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V. — CRÉMATION

I. Historique. — La coutume de brûler les morts remonte aux temps héroïques, puisque c'est Hercule qui en a donné Texemple. Kn honneur chez les Grecs (;t chez les premiers habitants de Lalium, elle est parvenue à son apogée à Rome, sous les empereurs, et s'y rst maintenue jusqu'au vi« siècle de notre en», époque à laquelle le christianisme, devenu le maître à son tour, a fait disparaître ce dernier vestige des pratiques du paganisme.

Les transformations que cette coutume» a subies, en travei*sant les siècles, pour s'accommoder aux dogmes religieux des différents peuples ^ui l'ont adoptée, ont donné lieu à des études pleines d'intérêt pour rettinographie, mais qui n'en ont pas pour rhygiène, attendu que la* crémation scientifique telle qu'on la pratique aujourd'hui n'a rien de commun, au point de vue de la santé publique, avec les incinérations en plein air des peuples anciens.

Il y avait douz<» siècl(»s qu«» la coutnin<» dt» brûler l(»s morts était tombée

(1' A. Tardiei', article Exhumation du Dirtionnaire fie rnédecijte et de chirurgie pratiques, t. XÏV, p. ai 2, 1871.

dans Toubli, lorsqu'une tentative pour la remettre en honneur se produisit en France, en Tan V de la première République, sous Tinfluence des idées nouvelles que la Révolution avait fait naître. On sait à quel degré de fanatisme s'élevaient à cette époque le culte de Fantiquité, Fadmiration pour les institutions grecques et romaines, ainsi que la haine pour la religion chrétienne. Ce furent sans doute ces influences qui inspirèrent à Legrand d'Aussy la proposition qu'il fit, le 21 brumaire an V, au conseil des Cinq-Cents et qui consistait à autoriser totU citoyen k faire brûler ou inhumer à son choix les corps de ses proches et des personnes qui lui furent chères, en se conformant aux lois de police et de salubrité. Ce projet fut renvoyé à une commission, remanié par elle et représenté de nouveau ; mais il n'a jamais été l'objet d'un vote.

L'administration centrale du département de la Seine reprit l'affaire pour son compte deux ans après, et le citoyen Cambry lui présenta un projet relatif aux sépultures, dans lequel il avait donné une place à l'incinération. Ce projet n'eut pas plus de suites que le précédent. Il présentait des difficultés dans l'application auxquelles le citoyen Cambry n'avait pas songé. L'Institut consulté sur les moyens de détruire convenablement les cadavres, avait fondé un prix de 1,500 francs pour l'étude scientifique du problème. Il avait reçu quarante mémoires ; mais pas un seul ne résolvait complètement la question.

Cependant, le comte Frochol, préfet de la Seine, fut bientôt mis en demeure de prendre un parti. La citoyenne Dupré-Geneste lui demanda l'autorisation de brûler le corps de son fils et il la lui accorda. Son arrêté du l"*^ florial an VII était ainsi conçu : « Les soins à donner aux j> dépouilles humaines sont un acte religieux dont la puissance publique » ne pourrait prescrire le mode sans violer le principe de la liberté des ») opinions ». L'incinération se fit sur un bûcher et les cendres furent recueillies tant bien que mal ; mais l'acte d'indépendance de la citoyenne Dupré-Geneste ne trouva pas d'imitateurs.

La question reparut au commencement du second Empire et, dans la presse médicale, U* docteur Caffe s'empara, au nom de l'hygiène, des propositions de Tau VIII. La tentative n'eut aucun succès et l'opinion publique y demeura indiffén^iie. C'est alors que le mouvement passa de France en Italie. Le professeur Coletti commença la campagne en 1867, par un mémoire qu'il lut à l'Académie des sciences et des lettres de Padoue et qui n'c^ut aucun retentissement (1). Dix années s'écoulèrent, l'unité de la péninsule s(* constitua et la crémation trouva sa place parmi les aspirations que cett(» évolution fit naîtn». La question fut posée en 1809 au Congrès médical d(^ Florenccs reparut en 1871 à celui de Rome et fut tranchée» par l'affirmative dans les deux Congrès à une immense majorité. L'Institut royal des sciences et des lettres de Lombardie aff(*cta

(1) Fernando Coletti. Suite Cremazione dei cadaveri.

