin une œuvre de cette importance. Ils n'ont pour cela ni les connaissaaees ni les capitaux nécessaires. Un jour viendra sans doute oii ils pourront faire leurs affaires eux-mêmes ; mais ils n'en sont pas encore là et la façon dont ils comprennent aujourd'hui les problèmes sociaux le prouve surabondamment.
L*œuvre que ni l'Etat ni les intéressés ne peuvent accomplir, c'est à Tassociation qu'il convient de s'en charger. Les Sociétés de construction ont pour cela des facilités qui font défaut aux individus. Elles ont pour elles les dotations qui leur sont faites par des personnes généreuses, le concours des caisses d'épargne qui leur fournissent les fonds nécessaires à un taux d'intérêt très avantageux, et enfin la confiance des capitalistes qui trouvent, dans ces entreprises, un placement assuré et suffisamment rémunérateur pour leur capitaux (1).
IV. Les différents types d'habitations ouvrières. — Le problème du logement ouvrier comporte plus d'une solution. 11 faut que Fhabitation soit en rapport avec l'aisance du travailleur, sa profession et le nombre de ses enfants.
Les petites maisons avec ou sans jardin occupées par une seule famille, comme celles de Mulhouse, du Havre, de la Société d'Auteuil, comme celles de Shaftesbury-Park, de Philadelphie, etc., constituent le mode d'habitation le plus avantageux au point de vue de l'hygiène et de Téconomie sociale ; mais c'est aussi le plus dispendieux. Il n'est accessible
(1) Les Sociétés de construction donnent à leurs actionnaires un intérêt moyen de 4 p. 100 iparanti par des immeubles.
que pour l'élite de la population ouvrière. Dans toutes les classes de la société, c'est un grand luxe que d'habiter seul, que ce soit un hôtel oa une maisonnette et M. Cacheux estime que le vingtième des ouvriers tout au plus peut se le permettre.
Le type d'habitations qui convient à l'immense majorité des familles ouvrières, c'est la maison commune à plusieurs locataires, non pas li cité-caserne type Jeanne d'Arc, non pas même les immenses bâtisses de la fondation Peabody à Londres, mais la maison commune avec logements tout à fait isolés, comme celles que la Société anonyme immobilière des petits logements a construites à Rouen, comme celles qui ont été élevées à Lyon par la Société anonyme des logements économiques, sous la direction de MM. Aymard, Gillet et Mangini, comme celles quoo voit à Marseille quartier des Catalans, rue Saint-Lambert ; enfin, comme les deux maisons de la rue Jeanne-d'Arc et du boulevard de Grenelle dont nous avons parlé. Dans ces maisons, chaque appartement est isolé, il a sa porte ouverte sur l'escalier, avec un numéro indicateur, il a son cabinet d*aisances à part, condition capitale pour l'hygiène comme pour les mœurs.
Dans ces grandes bâtisses, il n'y a de commun que la buanderie, le lavoir et le séchoir. Les petits appartements sont propres, gais, hygiéniques et relativement confortables. Les gens qui les habitent sont ea somme dans la condition des bourgeois aisés qui demeurent dans les grandes maisons des quartiers riches ou plusieurs familles habitent soos le même toit. Ces maisons ont de plus pour Touvrier l'avantage d'être centrales et de ne pas lui imposer, pour se rendre au travail, une dépense et une perte de temps que doivent subir les habitants des maisonnettes toujours situées dans les quartiers excentriques. A Londres comme i New-York, les ouvriers préfèrent habiter au centre de la ville, même alors que le loyer est plus cher et ils y trouvent de l'économie.
Ces locations sont accessibles à tous les ouvriers qui ont de la conduite et ne sont pas trop chargés de famille ; mais ils ne peuvent pas être occupés par les malheureux que leurs infirmités, leur inaptitude aux professions lucratives, Tétendue de leurs charges ou leurs vices mettent dans rinipossibilité d'acquitter régulièrement le prix de ces loyers quelque modique qu'il soit. Oux-là constituent ce que les Anglais appellent le residuum et M. Haffalovich la lie de l'indigence. Les Anglais, qui sont des gens pratiques, ont renoncé à s'en occuper. Tn des administrateurs de la donation Peabody disait au marquis de Salisbury : « Nous n'avons aucun moven de donner des chambres au-dessous de » i fr. 50 par semaine. Celui qui gagne 2 fr. 50 par jour peut payer ce » loyer. Quant à ceux dont le salaire est inférieur, cela n^rde miss » Octavia Hill » (i).