56G TRAITÉ D'HYGIÈNE PLDLIOUK ET PHIVÉE.

un de ses prix à r('*compenser le prociklé de crémation le plus prompt el le plus économique.

L'occasion de passer d(» la théorie à la pratique se présenta à Florence en 1870. Le rajah de Killapore étant venu à mourir, dans celte ville, fut brûlé le 2 décembre, sur les [)()rds d(» l'Arno, suivant les rites usités dans rinde. L'opération dura huit heures, bien qut» le bûcher fut composé de bois très inflammables, que le corps fui imprégné de naphtaline el de substances résineuses et (jue U' vent soufflai avec impétuosité.

L'incinération à lair libre est un mode complètement défectueux. Les bûch<TS de Home qui s'élevaient à la hauteur des maisons voisines, y mettaient parfois le feu. (]es iumieuses bùeluTs, formés de bois précieux et complètement secs, ense'velis sous les ])arfunis et les fleurs, où le corps reposait dans son linceul dr pourpre, mettaient un temps extrêmement long à dévorer le cadavre et iufeetaieul le voisinage pendant tout le jour. Dans ces conditions, la combustion est toujours lente, incomplète ot ne fait que carbouis(M' les corps qu'on lui confie, (yesl l'état dans lequel on les retrouve le plus souvent a|)rès les iucrudies, bien qu*ils aient séjourné de longues heures sous un immens<> brasier.

Un semblable procédé est incommode rt disptMidieux : la crémation n'aurait certaincMuent pas fait de prosélytes, si la science et l'industrie n'avaient pas mis à sa disposition des appareils plus pratiques. Nous avons vu qu'en Italie, on poursuivait cette recherche avec ardeur pendant que 1<» Sénat se prononçait pour Tincinératiou facultative el qu'un décret royal, modifiant le règlement pour l'exéeulion d(* la loi sur la santé publique, autorisait la cn^mation dans des cas et pour des motifs exceptionnels il).

Les premières incinérations scienlifi(jurs eurent lieu à Breslau el à Dresde en 1874 et en 1870; mais elles passèrent inaperçues, tandis que la crémation du baron Keller, (jui eut lieu à Milan quelques mois plus tard, eut un retentissement considérable et fait époque dans l'histoire de la méthode. Il avait laissé à la vilh' la somme néc(*ssaire pour y élever un crématoire à la condition que sou coi ps y ser-ait brûlé le premier. La cérémonie eut lieu le ii2 janvier 1871), dans le monument d'ordre dorique que tous les hygiénistes (»nt visité (fig. fOli, et par le procédé Polli-Cleri» cetti. Le jour même, de grandes affiches annonçaient à toute la ville que la Société de crémation de Milan venait de se constituer. Otte Société fit bientôt sentir son action dans toute l'Italie. Il s'en fonda de senddables dans les grandes villes et les crématoires s'élevèrent peu à peu. On en compte aujourd'hui 2^ en Italie.

De là le mouvement passa en Angleterre. |>uis en Allemagne où la

(I) Pour tout «.'0 iiiii conceriio l'Iiislnrifuic «le la « réiiiatioii eu Italie, voyez : Ln Crtitnation, sa raison (Crfre^ non /iistori/fitf\ h's ojijift/ril.^ (irtuflleinent mis ni itsat/e fmitr la réaliser^ par les docleuis Pro^per DE IMKTKA-SA.NrA el Max du Nansouty, Paris, 1881.

LHABITATION. S«7

crémation n'est pourtant pas facultative dans tous les Étala (i). Elle a été ri'poussér par le Landslag pruswn, sur l'opposition du gouvernement; il exisu- pourtant trois cn'^matoires dans l'Empire. Celui de Gotha, construit en 1878, jouit d'une certaine eéléhritii; ceux de Heidelberg et de Hambourg sont plus récents.

Un en trouve deux en Angleterre, denx en Su^de, l'un à Stockholm, l'autre à Coltenbourg, un à Copenhague ; il s'en est Tormé dans les principales villes des Étatsl'nis et aujourd'hui la urémation est en honneur

ne- loi

, dans dix-huit localités (i) qui ont pratiqué '.i.QQO incini'Tations au cours des dix dernières années. Il exislc des crémaloires au Brésil, à Ituenosres et m^me à Tokio (Japon). Ce dernier est le moins dispendieux de tous, l'opération ne coule que l'.fiO et on peut se procurer une urne très élégante pour 30 centimes.

VI. ^a crémation à PzuIb. — Lu France n'a pas mis son empresse- I ment habituel a s'emparer de celte innovation. Elle a n'Héchi douze ans L avant d'entrer dans la voie tracée par l'Italie. La Société française de L crémation ne date que du congrès de Turin et le premier four a été cons- T truil à Paris, aussitôt après ta promulgation de la loi du IS novembre 1887

(I) Au mois lia mare IB93. lii mu ni ci pal ili du Derliti ■ «Icnuriilé, |Kiur les hut>ilaiila ilc la copiUle, rau(ari<ali«n da faire iiiïiiiérar leurs morts Loi miiiiitres do l'iiilériiMir. iln a jiiiljce et ilea culks nul délib^n) lur celle pôlilion et l'uni rejette.

{3) Bul'.etîn de la Sùciétt pour la fmpngtitivn ilt Vineiftimiimt, 13' annte, nui I8B(,

sur la Iil)erté dos funérailles, laquelle a rendu la crémation facultative, en autorisant les citoyens à choisir leur mode de sépulture.

Le crématoire établi au cimetière de TEst a coûté 245,975 francs. On est en train de le compléter par la construction d'un grand hall servant de salle d'attente et d'un columbarium consistant en un mur le long duquel seront établies 738 cases avec des portiques abris. Le premier appareil installé au crématoire était un four Gorini semblable à celui de Milan, mais fonctionnant d'une manière moins prompte et plus dispendieuse. En 1889, on Ta remplacé par l'appareil Toisoul et Fradel, dans lequel la combustion s'opère à l'aide de l'oxyde de carbone qu'on obtient en chauffant du coke et est activée par des courants d'air chaud (().

L'incinération met en moyenne une heure à s'accomplir, avec cet appareil. Deux ans après son installation, la ville trouvant qu'un seul foiir était insuffisant, en a fait placer un second dans le crématoire, et cet appareil perfectionné a été construit sur le modèle Fichet et inauguré le 19 janvier 1891. Il opère la crémation en quinze minutes de moins que Tautre.

Le crématoire du Père-Lachaise est le seul qui existe encore en France. La ville ^ fait brûler les cadavres non réclamés dans les hôpitaux, les débris d'amphithéâtre, les embryons ayant moins de quatre mois et les corps des personnes ayant manifesté le désir d'être incinérées. Cette catégorie n'augmente pas d'une manière sensible, malgré l'ardente propagande que fait la société de crémation, malgré les facilités de tout genre que la ville offre aux familles pour les engager à user de son crématoire, et malgré les travaux du comité de perfectionnement institué par le préfet de la Seine au mois de janvier 1892, à l'instigation du conseil municipal. Du 31 janvier {889 au 31 décembre 1893. il n'y a eu au Père-Lachaise que 18, 734 crémations dont 038 seulement ont eu lieu à la demande des familles. Gela fait une moyenne de 1()0 par an. La proportion a quelque peu augmenté sous l'influence de la propagande dont je parlais tout à l'heure. De 121 incinérations enregistrées de ce chef en 1890, on a passé à 175 en 1893 ; mais si l'on songe qu'il y a en moyenne, à Paris, 54,560 décès par an, sans compter ceux des hôpitaux, le résultat le plus net c'est que sur 10.000 personnes qui ineunmt il n'y en a que 32 qui demandent à se faire incinérer. Cela ne vaut véritabl(»ment pas la peine de s'être mis en si grands frais.