(I) <i. Picot, Le Devoir social {toc. cit.), p. 12*.
L'œuvre de cette femme généreuse consiste à acheter les maisons les plus sales, les plus délabrées, à les faire assainir et réparer pour les louer ensuite aux plus pauvres des indigents, à la condition qu'ils se conduisent bien et paient régulièrement leur très minime loyer. Elle a trouvé des imitatrices dans tous les quartiers de Londres et même à New- York, où miss Collins poursuit avec le même succès une œuvre semblable.
En Fra\ice, où les difficultés sont moins grandes, les Sociétés de construction n'ont pas renoncé à créer des abris pour le resîduum. A Marseille, M. E. Rostand, après avoir acheté un terrain sur lequel s'élevaient les masures d'une véritable cour des Miracles, les a rasées et a bâti à la place des maisons dans lesquelles il loge des familles pauvres à raison de 95 francs par an. C'est un véritable tour de force, dans une ville de cette importance, où les constructions coûtent cher.
Il y a pourtant des gens qu'on ne peut pas recevoir dans de pareilles habitations, parce que leur profession, immonde et malsaine, s'y oppose. Les chiffonniers sont de ce nombre. Placez-les dans un local propre et salubre, ils y entasseront les rebuts, les détritus qui font l'objet de leur commerce ; ils vivront en famille sur ce fumier et leur logement deviendra un foyer d*infection pour la maison toute entière. Ceux-là sont fatalement voués aux taudis, aux bouges de la spéculation. Il en est de même des familles qui ont un ivrogne pour chef. On a beau leur venir en aide, pour les retirer de leur abjection, c'est peine perdue ; elles retournent fatalement aux cloaques et tout ce que la société peut faire dans son propre intérêt, c'est d'exercer une surveillance sévère sur leurs taudis, de les assainir, de les désinfecter, quand le cas l'exige, sans les consulter, de même qu'on nettoie les égouts sans se préoccuper des rats qui y ont élu domicile.
\ V. Le familistère de Guise. — Je ne peux pas quitter ce sujet sans
dire un mot d'une sorte de phalanstère, fondé en 1859 par Godin, près de son usine dans le département de l'Aisne. Il se compose de trois édifices et loge 1.800 ouvriers. Le palais social est construit au milieu d'un terrain de dix hectares traversé par l'Oise. Une partie de la propriété est convertie en promenades, squares et jardins d'agrément ; une autre est consacrée à la culture des légumes et cultivée par les membres de l'association.
Le familistère de Guise compte 1.200 portes ou fenêtres. Sa façade a 180 mètres d'étendue. 11 se compose de trois parallélogrammes dont chacun renferme une cour intérieure couverte d'un vitrage à la hauteur des toits. Les logements sont disposés autour de ces cours sur lesquelles ouvrent les rez-de-chaussée ; les étages prennent accès sur des galeries extérieures et communiquent entre eux par des escaliers placés aux quatre angles des parallélogrammes où se trouvent également les lieux
348 TRAITÉ DHYGIËNE PUBLIQUE ET PRn'ÊE.
d'aisances, Us chambres de débarras et les prises d'eau. Lies magasins coopératifs comprenant la boucherie, l'épicerie, les étoffes, la me^ cerie, les combustibles sont situés dans des bâtiments spéciaux. Les bains, les lavoirs, la pharmacie, les écoles, la nourricerie, le pouponnât, le théâtre, le restaurant et les autres dépendances sont placés dans des annexes.