Le fonctionnement du crématoire est très simple. On le chauffe jour et nuit. Lorsqu'un corbillard arrive, on (mi retire le cercueil et on le monte dans la salle d'attente. C'est une sorte de chapelle nue, sans autel et sans attributs religieux. D'épais rideaux la séparent de la pièce sombre et voûtée où se trouve le laboratoire. Un catafalque se dresse au milieu; des tentures noires couvrent les murailles; entre le catafalque et la porte se trouvent des banquettes pour les assistants.

(1) Pour la descriptioo de cet appareil :■ voyez Encyclopédie d*hygiène^ t. iV, p. 79.

Lorsque le moment de ropération est arrivé, on transporte le cercueil dans la pi^»ce où se trouve le four. Il est accompagné par les parents du décédé au nombre de cinq au plus. Les rideaux se ferment derrière eux. La bière est placée sur une plaque en tôle à rebords, de 70**"' de largeur sur 2"* de long, laquelle est garnie d'une toile d*amiante. Le tout est placé sur les bras du chariot. Lorsqu'il s'agit de bières contenant des débris d amphithéâtre, on les place à nu sur le chariot. A ce moment, on suspend pour quelques instants l'arrivée de Toxyde de carbone et de l'air chaud dans le laboratoire, on ouvre les portes et l'intérieur de la fournaise apparaît. La chaleur qui en sort fait reculer tout le monde. Le chariot glisse alors sur les rails; les bras entrent dans le four, puis ils s'abaissent, à l'aide d'une manivelle, et disparaissent dans les rainures dont la paroi inférieure est creusée, en déposant sur celle-ci la plaque de tôle ou la bière dont ils étaient chargés. Le chariot recule, les portes se reforment et l'on n'aperçoit plus qu'une lueur d'un rouge vif qui filtre à travers leurs interstices. Cette manœuvre ne dure pas plus de trente secondes et avant qu'elle soit terminée, la bière a éclatt'^ et disparu au milieu des flammes qui la dévorent. Cependant l'appareil ne dégage pas d'odeur, et ne fait pas de bruit. Les portes fermées, on fait arriver de nouveau l'air et le gaz dans le laboratoire.

L'incinération met en moyenne une heure à s'accomplir. Lorsqu'elle est achevée et qu'on ouvre les portes, on aperçoit, à l'endroit où on a vu déposer la bière, quelques débris d'os d'un aspect étrange et d'un rouge de feu, épars sur une surface incandescente. On fait alors avancer le chariot et la même manœuvre s'opère en sens inverse. Les bras sont au plus bas, ils pénètrent dans les rainures de la paroi inférieure du laboratoire. On les relève par un tour de manivelle; ils soulèvent la plaque métallique garnie de toile d'amiante, la ramènent avec les os calcinés qui restent à sa surface. On les laisse un peu refroidir, puis on les recueille, avec une pince d'argent et on les renferme dans le récipient destiné à les contenir. Ils ne représentent qu'une très petite partie du squelette et sont en général d'un blanc très pur. Quelques fragments prennent parfois une teinte ocreuse et sont vitrifiés sur certains points, parcequ'ils ont été soumis à une température trop élevée.

Le poids des débris d'os varie entre 1,000 et 1,500 grammes. Lorsqu'ils sont recueillis, on les renferme dans une cassette en grès-cérame que la ville fournit au prix de 10 francs ; mais on est libre d'adopter toute autre forme de récipient et de se fournir ailleurs. Lorsque les cendres sont renfermées dans cette petite caisse, on la scelle avec un ruban dont les deux extrémités sont réunies par une plaque de plomb aux armes municipales portant pour exergue : Ville de Paris, Ces cassettes funéraires sont déposées ensuite dans des cave-aux provisoires, en attendant qu'on ait achevé la construction du columbarium) définitif au Père- Lachaise.

570 TItAITÉ D'HYGIÈNE PUBLIQUE ET PRIVÉE.

III. Appréciation de la crémation. — 11 nous restai maintenant à apprécier la nouvelle méthode de destruction des corps au point de vue de la santé publique. Il est certain tout d'abord que Thygiène n*a aucune objection à lui adresser. Avec les appareils perfectionnés dont on se sert aujourd'hui, Tincinération ne peut ni compromettre la sécurité, ni devenir une cause d'incommodité pour le voisinage, puisqu'elle s'opère dans les cimetières et loin des habitations. Elle offre même, il faut en convenir, des garanties plus complètes que Tinhumation contre les germes des maladies infc^clieuses. On a toutefois, comme nous l'avons vu, exagéré ce dernier avantage dans l'intérêt de la cause.

Si rincinéralion ne présente pas d'inconvénients pour Thygiène, il n'en est pas de même au point i\o vue social. Tant qu'il ne s'agira c^mme aujourd'hui que de quelques cas isolés, il n'y aura pas à s'en occuper; mais il faudrait en tenir un compte sérieux, si la méthode venait à se généraliser.

En premier lieu, elle est plus dispendieuse que Tinhumation. On est arrivé, aujourd'hui, à réduire notablement la dépense en elle-même. L'opération revenait à 100 francs, dans le principe, elle n'en coûter que 30 aujourd'hui. Il suffit d'un hectolitre de coke d'une valeur de 3 francs pour détruire un cadavre, quand le four est en marche, mais les frais généraux sont considérables. La construction des monuments et l'entn*tien des fours, la rétribution du personnel, le combustible et les urni-s funéraires conteront toujours plus cher que l'enlrelien d'un cimetière et que la main d'auivre nécessaire pour creuser les fosses. Le crématoire du Père Lachaise coùb*. tout compris, à la ville o7,oo8S7o par an, pour une mo venue de 748 incinérations, mais comme dans et* nombre il n'v en a que 150 réclamées par la famille et par conséquent rapportant quelque chose à la ville, et qu'elle ne les fait payer que 50 francs, cela fait, en chiffres ronds une perte sècht» de 50,000 francs par an. Toutes les villes ne peuvent pas se permettre un luxe semblable.

L'incinération a un autre inconvénient. Elle ne permet pas les recherches médico-légales. <> Elle détruit, dit M. Hrouardel (1), toutes les subs- » tances toxiques d'origine organique, et d(^ plus l'arsenic, le phosphore » et le sublimé, c'est-à-dire les poisons qui sont le plus fréquemment >) employés. Par suite, les criminels pourront trouver dans la crémation » une sécuritt* qu'ils ne rencontrent pas dans les procédés actuels d'inha- T> mation et qu'il importe de ne pas leur assurer, car elle serait, pour les » populations, une source de dangers plus graves que l'insalubrité » reprochée aux cimetières ».

Il est une troisième raison qui doit port(T à ne pas désirer que la crémation se généralise, c'est que les corps de ceux qui ne sont plus

(1, Ukouardel, La'^crè ma tio7i dans les cimetières dr Paris. Rapport au Conseil d'hyg^'ène publique et de salubrité, lu et a(io[)lé dans la séance du 17 août 18U3.

rcprésonlent, dans un grand pays, une somme énorme de matière organique dont les éléments ont été puisés dans le sol et qu'il faut lui rendre sous peine de l'appauvrir. 11 y a sans doute quelque chose de pénible à considérer notre dépouille mortelle comme un engrais ; mais ce sont là des répugnances dont Thygiènc ne doit pas tenir compte.

Les partisans de la crémation, dans leur zèle, ne se sont pas préoccupés d'une difficulté matérielle par laquelle ils se trouveraient arrêtés, si la crémation devenait la méthode générale de destruction des corps, au lieu de n'être que la très rare exception ; c'est l'encombrement forcé des lieux de sépulture.

On est en train, ai-je dit, de construire, au Père-Lachaise, un columban'um contenant 738 cases avec un portique-abri. Admettons que chaque case avec son portique ne couvre qu'un mètre de surface, si sur les 54,o()0 personnes qui meurent par an, à Paris, il s'en faisait brûler 50,000, il faudrait 5 hectares de terrain par an pour recevoir leurs restes, et, comme il n'y a plus dans les dix-neuf cimetières de Paris qu'une centaine d'hectares qui soient encore disponibles, il y en aurait à peine pour vingt ans. On aurait, il est vrai, la ressource de retirer les urnes du eohunbariiun et de l(»s enfouir au bout d'un certain nombre d'années, mais cela ne remplirait pas le but qu'on se propose.