Je n'ai pas à m'occuper des combinaisons économiques et financières de cette association phalanstérienne (1) ; je ne rechercherai même pas jusqu'à quel point cette vie en commun est compatible avec le bon ordre, l'indépendance de la famille et la liberté de son chef, je n'envisagerai le familistère qu'au point de vue de l'hygiène et, sous ce rapport, sa conception est déplorable. Ces trois grands édifices, dans lesquels vivent 1.800 personnes, prennent leur air dans les cours vitrées où son renouvellement est impossible, où toutes les émanations doivent s'accomuler. La promiscuité des lieux d'aisances, • leur situation dans les escaliers placés aux angles des bâtiments sont également des causes d'insalubrité évidentes. Le familistère est le type de la cité-caserne, avec son encombrement, ses fréquentations forcées et tous les inconvénients que nous avons signalés plus haut (i). Ce n'est donc pas un exemple à suivre et cela ne touche en rien à la valeur de la conception économique d'une entreprise qui a fourni de bons résultats et qui fonctionne encore d'une manière satisfaisante, maigre la mort de Godin et de son fils.
En résumé, la question des habitations ouvrières est aujourd'hui résolue en théorie comme dans Tapplication. Partout où on a construit des logements à bon marché, on a vu s'améliorer la condition morale et physique des ouvriers qui y ont trouvé place. Partout on a constaté une notable diminution dans le chiffre des maladies et des décès. Il y a treize ans déjà que ce résultat a été signalé par M. Douglas Galton, président du Congrès de l'Institut sanitaire tenu à Nowcaste-sur-Tyne en 1882. En rendant compte de la situation hygiénique des habitations construites par la Compagnie des logements perfectionnés de Londres, il dit que, d'après ses calculs, sur les 50.000 personnes composant les 11.000 familles ainsi logées, il y avait i.OOO décès de moins par an et que les cas de maladies étaient réduits de 20.000 à 15.000. Les économies réalisées sur la mort, la maladie et les frais d'inhumation, représentaient une somme de beancoup supérieure à l'intérêt du capital de 47.500.000 francs dépensés pour construire les nouveaux logements. Il estimait en outre que la vie des habitants de ces quartiers serait prolongée de dix ans et qu'il en
(1) Voyez pour rorgauisalioii et le fonctionnement du familistèt-e : Urbain GUÊBIV, M(h noyvaphie de l'usine et du familistère de Guise {Aisne). Paris, i884.
(1) Le familistère de Guise llgurail ù l'Exposition universelle de 1889. 11 y était représenté par un plan, des dessins et un petit modèle en relief où Ton voyait les trois palais, l'usine et ses dépendances.
résulterait une économie de 116.000.000 (1). Nous avons vu plus haut que, dans les 66 maisonnettes bâties par la Société havraise des cités ouvrières^ la mortalité n'était que de 27 p. 1.000 par an, tandis qu'elle s^élevait à 50 à 100 p. 1.000 dans les quartiers insalubres de la ville.
ARTICLE m. - HABITATIONS COLLECTIVES
Les habitations dont nous nous sommes occupés jusqu'ici, quelques vastes qu'elles soient, n'en constituent pas moins des logements particuliers où chaque famille vit à sa guise. Les cités-casernes elles-mêmes ne sont que des réunions d'appartements individuels; les habitations dont nous avons à nous occuper maintenant sont au contraire éminem • ment collectives, car les personnes qui y résident sont soumises à la même règle, livrées aux mêmes occupations et vivent par conséquent dans des conditions hygiéniques semblables. Ce sont : 1* les établissements hospitaliers (hôpitaux, hospices, maternités, asiles d*aliénés, etc.); 2* les casernes ; Z"" les maisons d'éducation (lycées, collèges, pensionnats, institutions, séminaires, couvents) ; 4'' les établissements pénitentiaires (prisons départementales, maisons centrales, pénitenciers agricoles, colonies pénitentiaires, établissements d'éducation correctionnels).
Les habitations collectives diffèrent des édifices publics dont nous aurons à nous occuper plus tard, en ce que ceux qui y demeurent, y passent leur vie, comme dans les maisons particulières, tandis que les églises, les salles de cours, les écoles, les théâtres ne sont fréquentés qu'à certaines heures de la journée, qu'on n'y mange et qu'on n'y couche pas. Au point de vue de l'hygiène, la différence est capitale.