En somme, il faut laisser à tout le monde la liberté de se faire incinérer, si bon lui semble ; il faut donner toutes les facilités possibles aux sociétés de crémation pour établir leurs fours dans les cimetières; il y a quelqu'avantage à détruire par h» feu les débris d'amphithéâtres et les détritus de toute sorte : mais l'hygiène n'c^xige pas qu'on encourage cettt^ pratique et il n'est pas à désirer qu'elle prenne trop de développement.

IV. La crémation en temps d'épidémie et sur les champs de bataille. — C'est en vue de la première de ces éventualités [que les partisans de la crémation ont, au début, demandé aux pouvoirs publics l'autorisation de s'installer dans les cimetières. Beaucoup d'hygiénistes, même parmi ceux qui n'en sont pas partisans comme méthode générale, sont d'avis qu'il y aurait avantage à brûler le corps des personnes mortes de maladies contagieuses et que l'incinération pourrait rendre des services en temps d'épidémie, ainsi que sur les champs de bataille.

Il est hors de doute, avons-nous dit, que la destruction par le feu des corps des contagieux donnerait plus de garanties que l'inhumation : mais il n'existe pas jusqu'ici un seul fait qui permette d'affirmer que la contagion puisse sortir de terre, même en temps d'épidémie. Dans ces conditions, on peut conseiller l'incinération aux familles ; mais nous ne croyons pas qu'on soit en droit de la leur imposer, qu'on puisse faire violence à leurs sentiments et à leurs convictions, en vue d'un péril dont on ne peut démontrer ni même affirmer l'existence.

Pour porter une atteinte semblable à la liberté individuelle, il faut un

572 TRAITÉ I) HYGIÈNE PLBLlnLE ET PRIVÉE.

intép^'l puhlic de premier ordre et ce n'est pas sur des expériences de lalK)ratoire qu'on peut i)aser une pareille nécessité. On ne saurait d'ailleurs où s'arrêter. On commencerait par la variole et la diphtérie, puis on passerait à la scarlatine, à la roufreole, à la fièvre lyplioïde ; on ne tarderait pas à demander rincinération des tul)erculeux ; mais sans parler de ces derniers qui fournissent en moyenne à Paris 1^.000 décès par an, les cinq maladies qui précèdent y font 4.536 victimes. On pourrait donc compter sur une douzaine de crémations jMir jour et presque toutes opt'rées contre la volonté des parents. Il <'st facili* de se rendn* compte d«* la réprobation que de pareilles mesures ne tarderaient pas à inspirer.

Kn temps d'épidémie, la situation est différente. Lorsque la mortalité est brusque, considérable, les populations sont terrifiées et ne résistent plus: l'autorité peut fairr alors ce qu'elle croit convenable, dans l'intérêt de la santé publique. Aussi, en 1883, au moment où le choléra venait d'éclater en Kfryptr' et mrnaçail rKurop**. le conseil municipal de Paris, sur les instances de la Société de crémation, demanda-t-il l'autorisation d'établir des fours destinés, pour le moment, à ne fonctionner qu'en temps d'épidémie : mais il ne s'était évidemment pas rendu compte des dépenses auxquelles cette mesure l'aurait entraîné.

Quand le choléra, la seule maladie épidémique que nous ayons sérieusement à redouter, tombe sur une ville, la mortalité atteint rapidement son apogée et, pendant quelques jours, elle est considérable. Le 9 décembre 183iî, il est mort 814 personnels à Paris sur unr population de 945.698 habitants. Nous n'avons vraisemblablement pas à redouter, dans l'avenir, un pareil désastre : mais si nous étions appelés à subir une épidémie moitié moins sérieuse, nous aurions encore, avec notre population actuelle, des journées de milh» décès. Or. \r four du Père-Lachaise, (»n fonctionnant jour et nuit, sans réj)aralions et sans chônuifre, nv peut pas brûler plus de cinquante cadavres par jour. Il faudrait donc dispostM* de vingt crématoires comme erlui d'aujourd'hui, et ce serait une dépense d'environ cinq millions à eflecluer. sans allenilre que l'épidémie éclate car, on sait (pie le choléra tombe sur un(» ville comme la foudre.

Kn admettant (jue Paris puisse se permettre une pareille fantaisie, pas une autre ville ne sonjrerail à l'imiter et à s'imposer des sacrifit'es proportionnels, en vue d'une éventualité à laquelle on espère toujours échapper et pour se garantir d'un péril lhéori(iu(\ « Hien ne prouve, comme le fait observer M. Brouanlel. qu'un cadavre de ohoh'rique une fois inhumé, puisse être un ag(»nt de provocation de la maladie ; <*t on ne peut pas invoquer le dan«:er de l'inhumation des cholériques pour faire adopter la nécessité de la crémation de leurs cadavres • (1).

{\) P. Duoi'AHbKl., Lfi rroinat'um thiiis les citncfièrrs dr l*ftrii, en temps (Vepidémk. Uuppurl iii ail (^oii^cil (I'Iivj^mmic et de saluliritc du la Seine et adopte dans la séance (In 17 août 1883.

Le savant professeur de médecine légale fait observer de plus que les manipulations de cadavres nécessitées par la crémation sont plus nombreuses et exposent, jusqu'au moment où le corps est mis dans le four, à autant sinon à plus de dangers que lorsque le corps est dans la terre. Il insiste sur ce fait qu'en temps d'épidémie, la crémation ne peut pas (Hre précédée de Tautopsie et de l'analyse des viscères qui sont d'autant plus indispensables, en pareil cas, que le choléra est la maladie qu'il est le plus facile de confondre avec l'empoisonnement par Tarsenic, le sublimé et par certains alcaloïdes. Le Conseil d'hygiène, approuvant les conclusions de ce rapport, a émis l'avis qu'il n'y avait pas lieu d'accorder l'autorisation demandée (1).

2" Champs dk bataille. — On a eu maintes fois recours au feu pour détruire, après les batailles, les morts gisant sur le sol. Sans remonter aux siècles passés, on en trouve de fréquents exemples dans le nôtre. En 1811, après la prise de Tarragone par l'armée française, on brûla 4.000 cadavres sur des bûchers dressés hors des murs ou sur les places de la ville. En 1812, les Russes brûlèrent les monceaux de cadavres que la (irande Armée laissait derrière elle dans sa retraite. En 1814, les Allemands firent de même sous les murs de Paris. Après la terrible campagne de 1870, le gouvernement belge, d'accord avec les autorités françaises, chargea un chimiste, M. Creteur, de détruire les cadavres enfouis à la hâte sous les murs de Sedan et qui infectaient le voisinage. M. Creteur procéda à cette opération sur place et sans exhumation préalable. On commença par enlever la mince couche de terre qui recouvrait les cadavres, on les saupoudra de chlorure de chaux et on les noya ensuite dans des flots de goudron ; puis on y mit le feu avec de la paille arrosée de pétrole. Lorsque la colonne de fumée noire et infecte qui s'en éleva fut dissipée, on ne trouva plus, dans les fosses que des ossements recouverts d'une couche charbonneuse agglutinée par le goudron.

Les Anglais ont eu souvent recours au feu pour détruire les cadavres dans leurs guerres de l'Inde et les Serbes ont fait de même dans leur dernière guerre contre les Turcs. Dans toutes ces circonstances , l'incinération était parfaitement indiquée. En Russie, sous les murs de Paris, comme à Sedan, les hostilités avaient depuis longtemps cessé et on pouvait procéder à loisir à ces opérations délicates. Dans Tlnde, les Anglais iravai(MU à brûler qu'un petit nombre de corps ; il n'en serait plus de même dans une guerre entre les grandes puissances de l'Europe et après les collisions gigantesques qui en seraient la conséquence. C'est pourtant en prévision de cette éventualité qu'on a proposé la crémation et qu'on a imaginé des appareils pour l'effectuer. Les uns sont destinés à circuler sur les chemins de fer, les autres sur les cours d'eau.

C*est en Belgique que cette idée a pris naissance et on a pu voir, à

{{) Coîiseii (V hygiène et de salubrité de la Seine (Séance du 17 août 1883).

TRAITE D'HYGifiNK PUBLIQUE ET PRIVEE.

l'Exposition do Bruxelles, en (876, plusieurs modèles de wagons crématoires destinés à suivre les armées, comme les fours de campagne. Le plus remarqué a été celui de MM. Hyacinthe Kuborn et V. Jacques (fig. 102).

Ils ont également inventé un en'matoire flottant dc»sliné à remonter

Kig. 102. — Wagon crématoire belge (d'après le génie civil).

les fleuves et à parcourir les rivages maritimes, pour y porter les bienfaits de l'incinération, soit en temps de guerre, soit en temps d'épidémie ou d'épizootie (fig. 103).

Nous ne décrivons pas ces appareils, dont il est facile de se figurer le fonctionnement, parce* qu'ils sont restés (»t resteront, il faut TespéKT. dans le domaine de la théorie.

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Fig. 103. — Incinérateur mobile par eau.

Nul ne sait quelles épreuves nous sont réservées ; mais, si nous sommes destinés à assister encore aux formidabh^s conflits d'une guerre européenne, il faut s'attendre à de tels holocaustes que l'on ne pourra pas songer à en détruire l(*s victimes par le feu. Après les journées des 14, 1() et 18 août 1870, le grand étal-major allcMnand a reh^vé du côté des Français 3.709 morts, 10.470 blessés, 10.975 disparus ; du côté des Aile-

mands 10.847 morts, 28.422 blessés, 1.587 disparus. L'armée victorieuse sVst donc trouvée en présence de 62.529 hommes étendus sur trois champs de bataille distants de quelques kilomètres. Il y avait dans le nombre 14.737 morts. Il aurait fallu au minimum 150 tcagons crématoires, pour les incinérer dans Tespace de cinq ou six jours qu'on peut considérer comme Textréme limite, surtout lorsqu'il s'agit de batailles livrées pendant les chaleurs de Tété, comme celles que nous avons prises pour exemple.

Ce funèbre convoi, dont l'aspect n'aurait rien de bien réconfortant pour nos jeunes troupes, occuperait plus d'un kilomètre de voie ferrée. On ne saurait où placer ces lourdes voitures. On ne pourrait évidemment les caser que dans les convois administratifs, après le pain, les munitions, les réserves d'ambulance. Ils encombreraient les gares, dans la zone des opérations, et n'atteindraient les champs de bataille que quelques jours après le départ de l'armée. En arrivant sur ce terrain dévasté, les tcagons crématoires ne trouveraient ni chevaux pour les traîner, ni personnel pour aider à leur fonctionnement et la plupart du temps, le combustible même leur ferait défaut. Le commandement n'acceptera jamais, en France, ce supplément àUmpedhnenta et les généraux continueront, comme par le passé, à enterrer leurs morts dans des tranchées et à en finir au plus vite pour marcher en avant.

Quant aux incinérateurs mobiles par eau, cette invention ne nous semble pas très pratique et c'est tout ce que nous pouvons dire de plus bienveillant à son égard.

En résumé, l'hygiène accepte la crémation, mais elle ne l'impose pas. 11 est à désirer que ceux que la tombe épouvante trouvent les facilités nécessaires pour se faire brûler ; mais il faut éviter qu'on exerce une pression en faveur de la méthode et surtout qu'on songe à la rendre obligatoire.

On peut, sans inconvénient, livrer aux fours crématoires les sujets qui meurent dans les hôpitaux, quand ils n'ont pas manifesté de préférence et qu'ils ne sont pas réclamés.

Il y aurait avantage à incinérer les sujets morts de maladies contagieuses, si les familles y consentaient. Quant à l'emploi de la crémation, dans les épidémies, il n'est possible que lorsque la mortalité est très faible et ce cas rentre alors dans le précédent. En ce qui a trait aux champs de bataille, nous pensons qu'il faut y renoncer, au moins pendant le cours des opérations militaires.

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